CHARLES A VICTOR
Des Bruyères, '787-
Qui m'eût dit, mon cher Victor, lorsque je fermais ma dernière lettre, où je vous rends compte d'un événement dont il me semblait impossible que la mort d'Anatole ne fût pas la suite; qui m'eût dit que j'aurais à vous annoncer vingt jours après, non - seulement la
guérisou de son corps, mais le retour de sa raison ! Je ne cherche pas plus à m^expliquer dans cette circonstance Texcès de ma joie, que le prodige dont je viens d^élre témoin : ce qui devait le tuer a conservé ses jours ; ce qui devait éterniser sa folie, lui a rendu son bon sens : ce sont des faits inconcevables , dont je suis heureusement forcé de reconnaître révidence.
Les coups les plus dangereux qu^Anatole ait reçus dans Teffroyable tumulte qu'il avait excité, avaient porté sur la tête; la saignée fut le seul remède que rhabile docteur Marcel jugea à propos d'employer, mais il le réitéra si souvent, que pendant trois jours le malade épuisé n'a donné d'autre signe de vie, qu'une faible respiration que je
croyais toujours au moment de s'éteindre : une semaine entière s'e'tait passée dans cette espèce de léthargie, pendant laquelle j'avais cependant observé que sa respiration s'élevait insensiblement, et que les yeux du mourant s'étaient plusieurs fois entr'ou verts.
Jeudi matin je m'étais assoupi sur une chaise longue , auprès de son lit , et je tenais ma main dans la sienne : je sens qu'il la presse, je m'éveille en sursaut : jugez de mon étoniiement, ou plutôt de mon efiroi; Anatole avait soulevé sa tête , et ses yeux étaient fixés sur moi avec l'expression lapins vraie du sentiment qu'il devait éprouver.
H Mon ami, me reconnais-tu? lui
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dis - je en !e pressant dans mes bras.
— Oui, Charles, re'pondit-il , et cette question me prouve que ce nVst point un long rêve que je viens d'achever. »
Le docteur entra au moment même et parut moins surpris que je ne Pavais e'te', de ce que j'appelais le miracle de son art.
« Je n'ai d'autre me'rite, dit-il, que d'avoir mis la nature aux prises avec elle-même , et d'avoir profite de l'occasion pour éloigner le sang du cerveau où il portait le ravage ; mais , ajouta-t-il plus bas, ne nous pressons pas do chantfr victoire, et faisons en
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sorte que notre cher malade ne meure pas guëri...))
Puis s'adressant à Anatole qui voulait de'jà multiplier les questions :
« Vous ne saurez rien , vous ne devez rien savoir, lui dit-il, sinon que vous avez été dangereusement malade de corps et d''ame, et que vous avez besoin de rentrer très-doucement à la vie, si vous ne voulez tomber au premier pas. »
11 fut donc convenu avec lui-même qu''il nVssaierait l'emploi de ses faculte's intellectuelles, qu'à mesure qu'il rentrerait en possession de ses forces physiques :
(( Songez, ajouta le docteur, que je
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prescris pour quelques jours encore la diète et le silence absolus, et que c'est vous, M. Charles, qui répondez de sa soumission à ce régime. »
Le docteur m^avait inspiré tant de confiance, queje suivis son ordonnance de point en point, et que je passai quarante huit-heures au pied du lit d'Anatole, sans répondre autrement que par signe aux questions toujours plus raisonnables qu^il m'adressait. Depuis hier, j'ai obtenu la permission de m'assurer, dans un court entretien en présence du docteur et de madame de Neuville , que la guérison d'Anatole était complète. Ce qu'il y a de plus incompréhensible dans le mystère physiologique de sa résurrection, c'est qu'à l'exception de la scène du couvent,
nous Pavons trouvé instruit de tous les e've'nemens qu'il n'a pu apprendre que pendant sa démence : il sait que son père est mort, que Cécile est relig-ieuse, et que la connaissance de Tétat où il était réduit a pu seule la déterminer à mettre entre eux une barrière éternelle.
S'il est vrai, comme il le dit, qu'il ait été rappelé à la vie et à la raison par le besoin de sentir tout son malheur, sa convalescence sera longue et la raison qu'il a recouvrée ne sera désormais pour lui que la conscience de ses maux.
LETTRiî G. iSy