‹ Cécile, ou, les passions (volume 4)Chapitre 2 sur 24 · PAULINE A CECILE · texte numérisé non relu

PAULINE A CECILE

Blois , 1787

Je suis venue passer quelques jours à Beauvoir, chez mon oncle (ne tremble pas pour mon repos; c^est un ve'ritable oncle que celui-là; soixante-seize ans, rembourré de flanelle au mois craoût, fumant et grondant du soir au matin). On s'est imaginé que le voisinage de Blois , à Tépoque de la foire , ferait diversion au chagrin que me cause le départ d''A]bert; les bonnes gens ne

se doutent pas du service quHls me rendent : ici je n''ai pour surveillante que ma vieille gouvernante, madame Dufaut ; j^aurais le temps d'écrire vingt lettres pendant qu''ene prend son café avec sa contemporaine la baronne du Terrage, qui fait, depuis une quarantaine d'années, les honneurs ducastel.

Nous allons presque tous les jours nous promener à la foire ; nous passons devant le bureau de la poste, et j'ai un singulier talent pour glisser une lettre dan$ ja boîte; j'en userai ce soir pour la seconde fois : c^est assez te dire pour qui j'ai fait ma première épreuve. Eh bien ! oui , Mademoiselle , votre frère ne s'est décidé à partir que sur la promesse que jo lui ai faite de lui écrire, t't je suis esclave de ma parole. Il est allé soutenir son examen à Brest; ins-

truit comme il Test , il ne manquera pas d'hêtre reçu aspirant garde-marine; six mois après on l'expédiera sur quelque frégate , à Fextre'mité du monde j il en reviendra dans cinq ou six ans peutêtre , et nous nous marierons quand il plaira à Dieu. Voilà ce qu'on appelle des arrangemens de famille, où Ton n'a oublié de consulter que ceux qu'ils intéressent ; nous sommes si jeunes, disent-ils, comme s'ils avaient peur que nous fussions trop long-temps heureux ! Que je leur en voudrais, Cécile, si je ne trouvais au fond de mon cœur une sorte de plaisir à me sentir dans une situation semblable à la tienne! J'ai de la patience pour tes chagrins, j'en aurai pour les miens; après tout, la patience n'est qu'une espérance prolongée.

LETTRE LXXIX. l3

Depuis ton départ, je n^ai pas mis le pied à Beauvoir, ce qui n'a pas empêché que nous n''ayons eu plusieurs fois à Champfleury la visite de Todieux Montford et de ton père. Je ne te cacherai pas, mon amie, que ce dernier a parlé de ton mariage avec le comte comme d'une chose convenue, et à laquelle toi-même avais donné ton consentement : j'ai élevé quelques doutes dVin ton assez équivoque pour laisser Montford incertain sur le sentiment qui me les inspirait. Je ne serais pas éloignée de croire qu''il ait vu un peu de jalousie dans mon fait, et si j'ai bien interprété le regard qu'il a glissé sur moi , il voulait dire : « Que voulezvous ? les choses sont trop avancées. » Décidément le chevalier d'Épival a raison, cet homme n'est pas seulement

l4 CECILE.

un fat, c'est un sot et un méchant.

Je ne serai pas assez, bète pour te donner des nouvelles d^Anatole ; j'entends dire aux uns qu'ail est à Paris, aux autres qu'il est parti pour TAnglelerre , à M. d'Epival qu'il s'est retiré chez son père , en Provence. Tu sais probablement mieux que moi ce qu'il en est.

La saison des eaux avance , ma chère Cécile : n'en verrai-je pas la fin? A J)ientôt pour te revoir, à toujours pour t'aijuer.

LETTRE LXXX. i6

CÉCILE A SA MÈRF.

Nice. ' 1787.

Ma bonne, ma tendre mère, quelques mots échappés à ma tante m^ont fait concevoir de vives alarmes sur vo-

' Cécile et madame de Neuville étaient toujours à Barèges , mais leurs lettres' étaient timbrées de ÎSice. Madame de Neuville en donne la raison dans une de ses lettres précédentes.

Il est aisé de voir qu'entre cette lettre et la précédente , il existe une lacune de deux ou trois mois; on a eu et l'on aura plusieurs lois la même remarque à faire dans le cours de celte Correspondance.

l6 xÉciLi:.

tre santé. Les pre'texles qu''e]le a trouvés pour ne pas me perinetlrc de lire le passage de la Icltre où M. d'Epival lui donnait cette triste nouvelle, ont augmenté mes inquiétudes : je serais partie sur-le-champ pour vous rejoindre , si je ne courais risque que de ma vie , à entreprendre en ce moment un si long voyage. Au nom du ciel , rassurez-moi par un mot de votre main !

Ma situation est déjà si cruelle !.... que deviendrais-je , si j'allais apprendre que les chagrins que je vous cause ont mis. vos iours en danger ?

JVmbrasse VOS genoux.

LETTRE LXXXr. I7

LETTRE LXXXL

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