‹ Cécile, ou, les passions (volume 3)Chapitre 15 sur 16 · MADAME DE CLENORD A MADAME DE >ECV1LLE · texte numérisé non relu

MADAME DE CLENORD A MADAME DE >ECV1LLE

Beauvoir, juillet 1786.

Ton médecin est arrivé; son rapport accroît mes inquiétudes sur le sort de la malade; mais du moins il me tranquillise sur le traitement de la maladie qu'il a caractérisée. C'est une fièvre maligne ; il ne m'a point caché que les symplômes en étaient fâcheux ; mais, plein de confiance dans les ressources qu'offrent la jeunesse et l'excellente constitution de la malade, il n'a point craint (pour flatter ma douleur peut-être) de me répondre en quelque sorte de sa vie. Cette idée consolatrice a d'abord ravivé mon âme , et le bon docteur a dû se convaincre par les transports qu'elle a fait naître en moi, que les jours de ma fille ne dépendent pas seuls du succès de ses soins. Un autre motif de consolation à ma douleur, c'est qu'Anatole ne nous quitte pas. Au moment de monter en voilure, il a reçu un exprès de Rennes , qui lui apportait l'heureuse nouvelle que les blessures du chevalier dont l'amitié d'un frère s'exagérait les dangers, sont de

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nature à faire espérer une prompte guérison. Rassuré sur le sort de son ami , Anatole n'a pas cru devoir quitter sa nièce ; Cécile n'a pas même su qu'il dût partir.

Le docteur dit que neuf jours décideront du sort de la malade ( ils décideront donc aussi du mien ) ; les deux dernières nuits ont été plus tranquilles ; la fièvre a diminué sensiblement , mais un abattement funeste a succédé à cette violente agitation. Huit jours de maladie ont épuisé ses forces au point qu'elle s'est évanouie ce matin pour avoir essayé de quitter un moment son lit. Le médecin , qui n'a presque rien changé au traitement que mon frère avait prescrit, avoue qu'Anatole possède des connaissances très-étendues en médecine, et s'aide volontiers de ses avis.

Si la doideur s'affaiblissait quand elle est partagée, la mienne trouverait dans cette idée un bien grand soulagement; tout ce qui m'environne prend part à mes chagrins ; la maladie d'une enfant cause un deuil général , et l'on dirait que tous les habitans de ce lieu ont pour elle le cœur de sa mère. La maison est sans cesse assiégée d'une foule de femmes, d'enfans , qui viennent s'informer avec l'intérêt le plus tendre d'une santé dont chacun semble sentir le prix. Toutes les bonnes femmes du village m'apportent, les larmes aux yeux , des recettes contre un mal qu'elles ne connaissent pas ; je les reçois , j'écoute leurs avis , non pour en faire usage, mais comme des témoignages de leur affection. Croirais-tu qu'hier ces bonnes gens ont fait dire une grand'mcsse pour le rétablissement de ma fille ; le curé est venu de la part du village m'in-

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viter à la cérémonie : j'ai été joindre mes prières et mes larmes maternelles à l'invucatioa publique. Ah ! si les vœux des faibles humains parviennent jusqu'au trône de leur maître, si les prières les plus ferventes peuvent influer sur ses décrets éternels , j'ose espérer qu'il recevra dans «a bonté l'hommage digne de lui que nos cœurs lui ont offert.

Depuis que Cécile est au lit , sa bonne nourrice ne l'a pas quittée un moment; nous couchons toutes deux dans sa chambre.

M. d'Amercour, cédant aux sollicitations de sa fille , a eu l'extrême bonté de la faire venir à ÎMontfleury, afin qu'elle soit à portée de voir souvent son amie. Cette aimable enfant passe ici la plus grande partie du temps, et prodigue à sa jeune compagne les témoignages d'un attachement bien au-dessus des liaisons ordinaires de son âge.

J'ai reçu hier des nonvollos de mon mari ; il paraît décidé a se i-endre à Madrid, pour y terminer par luimême un arrangement avec les cohéritiers de son père, qu'il ne croit pas de très-bonne foi. Il ne sait encore rien de la maladie de sa fille , et parle toujours de l'unir à son retour avec le comte de Montford. Il paraît qu'ils sont en correspondance, et si j'en crois quelques expressions de la lettre de mon mari, j'ai lieu de soupçonner que le comte s'est expliqué svu' mon frère avec un peu de légèreté; si Anatole venait à l'apprendre!.... tu connais la violence de son caractère. Chacjue jour INI. de Montford envoie savoir des nouvelles de Cécile ; il s'est présenté lui-même ; mais comme je ne reçois personne depuis la maladie de mu fille, je n'ai pas cru devoir

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faire une exception en faveur d'un homme qu elle ne peut souftVir.

Onze heures. Anatole, qui entre dans ma chambre, me charge de le témoigner l'impatience qu'il a de t'embrasser : il assure que la saignée a produit du mieux dans l'état de la chère malade. Bonsoir , ma tendre amie ; je te ferai passer chaque jour le bulletin de la santé de ta nièce ; elle m'appelle ; c'est pour me dire de t'assurer de son tendre attachement , mais de ne pas t'embrasser pour elle , de peur de te donner la fièvre.

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CHARLES A AXATOLE.

Rennes, juillet 1786.

La voilà donc réalisée , ma funeste prédiction ! J'en suis plus affligé que surpris; il est une destinée à laquelle les hommes n'échappent pas, et dès long-temps j'avais prévu la tienne. Les reproches ne seraient point de saison ; je dirai plus , ils seraient injustes; on n'est point à blâmer do n'avoir pas évité un coup inévitable ; je pourrais tout au plus t'accuser de présomption ; mais ta déférence aux conseils de ton ami en tirerait un nou-

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vel avantage. Laissons donc le passé, nous avons assez du présenti Que doist-u faire? l'amour et la raison répondent à la fois : demeure ; il ne s'agit plus d'aimer, il s'agit de vivre. J'avais reculé trop loin l'cpoqvxe où ces deux mots , en parlant de vous , n'auraient plus qu'une même signification. Sauver Cécile, voilà ton premier devoir, n'importe à quel prix ; s'il finit choisir, j'aime encore mieux avoir à le reprocher sa vie que sa mort. Les premières atteintes de l'amour se guérissent par l'absence ; mais il est un moment où l'amour est le seul remède à l'amour. Ta malheureuse nièce, je tremble à te le dire , touche à cette crise fatale.

Anatole , ce n'est pas le moment de déguiser la vérité ; Cécile est morte si tu ne ranimes l'espoir éteint dans son cœur; si tu ne parviens à lui faire croire qu'elle peut vivre pour toi, et que tu vis pour elle. Il en coûte bien plus à mon amitié d'avoir à te donner de pareils conseils , qu'il ne t'en coûtera de les suivre ; mais il est un terme où la nature doit l'emporter sur le devoir. Si le danger augmente , mon avis est donc que tu surprennes à cette chère malade le secret qui la tue ; que tu lui fasses l'aveu d'un amour partagé, et que tu lui présentes la perspective d'un bonheur dont la seule idée peut la rendre à la vie. A présent que mon rôle est changé , et que je ne puis plus espérer de te prémunir

contre l'amour, je dois t'armer contre le désespoir

Du courage, mon ami, tu sais que mes pies-seiilitmiis me trompent rarement ; ta Cécile sera rendue à la santé ; que ne puis-jc ajouter : et soustraite à l'amour ! Je raisonne dans celte heureuse supposition , et je me reserve , pour le moment où nous n'avu'ons plus rien à craindre

pour ses jours , à te parler des moyens de diriger l'orage que nous n'avons pu conjurer. Je te dispense de répondre à cette lettre , parce que je serai probablement auprès de toi avant que la tienne puisse me parvenir : je ne puis résister plus long-temps au besoin de te voir. La lenteur des courriers sert trop mal mon impatience , et il est des chagrins que l'amitié doit partager en personne , de loin on y prend trop ou trop peu de part. Ce n'est qu'une visite que je me propose de te rendre; je serai forcé de revenir passer ici quelques semaines. Adieu. Victor est à son ermitage,

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