CHABLES A ANATOLE
Beauvoir, le.... 178G.
En te rendant compte de la scène qui s'est passée hier à Beauvoir, et dont je suis encore profondement ërnu, je ne ménagerai point ta sensibilité; il y a des fautes dont il faut porter la peine intérieure, et que l'amitié même ne doit pas cherchera affaiblir.
M. de Cle'nord, après avoir présente* le comte à Cécile (comme madame de Neuville m'a dit te l'avoir raconté
dès le lendemain a signifie à sa tille que son intention était de voir bientôt terminer un mariage illustre (je me sers de son expression ) , qui conduisait Cécile à la cour, et alliait sa famille à Tune des plus grandes maisons de la France et de l1 Angleterre. Cécile n'avait d'abord répondu que par des larmes , et sa mère , qui ne voulait que gagner du temps, s'était bornée à opposer aux vœux de son mari l'extrême jeunesse de sa fille.
Quelques jours s'écoulèrent sans que M. de Clénord revint à la charge, et nous commencions à espérer, sinon qu'il eût renoncé a son projet, du moins qu'il en avait ajourné l'exécution. Juge de notre douleur et de notre étonnement , lorsque hier soir, à la fin du souper, où se trouvaient le
comte de Montford et toute la famille d'Amercour, il invita, de l'air le plus solennel, la société à passer dans son cabinet, où nous trouvâmes le notaire, assisté de ses deux acolytes. A cette vue, Cécile, à qui le comte donnait la main, le quitta brusquement, et alla se réfugier entre sa mère et sa tante , en les regardant Tune et l'autre avec un sentiment de terreur dont je n'oublierai jamais l'expression. Quand tout le monde fut assis, M. de Clénord prit la parole, et prévint rassemblée qu'il s'agissait du contrat de mariage de sa fille. « De mon mariage ! s'écria-t-elle en se jetant dans les bras de sa mère. — D'où naît votre surprise ? reprit avec beaucoup de sang-froid M. de Clénord ; depuis plusieurs jours n'êtesvous pas prévenue de la recherche ho-
norable dont vous êtes l'objet? — Je me flattais, continua-t-elle avec timidité, que mon père interpréterait mon silence, et que Monsieur ( s'adressant au comte) croirait devoir s'assurer de mon consentement après avoir obtenu celui de mon père. — J'avoue , Mademoiselle, répondit M. de Montford, que je me croyais suffisamment autorisé par votre silence, auquel mon amour et mon respect pour vous ne me permettront jamais de chercher un motif étranger à cette pudeur dont je me plais à voir en vous le modèle. — Nous avons peut-être été un peu vite, interrompit M. de Clénord, mais l'empressement du comte est trop flatteur pour que ma fille puisse s'en plaindre.... Passons à la lecture du rontrat. »
ÔO CÉCILE.
Aces mots, Cécile, entraînée par une émotion violente qu'elle ne pouvait plus maîtriser : «Je déclare, a-t-elle dit d'une voix étouffée par ses larmes , que je ne veux point me marier. — Peut-être, dit Montford en s1 efforçant de sourire , aurait-on pu réserver cette scène pour une occasion moins solennelle ; mais puisqu'on m'oblige à y prendre part, je prierai mademoiselle Cécile de ne point me donner l'air, aux yeux de ses amis , d'un homme qui veut faire violence à son inclination. Je la prie de se souvenir qu'elle a pu se familiariser depuis plus d'un an , qu'elle a reçu mon premier hommage , avec l'idée d'une alliance dont j'ai l'amour-propre de croire qu'elle pourrait être fière. » Cécile ne répondait pas et fondait en larmes dans les bras de sa mère qui la
LETTRE LXI. 6i
serrai it, en pleurant, contre son sein : M. de Clénord, moins touche' des pleurs de sa fille que du mécontentement que témoignait le comte de Montford, essayait de prouver à ce dernier que la douleur à laquelle s'abandonnait Cécile, était l'effet de la surprise et de la modestie; il allait insister pour que Ton commençât la fatale lecture, lorsque madame de Neuville s'adressant au comte :
« Mon frère a raison , dit-elle ; Cécile était d'autant moins préparée aux vives émotions qu'un pareil moment a dû lui faire éprouver, qu'il avait e'té convenu qu'il ne serait question de mariage pour elle, qu'au retour des eaux où elle doit m'accompagner et qui lui sont également prescrites; je suis certaine qu'il n'entre point dans les intentions de M. de Montford de changer
quelque chose à nos projets, et qu'il ne voudra pas arracher un consentement qu'il peut un jour obtenir.» Cette observation ' de madame de Neuville faite à propos et de ce ton d'autorité' que tu lui connais, eut tout l'effet que l'on pouvait en attendre. M. de Montford qui prévoyait de la part de Cécile un refus formel dont il e'tait bien loin de soupçonner la cause principale, se pressa d'accepter un délai qu'il eut l'air de prendre pour un engagement; M. de Cle'nord qui commençait à craindre les suites d'une lutte entre son autorité et le désespoir de sa fille, ne crut pas devoir se montrer plus exigeant que celui qu'il appelait déjà son gendre; et Cécile à qui l'imminence du périi faisait voir un moyen de salut dans une circonstance qui en éloignait la
menace, témoignait sa reconnaissance au comte avec un sourire si tendre, qu'il faut pardonner à ce dernier de s'être me'pris au sentiment qu'il exprimait.
Tu seras heureux d'apprendre, mon ami , que madame de JNeuville qui ne voulait pas donner aux parties bellige'rantes le temps de la reflexion , a cru devoir avancer son départ de quelques jours , et que ta sœur et ta nièce partent demain pour Barèges.
P. S. Madame de Neuville a exigé que je ne fisse partir ma lettre que ce soir, dans la crainte assez probable que tu fisses la folie d'aller les attendre
sur la grande route : quand lu recevras ce message, les chevaux de poste auront mis soixante-dix ou quatre- vingt s lieues entre vous.
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CECILE A ANATOLE
Beauvoir, le.... 1786.
Je vais partir bientôt ; dans deux heures je m'éloigne pour la première fois des rives de la Loire.... Je te quitte sans te voir, toi qui fais ma destinée; toi qui seul peux m'estimer encore après m'avoir rendue indigne d'estime... Mon ami, soutiens ma faible raison qui sV-
6b* cr;crLE.
teint, et pour me consoler dans cette cruelle épreuve , dis-moi qu'elle met un terme aux poursuites d'un homme qui a pu croire un moment qu'il obtiendrait la main de ta Ce'cile.... Ma main!... l'insensé ne devait-il pas savoir que mon cœur, que ma vie, que tout mon être t'appartient. Hélas !...
C'est un crime, un crime au-dessus de la clémence céleste; et j'accuse celui qui n'a pu m'en soupçonner coupable!... C'en est fait, la vertu, l'innocence, la piété, tout a fui ; je reste seule avec mon amour, sans espoir, sans avenir; et pourtant sans remords.
Je ne me suis point couchée; j'aurai> craint que le sommeil ne t 'éloignât un moment de ma pensée, dans cette dernière nuit que je passe sous le toit paternel.... Je n'efface point ces mots,
dernière nuit, qu'un invincible pressentiment a laisse tomber de ma plume.... Te ie dirai -je, xlnatole? poursuivie par Tidee que je ne rentrerai jamais dans ce château que je vais quitter dans r|uelques heures.... je regarde tous les objets avec le sentiment douloureux d'une éternelle séparation. C'est clans cette chambre où je t'écris, que Tannée dernière, à la même époque, et presqu'au même jour, mes lèvres mourantes exhalèrent dans ton sein l'aveu coupable auquel ton cœur a si tendrement répondu. Tu m'écrivais: « Ce que vous » appelez votre crime est le mien ; ce » que vous nommez votre honte est la » mienne; unis par la faute nous ne n serons pas séparés par le châtiment. » En te consacrant des jours que tu m'avais rendus, j'ai rempli ma part de
notre destinée; mais tu n'as pas achevé la tienne, Anatole : qu'importe maintenant où finisse ma vie ! elle est tout entière dans quelques mois qui t'appartiennent encore... Ta carrière est plus vaste ; les hommes ont une mission plus haute et plus étendue que la nôtre , à remplir sur la terre. Après avoir vécu pour moi, songe qn'il te reste à vivre pour ton pays; que n'a-t-il pas droit d'attendre de toi , que tant de courage, de talent et de grandeur d'ame , distingue du vulgaire , dans cette tempête politique dont tu m'as tant de fois fait observer les signes avant-coureurs !
J'avais quitté la plume pour relire vos lettres; je la reprends après deux heures d'interruption... J'aurais voulu vous voir avant mon de'part, j'en avais
témoigne le désir a ma tante, et sa tendresse indulgente avait concerté avec votre ami le moyen de nous réunir quelque momens à Blois ; mais la crainte d'y rencontrer M. de Montford , qui est depuis quelques jours à Ménars, nous a forcé à renoncer à ce projet. La pense'e effrayante d'une semblable rencontre s'est tellement emparée de l'esprit de ma tante, qu'elle a avancé de vingt-quatre heures notre départ , pour que vous ne puissiez en être instruit que le lendemain.
Ainsi donc, mon ami, c'est un long adieu que je vous adresse.... Quand vous reverrai-je? en quels lieux?....
Avec quel frémissement d'amour et de terreur j'écoute la voix mystérieuse qui me répond!... Le jour parait, et déjà le bruit des chevaux qu'on altèle se fait
entendre dans la cour du château. On entre chez moi : c'est votre excellente sœur; elle ne lit point nia lettre, mais elle veut, avant de la fermer, y ajouter quelques mots :
« Rien n'est perdu si vous êtes raisonnable; la lettre de Charles, que vous recevrez en même temps que celle-ci, vous dira ce qui s'est passe' à Beauvoir, et les ëvénemens qui ont amené notre prompt départ pour Barèges. Notre retour est fixé par M. de Clénord , mais vous concevez qu'il dépendra de circonstances qu'il n'a pu prévoir. Anatole, vous avez commencé à réaliser la prédiction d'une mère expirante ; vos passions ont creusé sous vos pas un effroyable abîme, n'achevez pas la ruine de celle que vous avez cnchainée à votre destin, et soutire/, du moins les avis de
LETTRE LXII. Jl
ceux qui pourraient vous adresser de si justes reproches. N'allez pas à Beauvoir pendant notre absence, vous pourriez.
y rencontrer le comte de Montford , et sa vue exciterait en vous des transports que vous n'auriez ni la force ni le courage de contenir.
» Nous ne vous e'erirons qu'une fois par semaine; songez , en nous repondant, que le traitement des eaux, que nous allons suivre, exige, dans l'e'tat où nous sommes , une parfaite tranquillité d'esprit, et que les lettres de nos correspondans , qui pourraient troubler le repos de notre solitude, re nous parviendraient pas. »
MADAME UE NEUVILLE AU CHEVALIER I) EPIVaL.
Toulouse , lf .. , -Mi.
iNous l'avons emmenée, nous l'avons arrachée des bras de sa mère, et nous voici au pied des Pyrc'nëes. Avant de vous parler de notre séjour, je vous dois compte de notre voyage. Quelques incidens l'ont attriste, le plus important doit vous être connu ; je vous le raconterai cependant, mon ami, ne fûtce que pour vous mettre à même de comparer les deux narrations.
LETTRE LXI1I. j3
Il était cinq heures du matin lorsque nous avons quitte Beauvoir; Cécile, qui ne sVtait pas couchée, entra dans la chambre de sa mère à qui j'avais fait accroire que nous ne partirions qu'après déjeuner ; elle se jeta à genoux aux pieds de son lit, reçut ses embrassemens et sa bénédiction d'un air égaré, et monta machinalement en voiture.
Le postillon refermait sur nous la portière, lorsque M. de Clénord, à qui nous avions fait nos adieux la veille, mit la tète à la fenêtre et nous prévint qu'il allait descendre. Je savais trop bien ce qu'il avait à nous dire, pour ne pas épargner à Cécile le chagrin de l'entendre; je donnai Tordre au postillon de partir, sans faire attention aux cris que Ton poussait pour nous rappeler.
T. III. n
Je me gardais bien d'arracher en ce moment la pauvre Cécile à l'espèce d'anéantissement physique et moral où je la voyais plongée, et qui lui ôtail du moins la conscience des douleurs qu'elle éprouvait : nous gardions le silence , je tenais sa main dans la mienne et j'épiais sur sa figure les mouvemens de son ame. Depuis notre départ ses yeux restaient fixés sur la Loire , mais il était aisé de voir que sa pensée en remontait le cours.
En passant devant Ménars , elle se détourna brusquement et pressa ma main contre ses lèvres. Je commençais àm'etVrayerde l'immobilité de ses traits, et j'avais besoin de voir couler ses pleurs. Je prononçai le nom d'Anatole : à ce mot sa poitrine se souleva , et les souvenirs qui l'étoufFaicnt commen-
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eèrent à se frayer un passage ; je pleurai pour lui arracher des larmes ; Centrai dans lous ses sentimens et je rendis le mouvement à son ame abattue sous sa propre énergie. « Songez , ma Ce'cile , lui dis— je en la pressant sur mon cœur, qu'il ne vous reste d'autre moyen de récompenser ma tendre amitié, que de seconder mes efforts pour ramener le calme dans vos esprits , et l'espérance dans votre cœur. Je sais que l'amour , ce sentiment doux et terrible, repousse tout ce qui n'est pas lui ; mais nous sommes lous bien malheureux , et nous , ne pouvons attendre de soulagement que de votre courage ; prenez do tupitié de vous pour avoir pitié des autres. »
La chère enfant se jeta dans mes bras, m'appela des noms les plus ten-
j6 (Â:c\le.
dres et s'abandonna sans reserve à toute la vivacité des e'motions que j'avais
réveillées en elle Que je me sus bon
gré de n'avoir pas emmené' de femme de chambre avec nous ! La contrainte que nous aurait imposée la présence d'un tiers, eût empêche' ma Cécile de m'ouvrir son ame tout entière : quel trésor inépuisable de bonté' , de courage et d'amour !! Oh ! mon ami, qu'elles sont à plaindre ces âmes privilégiés , ces âmes favorites de la nature, que leur confiance même dans la vertu qu'elles chérissent , expose à mille dangers qui n'approchent pas des a mes vulgaires....
Arrivées de très-bonne heure à Blois, nous descendîmes à l'hôtel d'Angleterre où j'exigeai que Cécile prît un bouillon avant de nous remettre eh roule.
Le cocher, qui nous avait amenées avec nos chevaux jusqu'à Blois , vint prendre congé' de nous tandis qu'on attelait les chevaux de poste à notre voiture ; les adieux de ce vieux serviteur qui a vu naître la mère de Cécile dans ce même château où il retournait, ont été pour cette chère enfant l'occasion d'une nouvelle douleur, que je me suis hien repentie de ne lui avoir pas épargnée.
Son cœur eut un nouvel assaut à soutenir en passant devant le couvent deLaguiche, où elle me témoigna le désir de s'arrêter un moment : sans m'y opposer d'une manière trop absolue, je parus céder à son désir avec tant de chagrin , qu'elle n'insista pas ; mais l'aspect de ce lieu, où s'étaient écoulées les dernières années de son enfance ,
la replongea dans une mélancolie profonde dont je ne cherchai pas à la distraire pendant le reste de la journée.
Je ne sais quel pressentiment m'avertissait de ne pas nous arrêter à Tours; mais le jour qui tombait nous menaçait d'une nuit d'orage ; Cécile , fatiguée , avait besoin de repos, et nous ne pouvions espérer de trouver plus loin une auberge aussi bonne que celle du Faucon où le postillon nous avait conduites sans même nous avoir consultées.
Je connaissais l'hôtel et nous y fûmes accueillies avec beaucoup d'empressement; la chambre verte à deux lits, où je me fis conduire, était celle que j'avais plusieurs fois occupée en allant à ma
lerre de Neuville dans les premières années de mon mariage.
Tandis que je causais avec la jeune hôtesse qui nous avait suivies et qui donnait des ordres pour pre'parer notre logement et notre souper, Cc'cile, après s'être informée de l'heure où partait la poste, s'était mise à écrire. Dans la foule des questions oiseuses que j'adressai à notre hôtesse, je lui demandai si elle avait en ce moment beaucoup de voyageurs. ((Deux familles anglaises, me répondit-elle, qui sont ici depuis un mois , et un jeune homme arrivé la nuit dernière et qui doit partir avant le jour. »
Le souper servi , Cécile me remit sa lettre ouverte; je la pliai , la cachetai sans la lire; j'y mis moi-même votre adresse, et je la fis porter aussitôt à la
poste par notre courrier, en Je prévenant que nous repartirions le lendemain matin à sept heures.
Nous e'tions sorties de table ; j'avais renvoyé les domestiques de l'auberge, et nous allions commencer notre toilette de nuit. On frappe doucement à la porte dont j'avais ôte' la clef. Je ne doute pas que ce ne soit une des servantes de l'auberge. J'ouvre ; concevez ma surprise, mon ami , concevez la terreur de ma nièce; c'est Anatole!... Il se précipite dans la chambre, et se jelant aux pieds de Cécile : « Grâce , s'ccria-t-il , grâce pour un malheureux qui serait mort s'il eût dû renoncer à vous voitavant une si longue séparation. — C'est à ma tante qu'il faut demander grâce, répondit Cécile en fondant en larmes; pour moi , mon ami , je vous al ton-
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dais... — Mon frère, lui cîïs-je en réprimant l'expression de ma tendresse, vous avez déjà sacrifie' de plus cliers inte'rëts que les miens à la passion funeste qui vous possède ; comment, rn'étonneraisje aujourd'hui d'une démarche imprudente qui ne peut désormais compromettre que moi seule? » Il se montra si sensible à l'amertume de ce reproche, que je me repentis bientôt de le lui avoir adressé. « Cette fois du moins, répondit-il en jetant sur moi un regard qui aurait désarmé l'envie, je n'ai compromis personne , j'ai fait vingt-quatre lieues en six heures de temps avec le même cheval; au lieu de vous suivre, je vous ai précédées; je repars à l'instant, et Charles lui-même ne saura pas que je vous ai vues.»Ily avait tant d'amour, tant de douceur dans son excuse, que
je finis , en lui sautant au cou , par lui témoigner autant de plaisir de le voir, qi^il en avait lui-même de se retrouver avec nous.
Après quelques momens d'un entretien où chacun de nous mit en commun ses vœux, ses craintes et ses espérances, je dis à Anatole que je ne le tenais pas quitte de la punition que méritait son imprudence ; que j'allais vous écrire tout ce qui s'était passé, et que je lui imposais l'obligation de vous porter lui-même ma lettre ; w par ce moyen , je serai plus sûre, ajoulai-je en riant, qu'elle lui parviendra, que Cécile ne l'était tout «à l'heure en vous écrivant par le courrier. »
Cécile et Anatole, en me voyant prendre la plume pour vous écrire, me remercièrent d'un regard aussi reconnais-
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sant que s'ils eussent deviné mon intention de leur ménager la faveur d'une conversation plus intime. Je n'ai point écoute', mon ami , et cependant je pourrais vous répe'ter tout ce qu'ils se sont dit. La seule inflexion de leurs voix m'a souvent arraché des larmes dont vous pourrez retrouver des traces sur ce papier....
A minuit.
Anatole nous quitte : cette entrevue dont l'idée me faisait frémir, a eu le plus heureux résultat; cette violente commotion a pour ainsi dire retrempé leurs âmes ; je soutiendrai le courage de Cécile, achevez de rendre Anatole à lui-même.
Adieu, mon ami : les sentimensquc je vous ai voues sont à répreuve du temps, du malheur et de Pabsence.
CECILE A ANATOLE
Barèges, 1786.
Je ne sais, mon ami, quel changement singulier s^est fait en moi. En vous quittant mon cœur s'était brisé , et la douleur seule me faisait sentir que j'existais encore. Comment se fait-il qu'à mesure que je me suis éloignée de vous, le calme soit insensiblement rentré dans mon aine, et qu'à deux cents lieues du seul être par qui et pour qui je vive, j'éprouve un bien-être in-
définissable, dont la source est dans ce même sentiment où mon désespoir avait pris naissance? L'espace et le temps peuvent donc rendre plus étroits, plus immédiats, les nœuds qui nous unissent? Il n'est donc aucun obstacle dans la nature qui puisse nous séparer? Depuis dix jours que vous êtes loin de moi , je ne vous ai pas quitté, et , je le dis en rougissant, c'est à peine si le souvenir de ma tendre mère , si la présence de ma tante , de la meilleure des amies , a pu distraire un moment ma pensée du seul objet qui l'occupe, du seul espoir qu'elle embrasse.
Je ne vous rendrai point compte de notre voyage jusqu'à Bagnères. Qu'aurais-je à vous dire, mon ami? que la douce illusion de Tours s'est reproduite sur toute la roule; que je n'ai
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vu que votre image; que je n'ai entendu que le son de votre voix, et que cet amour fatal, auquel je m'abandonne avec terreur et de'lices , est la seule consolation des tourmens qu'il me cause. Mon cœur se nourrit de sa peine, et son poison devient son aliment.
Ce n'est qu'en sortant du joli village de Tressons, et à la vue d'une nombreuse cavalcade de femmes et de jeunes gens que nous rencontrâmes sur la rive de l'Adour, que je m'aperçus que nous touchions au terme de notre voyage.
En entrant à Bagnères, je fus moins frappc'ede la grâce pittoresque de cette jolie petite ville, située au pied d'une vaste colline, à l'entrée de la vallée de Campan, que du bruit et du mouve-
ment qui me parurent y régner. Nous ne trouvâmes qu'avec beaucoup de peine à nous loger près de la source du petit bain. A peine étions-nous installées dans la seule chambre vacante d'une maisonnette où se trouvaient cinq ou six autres locataires, que le maître de la maison vint nous apporter la liste imprimée des baigneurs, en nous priant de vouloir bien lui donner nos noms pour être inscrits dans la liste supplémentaire. Sans attendre la réponse de ma tante, je m'empressai de lui dire que notre intention n'était point de séjourner à Bagnères, où nous ne ferions que passer pour nous rendre à Barèges. Notre hôte croyait sans doute nous faire changer de resolution en nous assurant « que les eaux de Bagrierès étaient bien plus efficaces que
celles de Barèges pour la guérison de nos maux ijuftl ne connaissait pas; que celte petite ville et ses environs étaient ravissans , tandis que Barèges n'était qu'un misérable village et la plus triste des stations thermales; que nous n'y trouverions personne, tandis que Bagnères e'tait cette année le rendez-vous de la meilleure et de la plus brillante compagnie de l'Europe. »
Je n'eus besoin de faire valoir auprès de ma tante que cette dernière considération, pour la déterminer à nous éloigner bien vite d'un lieu où. il était impossible qu'elle restât deux jours inconnue.
Le lendemain donc à cinq heures du matin nous étions sur le chemin de Barèges, où nous descendîmes par la
vallée de Baslan. Sa sauvage aridité', le calme solennel de la nature, le silence de cette solitude, semblaient dilater mon cœur; j'éprouvais quelque chose de l'émotion qu'on doit ressentir en rentrant dans sa patrie.
Quelqu'idée que j'eusse pu me faire de Barèges, l'aspect de ce lieu de désolation l'aurait surpasse. Du haut d<cette route étroite par laquelle on descend ou plutôt on se précipite dans cet abîme, le village que Ton découvre, composé d'une soixantaine de maisons blanches, alignées dans une seule rue, vous oiFrc l'aspect d'un cimetière pratiqué dans une carrière de marbre.
Cette image vous suit dans toute la longueur d'une route semée çà et là de blocs de marbre que les avalanches entraînent du sommet des montagnes et
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laissent à découvert lors de la fonte des neiges.
Nous sommes logées au pied du pic de Saint-Justin, dans l'endroit le plus recule' et le plus sauvage de cet horrible coin de terre. La jolie maisonnette que nous habitons appartient à l'un des deux gardiens qui restent dans ce village pendant l'hiver, époque à laquelle les propriétaires des soixantequatre maisons dont il se compose se retirent dans les villes voisines pour échapper au danger des avalanches.
C'est là, mon cher Anatole, au pied de ces grandes montagnes qui semblent suspendues sur ma tète, au sein du remords et de la honte, que je viens cacher quelques jours d'une existence dont l'amour enchante les tourmens.
Ma santé faible , incertaine , ajoute à ce
g2 CECILE.
calme effrayant dont je jouis dans une folle ivresse... Que puis-je espérer? que puis-je craindre, Anatole? ne suis- je pas hors delà vie?... Je vous aime !
LETTRE LXV". g3
MADAME DE CLENORD A MADAME DR NEIVH.U:
Beauvoir, a;' G.
Que la religion est puissante, ma chère sœur ! sans elle aurais-je pu apprendre sans mourir le fatal secret que m'a re'vele' ma fille avant de me quitter , et que la clairvoyante amitié m1avait inutilement fait pressentir! Cécile aime son oncle!., de quoi servirait de rappeler le passe, et de qui pourrais-je me plaindre?., de moi seule. Je me suis endormie dans une se'curite' trompeuse ; j'ai
compté sur la probité démon frère, sur la confiance sans bornes de ma fille, sur la force des principes religieux dont j'ai remplison aine , et je n'ai pas voulu comprendre que le principal effet des passions est de nous dérober la connaissance de nous-mêmes.... Ne nous occupons plus que de l'avenir.... cherchons-y un recours contre une erreur fatale que je déplore... Ah ! Cécile , Cécile ! était - ce lui que tu devais cho
isir
Je n'ajouterai point à tes peines, mon enfant, en te peignant cet amour criminel des couleurs sous lesquelles il s'offre à mes yeux; et loin de te dire combien je souffre à l'idée de voir s'accomplir une union que la nature, la religion et la loi condamneraient, je ne te parlerai que de mes efforts pour vaincre lesobs-
tacles qui s'y opposent : le plus insurmontable, le seul peut-être, est la résistance de mon mari.
Depuis votre départ je ne l'aperçois plus , il passe des journées entières enferme' avec le comte , et tout me porte à croire que le mariage de ce dernier avec Cécile est une chose arrêtée dans leur esprit: il semble que la répugnance invincible que je témoigne pour cet hymen ne fasse qu'irriter la volonté de l'un et le désir de l'autre.
Pour moi, chère sœur, je suis plus déterminée que jamais dans ma résistance à celte injuste oppression depuis que j'ai consulté notre vénérable curé , depuis long-temps ami de notre famille : j'ai mis ma douleur aux pieds de ce saint homme; il m'a écoutée dans un pieux silence, et lorsque je l'ai interrogé
96 ciiciLE.
en rougissant sur la conduite que je devais tenir en cette circonstance, voici en quels termes il m'a répondu : « C'est un devoir pour des parens de diriger l'inclination de leurs enfans ; mais ils n'ont pas le droit de leur faire violence, et l'obéissance qu'une femme doit à son mari ne saurait aller jusqu'à le seconder dans l'abus qu'il peut vouloir faire de son autorité paternelle. Quant au désir que vous témoignez de voir tomber l'obstacle religieux qui s'oppose à l'accomplissement d'un liymen que réprouvent également la religion et la morale, je ne puis vous promettre de faire mes efforts pour les lever, avant que vous ne m'ayez donné par écrit et confidentiellement l'assurance que celte union est devenue indispcnsdblc. » Si j'ai bien compris le sens de ce dernier
mot qu'il a répété plusieurs fois, c'est au coeur de Cécile d'y répondre.
« Mon enfant, c'est à loi que s'adressent les dernières lignes de ma lettre ; mesure courageusement ton amour et tes forces : vois ce que ta raison, ton esprit et ton ame peuvent encore exercer d'influence sur un sentiment si funeste à ton repos el au nôtre; fais reflexion aux suites presqu'inévitables d'une passion qui étonne la vertu, qui absorbe toutes les affections de ton ame, et qui peut rompre les liens d'une famille dont tu es l'amour et l'honneur.
» Tu le vois , nous n'avons plus d'espoir qu'en toi seule , et notre sort est encore entre tes mains. »
CKCILE A MADAME DE CLENORD.
Baréges, 1786.
Quels adieux je vous ai laisse' , nm tendre mère! et quelle récompense de tant de soins et de tant d\imour ! Cécile, Tobjel de votre orgueil maternel , formée sous vos yeux à la vertu dont elle trouvait en vous un modèle achevé, Cécile obligée de fuir pour cacher sa honte !.. Ayez pitié de moi, ma mère, et lisez encore dans ce cœur où vous avez régné si long-temps sans partage. Vous
m'accusez d'avoir trompé votre confiance , en nourrissant dans le secret une passion criminelle; mais comment aurais-je pu vous en révéler l'existence? Cette vertu dont vous aviez pénétré mon ame ne m'avait pas moins appris à sentir qu'à penser, et je me livrais au sentiment que m'inspirait votre frère avec toute la sécurité de celui que j'éprouvais pour vous ; ses progrès et sa violence même ne me causèrent aucune crainte. Je le mesurais sur l'attachement que je portais à ma mère; eh! comment l'aurais-je combattu cet amour que je voyais partagé par tout ce qui m'entourait? Mon admiration pour Anatole me semblait dictée par l'admiration des autres , et cette supériorité qui le distinguait à mes yeux, chacun s'empressait de la reconnaître.
Un moment vint sans doute où je ne pus me méprendre sur la nature de mes sentimens ; le sommeil n'approchait plus de mes yeux ; je m'interrogeais dans le silence des nuits ; je pleurais et je frémissais à l'idée de vous instruire de ce qui se passait en moi. Tombée dans un profond découragement , bientôt je ne pleurai plus; les larmes les plus amères sont celles qu'on ne verse pas; elles retombent sur le cœur. Déjà il n'était plus temps de parler : mon secret m'éudt révèle' en présence de la mort, et je résolus de l'enfermer avec moi dans la tombe. Mon crime fut d'en avoir rendu dépositaire celui que je croyais l'innocent auteur de mes maux; il me sauva la vie en m'avouant qu'il était mon complice. 11 m'aimait, je ne voulus plus mourir. Devais-je cor-
LETTRE LXVI. 10 t
rompre la joie que vous causait mon retour à la vie, en vous annonçant à quel prix je l'avais recouvrée? Je n'en eus pas le courage , et ne m'occupai dès-lors qu'à justifier à mes propres yeux mon déplorable amour.
• « L'innocence n'est pas la vertu , m'avez-vous dit souvent, mais les combats qu'elle soutient en ont quelquefois le mérite.» Le ciel m'est témoin des efforts que j'ai tentés , des secours que j'ai cherchés aux pieds des autels , et j'ose croire que, s'il eût condamné mon amour, il ne m'eût point arrachée au trépas qui pouvait seul m'en délivrer.
Cette passion dont le germe était renfermé dans mon cœur, sans Anatole y fût restée stérile :s'il ne m'avait aimée, qu'eussé-je fait au monde ?....
Le prêtre que vous avez consulté a
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besoin, pour lever l'obstacle religieux qui s'oppose à notre hymen , que vous le déclariez, indispensable , et c'est moi que vous interrogez sur la réponse que vous devez lui faire!.. 0 1a meilleure des inères , si cette union n'était nécessaire qu'à ma vie, à celle d'Anatole, je ne croirais pas que vous pussiez faire le serment que l'on exige de vous; mais ma tante m'a expliqué toute la valeur, toute l'étendue de ce mot indispensable, et j'en dois prendre sur moi la coupable responsabilité : puissi ez-vous ne pas cesser d'aimer votre lille, en cessant de l'estimer; et pour me pardonner l'aveu auquel je me condamne, ne cherchez pas à en pénétrer le déplorable mystère.
De quelle punition n'est-il pas déjà suivi , puisqu'il retient sur mes le-
vres l'expression de tous les sentimens de respect , d'obéissance et d'amour dont j'avais tant de plaisir autrefois à vous donner l'assurance!
LETTRE LXVTL