ANATOLE A CHARLES
D'Orléans, 1786.
Je suis tes conseils, mon ami, je m'occupe, je travaille, et je cherche à taire diversion , par Tëtude , à cette ardeur corrosive qui s'attache à moi comme la robe de Nessus. Je me dis avec toi, qu'en mYlevant à la contemplation des hautes ve'rite's philosophiques , en tenant mon attention tendue sur les méditations les plus abstraites,
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je fatiguerai mon esprit, et que la lassitude de ma pensée usera peut-être cette fièvre ardente qui me consume.
Dans cette retraite studieuse, où tu es venu réinstaller , où je dispose d'une des plus riches bibliothèques de l'Europe, je suis déjà parvenu à courber des heures entières mon attention sur cet amas de livres que je suis obligé de consulter pour établir les bases de mon travail. Ce n'est point pour la gloire dont je suis désanchanté, ce n'est point pour l'avenir auquel je renonce, que je me donne une tâche à remplir sur la terre; c'est pour justifier, âmes propresyeux, le scepticisme où je me réfugie; c'est pour échapper,aussi long-temps qu'il me sera possible, à la conviction qui me presse d'une aveugle fatalité à laquelle le monde est soumis, et dont je suis un
des plus déplorables exemples. Si je voulais flatter les hommes, je ne serais pas embarrassé de les séduire par des paradoxes, et je trouverais aussi facilement qu'un autre à opposer des sophismes consolateurs à des raisons désespérantes; mais dans la sévère impartialité de mes jugemens, sans acception d'intérêt, de vœux, d'espérance, je cherche la vérité, au risque de la maudire après l'avoir trouvée.
De V homme et de sa véritable destination. Ce titre t'indique clairement le but et la première pensée de mon ouvrage : à moins de retomber dans cette théorie du hasard , que tur épouses peut-être avec plus d'amertume que de réflexion, on doit reconnaître que l'être qui se qualifie lui-même de raisonnable, a été jeté sur ce globe dans une
vue quelconque , pour remplir certains devoirs et arriver à certaine fin.
J'admets ce principe dans toute sa rigueur, et pour arriver à la solution du problème qu'il me présente, j'interroge toutes les classes de la société. Quelle incohérence dans les réponses !
Je m'adresse à ce prêtre : « La destination de l'homme est d'être moine, et le monde est une confrérie de capucins. — Commentez Ulpien, me dit un autre homme en robe; l'étude de la jurisprudence est le plus noble emploi de la vie.» A entendre ce poète, ce peintre, ce musicien, nous ne sommes icibas que pour arranger des mots , imiter des formes, ou combiner des sons :
ainsi, la faiblesse de nos intelligences s'agite péniblement dans l'atmosphère épaisse des préjugés, où elles s'cnfon-
cent de tout le poids d'une stupidité he're'ditaire , et nous mourons de fatigue comme l'écureuil dans sa cage , après avoir long - temps couru sans avancer d'un pas.
Queles-t, en dernière analyse, le résultat de cet amas indigeste de lois , d'institutions qui régissent les sociétés humaines ? Et quelle destination morale peut-on supposer à ces troupeaux d'esclaves , couverts de haillons ou d'oripeaux, et gouvernés d'un bout de la terre à l'autre, par la peur du bâton, du glaive ou du lacet ?Eu tout pays la tyrannie des princes, l'insolente bassesse des grands, la servilité des peuples, le mépris de l'humanité, la perversion des droits et des devoirs est si complète, si évidente, que le moraliste qui croirait pouvoir en prédire le terme ou seulement en
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prévenir les derniers effets, passerait avec raison pour un insensé.
Dis-moi , mon ami, qui pourrait conlempler sans effroi cet immense champ que Ton appelle le monde, où quelques vautours planent sur leurs proies saignantes, dont ils se partagent les lambeaux? Partout la vertu sans asile, la vérité sans organe , la faiblesse sans appui, tendant la gorge au crime toutpuissant; partout le vice honoré, Terreur en crédit, la force opprimant la justice.
Je le dis à regret, mais avec conviction, celte immoralité profonde est plus encore dans les institutions sociales que dans le caractère générique de notre espèce. Ce sont elles, en tout pays, qui prescrivent l'obéissance absolue aux volontés d'un despote imbécille ou
sanguinaire: ce sont elles qui autorisent la vénalité', qui consacrent le parjure , qui étouffent dans le cœur de rhomme le sentiment de la pitié' , seul don de la nature où l'on reconnaisse en lui l'empreinte d'une main divine.
L'homme paraît être porte' au bien par les qualités de son ame, aux grandes pensées par la force de son esprit ; mais en naissant il tombe sous le pouvoir d'un mauvais génie , fondateur des sociétés, qui se plaît à détruire, à corrompre l'œuvre d'un principe meilleur.
L'homme est né bon , mais la société où il est destiné à vivre, roule dans un cercle d'esclavage, de vices et de souffrances, où ilsedénature etse pervertit.
Voilà tout mon livre.
P. S. Je n'ai pas encore de nouvelles
des Pyrénées , c'est de toi seul que j'en puis attendre, et tu sais tout ce que je donnerais pour un mot, un seul mot....
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