AVEC LES IMMORTELS
« Ah! vous voilà; vous sortez de vos tombeaux ; les catacombes litte'raires t'ouvrent. Pauvres immortels, que vous avez dormi long-temps! vos conlemporains vous encensaient ; que de louanges! que de vanité! que de fumée I conquérans d'une gloire éternelle.... plus inconnus que le plus humble artisan de nos villages!
» Mais je veux lierconversafion avec vous.... Sortez donc de la poudre ériHdile, momies ensevelies sur vos propres
cendres! Controversistes, annotateurs et annotateurs des annotateurs! grands hommes.... je vous évoque.... paraissez.... Les voilà!...
» Je savais bien que ma |3uissance intellectuelle triompherait de leur sommeil, et que je parviendrais à reveiller leurs fantômes. Je les ai vus tous ranges en bataillons poudreux; in-foh*o , in-quarto, in-douze, charge's des honneurs de leur siècle et de Toubli des siècles. Du sommet de chaque volume sVchappait une télé, ou chauve, ou chevelue, blonde, grise, chenue, charge'e d'un mortier, d'un capuchon, d\m froc; tous les costumes du monde étaient là, devant moi, et mille voix criaient : <( Ma gloire, mon immortalité! moi!
moi! moi!
ï. IV. Q
" — Qui vous ?
'. — Nous sommes immortels! je suis immortel I
» — Je suis immortel i
» — Honneur à mon génie! gloire à » ma plume! que la postérité me vé- »> nère!
» — Vous parlez trop haut et trop » vite. Attendez , chacun aura son » tom*. Que vos immortalités veuillent » bien procéder par ordre. Çà , qui es- )) tu, toi?
» — Je suis Jérôme Tolbius^ Gretserus, » Swertius^ Magirus BuckolceruSy Mel-
LETXHE XCIII. 99
» chior Adam^ J'ùon Bullart^ le grand » Poccianti f je suis Jason Denores , w Spizelius , Ohert Gifanius , Chris- » tophe Laudicus ; je suis Bochius , » Jc/2AZ RJiodius , Pierre Scavenius , » Flaccus Blondus et Balthazar Boni- « face) je suis le docte Baudius , et » Fërudit Gaspar Barthius et Tadmi- » rable/?èr€ Goulu!
^i-' — Et tous immortels!
-or
» — Immortels! immortels!
)) — Si j'en connais pas un, je veux être pendu.
» — Quoi ! tu ne savais pas que le » doux Bochius f prince de la poe'- * sie, a me'rite' le titre de Virgile II,
100 CECILE. •il
» suhanl, P^alère>.^nch'e., à la page i4i » de sa Bibliothèque Belgique! »
» Je fis signe que non : alors tons ces grands hommes se mirent à crier à la fois : « Haro sur Vignorànt! ne connais- » tu pas non plus Bernardin Ochii}^ » Siûotinus A marna , Joachim IVest- )• phale? La couronne de Heshushhts » et de Schlupelhergius est-elle fle'trie » à tes yeux?N'as-lu pfis entendu par- » 1er de Robert HoTkot^ Augustin Ni- » plius, le père Terillus ^ Frutcrius et )) Nei>iza7i ? Faudra-t-il le nommer )) Jean Daurat , Blonde! Puniversel , » Blondeîlus , Canipanella et le mi- » raculeux Jean Gayet ^ et Galeollus » Karishergius di Hasni.
» — Mai<, non, Messieurs; non, de
LliTTKE XCIII. toi
M par tous les diables, personne aun jourd^hui ne se doule que vous ayez » etc.
» : — Impossible, reprit vivement un » in-folio ; je suis Galeoltus Karisber- » gius de Hasni. Je suis vieux ; mais » le génie n^a point d^àge. Le célèbre » Philippe Canonheri •, le grand Olaih » Borrichius , le spirituel Paganiniis » Gaudrutius ^ ne parlent que de moi » dans leurs ouvrages.
)) — Que leur destinée vous console; » on ne pense pas plus à eux qu'à » vous.
/) — Et moi , moi, le grand Blondel, » (\n' Etienne de Courcelles nomma un » prodige de mémoire, un foudre d^é-
» loquence, Tesprit le plus pénétrant M de Tunivers ?
» — Et moi , Tune des immortelles » gloires du règne de Charles IX , )» moi Jean Daurat^ dont Papyre Masn son a fait V éloge !
» — Prodiges, merveilles , astres » de votre temps , votre temps est » passe.
» — Quant à moi, s'écria un gros doc- « teur de Sorbonne, je ne crains rien » de pareil. Ma gloire est écrite en ca- » ractères célestes. J'ai imprimé contre » les hérétiques la Fournaise ardente )• pour évaporer les eaux de Siloë et )» corroborer le feu du purgatoire, \ok\?> » reconnaissez le grand Crtj'é?^, Torarle
LETTRE XCllI. lo3
i) de toutes les langues, comme disait » rële'gant Antoine Délavai^ en son » Dessein des Professions nobles, à la »» page 322. )>
» Je me trouvais en face de tous ces amours-propres furieux, auxquels je re'pondais tour à tour : « Non , vous » n'êtes pas immortels; vos contempo- » rains ont eu beau vous flatter , vous » êtes oublies, très-oublies; vous re- » posez comme les rois d'Egypte dans n leurs pyramides, au sein de quelques * catalogues mortuaires quedessavans 1) infatigables ont préparés pour nous.
» Mais vous êtes pour le reste du monde » comme si vous n'aviez pas existé.
« Vous avez beau secouer vos banniè- )) res, sur lesquelles je lis les régions qui )# vous ont vus naître. Gamurrim\ Pierre
104 CKCJLi:.
» BetLi.ssi ^ grands Italiens, Tunivers ne » s'^embarrasse pas de vous.
» — Mais moi, Stephano Guazzo!
» — Inconnu! »
))Un petit homme bien pare s'approciia de moi d^un air pe'dant et ëcervelé qui tenait du grammairien et du poète.
(( Je suis le Bcni : eh bien ! la » Crusca se debat-elle encore? Ai-je » assez convaincu ses académiciens >) d'ignorance ? Le grand Baillet a eu )) tout-à-fait raison de me promettre » une place dans Tavenir, comme au » défenseur de la langue italienne. To- )} niasini mV aussi rendu justice, en )) disant que j'étais connu du monde
LETTRE XCIir. lOC)
» entier, ainsi que vous le verre/, en » son premier éloge, page ....
)» — Bon Dieu ! l'ami, ne triomphez » pas si fièrement; la Crusca est ou- » bliee; votre nom Test davantage...
» — Per Bacco! interrompit un » cardinal petit-maître ! comment cela » ne serait-il pas? il faut être comme » moi, poëte et philosophe pour vivre » toujours. Les ouvrages qu'on n'oun blie pas , ce sont , par exemple, )i mes Discours Azoïains. Vous savez » qu'on en a fait cinq éditions ; on M n'a parlé que de mes livres , ils » e'taient dans le boudoir de toutes 1) les femmes. Ah çà! je vais les réim- » primer; que vous semble de l'enlre- » prise?.... ))
lo6 CECILE.
» .... Pour toute réponse je lui tournai le dos , quand un autre s^approcha de moi. Celait un gros homme, aux sourcils épais et noirs, à la barbe grise, que suivait un petit chien noir et blanc.
« A ce petit chien seulement vous » auriez dû me reconnaître ; Tuni- » vers s'est occupé de mon chien.
» J'avais, de mon temps , la réputa- » tion d'être un si grand homme , » qu'on voulait absolument que ce )♦ petit chien fût le diable. Cost ce » que mon domestique Wyer , à qui » j'appris le latin, a eu soin de con- )) signer dans ses Mémoires. S'il faut, » après cela , vous décliner mon nom , )) je suis Cornélius Agrippa.
» — Ah! oui ; vous êtes ce fnineux Cor- >) nelius Agrippa que Ton faillit brû~ » 1er cinq ou six fois comme sorcier; » auteur du traité de Vanitate Scientia- )) rum ; supérieur à votre siècle, et » pourtant oublié du nôtre , comme ») tous ces messieurs.
» A ces mots, prononcés avec humeur, le concile littéraire devint un théâtre de tumulte.
» Apaisez-vous! apaisez- vous! N'a- » vez-vous pas joui , pendant votre j) vie , de la renommée qui vous re- » venait ? la postérité est juste .
» — Ah ! ah ! ah! s'écria un jeune » homme, vêtu à la Louis XIV, et qui
» se barbouillait le nez de tabac; mes » pauvres auteurs, il faudra que je )) mette en sonnets la gloire de vos » mésaventures el les mc'saventures de » votre gloire : ce sera curieux !
)) — Je te connais , beau masque :
» tu t"'appelles Benserade ; si je m'en i> souviens , tu étais un bel es- » prit.
» — Qui en douterait ? j'ai , comme
» Ta très-bien dit Perrault, ajoute un
» nouveau genre à la poésie antique ,
» et Pelisson, en me décernant la
» palme immortelle que j'ai méritée ,
» m'appelle Végal des anciens , sans
» être leur imitateur. Eh bien ! mon
» cher ! mes rondeaux sont-ils loii-
» jours lus ? Que prefcrez-vous, de
» Job ou àHUranie? Vous vous taisez ;
» je vois que vous êtes uranien : c'est
» cependant le parti du mauvais
)> goût... Cette pédante duchesse de
» Longueville tenait aussi pour les
» uraniens contre le prince de Con-
» de'. ))
( Ici , comme fatigue d'avoir conduit pendant long-temps, dans une direction presque conforme aux lois de la raison , le fil de sa pense'e errante , notre ami a, tout-à-coup interrompu sa prosopope'e c'rudile , et dessine , sur un feuillet blanc , plusieurs têtes de docteurs environnées d'une auréole; il a écrit ensuite au sommet d'une page blanche , en caractères d'une dimension énorme , le mot
liO CECILE.