ANATOLE A LUI-MEME
Octobre 1786.
Non , le cœur humain n'est borne ni dans ses désirs, ni dans ses douleurs, ni dans ses jouissances ! Hier encore , je croyais avoir épuisé tout ce qu'il renferme de délices , et je n'avais connu que le bonheur d'un homme : la nuit dernière, j'ai goûté des plaisirs célestes. C'est au moment où je suis encore sous cette influence divine, que je veux me
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rendre témoignage à moi-même de quelques heures d\ine existence qui appartient à un autre ordre de choses. Je le sens , dans quelques jours mon cœur n'aurait plus d'interprète, et ma pensée manquerait d'expressions.
Cécile, en me quittant , m'avait promis que nous nous reverrions avant l'arrivée de son père ; hier, à cinq heures du matin, j'ai reçu le billet suivant :
« Nous sommes, depuis deux jours, aux Bruyères , en grande compagnie; trouvez-vous , au déclin du jour , à Fendroit que l'on nomme le Chêne des Dames ; un billet déposé dans le creux de cet arbre vous en dira davantage.
«Vous pourrez prendre adroitement, auprès de M. d'Amercour, les renseignemens dont vous avez besoin pour ar-
river à cet antique château perdu au milieu des bruyères dont il porte le nom. »
A neuf heures du malin j'étais en route, instruit dans les moindres détails de tout ce qu'il m'importait de savoir : dans la crainte d'arriver de trop bonne heure, et d'être rencontré par quelque personne de connaissance , je m'arrêtai dans une closerie à plus d'une lieue des Bruyères; j'y fis un modeste repas, que je fis durer jusqu'au moment où je vis le soleil descendre à l'horizon.
Grâce aux informations que m'avait données M. dJAmercour , et à celles que j'avais prises chez le vigneron où j'avais dîné, j'arrivai droit à ce Chêne des Dames que m'avait indiqué Cécile; j'y trouvai le billet qu'elle m'avait annoncé.
'( Le sentier qui vous fait face conduit à une sapinière au-delà de laquelle se trouvele fossé du château. On peut le traverser, en cet endroit, au moyen de quelques arbres jetés en travers du saut-de-loup. A quelques pas de-là, une voûte en rocaille est creusée sous un monticule d'où Ton découvre, audelà d'une vaste bruyère , Tune des quatre faces du château. Dans cette partie , la seule habitée en ce moment, il vous sera facile de reconnaître une petite fenêtre en ogive , à la lueur rougeâtre qu'on y verra briller, quand toutes les Mitres seront éteintes. »
La nuit est venue, je me suis réfugié •>ous la voûte, d'où je sors vingt fois pour aller observer les fenêtres du château.... Que le temps me dure!.... que je désire !.... que je sou lire !.... Mais lès
fenêtres s'éclairent, et tous les hôtes du château viennent d'entrer dans leur chamhre à coucher... Qu'y fontils?... Plus d'une heure s'est écoulée....
aucune lumière ne s'éteint mais
elles disparaissent!.... Je n'en compte plus qu'une!.... ô bonheur! tout est dans l'ombre....
Je m'approche , je reconnais la fenêtre en ogive. Une lumière se promène sur le rideau de pourpre qui la ferme ; toute ma vie est dans mes yeux... La fenêtre s'ouvre : un des bouts d'une longue torsade, attachée à l'intérieur, tombe à mes pieds; je m'en saisis, et à l'aide du treillage que je touche à peine, je m'élance dans la chambre d'où la lumière a disparu. J'en retrouve la trace sous la porte delà chambre voisine.. ..je reste quelque temps immobile, la poi-
trine oppressée : enfin je prends courage , je porte une main tremblante sur la clef, j'ouvre et j'entre d'un pas mal assure. Tout mon corps tremblait ; un nuage obscurcissait mes yeux.
J'aperçois Cécile à moitié évanouie sur un fauteuil, je me précipite à ses pieds, j'y veux en vain recueillir mes esprits , ma tête n'avait plus d'idées , ma bouche ne pouvait s'exprimer que par des soupirs. Enfin je me hasarde et j'ose lever les yeux sur la divinité aux pieds de la quelle j'étais prosterné en silence. Tant de beautés pouvail-il être le partage d'une mortelle ? Je la vois encore la tête mollement inclinée sur son sein, portant à lafois sur sa figure les impressions de la crainte, de la pudeur et de l'amour; je vois les pleurs qui s'échappent à travers sa paupière; ils tombent sur son
sein, et s'y évaporent comme des gouttes d'eau sur un fer brûlant." Divine Cécile (m'écriai-je en sortant de l'extase oum'avaient plongé toutes les sensations qui m'assaillaient à la foi) ! Laisse tomber un regard sur le fortuné mortel qui meurt à tes pieds d'amour et de reconnaissance ». Elle souleva ses longues paupières d'ébène encore chargées de larmes, et ses yeux s'attachèrent dans les miens avec une expression si tendre!.... Je me crois transporté dans les cieux.... l'ivresse du bonheur s'empare de moi :
je me lève ; je parcours à grands pas cette chambre ou plutôt ce sanctuaire de la divinité de mon cœur. Tous les objets dont je suis environné appartiennent à Cécile, ou servent à son usage : cette glace a retenu l'empreinte de ses traits adorés ; ces parfums n'em-
uaument pas de leur odeur , ils me semblent exhaler quelque chose de cette essence divine que je ne respirai jamais qu'auprès d'elle.
La vue de ce lit embrasait mon ame et mes sens ; je n'osais le regarder , il brûlait mes yeux. L'égarement de ma tète régnait dans mes discours et dans mes actions; j'allais, je yenais, j'errais autour d'elle: je saisissais ses vêtemens épars, je les couvrais de baisers; j'avais besoin d'intermédiaire pour arriver jusqu'à Cécile.... a Idole de mon ame, lui disais-je en retombant à ses pieds , aie pitié du désordre où tu me vois; si tu es une divinité, pourquoi cette illusion ravissante de mes sens ? Si tu es une mortelle, pourquoi cette crainte religieuse qui m'arrête ? »
» Anatole, me dit-elle d'une voix f'ni-
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ble, je suis plus qu'une divinité, je suis ton amante. » Et sa main, en parlant ainsi, tombait dans la mienne, et sa tête venait chercher un appui contre mon sein. J'osai la serrer dans mes bras ; les siens s'enlacèrent autour de mon corps, et son haleine embaumée vint effleurer mes lèvres. Je le recueillais d'une bouche enflammée , ce souffle d'amour , mais je tremblais encore d'aller le respirer à sa source : Cécile franchit l'intervalle et nos âmes se réunirent dans un baiser.
Moment de félicité suprême ! Nuit d'éternelle mémoire, je ne profanerai pas le mystère d'amour dont tu fus témoin : restez ensevelis dans mon cœur , souvenirs ineffables des plaisirs que j'ai goûtés dans les bras de la plus parfaite créature qui jamais ait été formée ! Ne
crains pas, ange de pudeur, que ton amant sacrilège trahisse, même auprès de l'amitié, le secret de son bonheur !.. Ah! ce serait en vain que je voudrais retracer tous les délices de ta possession : il n'est point de langue qui pût les exprimer. S'il est des mots pour peindre l'ivresse de mes sens , les transports de mon ame embrasée, en est-il qui puissent donner une idée de cette volupté céleste, de cette ravissante sensibilité, de cette pureté des anges qu'il n'appartint jamais qu'à toi de réunir?
En est- il qui puissent rendre le charme attaché à tes caresses, à tes soupirs, à ce doux abandon de ton ame, à cet étonnement si naïf de la plus aimable ignorance? En est-il surtout qui puissent exprimer ces gémissemens si tendres qui attestaient le triomphe de ton hou-
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rcux amant? Oui, nous étions (comme tu le disais en me pressant, sur ton sein ) « les deux moitiés réunies du même être; » mais je n'en étais que le corps; Cécile, tu en étais Tarne : et moi, semblable à ces substances inodores qui s'approprient, par la communication immédiate, un parfum qui leur est étranger , je puisais dans tes bras une existence nouvelle ; ton amour m'élevait jusqu'à toi.