LE MEME AH MEME
J)es Bruyères , le
La noire mélancolie dans laquelle Anatole est tombe'e est si loin d''étre , cotnme vous paraissez le croire, mon cher Victor, la conséquence ou la continuation de la maladie mentale qu'ail a éprouve'e , quelle est produite, au contraire, par TefFort de sa raison qui n'ad-
l58 CECILE.
met aucune des illusions de Pespérance ; il touche à peine à sa trentième année, et les jours si nombreux dont la nature le menace encore ne lui prc'sentent que Timage prolongée de la fatigue et du de'sespoir.
J''essaie quelquefois de le réconcilier avec sa desline'e, et de lui prouver contre ma propre conviction qu"'il n'est point dV'ternelles douleurs; il m''arriva d'invoquer à ce sujet le précepte et l'exemple de Séncque, du philosophe qu'il préfère à tous les autres «^ ' a.I
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« Je vois bien, me répondit-il, que Senèquea consolé ses disciples et ses valets, mais je ne vois personne qui ait consolé Sénèque..» Quand, je veux lyi
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LETTRE C. l59
montrer le temps comme un infaillible consolateur :
H Aussi lu vois que j'attends, me dit-il , avec un calme dont je puis seul apprécier la violence. »
Il a lu la dernière lettre que vous m'avez e'crite, dans laquelle vous insistez sur la nécessité de mon voyage à Rennes.
« Je sais trop bien, me dit -il, quels obstacles se sont opposés jusqu'ici à ton départ; mais ils n'existent plus, et tu peux te séparer de moi sans inquiétude, pendant quelques jours.
l60 CECILE.
» — Je serais plus tranquille et plus heureux, lui repondis-je, si lu consentais à m''accompagner....
» — Tu vois, reprit-il en me conduisant sur la partie la plus releve'e de la terrasse où nous nous promenions*, tu vois à rhorizon cette pointe de clocher qui sMlève au-dessus des arbres; cVst lli qu^elle habite, c'est là que je Tai condamnée à pleurer et à mourir.... Aucune puissance de la terre, pas même Tamitié, ne pourrait me déterminer à mettre entre ce couvent et moi une distance que mon œil ne pourrait franchir : celte vue est un supplice intolérable, mais ce supplice est une nécessite' de mon existence, et je n^ai qu'Hun moyen de m^ soustraire. »
LEITRE C. ibi
L'expression quMl mit à ces derniers mot» me révélait suffisamment sa pensée; JVn pris occasion de lui exprimer mon refus de le quitter dans la disposition d'esprit où je le voyais.
« Pars sans crainte, mon cher Charles , me dil-il en me serrant affeortueusement la main; si je ne parviens pas à triompher de ce dégoût de la vie , contre lequel mon amitié lutte avec tant de courage, je te renouvelle aujourd'hui l'assurance de ne disposer de ma vie qu'avec ton consentement ; j'instruirai mon procès, ajouta-til avec un sourire douloureux, et tu prononceras l'arrêt, n
J'ai reçu sa parole el j'y compte; dans
trois jours je serai près de vous; faites en sorte, je vous prie, moii cher Victor, que je puisse être de retour ici le 1*' ou le 2 du mois prochain.
LETTRIi Cl. l65
ANATOLK A CHARLES.
Des Bruj'ères, le .... 1787.
Je t''ai promis , Charles , de te rendre un compte fidèle de mes sentimens, ou plutôt de mes sensations pendant ton absence ; je t'ai promis d'employer tout ce qui me reste de force et de courage , sinon pour rëe'difier ma vie, du moins pour en étayer les ruines.
Eh bien ! je suis décoiir.igé par mes premiers efforts ; que puis-jc 'attendre de moi ? Tamitié est à charge à mon cœur ; le croiras-tu ? je t'ai vu partir avec une odieuse joie !... J'ai souri à ridée de notre séparation ?... j'allais être seul. Mon ami , la mesnre est comblée.... je n'y puis plus lenir; ne crains rien, je tiendrai mes sermens , mais je forcerai ta pitié à me les rendre ; il te suffira de me revoir : si je rencontre mon image, je me fais horreur; je ne suis qu'un débris , qu'un fantôme ; mes yeux, brûlés par les larmes, se refusent à la lumière comme au repos; mes traits .sont défigurés; ma voix n'arlicnle que des accens confus : tonte [)enséc , tout sentiment est éteint en liioi, excepté cette pensée unique, ce
LETTRE Cl. i6')
sentiment inaltérable , impe'rieux , qui me répète à chaque pulsation de mon cœm' : Anatole, il est temps de mourir.
Le jour, enfermé dans la chambre qui fut un moment la sienne, immobile devant son portrait , je nourris mon désespoir du souvenir de mon bonheur. La nuit j'erre dans la forêt ; j'approche de ces murs de fer qu'elle habite ; j'en parcours en fre'missant l'étendue , et je suis prêt à briser ma tète contre ces pierres moins inexorables que ma destinée.
C'est à toi , mon cher Charles , à toi, le plus vertueux des hommes et le meilleur des amis, de décider si je dois
l66 CÉCILE.
continuer à traîner mes jours au milieu des plus affreuses tortures, ou s'il ne doit pas m'étre permis d'en rejeter Tintolerable fardeau.
LETTRE Cil. 167