‹ Cécile, ou, les passions (volume 4)Chapitre 23 sur 24 · CECILE A ANATOLE · texte numérisé non relu

CECILE A ANATOLE

De l'abbaye de Lagiiiche, .... 1787.

Je ne romps pas le serment que j'ai fait de ne plus vous écrire : ainsi que moi vous avez cessé cfétre avant d'avoir perdu la vie, et ce dernier en~ tretien est celui de deux ombres au fond de leur tombeau. C'est demain, cher Anatole , que je mets entre le monde et moi une barrière éternelle j

jusque-là je vous appartiens encore, et je vous dois compte de tous les mouvemcns de mon cœur : peut-être un jour ces caractères les retraceront-ils à votre raison : je n^en forme point le vœu, je sais trop à quel suppliceje vous condamnerais , s'il était exaucé. Avec quel de'sespoir n'apprendriez-vous pas que si la douleur de la perte de ma mère m'a conduite aux pieds des autels, c'est l'amour seul qu'y m'y enchaîne 5 que j'ai choisi cet asile d'innocence et de paix pour y nourrir une ardeur sacrilège , pour y adorer votre image , pour y consacrer -mes souvenirs !

Anatole , c''est ici qu'on sait aimer ! c'est ici qu'une ame insatiable d'amour en retrouve partout l'éternel alinient.

Mon bien-aimé, je ne te quitterai plus !

LF.ÏTRE CV. 191

Aucune ^ autre image que la lienne ne viendra l)lesser mes regards. Dans le recueillement du jour, dans le silence des nuits tu me suivras partout ; tu seule pensée remplira mon esprit , ta seule voix arrivera jusqu'à mon oreille : je te verrai sans cesse à mes côte's , enivré des sentimens qui m'animent , brûlant du feu qui me consume , et toutes les illusions de Tamour se réuniront pour enchanter notre mort.

Non, Anatole, je ne mentirai pas plus devant toi , que devant ce Dieu près de qui ma passion vient chercher un asile et non pas un refuge. Loin qu'aucun sentiment pieux, loin qu'aucun remords ait part à la résolution que je prends , elle ne mVst dictée que par Timpossibilité de persister dans

ma faute. Sûre de ne jDOuvoir être ton épouse , ce n'est qu'en perdant l'espoir d'être ta maîtresse que je me voue à cette solitude où je puis du moins rêver le bonheur que j'ai perdu. Jamais je ne fus plus coupable qu'au moment où je pouvais laisser au monde la preuve du plus sincère repentir. J'avais conserve quelques vertus dans l'ivresse d'une passion criminelle; la piété filiale , l'amitié , l'estime de moi-même et des autres , les saintes lois de la pudeur régnaient avec toi dans un cœur dont vous vous partagiez l'empire.

Maintenant restée seule avec des désirs sans frein et sans espérance , j'abjure des vertus ingrates qui me demandent le sacrifice impossible d'un amour qui me les avait rendues plus chères.

LETTRE CV. lUgS

Rendons grâces au cié'l , riidn ami, le flambeau de la raison s''ést' éteint quand il ne 'pouvait plus éclairer que notre infortune ; demain Taurore qui commencera ma dix-septième année, verra s^ouvrir les portes de mon toml)eau. Mais qu'ai-je à regretter sur celte terre que j^ai à peine entrevue ? N'ai-je pas été aimée d'Anatole ? n'ai-je pas épuisé en quelques mois toutes les délices de la plus longue vie? Est-il un ravissement humain que Tunion de nos âmes ne nous ail lait éprouver? Ne faije pas pressé sur mon sein, et n'avonsnous pas invoqué la mort Cii ces momens, comme le lerme et le comble de toutQjfélicité ? Le ciel a entendu nos vœux ; il a détruit un bonheur que toute sa puissance ne pouvait augmenter : plus généreux envers toi, il t'é-

T. IV. l'j

194 CKCILE.

parg-ne le seul remords qui s'attache à mon ame» le seul souvenir qui nous accuse et qu'il me soit défendu de retracer.

Adieu, le seul bien-aimé de mon ame; la nuit s'avance, et déjà les pre;miei's tintemens du bëfroi ont retenti dans ma cellule : ce moment a rouvert la source de mes larmes.... ellesi tombent sur le papier. Grand Dieu! si tu deviùs un jour en reconnaître les traces ! si tu renaissais à la raison.... ton premier cri serait d'appeler Cécile..., et Cécile ne pourrait t'entendre.... et nulle voix ne répondrait à la tienne.... Affreuse idée!... Non, je ne le prononcerai pas, cet affreux serment de renoncer à toi.... Tu peux revivre, tu peux m'aimer...

Malheureuse! abjnre une espe'rance

LETTRE CV. IqS

insensée. Tu les a lus , ces mots traces de la main d'un ami : V objet de tant d'amour ne vit plus dans le cœur de Cécile. Oui , c''est là que tu existas tout entier ; c'est du fond de ce sanctuaire que tu m'ordonnes de le suivre aux pieds des autels , et d'y consacrer en présence de Dieu même des nœuds que la mort même ne rompra pas.

Quel bruit autour de moi! c'est Ja iéte d'hymen qui se pre'pare ; l'heureuse fiancée ne se fera pas attendre. Adieu .' adieu !

Page 1