A>ATOLE DE <:ESANE A CHARLES D EP1VA.L
Beauvoir, mars 178C.
O MON cher Charles, toi qui partageas si long-temps mes maux et mes dangers, hâte-toi de venir partager mon bonheur : viens voir un spectacle dont tu es si bien fait pour sentir tout le prix, celui d'une famille charmante, où se trouvent réunis tous les biens épars sur la terre; viens voir la vieillesse honorée, l'amour maternel récompensé par la piété filiale, et les vertus, les talens et les grâces formant un cortège à la beauté modeste.
Depuis huit jours que j'habite ce séjour de délices ,
j'ai peine à me rendre compte de la révolution qui s'est faite en moi. Il me semble que je ressuscite dans un monde nouveau , et que mon amitié est le seul souvenir que j'aie conservé de ma première existence. Tu as raison , toujours raison, mon ami, il faut, quoi qu'on fasse, remonter à la nature pour arriver au bonheur. Qui m'eût dit , il y a deux ans, qu'après l'avoir cherché avec tant de fracas et si peu de succès sur les pas du plaisir et de la gloire, je le trouverais au fond d'une campagne , entre ma sœur et mon père , et qu'après avoir long-temps éparpillé ma vie sur le globe, j'entrerais au port sur les débris de mon naufrage.
Nous différons cjuclquefois en fait d'opinions , jamais en fait de sentimens; je suis donc bien sûr que tu te plairas dans ma famille , mais je ne le suis pas autant que notre habitation soit aussi ag.réable à tes yeux qu'aux miens : tu vas en juger.
Beauvoir est un de ces châteaux antiques comme on en voit encore plusieurs aux environs de la Loire. C'était le séjour des ancêtres de ma mère, dont la famille est une des plus anciennes de la province. La mort du dernier malc de cette maison fit tomber cet héritage dans notre famille, l'année même de ma naissance", et c'est dans ce lieu que je vins au monde ; première raison pour le trouver charmant. Le château est situé dans une vallée au milieu de celte foret de Russy. l'une des plus antiques et des plus belles de France ; ses grands bois le déroberaient h tous les regards, si les longues (lèches dont il est surmonté ne l'emportaient en hauteur sur les plus hauts arbres de la forêt. Une longue allée tortueuse conduit du grand chemin au château «[u'elle
aborde par un côté , et descend ensuite en ligne droite jusqu'à la Loire, qui baigne la muraille dont le parc est enclos. Je doute que tu regrettes, comme bien des gens , la vue de la grande route. Que gagne-t-on à se mettre en évidence , et pourquoi chercher à fixer sur l'asile du bonheur l'œil de i'mdiflérence, de l'envie ou de la misère. Le bâtiment et les jardins sont environnés d'un large fossé d'eau vive , et l'on n'y peut pénétrer que par deux ponts-levis, dont l'un donne dans la forêt, et l'autre sur le chemin d'entrée. Tu n'aimes pas le genre descriptif; je ne veux donc pas t'ennuyer de la description intérieure de ce gothique édifice ; qu'il te suffise de savoir que l'on a respecté autant qu'il a été possible , dans les changemens qu'on a été obligé d'y faire , les décorations antiques qui sont autant de monumens à la gloire des fondateurs. Mon père, qui depuis la mort de sa femme , n'habite plus ce lieu , a déterminé ma sœur et son mari à y fixer leur séjour, et j'espère qu'incessamment j'y verrai réunis tous les objets de mes aflections. La foret a quinze ou vingt lieues de circuit , et le gibier y abonde ; mais dans l'absence de M. de Clénord il y est fort tranquille. Je n'ai jamais pu concevoir le plaisir que l'on pouvait li'ouver à signaler son réveil par le massacre de quelques-uns de ces paisibles animaux que j'envis<Tge comme des hôtes aimables , envers lesqviels le chasseur viole impitoyablement les droits de l'hospitalité. Je sais bien tout ce qu'on peut me répondre de raisonnable à ce sujet; mais j'ai pour habitude de ne pas revenir sur une décision de mon cœur. Le jardin est agréable et spacieux : au bout du potager se trouve un petit pont de deux ou trois planches qui conduit
dans un taillis séparé de la forêt , et dont l'entrée secrète est pratiquée dans l'épaisseur du fossé profond qui l'entoure ; c'est dans ce lieu que se trouve le tombeau où reposent mes ancêtres maternels. J'ai déjà payé le tribut de mes larmes sur la tombe d'une mère adorée , qui ne regrettait en mourant que le dernier baiser de son fils.... Mais éloignons un moment ce souvenir d'une éternelle douleur ; pour supporter la perte d'une mère, j'ai besoin de me souvenir qu'il me reste un ami.
CHARLES A ANATOLE
Rennes , mars 1786.
Tes lettres , mon ami , ont fait un moment diversion à l'impatience que j'ai de te voir, en me faisant partager tes plaisirs ; mon cœur s'est mis à la place du lien , je n'ai perdu la moindre des impressions que tu as ressenties. Te voilà, mon cher Anatole, à la source de ce bonheur après lequel lu cours depuis si long-temps; tu le cherchais bien loin , il t'attendait sous le toit paternel.
A la lecture do ta dernière lettre, j'ai été tenté de faire un feu de joie de toutes les paperasses de mon procès , et
de planter là juges , notaires et prociireurs , pour l'aller joindre quelques semaines plus tôt ; mais mon frère m'a tant répété qu'en abandonnant mes affaires dans l'état où elles sont, je compromettrais non - seulement mes propres intérêts, mais ceux de toute ma famille, qu'il a bien fallu me rendre à ses raisons. Je voudrais du moins pouvoii" fixer l'époque précise où je pai'tirai d'ici ; mais cela dépend de tant de circonstances indépendantes de ma volonté, que je ne piùs encore te rien dire de positif; ce que je sais , c'est que Victor, qui s'y connaît, m'assure que cela ne peut £tre long. Sans lui, je ne serais jamais sorti de ce dédale, et je vois qu'il est bon, quand on plaide, d'avoir un conseiller au parlement pour frère. Au demeurant, je me trouve beaucoup plus riche que je ne croyais , grâce à deux ou trois successions qui sont venues grossir mon patrimoine.
A propos de succession , je te dois le récit d'une petite aventure qui vient de ni'arriver. J'ai bien entendu dire que c'était gâter une bonne action que d'en être à la fois l'auteur et l'historien ; mais ce n'est pas la publier que d'en faire part à son ami , c'est s'en rendre compte à soi-même... Le courrier part, et je svùs forcé de remettre mon récit à un autre jour.
P. S. Tu m'as fait la description du château de Clénord; mais tu as passé un peu légèrement sur le portrait des habitans ; je te préviens que je ne fais cas du plus beau paysage, qu'autant qu'il est animé pai- des figures.
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MADAME DE CLEXOnD A MADAME DE >Ei;VILLE.
Beauvoir, mars ij86.
Puisque je ne puis raisonnablement espërei' de te voir avant la fin du naois prochain , et que mon père et moi nous ne voulons pas permettre à Anatole d'aller te trouver à Paris , il est juste, pour te faire prendre patience, de l'entretenir de notre cher -voyageur ; je commence par le récit de l'étonnante aventure qui a formé entre lui et le chevalier d'Epival les nœuds d'une amitié dont je doute que l'on puisse citer un second exemple dans nos temps modernes.
Ne sois j)as étonnée de me voir aussi savante en tennes de géographie et de marine 5 j'ai mon dictionnaire auprès de moi.