CHARLES A EMILIE
Aux Bru^èreà , 1787.
Chère Emilie, j'aurais voulu commencer ma lettre par vous remercier du bonheur que m'a procure la vôtre; mais j'ai à vous rendre compte de la de'marche que je viens de faire auprès de M. de Clénord, et vous jugerez de son importance par le soin que je prends de vous en instruire à Tinsu d'Anatole,
et de vous faire parvenir cette lettre sous le couvert de madame d'Houdetot , de manière que vous puissiez en dérober la connaissance à Cécile ; c'est déjà vous dire que le succès de cette démarche est loin d'avoir répondu à nos espérances. *
Jeudi de la semaine dernière, j'ai reçu une lettre de madame votre sœur qui m'invitait à me rendre sans délai à Beauvoir, d'où son mari devait être absent pendant quelques jours. Je suis parti , deux heures après, des Bruyères , oùj¥tais venu la veille installer notre malheureux ami. Dans l'état d'exaltation où il se trouve, je n'avais pas erg devoir le prévenir du message que j'avais reçu.
Je ne vous cacherai pas, ma chère Emilie , que la première chose qui
m'ait frappée dans cette entrevue, c'est le changement extrême de madame de Clenord , résultat trop visible des progrès de la maladie dont elle est atteinte depuis deux ou trois ans, et à laquelle son médecin , pour ne point l'effrayer, a cru devoir donner un nom moins alarmant.
Madame de Clenord , qui ne pouvait douter que je fusse instruit du secret des amours de Cécile et d'Anatole , m'avoua qu'elle avait consulté son directeur, et que celui-ci avait levé' en partie les scrupules religieux qui s'opposaient dans son ame au mariage de son frère avec sa fille; mais il restait «à vaincre un obstacle qu'on regardait comme insurmontable, celui que son époux ne manquerait pas d'opposer a l'hymen de sa fille avec tout autre que
ig8 CÉCILE.
le comte de Montford , à qui sa parole est donnée , et dont l'alliance comble les vœux de son ambition : « Ce qui me fait désespe'rer, ajouta-t-elle , que nous puissions jamais obtenir son consentement, c'est la vieille inimitié qu'il a pour mon frère; elle m'est trop bien connue, dit madame de Clénord, pour me permettre de porter sur un pareil sujet les premières paroles, et c'est à L'ami d'Anatole que j'ai voulu confier une mission si délicate. » Je m'en chargeai avec d'autant plus de plaisir, que j'avais une chance de plus pour la faire réussir : nous convînmes du jour où je reviendrais à Beauvoir.
Je me fis annoncer la veille à M. de Clénord, qui me reçut dans son cabinet avec une politesse toute diplomatique. J'abordai la question avec
LETTRE LXXVII. IQQ
toute l'adresse et tous les ménagemens dont je suis capable, et je terminai, sans lui donner le temps de m'intërrompre , par lui demander la main de sa fille pour son beau-frère. Il y a dans la contenance de l'homme le plus maître de lui , je ne sais quel langage de la nature pins expressif que la parole. M. de Clénord n'avait pas encore ouvert la bouche que j'aurais pu répondre d'avance à chacune des objections que me révélait sa physionomie en apparence immobile. Je passe sous silence toutes celles qu'il tira « des liens étroits du sang, de la qualité d'oncle et de la différence d'âge qui donnaient, disait-il , tout le caractère de la plus révoltante séduction au sentiment que M. de Césane avait inspiré à sa nièce, si l'on était obligé d'en croire un tiers
sur une accusation de cette gravité. »
Je répondis sur ce point , comme j'en étais convenu avec madame de Clénord, que cette passion avait été combattue par mon ami avec un courage presque sans exemple, qu'elle avait été révélée par Cécile elle-même au momcût où Ton désespérait de sa vie, et qu'aujourd'hui le refus de son père la conduirait infailliblement au tombeau.
<( Qu'elle se prépare donc à y descendre, répondit-il avec un sang-froid barbare; car j'ai donné au comte sa parole et la mienne, et je ne pourrais y manquer qu'en affichant le déshonneur de ma famille. — Mais , Monsieur, lui iépondis-je, M. de Mont.'ord a été témoin de la répugnance de mademoiselle de Clénord pour un mariage sur lequel on n'a point consulté son in-
clination. — L'inclination d\ine fille de seize ans doit-elle être autre chose que la volonté de sesparens? — J'ai quelque raison de croire que madame de Clénord est d'un autre avis. — Madame de Clénord ne s'en est jamais expliquée avec moi , et je dois supposer du moins que, dans ses principes , elle recevrait avec plus d'indignation que moi-même la proposition d'unir sa fille avec son frère; quant à moi, Monsieur, je ne crains pas d'être taxe' par vous d'injustice et de tyrannie, en persistant dans la volonté' d'unir ma fille unique avec un homme jeune , aimable , de la plus haute naissance , et qui apporte pour dot à Cécile une immense fortune, et l'espérance de deux duchés en France el en Angleterre, dont il est héritier. »
Nous étions arrivés à celte grande
considération des titres et de la dot où gît en effet toute la difficulté'. Pour la résoudre , j'essayai d'abord de lui prouver que le droit prétendu de la maison française de Montford au duché de ce nom en Angleterre n'était qu'une prétention que la chancellerie de ce royaume avait constamment repousse'e.
Je déployai toutes mes connaissances héraldiques dans l'examen de l'écusson de cette famille, où j'avais observé dans la branche transversale un signe de bâtardise qui n'existait pas dans les armes anglaises de cette maison. Cette remarque fit sourire dédaigneusement M. de Clénord. « Il est vrai , me dit-il ( d'un ton de suffisance dont je me serais beaucoup amusé dans un autre moment), que la légitimité des Mont-
fbrd a reçu au treizième siècle une auguste atteinte ; mais j'avais toujours cru qu'un roi de pins ne gâtait rien dans une famille , de quelque manière qu'il s'y présentât. *
Je me gardai bien d'approfondir une pareille discussion, et j'en vins à l'article de la fortune, non moins important aux yeux d'un financier anobli.
« M. de Montford , lui dis-je, attend de «n-ands biens de la succession de son père, mais ce père vit encore , et l'on croit assez généralement qu'il a perdu beaucoup dans la banqueroute du prince de Guémenée ; le comte luimême a des dettes , et dans l'état où sont aujourd'hui ses affaires, je crois fermement que la fortune de Césane augmentée par moi d'une cinquantaine de mille livres de rente, serait au moins
égale à la sienne. » Autre sourire de dédain de M. de Clénord, dont il me donna l'explication, en m'apprenant que la fortune de son gendre futur , bien et duement constatée pardevant notaire , se montait, indépendamment de toute succession , à trois cent vingt-cinq mille livres de rente.
Je vous fais grâce, ma chère Emilie, de la suite d'un entretien où votre beaufrère déploya un caractère tellement odieux, que je ne fus pas le maître de réprimer l'expression du mépris que m'inspirait tant d'égoïsme et d'insensibilité'. Cet homme est sans esprit et sans ame ; il m'échappa de lui dire qu'il était un père dénaturé et qu'il rendrait compte un jour de la charge sacrée que lui avait confiée la nature ; il balbutia , il changea de couleur, le sang
qui lui monta cVabord à la figure , retourna subitement vers son cœur , et son cœur insensible le repoussa sur son visage. Il faut abandonner tout espoir de le ramener à des sentimens plus humains , et malheureusement dans cette circonstance il aura pour lui les lois , les mœurs telles que les préjugés nous les ont faites , et la société tout entière.
Laissons ignorer à Cécile et à Anatole une circonstance qui achèverait de porter le désespoir dans leur ame , et attendons tout du hasard qui met aussi souvent en défaut nos craintes que nos espérances.
Après vous avoir si péniblement entretenue des tourmens deTamilié, comment vous exprimer les vœux de Ta-