J.A MEME AU MEME
Barèges , 1787.
J'ai été bien exacte, comme vous pouvez le croire, mon ami , au rendezvous du lendemain, et je vous laisse à penser si j'y étais attendue avec impatience. Je m'étais fait précéder par deux belles vaches laitières et une chèvre , que je m'étais procurées dans la matinée, et que j'avais fait conduire à la cabane par mon vieux guide. Ma tante a voulu m'accompagner, et par-
tager avec moi, de toute manière, le plaisir d'une bonne action.
Nous avons trouvé la famille assemblée sous le vieux hêtre, et je n'ai pas eu le temps de prévenir le premier mouvement de ces bonnes gens, qui sont venus se précipiter à mes genoux.
Je me serais volontiers jetée aux leurs, pour les remercier du bonheur qu'ils me procuraient : « Embrassez-moi , leur dis -je en les relevant, et Dieu vous soit en aide, enfans de la vertu; vous avez donné au monde un grand exemple de piété filiale, le ciel vous en devait la récompense. — C'est Boson , Madame, u me dit Emilie, en me présentant l'heureux jeune homme.... Tâchez de concevoir, mon cher Anatole, tout ce qu'il y avait d'amour, de félicité, de reconnaissance dans ces trois
mots : « C'est Boson , Madame. » L'expression qu'elle mit à les prononcer, et qui fit tressaillir mon cœur, ne m'empêcha pas de remarquer, en rougissant, qu'elle m'avait donne' le titre de Madame ^ tandis qu'à notre première entrevue , au déclin du jour, elie m'avait toujours appele'e Mademoiselle.
Anatole, je ne puis plus cacher ma honte, et c'est dans ce lieu même que je devais m'en convaincre moi-même : au moment où je remettais à Emine la petite bourse de vingt-cinq louis que nous avons donnée aux jeunes gens
pour dot, j'ai senti dans mon sein
() supplice! ô bonheur!... Mon sang s'est tout-à-coup arrête' dans mes veines. J'ai prononcé votre nom, et je suis tombée sans connaissance dans les bras de ma tante, moins enrayée que
ig2 CECILE.
ceux qui m'entouraient, d'un état où, depuis notre arrive'e dans ce pays, elle m'a vue plusieurs fois.
J'ai recouvre mes sens au bout de quelques minutes , et nous avons reprile chemin de Barègcs, au milieu des bénédictions de l'heureuse famille dont ma tante a comblé les vœux, en promettant à la femme du bonhomme Lézer d'être marraine de l'enfant qu'elle est au moment de mettre au jour.
C'est donc pour nous seuls j ô mon cher Anatole , que le ciel est injuste et la société inexorable. Je t'ai vu; comment ne t'aurais-je pas aimé, loi né dans ma famille, toi qu'une si fatale conformité de vœux, de sentimens, de pensées semblait unir à mon existence?
Je t'aimais comme un ami , comme un frère, d'une tendresse innocente -•'
LETTRE LXXVI. \ yj
pure, quand un nouvel amour, une passion funeste, invincible, est verni détruire le bonheur de notre vie; pourquoi le détruire ? Notre amour est-il donc un crime? Dis-moi, Anatole, est-ce une loi de la nature ou une bizarre convention des hommes?
Quels sont ces décrets inviolables que je fre'mis d'avoir violés et contre lesquels tout mon être se révolte? Mon esprit se perd dans la confusion de ses pensées, et j'ose accuser, à la fois, le ciel que j'outrage, et la société tout entière qui me condamne!
Dans ce chaos de mes devoirs, de mes vœux, de mes sentimens, je ne reconnais bien qu'une seule vérité c'est que je ne puis, que je ne veux pas reculer devant ma destinée, et que j'ai fait un pacte avec mon amour, x. nr. 1?
ma douleur et mon repentir. Non, Fauteur de mon être ne me livre pas à à un éternel désespoir; un jour viendra qu'ils seront brisés , ces liens d'une société barbare; nos âmes se rejoindront dans un monde meilleur, et sous des cieux plus indulgens : Anatole et Cécile s'abandonneront sans crainte et sans remords à ce bonheur d'aimer, dont on leur fait un crime sur la terre
LETTKE LXXVII. 10,0