‹ Cécile, ou, les passions (volume 3)Chapitre 12 sur 16 · PAULINE A CECILE · texte numérisé non relu

PAULINE A CECILE

Juin, 1786.

D'où peut naître, ma Cécile, la profonde douleur dans laquelle tu m'as paru plongée et que respire la dernière letti'c que j'ai reçue de toi?.... Plus j'y réfléchis, plus je m'y perds! Pendant la journée que nous

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avons passée ensemble , j'ai rcraarqxié avec douleur le changement prodigieuv qui s'est fait en toi.... De fréquens soupirs trahissaient le trouble de ton cœur , tes yeux plus dune fois se sont remplis de larmes.... Bonne amie , tu as quelques peines secrètes que tu caches à Pauline!.... quelques chagrins profonds î ... Je sens bien bien que ce vilain comte de IVIontford y doit entrer pour quelque chose ; mais après tout , son amour ne peut t'inquiéter au point d'influer aussi visiblement sur ton bonheur et sur ta santé ; car enfin le pis-aller sera de déclarer à ton père, lorsqu'il en sera temps, que tu n'en veux point. On ne marie pas les gens de force peut-être. Tu sais combien j'aime et je respecte mon père ; il m'en coûterait sans doute pour résister à ses volontés ; mais s'il avait l'injustice de me contraindre à faire un choix qui l'épugnât à mon cœvxr, je lui signifierais très-respectueusement un refus positif; et si l'on me traînait à l'autel, j'y recueillerais toutes mes forces pour prononcer un lion si clair, si distinct, qu'il faudrait que le ciel et les hommes fussent archi-sourds pour ne pas l'entendre. L'état où tu es me paraît d'autant moins naturel, que je n'ai rien vu autour de toi qui ne dût assurer ton bonheur. Jamais fille au monde n'a reçu les embrassemens d'une plus tendre mère; ton grand-père te regarde, à peu de chose près , comme une divinité ; ton frère a pour toi la tendresse la plus vive ; ta beauté reçoit les hommages les plus flattcvu-s , et tu ne peux faire un pas dans le lieu qui t'a vu naître , sans recevoir le tribut de bénédiction et d'amour, que tes vertus et celles de ta mère imposent jovunellenicnt à l'infortune reconnaissante; tu as une amie qui aimerait bien mieux te prouver que te

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dire à quel point tu lui es chère ; enfin pour mettre la dernière main à ta félicité, le ciel fît exprés pour toi un oncle comme on n'en voit pas, et tu n'es pas heureuse!.... Que te faut-il donc, Cécile?.... Tiens, mon enfant, je crois que j'ai deviné: ne serais-tu pas dans le cas de la jeime fille dont parle notre Rousseau dans Emile, de cette sophie qvii, ne trouvant pas à exercer son imagination ardente et son excessive sensibilité sur des objets dignes d'elle, s'avisa de se prendre d'une belle passion pour Télémaque, et mourut du regret de ne pouvoir donner un corps à sa chimère ! Défie-toi de ton cœur, mon amie , et crois que la raison n'est pas toujours la meilleure arme à lui opposer ; un grain de folie a quelquefois son mérite. Tu vas dire que je trouve mon compte à faire son éloge ; mais ta sagesse m'a si souvent été utile, que je voudrais bien à mon tour que mon étourderie te fût bonne à quelque chose.

Savez-vous, IVIademoiselle l'observatrice, que je me fâcherais de vos remarques si je ne ci'aignais pas que vous en tirassiez la conclusion qu'elles sont justes. Pauvre Albert! soutenir qu'il n'a dansé qu'avec moi. tandis qu'il est de fait que j'ai deux fois dansé avec un autre! m'accuser ironiquement de distraction, paice que je n'ai pas daigné ramasser im bouquet fané, et que celui qui avait pris ce soin a oublié de me le rendre! Connue la méchanceté lire parti de tout! Un pauvre jeune homme chante des couplets d'un opéra nouveau.... et vite à l'application !.... Ah! pourtjuoi cet Anatole s'aviset-il d'être un oncle! Mais puisqu'il est le tien et cpie tti supposes que je t'envie le titre de nièce , nous pouvons sans risque parler de lui. Il faut avouer que c'est une

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bien aimable créature , et qu'un cœur libre doit avoir bien de la peine à échapper à un homme aussi séduisant. Je me suis beaucoup amusée à voir l'impression plus ou moins prompte qu'il a faite sur toutes nos dames ; mais ce qui m'a bien surpi'ise ( grâce à sa réputation d'homme à bonne fortune), c'est rindifférencc avec laquelle il a reçu toutes leurs petites agaceries. Hommes, femmes , tout le monde en raffole ; mon pèi-e me f^iisait rire par son empressement à faire faire silence, quand Anatole ouvrait la bouche, et par l'expression de joie qui brillait sur sa figure à chaque trait spirituel qui échappait à son jeune ami. Quant au pauvre Montford , je le tiens pour perdu même dans l'esprit de madame de Siran.

Je me crois en conscience obligée de te restituer les éloges que tu me fais partager avec ton oncle ; quand il s'agit de toi , je n'ai plus d'amour-propre ; par exemple , je sais parfaitement, loi'sque nous dansons ensemble, qu'on n'a des yeux que pour toi , et pourtant je n'ai jamais plus de plaisir que lorsque nous dansons ensemble ; sais-tu pourquoi ''' c'est que je prends ma part de tous les coniplimens qu'on t'adresse, au point que je n'oublie jamais de rougir chaque fois qu'on te dit que tu es belle.

Cruelle amie ! quelle image oses-tvi me présenter ! tu parles de mourir ; pour éloigner cette pensée horrible et déraisonnable , songe seulement à ceux dont la vie est liée à la tienne; ah! Pauline ne te survivrait pas.... Mais c'est bien là le temps dépenser à une éternelle séparation, quand il faut s'occuper de notre réunion prochaine : c'est tians (juinze jours que je sors du couvent ; dans quinze jours je n'aurai plus devant les

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yeux ces tristes grilles, ces hautes murailles, ces figures embéguinées qui me semblent autant de spectres attachés à mes pas. Au lieu de cela , je verrai à chaque instant du jour ma chère Cécile.... et mon petit Biaise, tout à mon aise. Il m'en coûtera cependant pour dire adieu à cette pauvre Adine ; quand je n'y serai plus , elle n'aura personne dans le sein de qui elle puisse pleurer! Je regrette aussi madame l'abbesse , c'est une si bonne personne ! Quand elle veut citer un exemple de sagesse aux pensionnaires , c'est toujours mademoiselle Cécile qu'elle propose ; mais elle aurait pu se dispenser de faire passer en proverbe dans le couvent : étourdie comme mademoiselle Pauline.

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MADAME DE CLENORD A MADAME DE MEUVILLE.

Juin 178(3.

Mes craintes ledoublent ; si ma fille allait succomber à cette maladie de langueur dont elle est atteinte depuis quelques mois! J'ai consulté tous les médecins de la province; ils ne connaissent rien à son étal. Ma sœur, mon amie, conçois-tu mes chagrins? Si j'allais la perdre ! perdre Cécile! il faudrait bien que sa mère la suivît au

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tombeau. La religion , la religion même , dans laquelle je trouve des secours contre tous les événemens de la vie, ne m'en offre plus dans cette horrible supposition. Ne crois pas , mon amie , que la frayeur m'exagère la situation de ma fdle , elle devient de jour en jour plus alarmante; les roses de son teint ont entièrement disparu ; si elles eussent été remplacées par cette pâ'eur qui caractérise une maladie assez comnume parmi les jeunes pei'soniies de cet âge, je serais moins inquiète ; mais à quoi attribuer, au sein du bonheur, ce dépérissement sensible , ce découragement de la vie , ce dégoût pour toute espèce d'aliment , porté au point qu'il faille avoir recours aux prières pour la déterminer à prendre quelque nourriture! Eh bien! malgré tous ces symptômes, avant-coureurs certains de quelque grande maladie, elle assure qu'elle ne souffre pas : tous mes efforts pour découvrir si quelques chagrins secrets, si quelque cause morale avait part à ce désordre physique , ont été inutiles ; je l'ai sollicitée de m'ouvrir son cœur, de confier à sa tendre mère le sujet des pleurs qui coulent habituellement de ses yeux; j'ai mêlé mes larmes aux siennes; je l'ai rassurée sur les vues que paraît avoir son père pour son établissement; je lui ai promis que je m'opposerais de tout mon pouvoir à tout projet de mariage qui n'aurait pas l'aveu de son cœur. Pour toute réponse , elle a caché sa tête dans mon sein , et j'ai senti frémir tout son corps. iNIon Dieu ! qu'est-ce que cela signifie !.... J'ai essayé les moyens de dissipation que j'ai cru propres à la distraire; elle aimait la danse avec passion ; dans une fête que M. d'Amercour a donnée dernièrement pour célébrer le rotoiu' de mon frère , elle n'a dansé que dedx contre-

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danses, et j'ai bien vu qu'elle dansait pour mon plaisn beaucoup plus que •pour le sien.

Dimanche dernier, quelques dames s'étaient réunies à Beauvoir ; avec le secours d'Anatole , nous voulûmes improviser un pelit bal. Un domestique de M. d'Amrrcour et le ménétrier du village nous eurent bientôt composé un orchestre. Cécile, attentive à nos moindres démarches, démêla facilement mon intention, et parut se livrer un moment au plaisir que je cherchais à lui procurer. J'avais mis mon frère dans ma confidence; il avait même promis de prêcher d'exemple : l'oncle et la nièce dansèrent ensemble; insensiblement la gaieté d'Anatole gagna Cécile ; les roses de la santé reparurent un moment sur ses joues ; on faisait cercle autour d'eux. Tu peux te faire une idée de mou bonheur. Le vieux chevalier de Saint-Julien s'écria, dans ce délire poétique auquel il est sujet : >c D'honneur ! je crois voir Adonis dansant avec Ilébé I — Pourquoi jias 3Iars avec Vénus? dit assez bêtement le comte de INIontford, qui, debout auprès d'un arbre, regardait la danse avec une indiflérence afl'ectée. Je riais de la querelle mythologique qui commençait à s'élever à ce sujet entre le comte et le chevalier, et j'avais un moment perdu de vue nos danseurs , lorsqu'un ci'i général vint me glacer d'effi'oi. Je m'avançai précipitamment vers le cercle, et je vis Anatole, dont le pied avait glissé sur le gazon , étendu presque sans mouvement. Tout occupée de lui procurer des secours, je ne m'étais pas aperçue que Cécile, au moment de la chute de son oncle, avait perdu connaissance. Figure-toi ma situation entre ma lille évanouie et mon frère, dont je croyais la jambe cassée ; cet événement n'eut cependant

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d'autre suite que de dissiper trop promptemcnt l'illusion agréable qui m'avait séduite , en voyant ma fille prendre quelque part à ce petit divertissement. Le bal fut interrompu ; Cécile revint à elle, et Anatole en fut quitte pour une foulure qui fut dissipée en deux jours. J'ai payé bien cher un moment d'espoir.... Depuis lors chaque jour ajoute à mes craintes sur l'état de ma fille ; ses forces l'abandonnent entièrement, et je la vois s'éteindre de langueur à l'âge où la nature n'a pour l'oi'dinaire à lutter que contre sa propre énergie.

Si tu savais avec quelle tendresse mon frère partage mon affliction et mes soins : la promenade est un exercice que les médecins ont particulièrement recommandé; aussi manquons-nous rarement, ma fille, mon père, Anatole et moi, de sortir après dîner, et nous mesurons la longueur de notre coui'se sur les forces de la chère malade.

Une scène à laquelle une de nos promenades a donné lieu, m'a procuré le plaisir le plus vif que j'aie peutêtre éprouvé de ma vie : c'est te dire assez que ma fille en était l'objet. La semaine dernière, la voyant un peu mieux portante, je proposai de pousser notre promenade en voiture jusqu'à la ferme des Bruyères, u Nous n'avons pas vu ta nourrice, dis-je à Cécile, depuis le malheur qui lui est ari'ivé. » (Je ne sais si je t'ai dit que la maison de cette pauvre femme avait été brûlée il y a deux mois.) Ma fille s'excusait sur la longueur du trajet, et ce ne fut qu'à force de sollicitations que nous la dé. cidàmes à entreprendre ce jietit voyage. En approchant de la demeure de la nourrice, juge de ma surprise en voyant une jolie maisonnette toute neuve au lieu des I i3

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décombres que je croyais trouver. Cécile nous devança , et revint un moment après au-devant de nous avec la nourrice et toute sa famille. <: Eh bien ! ma bonne femme , lui dis-je , je vois avec bien de la satisfaction que vous avez trouvé les moyens de réparer les désastres de l'incendie. — C'est un si bon homme , un si bon parent que le curé! interrompit Cécile ; il a des secours prêts pour toutes les infortunes. » La bonne femme regardait Cécile en pleurant, et semblait votdoir parler; sa contrainte ne m'échappait pas. mais j'en étais moins occupée que du plaisir de voir ma fille distribuant ses largesses à la petite famille rassemblée autour d'elle , tandis que Chariot, son frère de lait, fier de porter sa pelisse qu'elle lui avait confiée, faisait à sa mère des signes auxquels je ne concevais rien.

Nous visitâmes toute la maison; Anatole, qui probablement avait déjà deviné le secret , s'entretenait tout bas avec mon père, qui répéta plusieurs fois en essuyant ses yeux : u Mais c'est un ange que cet enfant-là ! » Je ne doutais plus qu'ils ne parlassent de Cécile; le cui'é entra : « M. le curé, vous venez à propos, lui dit mon père, pour recevoir le témoignage de notre admiration. — De quoi s'agit-il? demanda ce bon prêtre avec l'air de la surprise. — Le lieu où nous sommes, et l'intérêt que je prends à celte honnête famille, ajoutai-je, doivent vous le faire deviner. ;> En parlant, je jetai les yeux sur Cécile, qui cherchait à faire entendre par geste au curé ce qu'il devait répondre : « Allons, pasteur, dit en souriant Anatole , avouez que c'est vous qui êtes venu au secours de la nourrice , et qui avez fait réparer sa maison. — Ah! je vous entends à présent; Mademoiselle,

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reprit le curé en s'adressant à Cécile, vous ne vous conteniez pas de faire le bien, vous voulez encore le rejeter sur autrui ; non pas, s'il vous plaît, suum cuiquej je ne me charge pas des honneurs d'une bonne action dont je n'ai pas eu le plaisir. Vous saurez donc, Madame et Messieurs , que mademoiselle de Clénord , ici présente, est l'auteur de tout ceci; que c'est elle qui, le surlendemain du jour où l'incendie consuma la maison de ma pauvre parente, envoya sur les lieux Pichard , le jnaître maçon, avec des ordres et des instructions pour construire la jolie maisonnette où nous sommes. Pour moi je n'ai d'autre part à cette bonne oeuvre (si fort au-dessus de mes facultés), que d'avoir fourni l'idée du petit monument que jna cousine a voidu élever à la reconnaissance. :» En disant cela , le curé nous conduisit dans vme espèce de petite cellule à l'une des extrémités du bâtiment , où l'on avait placé une petite statue représentant sainte Cécile, devant laquelle brûlait une bougie de cire jaune, avec cette inscription : A sainte Cécile, patrone de Cécile bienfaisante. Ah! ma chère, avec quelle ivresse je serrai ma fille contre mon cœur ! avec quel orgueil je recueillis ses larmes dans mon sein ! Tout le monde sanglottait , jusqu'aux petits enfans ; mais le bon Anatole paraissait absorbé dans la contemplation de cette scène touchante.

Nous sortîmes de la petite chapelle , pleins de la plus douce émotion , Cécile témoignant au digne pasteur et à sa nourrice, qui l'accablait de caresses, combien leur reconnaissance était au-dessus d'un bienfait si naturel envers une seconde mère.

En retournant à Beauvoir, Cécile s'excusa de ne

m'avoir pas fait partager cette bonne œuvre dans la crainte d épuiser sur une seule personne des secours que je distribuais à plusieurs familles : elle avait employé à cet usage les économies qu'elle avait en réserve pour sa toilette. Si tu trouves, ma bonne, que je me suis beaucoup trop étendue sur ce petit événement , n'oublie pas que c'est de ma fille que je parle , de ma fille , pour qui tu connais mon idolâtrie , et dont la santé me cause de si vives inquiétudes.

Tes affaires te retiendront-elles encore long-temps à Paris? Ta présence serait d'un grand soulagement pour moi. Anatole , ma fille et mon père t'embrassent ; mon mari ne reviendra pas avant la fin de septembre.

P. S. ]\Ionpère veut absolument partir dans les premiers jours de la semaine prochaine.

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CHARLES A ANATOLE

Juin l'-î

Dans ma dernière lettre , j'étais si occupé de ta situa lion et du danger qui te menace, que je n'ai pu te parler d'autre chose; aujourd'hui que je suis plus tranijuille, sans en avoir d'autre sujet que l'espoir de te trouver docile aux conseils de l'amitié, je vais me distraire en te parlant de la vie que je mène loin de toi.

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Mes aft'aires ont pris la tournure la plus favorable, grâce aux soins de mon frère, qui m'a mis en main le fil avec lequel je me suis tiré du dédale de la chicane : avant la fin de ce mois , je serai entièrement hors des filets du greffe. Un premier aperçu de mes aflaires me met en possession de 76,000 l. de rente au moins, sans parler de mes biens de l'Ile-de-France. Tu vois , mon ami , que ma générosité envers mes cousins n'a rien de bien héroïque, et que c'est acheter à bien bon marché les témoignages de gratitude dont ils me comblent. Nous nous voyons assez régulièrement , tantôt chez eux , tantôt chez Victor ; les deux frères vivent ensemble dans la plus tendre intimité ; la succession de leur oncle les met, sinon dans l'opulence, du moins dans cette aisance de la médiocrité où se réfugie plus ordinairement le bonheur. Une assez jolie maison que j'ai à Rennes et dont j'ai voulu qu'ils fussent locataires, contribue à rendre leur situation très-tolérable. Hippolyte , celui des deux frères qui n'est pas marié , est un garçon très-aimable , auquel il ne manque que de la culture pour faire un homme de mérite; il est natui'cllement bon , généreux et sincère ; l'autre inférieur, je crois , par les qualités du cœur, est infiniment plus instruit. Depuis quelques semaines, je ne vais plus que très-rarement chez eux , et je te dois l'aveu du motif qui m'a déterminé à rendre mes visites moins fréquentes. La première fois que j'ai rencontré mes cousins chez Victor, je vis aussi l'épouse du cadet ; je la^trouvai aimable et jolie ; depuis , je me suis interrogé de nouveau sur son compte, et j'ai été surpris de la trouver adorable et belle. Comme ce n'est pas du tout la marche du cœur hiunain , et qu'à

la première vue on s'exagère ordinairement les qualités des objets , je me suis demandé s'il n'existait pas une passion à qui cette façon de voir fût particulière ; la réflexion a nommé l'amour, et j'ai pris l'alarme. S'il faut tout dire, et fatuité à part , j'avais déjà cru remarquer que ma petite cousine poussait un peu loin la reconnaissance. Je n'ai pas eu besoin , pour me déterminer, d'invoquer les principes d'une morale peut-être un peu sévère dans l'état de nos mœurs ; je me suis dit : J'ai rendu quelques services au mari de cette femme , dois-je les lui faire payer de son bonheur ( je ne me sers pas du mot honneur, qui, dans ce cas, ne signifie rien, ou qui signifie celui que je lui substitue) ? dois-je faire d'une action honnête un instrument criminel ? La brusque réponse de ma conscience ne m'a pas laissé le temps de consulter mon cœur, et j'ai pris le parti d'éloigner d'abord et de supprimer ensuite mes visites dans cette maison.

Les vertus , les grandes qualités que je découvre journellement dans mon frère , me le rendent de jour en jour plus cher; il n'est pas jusqu'à ses défauts qui ne m'attachent à lui : le misanthrope qui ne hait les hommes que pour s'éviter la peine de les servir, de les instruire , de les consoler, mérite sans doute de recueillir le mépris pour prix d'une haine dont la source est dans son égoïsme ; mais le misanthrope dont l'aversion poiu' les hommes naît au contraire de son amour pour l'immanité; qui passe sa vie à défendre le faible, à démasquer le traître, à combattre le puissant injuste, à secourir le [)auvrc , à venger l'innocent ; cet homme , dont Victor est lo modèle , aiu-a beau me dire qu'il a les hommes en

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horreui", il ne méritera pas moins d'en être l'idole. Je veux te faire connaître avec quelle chaleur il soutient la cause de Ihumanité , même contre la tyrannie des lois , en te communiquant son opinion sur une sentence que l'on vient de rendi'C ici.

Un jour de la semaine dernière, il avait à souper plusieurs de ses collègues , conseillers ou présidens au parlement. Pendant le repas, on parla du procès d'une malheureuse fille condamnée à mort pour avoir fait périr l'enfant qu'elle venait de mettre au monde. La plupart de ces messieurs semblaient reprocher à Victor la chaleur avec laquelle il avait défendu cette femme criminelle, pendant l'instruction de son procès. Voici presque mot à mot sa réponse : u A Dieu ne plaise que je veuille chercher à pallier le crime du monstre qui poite une main parricide sur l'être qui lui doit le jour; mais s'il est permis d'arrêter un moment ses yeux sur l'épouvantable tableau de la société, doit-on passer sous silence l'inconséquence et la barbarie de nos lois? Chez toutes les nations de l'Europe , quelle est la punition d'une femme qui allcnte aux jours de son enfant? la mort! Chez ces mêmes nations quel est le sort d'une fille qui, cédant au plus irrésistible des penchans, s'expose à devenir mère? l'infamie chez toutes; des punitions corpor<'llcs chez quelques-unes. Qui n'aperçoit au premier coup d'œil que cette loi qui punit de mort la mère coupable, est elle-même un des agens du crime qu'elle poursuit, puisque c'est au désir tréchapper à l'infamie dont elle note la faiblesse, qu'il faut presque toujours attribuer cet attentat contre nature. Mais le crime est conunis, c'est le plus horrible de ceux qui affligent la

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société; donc il doit être puni de la peine capitale. ^ ous savez tous, Messieurs, quelle est mon opinion sur la peine de mort en général; je crois que s'il est une vérité démontrée , incontestable , que n'ont jamais pu obscurcir à mes yeux tous les sophismes entassés contre elle, c'est que le droit de mort n'appartient qu'à la nature, et que la société qvii se l'arrogé , se rend coupable du crime qu'elle croit venger; mais laissons les principes généraux. Tuer son enfant, est de tous les crimes le plus horrible aux yeux de la nature, qui fit de l'amour maternel le premier lien entre tous les êtres ; mais sur quels principes la société le jugerail-elle aussi sévèrement. Cette société ne reconnaît pas les enfans nés hors du mariage ; et puisque l'être moral à qui l'on donne ce nom de société, doit être considéré comme une mère commune, la mère commune donne à la mère individuelle la première idée de son forfait. Comment ensuite peut-elle sans démence punir de mort le meurtre d'un enfant qu'elle avait d'abord condamné à ne pas être, et qu'à sa naissance elle a rejeté de son sein ? S'il existait un tribunal qui jugeât les sociétés et les individus, l'enfant mort y pourrait citer pour le même crime le juge et le coupable. Voyons maintenant sous quel jour l'un et l'autre pourraient chercher devant ce tribunal à faire excuser leur forfait. J'ai rendu au néant, dirait la femme parricide, un être qui n'en devait pas sortir et qui n'avait pas encore le sentiment de son existence. J'ai repris la vie à un enfant à qui je l'avais donnée; j'ai enlevé, j'ai ravi à la société un individu proscrit par elle , dont l'existence incertaine était à charge à celle dont il la tient et devait l'être un jour à lui-même. Que dirait la

société? Pour réparation de la mort d'un enfant . j'ai tué une femme , c'est-à-dire que , pour venger le trépas d'un individu entrant à peine dans la vie , j'ai cru devoir immoler une génération. J'ai puni le crime qui rompt sans douleur le (il imperceptible d'un enfant nouveauné , par le crime qui brise tous les liens qui enchaînent sa mère au monde; j'ai lavé dans son sang et dans les larmes d'une famille entière une goulte de ce même sang que j'appelle impur... (Ici un de ces messieurs interrompit l'orateur, et lui observa qu'il perdait de vue l'intention de la loi, qui n'avait d'autre but que d'épouvanter le crime par des exemples. ) Hommes humains et prévoyans , reprit Victor avec un sourire amer , craignez-vous que le parricide ne devienne à la mode, que les mères ne se fassent une douce habitude de plonger un poignard dans le cœur de leurs enfans? Ecoutez les derniers mots de la malheureuse que vous avez dernièrement condamnée ; son confesseur l'invitait à prendre courage : // en faut mille fois moins, lui répondit-elle , pour marcher au supplice que pour étouffer son enfant >

;> Effectivement, comment espère-t-on relenir par l'idée de la mort celle qui a pu envisager un moment son crime de sang-froid ? Quel supplice opposer à qui se livre volontairement au plus horrible de tous? — Mais enfin, mon frère , lui dis-je , vous ne voulez pas qu'on laisse impunis de pareils forfaits. — M'en préserve le ciel ! continua-t-il , mais je veux que les lois commencent par ôler au crime son afticux prétexte; je veux qu'elles en mesurent la punition sur les droits de la société, dont la vie des hommes est la Umile ; sur la nature du délit et principale-

ment sur ses conséquences. :> Comme je connais ton opinion sur ces matières et qu'elle se rapproche beaucoup de celle de Victor, je suis bien sûr que tu me sauras gré de ma longue digression.

J'ai besoin de ta réponse pour prendre un parti ; si . comme je l'espère, tu te rends à mes raisons et que tu viennes me joindre , j'ai mon plan de campagne dans la tête ; nous ferons un voyage d'un an dans l'Europe : Victor sera de la partie. Nous avons tous trois besoin de ce régime ; toi pour ton cœur, mon frère pour sa bile et moi pour ma tête, que les procès ont fatiguée : nous commencerons par l'Italie , que tu m'as tant de fois témoigné le désir de voir ; nous visiterons ce pays autrefois si célèbre oïl maintenant

Des prêtres fortunes foulent d un pied tranquille Le tomlieau des Gâtons et la cendre d'Emile.

Et nous tâcherons de ne pas rire en voyant des capucins au Capitole. Nous entrerons en Italie parla Suisse; mais je l'avertis que nous n'irons pas dans le Valais et que nous éviterons bien soigneusement Clarens et les rochers de IVIeillerie. Pour le reste de notre voyage . nous ne suivrons d'aulre guide que notre fantaisie.

Trois semaines au plus termineront toutes mes affaires ; ainsi quelque par fi que tu prennes à cette époque , nous serons réunis. Adieu ; si tu poux fiiire entendre à madame de Neuville qu'un créole est à peu près un homme comme un autre, n'oublie pas de me mettre à ses pieds. J'ai la plus grande envie de la connaître; cependant je fais des vœux pour que tu ne me procures pas ce plaisir avant un an.

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ANATOLE A CHARLES

Bsauvoir, juillet 1786.

Tu le veux , je partii'ai 5 je me séparerai d'elle ; dans trois jours je serai en route pour me rendre auprès de toi ; j'abandonnerai ma sœur aux terreurs que lui cause l'état où sa fille est réduite.... Charles.... elle est au lit depuis trois jours; on ignore la cause de son mal.... Cruel ami , tu as trouvé l'ai't de bouleverser toutes mes idées; tout m'alarme, tout m'effraie.... Je n'entends plus sans trembler le son de cette voix touchante ; je n'ose plus jeter un regard sur cette figure angélique, qui, loin de troubler mon ame , y ramenait insensiblement le calme et l'innocence.... Je crains d'entendre , de voir, d'approcher ma nièce.... Voilà ton ouvrage! c'est toi qui détruis le repos dont je commençais à jouir; c'est toi qui jettes dans mon âme un sentiment de frayeur inconnu , qui l'assièges de tes propres visions. N'importe, je veux fuir comme si j'avais quelque chose à craindre. Mais comment motiver ce départ dans la circonstance actuelle? Comment l'excuser auprès de ma sœur? Com

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ment la quitter au moment où les consolations de l'amitié deviennent pour elle d'un si grand prix? que pensei'a Cécile.... Cécile dangereusement malade , dont mes tendres soins pourraient contribuer à rétablir la santé? Mais que t'importe que je passe à tous les yeux poiu' un monstre? tu consens que je fasse horreur pourvu que je n'inspire pas d'amour!... Tu seras obéi; ta dernière lettre que je reçois me servira de prétexte ; je vais annoncer qu'un malheur imprévu dont j'imaginerai la fable , rend ma présence auprès de toi indispensable. Si l'horrible violence qvie je me fais pour m'éloigner de ces lieux est une nouvelle preuve de la réahté de tes craintes, il ne doit plus te rester aucun doute, tu peux tout supposer.

Adieu ; nous nous verrons bientôt 5 pour la première fois de ma vie cette idée est pénible à mon cœur.

Je rovivre ma lettre; elle çst plus mail...

LETTRE XXVI. iS;

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