MADAME DE CLENORD A MADAME DE NEUVILLE
Beauvoir, juillet 1786.
L'espoik que ta lettre ' voudrait m'inspirer, ma tendre amie , s'éloigne chaque jour de mon c ur ; la maladie de ma fille fait des progrès rapides ; elle est obligée de garder le lit; la fièvre lente, qui la consumait depuis quelque temps , a fait place à des accès d'une violence dont je n'avais pas l'idée ; dans la nuit dernière , le redoublement a été accompagné d'un transport si long, si terrible, que j'ai craint un moment qu'elle ne pût résister à des secousses de cette nature. Oh ! ma sœur, ma tendi'e sœur, de quel épouvantable coup je suis menacée ! Quatre nuits se sont écoulées sans que le sommeil ait approché de mes yeux ; je n'ai pas quitté le chevet de cette enfant si chère , qui semble oublier ses maux pour ne sentir que les miens. Si lu l'avais entendue dans le délire où la fièvre l'a plongée! les mains
> On voil kl cl l'on a déjà pu voir qu'il manque plusieurs lettres, que nous avons cru devoir relianclier comme inutiles à la maiclic et à rintcièt de l'action.
i58 CÉCILE.
jointes , invoquant le ciel pour sa mère, lui demandant de prolonger mes jours de toute la durée des siens ; distraite ensuite par des objets funèbres , elle s'écriait : <t Pourquoi ce supplice? pourquoi me punir d'un crime involontaire? ai-je allumé moi-même dans mon sein ce feu qui me dévore? n'ai-je pas invoqué ce Dieu qui m'entend, pour en obtenir des forces contre moi-même? Assez de larmes ne sont-elles pas tombées de mes yeux ? faut-il encore mon sang?... » En vain, ma chère, croirais-tu troviver dans ces propos , fruit d'une imagination en délire . une nouvelle preuve à l'appui de l'opinion oii tu parais être, que l'amour a quelque part à la maladie de ma pauvre Cécile ; celte passion , j'en ai la certitude, est absolument étrangère à son cœur; j'ai passé en revue tous les objets sur lestjuels pouvaient s'arrêter mes soupçons, et je n'ai pu établir sur aucun un doute raisonnable. Anatole est entièrement de mon avis à ce sujet. Ce cher Anatoje, quelle tendresse il a pour sa nièce! il la veille jour et nuit; c'est lui-même qui prépare toutes les boissons dont on lui prescrit l'usage ; et la malade a tant de confiance en. lui. qu'elle refuse de suivre aucune des ordonnances du médecin , à moins que son oncle ne l'ait approuvée. Hier, au milieu de la nuit, la violence de la fièvre me faisant craindre quelque accident, je crus indispensal)lo d'appeler le médecin. Malheureusement il demeure à ime grande lieue , de l'autre côté de la rivière ; je voulais y envoyer un domesliquc : Anatole fit seller deux chevaux, et s'y rendit lui-même accompagné d'un laquais dtinl il lit monter le cheval au docteur, que je vis arriver à mon grand étonnement , tout au plus une heure après le
LETTRE XXVI. iSg
départ de mon frère. Pour comble de malheur, un frère du chevalier Charles d'Epival , cet ami d'Anatole dont je t'ai parlé , lui écrit hier pour lui donner avis que M. Charles , engagé dans une affaire d'honneur, a été très-dangereusement blessé , et que cet infortuné jeune homme , qui ne croit pas survivre à sa blessure , désire ardemment d'embrasser son ami avant de mourir. Cette nouvelle affreuse oblige mon frère à nous quitter, sans qu'il me soit permis de le retenir ; mon père , qui est parti depuis trois jours, n'emporte heureusement pas l'idée du danger où il laisse sa chère petile-fîUe.
Tu veux que je t'avertisse, mon excellente amie, lorsque j'aurai véritablement besoin de toi , et tu me promets d'abandonner tout pour te rendre auprès de ta triste sœur. Quoi qu'il m'en coûte pour t'arrachcr aux devoirs sacrés aue t'impose la mémoire de ton mari , et que tu remplis avec un zèle qui t'honore autant qu'il accuse les avides parens de cet homme respectable , si mon frère nous quitte, comme je le crois, je ne pourrai alors me passer de ton secours ; ainsi je te préviendrai du moment de son départ. Je l'écris auprès du lit de ta pauvre nièce 5 elle repose dans ce moment, mais les gouttes d'eau qui tombent de son front annoncent assez qu'elle ne puisera pas de forces dans ce pénible sommeil.
i6o CÉCILE.
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ANATOLE A CHARLES
Beauvoir, juillet 1786.
J "allais partir , tout était pi'êt ; j'avais annoncé que les suites d'un duel t'exposanl à mourir des blessures que tu avais reçues, je ne pouvais me dispenser de voler auprès de toi. En vain M. d'Amercour m'objectait le danger aussi pressant de ma nièce ; ma sœur, ma respectable sœur, en craignant Je donner un avis intéressé dans une circonstance aussi délicate, m'abandonnait à mon propre cœur. Cependant tes conseils allaient être suivis : je partais , lorsqu' Adèle , la femme de chambre de Cécile , m'a remis , au moment où je faisais mes dernières dispositions, le billet que je joins à ma lettre. Pouvais-je faire une autre réponse? Lis et prononce toi-même ; ose me prescrire un devoir : je m'en remets encore à toi. N'exige pas que je te parle de ma situation , elle est affreuse ; je n'ai qu'une idée ou plutôt qu'un sentiment bien distinct, celui du danger de Cécile ; je ne vois que son lit de douleur, je n'entends que les gémissemens étouffés que les souffrances lui arrachent 5 je ne respire que l'air qu'exha-
LETTRE XXVII. l6i
lent ses lèvres décolorées.... et cependant je la quittais!... Un médecin de Paris arrive à Tins tant même.... Adieu , frémis avec moi de l'avenir dont je suis menacé.