‹ Cécile, ou, les passions (volume 3)Chapitre 3 sur 16 · LE MEME AU MEME · texte numérisé non relu

LE MEME AU MEME

Beauvoir, février 1786.

J'ai trouvé mon père bien changé; comme la vieillesse, comme les chagrins ont sillonné ses traits vénéi'ables ! jMa vue a rouvert une blessure que le temps avait cicatrisée. En retrouvant son fils, le vivant portrait d'une épouse adorée, il a cru perdre une seconde fois ma mère; et j'ai pu m'aperccv^oir qu'elles n'étaient pas toutes de joie les larmes qui coulaient de ses yeux.

Dix années ont à peine eflleuré la beauté de madame de Clénord. Je l'ai revue telle que son image était restée dans mon cœur. Absorbé pour ainsi dire dans la contemplation mueltc de mon père et de ma sœur, je n'avais point encore jeté les yeux autour de moi : juge de nia surprise en apercevant à l'autre bout du salon une jeune personne d'une physionomie ravissante , appuyée sur un clavecin , et qui, tout en pleurs, semblait partager les transpoi ts dont file ctail témoin.

.! Ma liUo , dit madame de Clénord , \ ene/. embrasser votre oncle. — Quoi ! ta fille ! — Oui . Cécile . ta nièce . ta filleule. — F.llf était si petite quand je partis ! — Elle aNait cinq ans . fUc en a quinze, lu la trouvais si jolie !

Sans compliment , comment la trouves-tu ? » Je me défie de mes premières impressions ; j'ai repondu froidement que je la trouvais charmante. Cécile me présenta ensuite son frère, le petit Albert, que j'avais laissé au berceau, et qui semble déjà vouloir se mesurer avec moi. Imagine toute la naïveté de mon étonnement : il faut avoir passé dix ans loin de ceux qu'on aime , et les retrouver tout à coup pour se faire une juste idée de l'espace que ce laps de temps occupe dans la vie.

Il ne me reste à te faire connaître de toute la famille , que madame de Neuville, cette autre sœur, dont tu prétends quelquefois que je veux te rendre amoureux. Comme elle n'est pas ici pour le moment , et que je crois sa présence plus propre que son éloge à réaliser l'intention que tu me supposes , je ne t'en parlerai pas aujourd'hui.

Félicite-moi , mon cher Charles. Je crois avoir atteint , à vingt-six ans, ce but que la plupart des hommes essaient vainement de toucher avant la vieillesse. Mes folies m'ont rendu sage, et mes erreurs m'ont dégoûté des passions. Je vois s'ouvrir devant moi une carrière de paix , de simplicité , de bonheur, ou je prends désormais pour guides la nature et l'amitié. Je t'écris à mon réveil , après la plus douce des nuits : elle est unique dans l'histoire de ma vie, comme le jour qui l'a précédée. Songe, mon ami , qu'il ne me manque plus ici que toi, et que tu es comptable à ton propre cœur des maux que ton absence fait souft'rir au mien. Embrasse pour moi ton frère. Il est un peu rude au premier abord. C'est le diamant sous son enveloppe gi'ossière. 11 est lx)n : cela vaut mieux que d'être poli.

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l'AlLINE I) AMERCOUR A. CECILE DE CLEKORD.

Au couvent dcLaguiclie, mars 1786.

Grande joie au couvent ! (parmi les religieuses , enlends-tu bien ; car pour nous aulres pensionnaires , nous sommes au désespoir). Adine, cette aimable novice que tu aimais tant, vient de prendi'e le voile. Cela m'afllige bien plus que les autres , à présent que je connais les motifs qui l'ont détei^minée à- cet hoi-rible sacrifice. Oui, Mademoiselle, hoirible. Et ma Cécile aura beau prêcher, c'est vm triste , un détestable , un hideux spectacle, que des grilles et toujours des grilles. Pour moi, je sens que j'escaladerais les muis de tous les couvens du monde , si j'étais condamnée à passer ma vie dans un pareil séjour, à moins pourtant que tu ne partageasses mon supplice. Je m'occupe en cachette à mettre par écrit riùstoire de sœur Euphémie ( c'est le nom religieux d'Adine). Je te l'enverrai lorsque j'aurai pu le finir.

Quand tu devrais me battre , ma Cécile , il faut que je te dise encore un mot du comte. Il a des vues sur toi , rien n'est plus vrai , ma chère; et dimanche dernier, il sVn est à peu près expliqué chez mon père. Voici ses propres expressions : i J'ai toujoius eu pour le mariage

LETTRE I V. 3q

» la plus profonde aversion, et je ne vois guère la néces- )i site d'en venir, avant cinquante ans , à cette extrémité. )> Cependant je me sens capable de déroger à mes priu- 11 cipes en faveur de la nymphe de Clénord !.... i' En faveur! c'est un maître fat que ce beau monsieur de Montford ; et je ne serais pas du tout fâchée de la réponse que tu lui réserves, si mon père en était un peu moins entiché : ce qui me fait craindre, à moi, fille modeste et prévoyante , qu'il ne s'avise de me présenter un jovula main que tu auras dédaignée. Je refuserais à mon tour : cela désobligerait mon père , et j'en avu'ais un véritable chagrin.

Je suis curieuse de savoir ce que tu penses de ton oncle. Mon père en raconte des merveilles. A l'entendre, c'est un véritable héros de roman. Il a parcouru le monde et l'a rempli de ses aventures. On ajoute qu'il a de grandes erreurs de jeunesse à expier. Pour moi , je suis indulgente , et , tout bien considéré, j'aime encore mieux Werther avec ses passions , que je viens de lire à la dérobée , que Grandisson avec ses perfections fatigantes.

De crainte que tu ne m'accuses de réticence volontaire . je t'avouerai que j'ai eu ce matin une visite au parloir : celle de ton frère, par exemple. Ne le gronde pas , s'il ne t'a pas prévenue. Il n'avait pas l'intention d'aller jusqu'à Blois , et c'est par hasard... Tu ris, car tu ris toujours quand je parle de lui. Depuis six semaines que je ne l'avais vu, je l'ai trouvé grandi. Sais-tu que nous sommes nés le même mois.... A propos... où l'imbécille d'auteur du conte moral que tu m'as envoyé a-t-il pris qu'il fallait que le mari eût au moins quinze ans de plus pour être toujours du même âge que sa femme ?

c'est à coup sûr l'ouvrage de quelque oncle ou de quelque tuteur qui voulait épouser sa pupille.

Voilà Albert qui vient prendre ma lettre. Mais avant de finir, que veux-tu dire, Cécile, lorsque tu me recommandes de ne plus faire endéver ces dames? Quelqu'un t'aurait-il raconté l'aventui'e du dortoir ? Voyez le grand mal, quand on ne dort pas d'éveiller un peu les autres! Bientôt, en vérité, il ne sera plus permis de s'amuser aux dépens de qui que ce soit ! Eh , mon Dieu ! mon Dieu ! quelle tristesse! Tu sais si je t'aime.... et si quelque autre.... fût-ce même.... peut espérer de balancer Cécile dans le cœur de Pauline !

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MADAME DE rLKNOP.D A MAIUMP DE NEUVILLE.

Beauvoir, mars 1-86

Anatole est ici depuis deux jours, ma bonne amie. Tu trouveras que j'ai bien tardé à te donner cette bonne nouvelle. Mais, après dix ans de séparation, est-ce trop de deux jours pour se voir, s'embrasser, se questionner? Rien ne peut égaler ma joie , si ce n'est celle de notre respectable père. Il ne peut se lasser de regarder ce fils qu'il a Cru ne jamais revoir; et tu rirais des distractions

OÙ son bonheiu' le plonge. Il lui est arrivé déjà deux ou trois fois d'oublier qu'il est en compagnie, de traverser le salon, et d'aller se jeter au cou de son fils avec un attendrissement si brusque , qu'on est toujours tenté d'en rire avant de le partager.

Nous avons tué le veau gras pour le retour de cet enfant prodigue, et , depuis son arrivée, c'est une fête perpétuelle dans notre canton. Tu sais combien Anatole était aimé dans ce pays , où, tout jeune qu'il était avant son départ, il avait déjà su se concilier l'affection générale.

Si mon cœur n'eût été plus claii'-voyant que mes yeux, j'aurais eu de la peine à le reconnaître. Imaginetoi voir entrer un grand jeune homme de cinq pieds six ou sept pouces , le teint brun , l'air noble, le regard tout à la fois doux et fier, et figure-toi la surprise de quelqu'un qui n'ayant calculé ni les effets du temps , ni ceux des folies et des voyages, s'imaginait retrouver son frère, tel qu'il était parti , les roses de l'adolescence sur les joues , l'expression de la joie dans tous les traits et le rire habituellement sur les lèvi'es.

Sa figui'e , comme tu le vois, est bien changée. Son caractère l'est davantage. Ce n'est plus cet aimable écei'velé, si léger, si inconséquent, si déraisonnable, dont les passions éteignaient quelquefois l'excellent natui'el. Instruit par l'âge et l'expérience, il est sage, sensé, modeste; en un mot, mon ange, tout ce que notre bonne mère nous avait pi'édit qu'il serait un jour. Que n'a-t-elle vécu pour voir réaliser sa prédiction?

Tu aurais beaucoup ri de sa surprise en voyant Cécile. Il paraît lui avoir conservé le tendre attachement qu'il avait pour elle dans son enfiuice. Depuis notre

ii CÉCILE.

départ de Paris , 1 éducation de ma fîille a été négligée sur bien des points. Anatole veut remplacer tous les maîtres qui nous manquent à la campagne , et je suis bien sûre que son écolière lui fera honneur.

Je crains, ma bonne amie, que M. de Clénord n'ait foi-mé le projet d'unir sa fille au comte de Montford. J'en avais déjà quelque soupçon avant le départ de mon mari; et depuis, les fréquentes visites du comte, quelques mots qui lui sont échappes chez le président d'Amercour , sont venus confirmer ces idées. Cela me chagrinerait beaucoup. Je n'aime ni les mœurs, ni la réputation de cet homme : ma fille fait mieux ; elle déteste sa personne. Je sais tout ce que le poids d'une grande fortune et d'un grand nom peut balancer d'objections dans l'esprit de mon époux. Je sais combien il exige d'obéissance à ses volontés ; mais tant qu'il dépendi'a de moi, ma fille, quoi qu'il puisse arriver, ne sera point une nouvelle victime de l'orgueil et de l'ambition .

Je t'ai dit combien depuis quelque temps la santé de cette fille chérie me cause d'inquiétudes. Naturellement mélancolique , elle devient chaque jour plus rêveuse. Elle cherche la solitude , et la société de sa mère est la seule qui ne lui soit pas encore importune. Je me suis dit tout ce que tu pourrais me dire, afin de me tranquilliser, et je n'ai pas réussi. Quoi qu'il en soit, l'arrivée de son oncle paraît avoir fait diversion à sa tristesse.

Gésane a ramené des Indes un ami dont il parle comme d'une des sept merveilles. Nous en jugerons bientôt , car il doit arriver ici , quand il aura terminé quelques affaires de famille qui le retiennent à Rennes. A propos . mon ère m'a fait part d'un singulier projet

LETTRK VI. 43

mais les vieilles femmes disent que cela porte malheur de préparer un événement deti'op loin.... et puis.... et puis.... Je t'embrasse de cœur, ma bonne amie, et je désire doublement le retour du mois de juin , puisqu'il nous ramènera le printemps et ma sœur; tous deux sont également nécessaires à ma santé, qui s'altère depuis quelques mois, Anatole me charge de te dire qu'il ne veut pas t'écrire, mais te voir. Je ne sais pourtant pas quand nous pourrons nous décider à le laisser partir.

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