‹ Cécile, ou, les passions (volume 4)Chapitre 15 sur 24 · SUITE DES MÉMOIRES D'UN FOU · texte numérisé non relu

SUITE DES MÉMOIRES D'UN FOU

L'essai que j'ai tenté n'a pas e'té infructueux, mais je tremble qu'il n'ait produit un eflFet contraire à celui que les médecins en espéraient : le nom de Cécile, prononcé par moi dans un moment où Anatole gémissait de l'avoir oublié, en ramenant sur un seul objet

toutes ses idées en désordre , leur a donné ce caractère de fixité qui constitue la plus dangereuse des folies. Depuis ce moment, plus de fureur, plus de cris, plus de larmes; il a retrouvé le nom de Cécile ; elle lui est rendue; il la voit; il cause avec elle; il écoute, et donne ensuite la réplique à des réponses imaginaires. Il s'est remis à écrire, et lui-même a tracé les bulletins de sa maladie dans les nouveaux fragmens que je vous envoie.

« Cécile! Cécile! Cécile I... nous voilà

donc réunis Comment auraient-ils

pu s'y opposer; n'avons-nous pas les ailes des anges?... tu en avais déjà la grâce et la beauté.... C'est toi ! c'est encore toi.... ah! oui, c'est toujours toi; pose ta main sur mon cou; enlace

moi plus fortement, et prenons notre essor.... Quelle gloire : quelle extase!...

» Tu as raison, Ce'cile.... il faut Tins- Iruire de notre bonheur.... mais comment s''appelle-t-il ? N^'mporte, je me souviens que je Taimais.... lu mettras l'adresse.

» Reviens vite, mon cher ami ; c'est demain ; je Pai vue;... elle m''a dit oui; Cécile, entends-tu bien ? Ce'cile e'tait au-dessus de moi... là, du côlc de cette fenêtre d'où Ton de'couvre les bords rians et funestes de la Loire; son corps, jilus le'ger que Firis, plus suave que la rose.... elle m'arrête; son doigt place sur la bouche , elle me recommande le silence.... mais pourquoi le silence? tu sais tout, l'univers sait tout.... Ac-

LETTRE XCV. i^^

cours , l'autel est paré •,... tu tiendras toi-même sur la tète de la jeune fiancée le voile de plomb.... Je dois l'en prévenir, je crains un grand tumulte;....

tandis que nous serons au temple, si le tonnerre allait tomber.... quel sujet de rire!... l'église en ruines, le prêtre renversé, Cécile mourante.... Cécile !

Cécile!... ils l'ont tuée... qui l'a tuée?...

Lt neque jam color est mixto cantlore rubori.

(Ces bizarres, ces épouvantables paroles qu'il m'adressait, furent suivies de la citation suivante d'un ouvrage sur le tremblement de terre de Catane, par Rezzonico, qu'Anatole avait copiée tout entière.)

1» On plaindra toujours ces malheu-

l30 CÉCILE.

reux amans; ils devaient se marier le lendemain; mais à Taurore de ce jour qui devait précéder celui de leur bonheur , Finondalion qui annonça le tremblement de terre, commence; Thabitation de la fiancée, de la belle Casima, est menacée par les vagues. Properce accourt , saisit celle qu'il aime , et veut la sauver. Chargé de son précieux fardeau , il essaie de le déposer sur une barque voisine du rivage; mais au même instant tout s'ébranle; la terre s'élève, et jette les deux amans réunis sur un des rcscifs de Scylla. Properce a couvert, a garanti par la force de ses étreintes, le corps de celle qu'il aime : elle vil; elle le regarde; elle couvre son visage de larmes et de baisers....

Non, il est mort; plus d'espoir; ses bras si faibles entraînent vers le bord

LETTRE XCV. l3l

de Tabîme les tristes restes de tout ce qu'elle aimait ; elle les tient pressés contre sa poitrine , s** élance et s''engloutit avec eux dans Tabime. »

A la suite de cette citation , une foule d'idées incohe'rentes , où les noms de Cécile et de Gasima se trouvaient sans cesse confondus, s'agitaient sans liaisou , et attestaient trop visiblement que la puissance de son unique pense'e ne servait qu'à précipiter la ruine entière de sa raison.

Anatole avait écrit par post-scriptum au bas de cette lettre :

«( Prends-moi dans tes bras , Gasima; serre-moi sur ton sein... Entends-

iSa CÉCILE.

tu la vague qui gronde? elle mouillera tes habits de noces. Ne crains rien , Ce'cile, du courage; je suis plus fort que la tempête. »

Vous croyez , mon cher frère , qu'un voyage à pied en Suisse, ou dans les Pyrénées, pourrait avoir une heureuse influence sur la santé' d'Anatole, et qu'une grande fatigue de corps pourrait ramener le calme dans son ame; j'y avais pensé moi-même; mais depuis, j'ai acquis la malheureuse conviction que le moindre déplacement le rendrait furieux , et qu'il a besoin de la présence des objets matériels qui l'entourent pour ne pas se livrer à des transports frénétiques dont sa mort serait infailliblement la suite. Je n'attends plu<

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rien que du temps, de mes soins, et peut-être même des derniers excès de la passion funeste qui a bouleverse' son être.

l34 CECILE.

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