CECILE A A>ATOLE
Une Leure du luatia.
Si je conservais l'espoir de vivre, si je pouvais un moment détourner les ycu\ de la tombe où je vais descendre , je ne romprais pas un silence coupable , je n'associerais personne à mes remords ; mais , je le sens , j'achève ma pénible vie. J'ai sur cette vérité le double témoignage de la nature et du médecin. Ce dernier, il y a quelques heures , me croyant profondément assoupie , n'a pa^ caché à ma nourrice qu'il ciaignail que je ne pas-
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sasse pas une troisième nuit. Si je dois mourir demain , je vivrai du moins aujourd'hui , et la mort ne m'enlèvera qu'un jour d'existence. Mon fatal secret m'échappe. . . Mais dans quel sein vais-je le déposer ? Dans quel cœur puis-je épancher le mien? Dans celui de ma tendre mère ? Puisqu'il faut me séparer d'elle , puisque bientôt il ne lui restera que le souvenir de si fille , n'empoisonnons point ce triste présent , emp jrtons avec moi son estime... Malheui'euse Cécile! quand la honte te retient muette auprès de ta mère , qui recevra l'aveu de ta faute?... Le seul être qui pouvait m'en rendi'e coupable Je ne puis continuer, mes doigts tremblans
laissent échapper ma plume... Anatole!... Il est écrit ce nom funeste ; ma main l'a tracé , ou plutôt il est tombé de mon cœvu'. O vous que ma mère appelle du nom de frère , vous pour qui si jeune encore je descends au tombeau , prenez pitié de voti'e victime , entendez ses tristes gémissemens. Hélas! sur un lit de mort est-il encore des aveux criminels?
Arrachons par un dernier effort l'affreuse vérité de mon cœur. Anatole , je vous aime. Je sais tout ce que ce mot a de criminel dans ma bouche ; mais avissi je meurs ; heureuse d'acheter à ce prix le droit d'avouer un amour qui peut encore sortir triomphant de ma tombe! Condamnée au tribunal des hommes, je vais me présenter sans crainte à celui de mon Dieu ; il verra dans mon cœur les traces d'un feu (jui le dévorait avant que ma raison en soupçonnât roxislence ; il ne jugera pas dans sa colère un penchant irrésistible , né dans la sécurité de l'innocence , et dont la source remonte au sein même de la nature. Mes efforts, mes combats, mes
duuleurs et ma mort trouveront grâce pour ma faute devant le Juge suprême ; mais vous , arbitre de ma destinée sur la terre , vous , à qui s'adressent les derniers soupirs de Cécile mourante, quelle sera sa place dans votre cœur? donnerez-vous quelques larmes à sa cendre? conservcrez-vous sa mémoire? Oh! oui; j'ai lu dans votre âme : sans partager ma honte elle partage mes maux. Anatole gardera mon souvenir; j'ai l'eçu vos caresses dans mon berceau , vos soins dans mon enfance , vos leçons dans ma jeunesse , que vos pleurs baignent mon cercueil.
La V ie nous sépai'ait , Anatole , comment puis-je la regretter? La mort met entre nous de moindres obstacles cjLie n'en avait mis la nature ; la mort est un bienfait pour moi... Que dis-je? et ma mère, que je laisse dans le désespoir et dans les larmes ; elle a donc perdu ses droits sur mon cœur!,.. L'amante criminelle est bientôt fille dénaturée.
Lorsque dans quelques jours ce papier fiappera vos regards , Cécile dormira dans l'éternité , le froid de la mort glacera ce cœur où brûlent en ce moment tous les feux de l'amour... Mais non . je le sens , je ne mourrai pas tout entière , j'ai besoin d'éterniser mon existence pour éterniser mon amour.... Mon amour! je frissonne à ce mot ; comment cette passion terrible a-t-ellc trouvé accès dans mon cœur? comment un penchant coupable est-il né au sein de l'inuocence? Hélas! je l'ignore; aucun sentiment douloureux ne m'annonça le mal auquel j'allais bientôt succon)ber. Je vous vis, et votre présence , loin de porter le trouble dans mon âme. y fit naître je ne sais quelle douce sérénité; je 1 i5
\OLis vis , et je crus n'avoir jamais vu que \ous; le son de voire voix me parut la plus douce mélodie qui eût encore frappé mon oreille ; vous parliez , et ma pensée sortait de votre bouche; aucune secousse violente ne m'annonça mon malheur, c'est une pente insensibl'^ qui m'a conduite à l'abîme où je suis descendue.
Ma meilleure amie, Pauline, vint me voir; vous ne la connaissiez pas encore, et vous la regardiez avec inlérét. Ce regard détruisit ma sécurité ; j'osai descendre au fond de mon cœur, l'intcnoger sur le trouble nouveau qui l'ayitait. INIon malheur me fut révélé ; c'est aux traits de la jalousie que je reconnus l'amour Ce moment décida de mon sort; je voulus en vain armer ma raison contre un sentiment qui avait déjà pénétré tout mon ctre, il était trop tard, le coup mortel était porté. Ce secret est le premier, le seul que j'aie eu pour ma mère; en vain sa tendresse a-t-elle mille fois invoqué ma confiance. Le mystère est le premier pas vers le crime; je lui fermai mon cœur, et j'alimentai dans le silence et dans les remords ce feu dont l'action dévorante a consumé ma vie.
Si près de mon berceau, je vois s'ouvrir ma tombe! et telle est la rigueur de ma destinée, que cet asile est le seul où je puisse échapper à mes aflreux tourmens... Mais je ne quitterai pas cette terre où j'ai si peu vécu sans avoir connu le bonheur, si j'exhale mon dernier soupir sous les yeux de celui pour qui je ne pouvais vivre; si je vois ses yeux attendris s'attaclier sur mes yeux expirans; si ma main glacée repose dans sa main tremblante, et ^i mes lèvres décolorées peuvent, avant de se fermer, porter sur les siennes ces dernières paroles : Cécile meurt en vous aimant.
Le désordre de cet écrit pris et quitté vingt l'ois . tracé d'une main afï'aiblie , va vous être remis par Adèle , la bonne Adèle, qui sommeille en ce moment auprès de mon lit : ma nourrice et ma mère, épuisées de fatigue, goûtent un instant de repos. Seul vous ne dormez pas, Anatole ; depuis qu'un danger imminent menace mes jours , vous n'avez pas fermé les yeux ; votre santé souffre des soins que vous donnez à la mienne , l'épuisement de vos forces s'annonce par le prodigieux changement de votre visage. Mon ami, mon vmique ami, je vous supplie au nom de ce que vous avez de plus cher, au nom de ma mère qui bientôt , hélas ! aura besoin de la main d'un frère pour essuyer ses larmes , au nom d'un père qui voit dans son fils le soutien , le consolateur de sa vieillesse, au nom de votre ami, dirai-je, au nom de Cécile votre nièce , votre filleule , votre amie, ah ! que ne puis-je ajouter un titre qui les rassemble tous ! conservez des jours sur lesquels tant de cœurs ont des droits , et que je puisse m'endormir avec l'espoir de vous laisser après moi sur la terre.
Adieu, fugitives illusions de la vie, adieu, mon tendre ami.... vous à qui la nature, l'amitié, la reconnaissance et l'amour m'unissent par des chaînes que le trépas ne peut rompre; adieu, le temps m'échappe, la mort approche.... Anatole, il faut vous quitter! il faut rcconcer à vous voir, à vous entendre, à vous aimer.... mon courage m'abandonne à cette idée. Ce papier boit mes larmes, et le fioid de la mort se répand sur tout mon corps.,..
Adieu, Anatole... pour jamais, non... non. pour quelques jours.
AWATOLE A CBCILE.
Sept heures du matin.
Comment ai-je pu l'achever, sans mourir à la fois de plaisir et de douleur, cette lettre que mes larmes ont effacée? celte lettre dont chaque ligne inonde mon cœur de délices et le glace d'effroi ? En proie à tout ce que le désespoir a d'horrible , à tout ce que l'idée du bonheur suprême a de ravissant, mon âme comprimée entre les situations les plus violentes , ne me laisse qu'une existence convulsive où la raison n'a plus de part. INIon esprit n'est plus frappé que d'une idée , mes yeux ne voient qu'une image! Cécile que l'amoiu' traîneau tombeau!.,. Mon sang se glace, mes yeux se troublent, tout mon être s'élance vers la destruction ; c'est à ce terme fatal que m'attendait l'espérance , et c'est au soin de la mort (jue je trouve la vie et l'amour.... A cette idée consolatrice, un moment de calme renaît dans mes sens, un baimie salutaire conle dans mes veines, je puis mettre quelque ordre dans mes idées.
LETTRE XXXI. JjS
Vous invoquez la mort. Cécile, vous l'invoquez contre l'amour; je puis vous pardonner cet horrible vœu : vous dictez mon arrêt en prononçant le vôtre; ce que vous appelez voire crime est le mien, ce que vous nommez votre honte est la mienne; unis par la faute, nous ne serons point séparés par le châtiment. En m'ouvrant votre cœur, vous feignez en vain de n'avoir pas lu dans le mien. Auriez- vous pris le silence d'ime passion teri'ible pour le calme de l'indifTérence. Ah ! si jusqu'ici le soin de votre bonhevu", la crainte de troubler votre repos, cette espèce de défiance avec laquelle on s'abandonne à l'idée d'un bien ardemment désiré, si tous ces liens ont enchaîne svir mes lèvres un aveu tant de fois prêt à m'échapper, le moment est venu de vous ouvrir mon cœur et d'alîaiblir l'idée de vos maux par le spectacle des miens. Si le sentiment que je vous ai inspiré est un crime à vos yeux, quel nom donnerez-vous à l'ardeur qui me consume, à ce feu dévorant que votre premier regarfl alluma dans mon .sein , à cette vie d'amour, la seule qui m'anime, la seule dont je veuille? Lorsque dernièrement je fus sur le point de vous quitter, savezvous quelle puissance me rendait capable de cet effort? croyez-vous au prétexte dont je cherchais à colorer ma fuite? Non , Cécile, je n'allais pas au secours de l'amitié; c'est l'amour que je fuyais, c'est à votre ascendant irrésistible que je cherchais à me soustraire; j'étais loin d'attribuer à sa véritable cause le mal qui vous consumait , et je cherchais dans l'absence ou plutôt dans la mort un remède à l'incurable amoiu* dont je me croyais seul atteint. Je vous aimais sans espoir, je me croyais le plus malheureux des hommes, devais-je penser que je
regretterais cette affreuse situation? Quand vous soumettiez à votre empire toutes les facultés de mon âme, quand je ne vivais que par vous et pour vous, pouvais-je soupçonner que la même passion qui vivifiait mon être, qui fécondait mon cœur, portait dans le vôtre des semences de mort? Je suis donc votre bourreau, moi qui voudrais prolonger votre existence de toute la mienne , de celle du monde entier! cette idée est horrible, insupportable! Cécile! Cécile! pourquoi ce désespoir, pourquoi ces larmes? Quel est ton crime? quel préjugé barbare étouffe à la fois dans ton cœur le flambeau de la vie et de la raison? Le trépas est la seule barrière qui puisse nous séparer et tu veux la mettre entre nous ; mais il nous réunira malgré toi; oui, je le jure, le der- Jiier de tes jours n'aura pas de lendemain pour moi. La mort, dis-tu, niet entre nous de moindres obstacles f/ue n'en a mis la nature; Cécile accuse la nature et c'est elle que j'invoque; c'est elle qui nous lie déjà par les nœuds les plus saints ; c'est à sa douce chaleur, au sein des affections les plus chères au cœur de l'homme, qu'est né cet amour aussi pur ijue sa source. Comment la nature condamnerait- elle un sentiment qu'elle alimente sans cesse , et pourquoi restreindi"ait-elle ses hmites quand elle augmente sa j)uissance. Non, non, Cécile, les liens du sang qui nous luiissent ne rendent point nos feux mminels; tu prends la voix des pi'éjugés pour celle de la nature ; aucune loi sociale ne s'élève entre nous, la religion même dans laquelle nous sommes nés ne nous oppose point d'obstacles invincibles. Combien d'exemples ne pourrais-je pas citer à l'appui de mes raisons ; mais qu'esl-il besoin d'autorités à qui ne veut
que mourir? Frappée de cette seule idée , vous allez audevant des maux qui vous menacent , vous combattez autant qu'il est en vous les eflbrts de la nature pour vous rendre la santé; vous vous créez de noirs fantômes. Dans votre cruelle prévention, vous mettez dans la bouche des autres vos sinistres pressentimens. A la lecture des premières lignes de votre lettre, j'ai volé vers le médecin, je lui ai demandé s'il était vrai qu'il eût prononcé l'arrêt horrible que vous croyez avoir entendu : Loin (le la, m'a-t-il répondu, ye disais à la nourrice qu'ai>ant de pouvoir faire un grand fond sur le mieux qui s'an' nonce, il faut ai'oir passe' la troisième nuit. Tout vous retient, Cécile, tout vous rappelle au jour que vous fuvez; d'un côté, votre jeunesse, l'excellence de votre constitution , les secours de l'art , n'attendent que la tranquillité d'esprit pour éloigner les symptômes d'un mal auquel le chagrin a tant de part. !\Iais si votre vie est en vos mains, pouvez-vous en disposer? Fille chérie, n'en devez-vous aucun compte à la meilleure des mères, qui ne vous survivrait (si la religion lui donnait la force de supporter votre perte) que pour traîner dans la douleur et dans les larmes ses jours infortunés? L'amitié n'a-t-cUe aucun droit sur votre existence? Cette jeune et sensible Pauline qui vous prodigue des soins si touchans, ce frère qui vous aime si tendrement, votre aïeul dont votre mort précipiterait la fin, tant de nœuds sacrés ne vous font-ils point un devoir de vivre? Je ne vous parle pas de moi, je suis aussi maître de mon sort! et j'apprendrai de vous le cas que je dois faire du bonheur des autres.
Ah! si voire âme s'ouvrait aux consolations de l'es-
péiance, quel avenir! Cécile est rendue à nos vœux, elle se réveille au bonheur ; tandis qu'elle reçoit l'hommage de tous les sentimens dont elle est lobjet, l'amour le plus pur, le plus tendre , vient secrètement embellir tous les momens de sa nouvelle existence : Anatole, Cécile, ont juré d'être l'un à l'autre, toutes les puissances de la terre ne sauvaient les désunir; l'amour, l'amitié, la nature iniissent leurs efforts ; tous les obstacles sont levés et le plus doux lien... Félicité suprême ! au charme que j'éprouve , il est impossible que vous ne soyez qu'un vain songe; placé par vous, avec vous, entre l'excès du bonheur ou de l'infortune, je vous le répèle , j'ai su prendre irrévocablement mon parti ; je puis être le plus heureux des hommes, je n'en serai jamais le plus à plaindre; je puis vous consacrer rqa vie , je ne pleurerai point votre mort
fin DU TOME PREMIEB.