PAULINE A CECILE
Champfleury , .... 1787.
Il est donc vrai , Cécile , tu ne veux point me voir; tu ne veux voir personne ; mais suis-je quelqu'un moi? Ne suis-je pas Tamie de ton cœur, la compagne de ton enfance ? ne m'as-tu pas appelée cent fois ta sœur?... Cécile, au nom de Tamitié, au nom de tout ce qui te fut cher au monde , ne brise pas avec
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tant de cruauté le saint nœud qui nous lie; ne déchire pas le cœur de Pauline; les cruels t''ont causé bien des maux! mais moi, que t^ai-je fait?...
n^\s-lu pas toujours été' le premier intérêt de ma vie?... le premier, Cécile I... et tu pourrais m^ibandonner sans pitié, sans remords?... Non, ce nVst pas ta volonté que Ton m\i fait connaître ; non , tu ne m"*as pas inlerdil ta vue!... Mais cependant, cVst madame de Neuville qui me Passure ; ellemême n'a pu pénétrer jusqu'à toi ; n'importe, nous nous réunirons malgré toi; s'il est vrai, comme ton père Ta dit au mien , que tu sois décidée à te faire religieuse, mon parti est pris, je quitterai mon père , ma famille, et j'irai m'enchaîner au pied des mêmes autels où j'ai déjà va mourir une amie.
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Cécile, nous n'avons jamais été se'pare'es; dans notre enfance le même berceau nous a souvent réunies; les premiers jours de notre jeunesse se sont écoule's dans ce cloître où tu veux achever ta vie; tu ne m'y attendraspas long-temps... Madame de Neuville se charge de te faire parvenir ce billet; si tu ne me réponds pas, j'entendrai ton silence.
CBCILB A PAULINE.
Octobre, 1787.
Je croyais impossible , ma tendre amie , que rien pût aggraver mes souffrances; ta lettre m''a prouvé que mon cœur renfermait une source intarissable de douleurs : il était donc de ma destine'e de faire le malheur de tous ceux qui m'ont aime'e
Lorsqu^à mon retour des Pyrëne'es (où m'ont retenu des ëve'nemens que tu n'as pas dû connaître), j'appris, en arrivant à Blois, que je n'avais plus de mère, et que l'autorité paternelle m'attendait pour m'imposer un joug qu'aucune puissance au monde n'aurait pu me faire subir, je ne pris conseil que de mon désespoir : un amour funeste, invincible, avait causé ma perte et détruit le bonheur de toute ma famille j peut-être, hélas! avait-il conduit ma mère au tombeau ; et cependant , juge, Pauline, de l'horreur de ma position; ce n'est qu'au sein de cet amour criminel, source de tant de maux, que j'aurais pu trouver la récompense de mes longues douleurs.
Je m'étais réfugiée au couvent pour
éviter de rentrer sous le toit paternel; mais , faut-il te l'avouer? j^ nourrissais Tespoir d'en sortir bientôt , et de confier mon sort a celui qui s^en ëlait rendu Farbitre. Résolue à ne point voir mon père, j'ai dû dans ces premiers momens me priver du bonheur de te serrer dans mes bras ; mais j'étais loin alors de regarder notre séparation comme éternelle. Un dernier coup du sort vient d'achever de briser mon cœur; la raison d'Anatole s'est éteinte dans les angoisses du désespoir. Dès ce jour tout a fini pour moi ; j'ai résolu de mettre entre le monde et moi une barrière insurmontable, et j'ai choisi la mort la plus lente pour jouir au moins de mes regrets et de ma douleur : tu en connaîtras toute l'étendue, ma chère Pauline, quand je t'aurai dit que mon
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amitié pour ma tante et pour toi n'est pas le lien qui me coûte le plus à rompre.
Non , Pauline , je ne sortirai pius des murs où je suis enfermée , et j^attendrai arec impatience la fin de mon noviciat pour m'enchaîner au pied des autels : c'est là seulement quil m'est
permis de vivre encore Mais toi ,
Pauline, devant qui s'ouvre une si longue carrière de bonheur j toi, Tidole d'une famille chérie, l'espoir d'un amour vertueux , l'ornement d'un monde où tous les succès l'attendent , où tous les hommages te suivront, tu viendrais m'imposer ici le remords d'un crime plus grand que le mien ? oui , Pauline, plus grand que le mien. J'af-
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flige ramitié , mais je ne Toutrage pas; je quitte un père qui ne m^a jamais aimée ; tu abandonnerais un père qui te chérit , et qui voit en toi Tappui , la consolation, l'honneur de sa vieillesse.
La vie a perdu pour moi tout son enchantement : Anatole mVst ravi!
Est-ce à moi de te rappeler que j'ai un frère , et que le même sentiment qui m'éloigne à jamais du monde te fait un devoir d'y rester?... Ah! si quelque grande infortune devait un jour l'atteindre ; si , ( que le ciel te préserve d'un pareil malheur! ) si tu avais jamais à gémir de la perte de la moitié de toi-même, c'est alors, Pauline, mais seulement alors que tu viendrais chercher auprès de moi, dans la retraite où je vais achever mes jours , ces con-
solations de Tamitié qui ne peuvent avoir d'effet que sur les cœurs éprouves par les mêmes chagrins.
CHARLES d'ÉPIVAL A VICTOR d'ePIVAL.
Des Bruyères, i?^?-
Il ne reconnaît plus personne !
Madame de Neuville, qui venait le voir tous les jours , a ëte' témoin avanthier du plus terrible accès de démence qu*"]! eût encore éprouvé : elle n'a pu supporter ce spectacle sans sMvanouir;je lui ai fait promettre qu'elle ne viendrait plus chercher ici des émotions dont la violence est au-dessus de ses forces.
Vous vous souvenez, mon cher Vie-
tor, qu'en vous parlant d'Anatole, dans toutes mes lettres , je vous Pai toujours représenté comme un de ces hommes marqués par la nature du sceau de la supériorité, et dont les passions seules pouvaient vaincre la destinée. L'état cruel où il est réduit, loin de changer mes idées à son égard, semble leur prêter une nouvelle force ; on dirait que, dans son délire, Anatole abjure volontairement une raison vulgaire , pour se soumettre aux lois d'une plus haute intelligence. Telle est, sur ce point, la préoccupation de mon esprit, que je recueille avec un soin religieux toutes les paroles qui sortent de sa bouche et toutes les pensées qui s'exhalent de son cœur, sans avoir été soumises à la réflexion dont il a perdu l'organe.
o4 CECILE.
Mon malheureux ami, qui ne voit plus en moi qu'un secrétaire que le vieux professeur de philosophie lui a envoyé d''Orléans, a consenti à ce que je couchasse dans sa chambre , pour me dicter, à toutes les heures du jour et de la nuit, ce qu'il a lui-même intitulé Mémoires d'un Fou , un jour oii il avait encore assez de raison pour s'a~ percevoir qu'il commençait à la perdre.
Il y avait soixante heures qu'il n'était entré dans son lit; il vient de consentir à se coucher : il dort; son sommeil est calme, et j'en profite pour copier quelques fragmens intelligibles de son manuscrit.