ANATOLE A CHARLES
Aux Bruyères, — 1787.
Raisonnons puisque tu le veux; ne laissons pas croire au monde et peutêtre à toi-même qu'un retour de démence ait marqué la dernière action de ma vie. Dans Tappre'ciation des motifs qui me déterminent, je veux même écarter pour un moment une pensée désespérante contre laquelle
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viendraient trop aisément se briser tous les principes de la sagesse et tous les argumens de la philosophie. Je ne prononcerai pas lef-aofn, de Cécile; j'envisagerai sa perte comme un arrêt du sort, auquel je me resi.^i»e, et dont je dois subir les conse'quences. C'est de sang-froid qne j'embrasse la détermination de ne plus être; c'e:U avec calme que je veux en discuter avec toi les
motif*.; '. .: '
Tu pourrais être Wnte , ne lul-ce que pour gagner du temps , de reprendre au oi^o la question générale du s^uifciHe ', el' de te servir contre moi, d*âns ^(Eittd discussion , dès armes prises dans Tarsertal de Jean -Jacques : c'est àn'sdtn'q'tie je veux lYpargner, en te Citant 'fnot'liBHr nïi't'lh'léttré d'un aui
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leur de ta connaissance qui m'écrivait aux, Intle^,, il y a quelque^ années :
« Je suis de ton avis; Saint-Preux a mille fois raison contre lord Edouard, etil,sVft faut de beaucoup qu'ail ait épui&é tous les argumens favorables à ropiniqn quMl défend.
» Mourir plus tôt ou plus tard nVst rien ; bien ou mal mourir, voilà la chose importante : bien ?nourir , c'est se soustraire au danger de vivre mal; car la fortune et les passions qui peuvent tout sur rhomme qui existe encore, ne peuvent rien sur celui qui sait mourir à temps.... De quel droit se plaint-on de la vie ? c'est un spectacle gratis où Ton ne relient personne ; vous vous y plitisez, restez-y; la pièce vous en-
nuie, sortez de la salle. Si c'^est une faiblesse de mourir parce qu''on souffre , c^est une folie de vivre pour souffrir ; plus nous vieillissons, plus nous tenons à la vie ; nous sommes alors d'anciens locataires familiarises avec Tincommodite' de notre demeure; nous sentons que nous sommes mal , mais nous craignons d'être pis. La frayeur dtr moribond calomnie le ciel; est-ce un bon père ou un tyran farouche qui Paltend au retour de son pèlerinage?
» En quoi la mort dittère-t-elle de la vie ? La nature nVst qu'une succession continuelle de naissances et de trépas : les corps composés se dissolvent : les corps dissous se recomposent ; c'est dans ce cercle inHni que s'at-
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complissent les travaux de relernel architecte.
)) Tout ce qu'ion a dit pour Tinoculation peut s^appliquer au suicide, avec cette difFe'rence en feveur de ce dernier, qu'il n'est plus question de probabilités, mais de certitude : il est possible que je n'aie jamais la petitevérole ; mais il est bien certain que je dois mourir; en obéissant un peu plus tôt, un peu plus tard à cette ne'cessite', je ne change rien à l'ordre irrévocablement établi , et je ne m'arroge d'autre droit que celui de choisir l'instant, le lieu , le cas où je dois mourir,
») J'ai contracté une dette, il me convient de m'acquitler avant l'expiration du délai que j'ai obtenu. Mon créan-
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cier peut-il me contraindre à rester son de'biteur? Que d'objections puériles on entasse contre une proposition si simple !
» l^ous 7ie pouvez, me dit-on, disposer d*ane vie que vous ne vous êtes pas donnée.
» A ce compte, je ne puis invoquer contre !a maladie les secours de la médecine ; car je ne nie la suis pas donnée.
» f^ous vous révoltez contre les puissances divines, et vous contrariez les lois de la nature.
n Si le principe qui m'anime est indestructible , je n'échappe pas à la puissance de Dieu en changeant de
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forme; si mon être, par malheur, n'est que le résultat d'une organisation fortuite et matérielle , j'exerce sur moi le droit que l'homme a sur la matière , celui de la modifier sans la détruire.
» J^ous vous dei>ez à la société , à votre famille.
)i Le contrat qui me lie à la société est un engagement volontaire; quand je renonce à mes droits elle perd sur moi les siens , et quant aux obligations envers ma famille , comme il est possible qu'elles entrent, tomme raisons déterminantes du parti auquel je m'arrête , elles ne peuvent avoir plus de poids pour le combattre que pour le motiver.
» De longues réflexions , des lectu-
tyS CECILK.
res approfondies doivent nous familiariser avec cet aspect du tombeau qui effraie le vulgaire ; qu^a de terrible ride'e de la mort? demande-le au plus éloquent défenseur de Thumanitë '.
Rien : ce sont les pompes de la mort qui nous ébranlent ; tous les jours nous mourons; chaque soir amène la nuit et nous enlève une portion de notre existence, que notre orgueil croit nécessaire à celle du monde.«Oii que votre dernier jour finit, dit Montaigne, elle y est toute; ce dernier jour ne confère pas plus la mort que ne font les autres jours; le dernier pas ne fait pas la lassitude, il la déclare. »
Voilà, mon ami, ce que tu pensais, ce ' J.-J. Rousseau.
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que tu écrivais, aux plus beaux jours de notre jeunesse , sur la question qui nous occupe en ce moment, et tu ne saurais me contester que le droit dVn faire aujourd'huiTapplication sur moi-même:
en auras-tu le courage ?
Tu sais quels maux ont brise mon cœur et flétri ma raison ; mon ame est sortie déchirée d\ine lutte inégale contre Tinfortune : elle est désormais sans énergie pour le bien, sans ressort pour la vertu. De quelle résolution généreuse pourrais-je être capable? A quelle actionhonorable oserais-je prétendre ? Je te Tavoue avec honte et douleur, je me familiarise avec cette pensée que rien de noble et de généreux ne peut plus germer dans mon sein. Ce sont les regrets , et non les remords qui me déchirent; je
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desespère de tout , et surtout de moimême. Dans cet état, ce n''est point la lassitude de vivre que jVprouve, c'est ie dësir dVchapper au vice , peut-être même au crime. Sais-je où s'arrêterait cette profonde insouciance pour le bien qui s'est emparée de moi-même ?
Crois-moi donc, pour celui dont le cœur se sent terme' à toutes les affections honnêtes , l'heure de la mort a sonne.
J'ai épuisé la somme des sensations que la nature peut donner à une ame humaine; j'ai bu jusqu'à la lie la coupe que le sort m'a présentée. Ce patrimoine d'existence que chaque homme apporte en naissant > je l'ai dépensé avant l'âge.
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J'ai goûté les plaisirs célestes de ramoilr et de l'amitié; j'ai passé honorablement, avec toi, par toutes les épreuves de la plus long'ue vie : audelà du terme que j'atteiris , je ne trouverais plus ijue déserts , horreur , épouvante, et peut-être
Toute la philosophie morale, tu me l'as dit cent fois , est comprise dans ce précepte : « Occuper avec honneur le poste que la Providence nous a confié, et faire dans la situation où l'on se trouve placé tout le bien dont on est capable. »
Mii-inljenant , dis-moi, à qui puis-je fetre utile ?'à quoi puis-je être 'bon ? Les tidltttiles^ltie '$ont inditfércns ; Tarran-
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gement social auquel ils se soumettent ne m'inspire que haine et me'pris.
Que ferai - je et comment emploierai-je , si je consens à vivre, un reste de force et d'activité d'ame qui ne se manifeste que par le désir de mal faire?
Sais-tu bien, Charles, qu'entre le crime et moi je ne trouve plus que ton amitié; que chaque jour j'en suis moins digne , et que j'éprouve quelquefois l'affreux besoin d'y renoncer ?
Après un tel aveu, oserais-tu me conseiller de vivre? Tu l'oses cependant quand tu me rappelles le serment par lequel nous nous sommes liés à «ne époque où nous pouvions mettre
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eij commun toutes les chances de la vie, sûrs que nous croyions être de n''avoir à partager que d'innocens plaisirs ou d'honorables malheurs.
Tout est changé entre nous ; Charles est resté le plus vertueux des hommes , Anatole en est devenu le plus coupable ; tu es rhonneur de ta famille , je suis le fléau de la mienne; tu fais Te bonheur de tous ceux qui t'aiment, j''ai causé la ruine de tous ceux qui m'ont aimé.
Dans cette situation désespérée , tu conviens que la mort est mon seul refuge, et cependant tu me condamnes à l'opprobre de la vie quand tu me fais pressentir que pour dernier crime je
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frapperais uii ami du coup qui cluil m''alteindre.
Je n'ai plus rien à ajouter pour ma défense, et quelle que soit la réponse, fy lirai mon arrêt.
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CHAKLKS A ANATOLE.
Rennes , .... 1787.
J^i pesé chaque ligne de ta dernière lettre ; elle nVst point dictée , comme la pre'ce'dente, par cet horrible dégoût de soi-même, qui ne laisse à celui qui Teprouve d'autre dësir que celui de cesser d'être.
Tu envisages ta position avec di-
gnité ; » ton malheur est sans espoir y tu as perdu les moyens et la volonté d'être utile , et cette vie qui Ce&i à charge , n"'est plus nécessaire à personne ; il tVst permis de la quitter. » Je n'ai rien à objecter à des raisons fondées sur des principes qui sont les miens, comme tu as pris soin de me le rappeler dans ta lettre; après être convenu avec moi-même de la force et de la justesse de ton raisonnement, il me restait à examiner si la conséquence rigoureuse que tu en tires, e'tait immédiatement applicable à ta situation personnelle.
Sur cette question décisive, je suis encore forcé de tomber d'accord avec toi , et telle est, j\ cet égard, la force de ma convicliou , qu'en te rendant le mai-
tre de ta destinée, je consens à en séparer la mienne
J'allais fermer ma lettre; une inspiration subite élève dans mon esprit un doute qui ne peut être détruit qu'en présence de l'objet qui le fait naître. Pour le présenter dans toute sa force, il ne suffit pas que ma plume en soit l'organe.
Point d'impatience ! je ne cherche pas à gagner du temps, et la lettre de Cécile, que je t'envoie, n'est pas de nature à te faire changer de résolution ; il te sera facile de voir à quelle époque elle fut écrite, et de deviner pourquoi je ne te l'ai pas communiquée plus tôt.
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Demain je pars de Rennes , mais ]e ne serai près de toi que dans huit jours.
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