‹ Cécile, ou, les passions (volume 4)Chapitre 14 sur 24 · SUITE DES MÉMOIRES D'UN FOU · texte numérisé non relu

SUITE DES MÉMOIRES D'UN FOU

A mesure que mon malheureux ami traçait ces pensées, tantôt empreintes d'une folie complète, tantôt de cette espèce de délire que Pon pourrait nommer la démence de la raison , il avait soin de disperser les fragmens de papier sur lesquels il avait écrit. 11

s'aperçut un jour que je me baissais pour ramasser un de ces morceaux , qu'il avait jetë avec dédain; il m'arracha ce papier qu'il mit en pièces :

« Cela ne vaut rien, me dit-il, ce de'- >i but est indigne de la cause que je » de'fends; c'est au jury de l'humanité' , » c'est aux législateurs de toutes les » nations que je m'adresse. »

Alors, prenant une attitude grave, debout , au milieu de la chambre , la voix forte et accenfue'e, il me dicta ce que je vous transcris.

« Magislrats, vous voilà rassembles dans celte enceinte pour me juger.

Vous m'accusez d'un crime; je me défendrai, j'invoquerai la nature , et , d'un pôle à l'aulrc, je ferai retentir sa

voix terrible... Je Taimais, jVn e'tais aime; cVst à ce titre que nous avons reçu Vexistence; telle était notre destinée, nous Ta von s remplie.

)> Magistrats de tous les temps, bourreaux de tous les siècles, qui vous a donné le droit deParracherdemes bras .^Pourquoi venez-vous jeter vos sceptres et vos tortures entre elle et moi?..; Vous avez menti à votre conscience, vous avez outragé la nature; que sa malédiction retombe sur vos têtes!!!... Ordonnez seulement quVlle paraisse, et vos yeux verseront des larmes de fer... Vous m^opposez les liens du sang!... Eh bien ! oui... cVst mon épouse, cV^st ma sœur!... J'*unis , dans mes sentimens, tout ce que la tendresse fraternelle a 'de plus pur, tout ce que Tamour a de

plus ardent .. — La mort à Taroant incestueux ! la mort au séducteur de Tinnocence !... Le ciel le condamne, la société Taccuse, et la loi le punit.... — Vos lois, votre honneur, votre justice... toutes jongleries de fripon... Hommes justes et sensibles, vous ne voulez que mon sang? hàtez-vous , ouvrez mes veines, désaltérez la soif qui vous dévore !... Après tout, le monde, la vie, la douleur, le plaisir, la mort, qu'estce ?... Le coupable , c''est Dieu ! et son crime est d^avoir fait éclore le monde... On veut que je tVdore , toi qui créas les hommes pour se tourmenter, pour se haïr... toi qui laisses le crime en paix et persécutes Tinnocence... on veut que je t'adore !... Je ne suis pas ingrat, mais quel bienfait ai-je reçu de loi? IVxistence... qui te Ta de-

LETTRE XCIV. lSi3

mandée?... qui Ca dit que j'en voulusse... Le patient sur la roue a-l-il choisi son supplice?... Tiens, voilà le cas que je fais de ton présent... »

( En prononçant ces mot^ l'infortuné s'armait de tout ce qu'il trouvait sous sa main , et se serait tué cent fois si je n'avais surveillé tous ses mouvemens. Devenu plus tranquille, il me regarda quelques momens en silence, et voyant que je pleurais....)

« Tu pleures aussi , tout le monde pleure... Chut... écoute... entends-tu les plaintes du monstre ?... c'est l'univers... « Je me cléi>ore , je vis de mes ruines , je nie nourris de ma destruction. » De quoi te plains-tu? C'est ton existence que la mort... ton étal per-

manent, celui vers lequel tendent loutes choses; c'est le néant, seul il est réel, seul il est durable... Ne vois-tu pas que la vie est un état contre nature. ..Taisezvous; donnez-moi le bonnet de docteur, car je parle aux philosophes... »

A ces déclamations effrénées succédaient les éclats d'urte joie plus effrayante : il riait, il chantait, et tout-àcoup se croyant transporté au fond des Indes, il voulait aller à la pagode où Fattendait Laméa.

J'ai observé que cV'st le seul nom propre dont il se soit souvenu jusqu'à ce moment. Le docteur à qui j'ai fait part de cette remarque, pense que le nom de Cécile , que j'ai toujours évité de prononcer devant lui, pourrait pro-

LETTRE XCIV. i25

duire, dans ses idées, une révolution salutaire ; je ne ie crois pas.... j'essaierai pourtant.

Croirez-vous , mon cher Victor, que je me reproche quelquefois les vœux que je forme pour la guérison d'un ami si tendrement aimé. Quand je songe à quel supplice le rendrait le retour de sa raison , he'las ! j'aurais à lui rendre compte d'un nouveau malheur; son vieux père a cesse' de vivre; madame de Neuville vient de m'en donner la triste nouvelle.

Page 1