‹ Cécile, ou, les passions (volume 4)Chapitre 1 sur 24 · Cécile, ou, les passions · texte numérisé non relu

Cécile, ou, les passions

Je. suis à deux cents lieues de toi et je iMcris dans Tivresse du bonheur : un rêve m'abuse-t-il , ou suis-je entièrement prive' de la raison? Non, Ce'cile ; mais j'habite en ce moment ce vieux

donjon , ce templo des Bruyères^ où la nuit du 22 octobre.... Ion cœur a tressailli.... Je suis assis près de celte petite fenêtre en ogive, où tu m'apparus comme une lueur céleste entre les pampres verts que ta main avait écarle's; je retrouve sur ce mur la trace de mes pas ; je te vois, le corps penche' sur la pierre d'appui , tendre vers moi un bras que je couvre de baisers sans oser le saisir, tant je crains que le moindre effort ne détermine ta chute. Je pénètre dans cet asile mystérieux, je te porte presque évanouie sur ce lit au pied duquel je me prosterne; tu renaissons mes baisers brûlans et ton cœur s'embrase du feu qui me dévore. Je vais expirer d'amour, et je n'ose franchir la barrière de lin qui nous sépare ; mais ton bras frémit autour de mon corps qu'il em-

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l)i;a^se ^t semjile mVltirer vers toi : ô dernier terme de la fe'licite' divine ! Cécile r^e presse sur son sein, je m'enivre de ses soupirs, et mes lèvres ardentes recueillent sur ses yeux les larmes de \i\ volupté qui les inondent : quels ravissemens , quels transports s'emparent de tout notre être et confondent nos âmes emportées dans un torrent de délices!...

Ne me grondez pas , Cécile , de vous rappeler cette nuit d'éternelle mémoire ; qui pourrait supporter Texistence, après des Jouissances pareilles, si l'intervalle qui l-çs sépare n'était rempli par leur saUjVjenir ?

;,, C'est là, c'est dans cette chambre o^ je croyais avoir connu la félicité suprême, que je viens de goûter un bpnheur plus grand encore s'il est pos-

sible, en lisant ta dernière lettre. Il est •donc vrai, Cécile, un autre cœur bat dans Ion sein, un autre cœur bat auprès de ton cœur; nous serons bientôt deux pour t'aimer.

Tout est mystère, tout est prédestination dans notre amour; vois dans quelle circonstance la nature a voulu qu\me triple existence te fût révélée : au moment où, comme un ane^e du ciel, (u descends dans la chaumière dû pauvre, pour y ramener l'amour, la joie et le bonheur, qu\m destin cruel semblait en avoir bannis pour jamais. T^c'éiel qui s'est servi de ta main pour seeortrir Émine et Boson , brisera-t-il 'riu'sl^ament de sesbienfaits, et ses rigueurs envers toi , sa plus douce iittaj^é, me f6tceront-elles î\ nier une Prôvidei'jce impuissante à re'compenser tant de Vei'ftl^?

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; jTout entier au bonheur d^habiter ces lieux, je ne t'ai point encore dit à quel bienfaiteur j'en suis redevable ; quel autre que Charles aurait devine' ce besoin de mon cœur , ce moyen de me faire supporter une absence dont le terme me semblait plus éloigné que celui de ma vie ?

-:Dans la retraite studieuse où je m'étais confiné à Orléans, j'avais cru tromper mes ennuis, ou plutôt mes fureurs ; car je dois te l'avouer, Cécile, la soif de la vengeance dévorait mon ame , et l'image toujours présente de ce misérable Montford torturait ma pensée : il avait osé aspirer à ta main ! il se flattait encore de l'obtenir ! et il vivait!....

Charles ne tarda pas à s'apercevoir du trouble queces projets de vengeance portaient dans mes esprits , et ne

CECIL/v.

voyant d^autre.mx)yen de m^en distraire que de rn^ntourér de ton ima^ge y'À' s'empressa de faire TacquisitioTi du doinaine des Bruyères dont il -m'^a rendu possesseur par un acte de transfert dont je> n^ai eu connaissanoe, que le jour même où i! m'a conduit dans cet asile. C oiv Bfn ab mjjoj

Juge de mon ravissement , •mgtrbienaimee , en me reti'ouvant dans ce lieu dç délices , dans ce désert enchanté par ton souvenir ; ou je puis Vj)ir, du haut de la tourelle que j'habjte, la m aison de ta nourrice , et jusqa'o'la croix (jui surmonte celte petite chapelle de sainte Cécile que. t'a dédié^' ;la reconnaissance. Je suis ici , avec imôn fidèle Lambert, sous le norn deBoyd; (c'est celui d^un Anglais de mes rtiïiis que j'ai laissé aux Indes. Tia ivwrrice» quiine

m^a vu qu'une fois depuis mon retour , n*'a garde de me reconnaître sous le costume deaii-sauvage que j'ai adopté :

cette bonne femme est le seul être vivant du pays avec lequel je communique; elle a seule Pentrëe de mon ermitage oii elle vient chaque jour apporter nos provisions.

Charles, qui ne sait pas tout le bien qu'il m'a fait, a trouvé le véritable, le seul remède à mes maux ; ma raison, que j'ai vu quelquefois près de m'abandonner, me revient saine et entière , et la solitude où je me trouve seule avec toi dans la nature, où je te suis pas à pas depuis l'heure de ta naissance jusqu'à cette nuit du 22 octobre où s'accomplirent nos destinées; la solitude éteint en moi .tout sentiment de haine et ne me laisse phis qu'un vœu à former sur la terre'.

Il sera rempli , Ce'cile; bientôt nous serons re'unis dans ces bois où fut ton berceau , où j'ai reçu moi-même une nouvelle existence , et où je bénirai même la mort qui ne pourra désormais m'atteindre que dans tes bras : il n'y a rien pour moi dans l'univers au-delà de ton amour, et j'ai besoin de le croire éternel pour embrasser l'ide'e d'une autre vie.

Nous serons re'unis I... Dis-moi, Ce'cile, quand je t'apercevrai , quand je m'approcherai de toi , quand je te presserai sur mon cœur, le tien se remplira-t-il à l'instant de celte flamme ardenle, de ces transports ineffables dont m'enivre la seule pensée de mon bonheur? Ah !

s'il est vrai , comme je l'éprouve , que le temps augmente toutes les impressions fortes , où s'arrêtera donc mon

LETTRE LXXVIII. g

amour ? Quel malheur , ô ma douce amie , que les passions , les sermens , les preuves même restent si fort audessous de cet amour dont rien n'*approclie, dont aucun langage humain ne saurait donner Pidee! et que tu m''aimerais bien plus , ma Ce'cile, si je pouvais ouvrir devant toi le cœur qui le renferme.

Retrouveras-tu sur la feuille de rose que je te renvoie la trace des baisers que j'y imprime?

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