MADAME DE CLENORD A MADAME DE NEUVILLE
Beauvoir, novembre 1786.
Mon mari est enfin de retour ! imagine quelle joie, quelle rumeur dans le village! toute la maison est en désarroi. Sa santé est parfaite, et rien n'aurait trouble' le bonheur de cette journée, si quelques paroles prononcées légèrement ne m'avaient d'abord effrayée pour l'avenir. Tu partageras ma crainte, ma bonne sœur, car il s'agit de la destinée de Cécile. Je crois que mon mari
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se trompe dans ses idées sur cette chère enfant.
A peine s'était-il assis au milieu de nos félicitations et de nos caresses , qu'il se leva, me prit à part et me dit : « Décidément Cécile est d'âge à choisir un époux; que pensez-vous enfin du comte de Montford? » Et sans attendre que je répondisse : « C'est un homme « le la plus haute naissance, il a de la fort une, un rang, de l'esprit; Cécile sera très heureuse. » Je voulus persuader à M. de Clénord qu'il était bon d'attendre encore quelque temps. Tu sais, ma chère, combien de répugnance j'ai toujours montré pour cette union, qui n'offre à ma Cécile aucune chance de bonheur.
Toutes mes observations ne servirent qu'à donner plus de force à la volonté'
de mon mari; il me déclara que Je comte e'tait lVpoux qu'il destinait à sa fille , et que demain il le lui présenterait en cette qualité.
En effet, ma bonne amie, dans la matinée du lendemain , pendant que nous étions à broder dans le grand salon , et que nous nous plaignions du mauvais temps qui nous retenait au château, mon mari est entré avec M. de Montford; tu ne le connais pas : figure-toi un homme de trente et quelques années, d'une figure assez fine , mais sans autre expression. Ses manières sont aisées, nobles, et pourtant n'inspirent point de confiance.
Après une conversation froide et générale, mon mari, d'assez mauvaise humeur, s'était jeté sur un sofa, d'où il lançait tour à tour un mot à Cécile-
pour l'exciter à prendre part à la conversation , et une phrase au comte pour lui fournir matière à faire briller son esprit. Le comte n'en manque pas; mais je lui crois encore plus de suffisance et de jargon : il a parle' de la cour, de la philosophie moderne et de l'insolence des paysans, du ton d'un homme qui n'estime que sa classe et enveloppe tout le reste dans une bienveillance pleine de me'pris.
Plus sa visite se prolongeait, plus j'étais embarrassée de la froideur toujours croissante de Cécile , et de l'agitation que mon mari avait peine à dissimuler. L'air avantageux, la malice affectée du comte, son ton de supériorité, sa galanterie pleine de confiance n'étaient pas de nature à plaire à ma fille , qui les accueillit avec une froi-
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tleur dédaigneuse dont je lisais, pour la première fois , l'expression sur sa figure douce et modeste. Le comte , sans se déconcerter, après avoir offert ses hommages à Cécile, et lui avoir demande' avec plus de grâce que de sensibilité la permission de venir lui faire sa cour, sortit avec M. de Clénord pour aller visiter les étangs de Saint-Valéry, dont nous venons de taire l'acquisition.
Cécile, au départ du comte, a tourné sur moi un regard tendre et douloureux, où j'ai lu tout ce qui se passait dans son ame; je n'ai pu , en cherchant à la rassurer, lui donner une confiance que je suis loin d'avoir moi-même :
nous avons pleuré ensemble.
Ah! tu me l'as dit souvent, ma bonne, rhistoirc de l'Aigle de La Fontaine ,
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percé d'une flèche armée de ses propres plumes , est celle de toutes les âmes douées d'une sensibilité trop vive. Elles sont blessées parles armes qu'elles ont fournies, et les dons que leur fait la nature ne servent qu'à leur malheur. Charles d'Epival est ici; sa bonté, son esprit, sa grâce, parviendraient à me distraire si je pouvais échapper à je ne sais quel pressentiment funeste qui me poursuit. Ah! ma sœur, je sais quel est le caractère de M. de Clénord, je connais ma fille, et il m'est impossible de ne pas jeter un coup-d'œil de terreur sur ce mariage si légèrement projeté , et si décidément arrêté.
P. S. Il devait croire que mon frère Hait à Beauvoir, et cependant il n'a pas paru surpris de ne pas l'y trouver.