C. — TABÉTISANTS DEVENUS TABÉTIQUES
OBsErvaTION XII. — Dur... (Théophile), cinquante-cinq ans, comptable.
Antécédents héréditaires. — Mère très « nerveuse ».
Un frère, docteur ès lettres, serait un « excentrique », un « détraqué ».
Antécédents personnels. — À eu un chancre à la verge en 1877; ila suivi, à trois reprises, pendant deux ou trois mois un traitement au mercure el à l'iodure; il n’a eu à la suite d'autre accident que peut-être quelques plaques muqueuses dans la gorge.
En 1878, 1880 et 1882, il a eu des étourdissements qui ne le faisaient pas tomber mais le forçaient à s'arrêter.
En 1885 et 1886, il a eu la crampe des écrivains.
Histoire de la maladie. — Le début s'est fait au début de 1890 presque simultanément par des troubles de la vue et par des douleurs dans les jambes et autour du tronc. C'est peu après l'exposition de 1889 qu'il s'est aperçu que sa vue baissait rapidement; il ne distinguait plus la
corde d'un ballon captif qu'il avait coutume de regarder chaque jour.
Il est aussitôt allé consulter aux Quinze-Vingts et c'est à la deuxième ou troisième consultation qu'il a ressenti pour la première fois des douleurs : ces douleurs étaient peu fortes, survenaient brusquement, mais élaient localisées toujours à un seul mollet à la fois, ne parcouraient pas les membres : c’est pour ces douleurs que M. Trousseau l’adressa à M. Charcot qui fit le diagnostic de tabes.
La vue a d'abord diminué du côté externe du champ visuel de l'œil droit, il semblait au malade qu'il avait un corps étranger dans l’angle externe de cet œil; puis le champ visuel s’est rétréci ensuite du côté inférieur,puis du côtéinterne,du côté supérieur,enfin concentriquement.
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L'œil gauche a été pris un mois environ après l'œil droit. Les mêmes sensations se sont produites à gauche et le malade à vu se rétrécir progressivement les deux champs visuels, il a vu comme dans un entonnoir, « large comme une pièce de cent sous, puis comme une pièce de quarante sous ». Il voyaitencore nettement dans un très petit espace; quelquefois, cependant, il voyait les objets multipliés, mais n’a jamais eu de diplopie vraie ; il a aussi eu de la dyschromatopsie, car il se souvient qu'un jour où il s'était fait une plaie il a vu son sang vert. Puis, en une semaine, il a perdu complètement la petite portion de son champ visuel qui restait encore assez bonne, et depuis 1891, il est complètement aveugle. Pendant qu'il perdait la vue il avait une sorte de « névralgie » périorbitaire et surtout frontale qui a disparu après la cécité complète.
La puissance génitale, qui diminuait depuis 1889, a complètement disparu en 1890. Depuis 1894, il n’a plus que des érections ébauchées, très rares.
En 1892, sous l'influence d'un surmenage, il aurait eu pendant deux jours une poussée d'incoordination et d’instabilité très prononcée pendant laquelle il pouvait à peine se tenir debout et perdait ses urines et ses matières; au bout de deux jours, tout est rentré dans l’ordre.
En 1893 et 1894, il aurait eu encore une instabilité marquée ; il était obligé de s'accrocher à la rampe pour monter les escaliers; toute incoordination a, depuis lors, disparu.
Depuis 1892, il a des troubles vésicaux el reclaux qui persistent encore et s'aggravent même. Il ne sent pas le besoin d'uriner et resterait plusieurs jours sans uriner s’il ne le faisait chaque fois « par raison », il urine alors « pendant un quart d'heure ». De temps à autre il aurait des crises de douleurs vésicales.
Depuis 1893 il digère mal, il a des douleurs et des gonflements d'estomac, etsurtoutil présente une constipation extrêmement opiniâtre, tenant sans doute, au moins en partie, à l'anesthésie rectale. Il ne va à la selle que tous les sept, huit, dix jours, mais il a de ce moment l'appréhension la plus vive, car chaque fois ce sont pour lui des douleurs extrêmement intenses, à la fois rectales et vésicales, au point que
trois ou quatre fois dans ces dernières années il serait tombé sans ais eu de crises gastriques
connaissance dans les cabinets. Il n’a jam n 1896, où, à ces crises
véritables, sauf peut-être deux ou trois fois € vésico-rectales, se sont jointes des douleurs épigastriques et des vo-
missements.
Examiné en 1900. — Sa cécité est complète. Les réflexes rotuliens
sont abolis. Ilmarche très bien sans aucune espèce de tätonnement ou d'incoordination: il tourne, se lève et s’assied très facilement, Ce qui le gène pour marcher, c'est qu'il perd très facilement la notion de la direction, il lui arrive de tourner à l'angle droit alors qu'il veut suivre une ligne droite; mais il n’oscille pas du tout et si quelqu'un se trouve à 10 ou 15 mètres devant lui et l'appelle, il se guide très bien sur la voix et suit une direction très droite.
Les douleurs de jambes sont un peu moins fortes, mais plus fréquentes, depuis que le malade est aveugle; il avait des douleurs toutes les six semaines, il les a maintenant tous les quinze ou vingt jours.
Un peu d'obtusion du sens musculaire : il ne sait pas exactement la position de ses membres ; cependant les mouvements actifs s'accomplissent bien, il peut enfiler une aiguille et coudre.
Douleurs vésico-rectales.
L'état de la nutrition est bon.
Examiné en 1902. — [1 marche très bien, il n'a pas d'hypotonie, pas d’asynergie l'équilibre stalique dans le décubitus est normal. Les réflexes rotuliens sont absents, et les orteils fléchissent. Il n'aurait plus de douleurs depuis 1901 (il travaille depuis cette époque à faire des chevilles). Depuis 1901, il aurait un peu d'incontinence d'urine. Par moments, à son dire, ilaurait la gorge serrée pendant quelques heures, la voix s'éteint, il est obligé de faire un eflort pour se faire entendre.
Examen du 9 novembre 1903. — La cécité est absolue, il ne voit pas les becs de gaz, ilne distingue pas le jour de la nuit. A l'ophthalmoscope, atrophie blanche des deux papilles, sans halo à la périphérie faisant penser à une névrite. Les pupilles sont inégales, la gauche est plus petite que la droite; elles sont moyennement dilatées et irrégulières sans coudure. Tout réflexe accommodateur et lumineux fait défaut. Les yeux se meuvent lentement mais à peu près dans les limites normales.
La mobilité de tous les segments est très bonne; il n'y a pas de Romberg; il tourne très bien les yeux ouverts ou fermés, il descend très bien les escaliers, mais 1l ne peut absolument pas se Lenir sûr un pied.
Les réflexes rotuliens, achilléens et olécrâniens sont absents. Le réflexe radial, normal à droite, parait manquer à gauche. Le réflexe crémastérien est faible à droite, mais très fort à gauche et se produit à gauche même quand on frotte la face interne de la cuisse droite. Les réflexes abdominaux sont assez forts, surtout à gauche. Le réflexe plantaire est nettement en flexion, le réflexe pharyngé est faible.
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Les douleurs sont moins fortes qu’autrefois, mais plus fréquentes ; elles durent un jour ou deux tous les huit à dix jours; elles se produisent sous forme d'élancements dans les jambes, les cuisses, les bras, le tronc et ne parcourent pas les membres. Le malade les arrête en se comprimant vigoureusement les membres.
Pas de douleurs en ceinture. La sensibilité au contact et à la douleur est bien conservée partout, pas d’anesthésie périorbitaire ni d'anesthésie des globes oculaires à la pression. Le sens musculaire et le sens stéréognostique sont bons; cependant, il paraît avoir perdu en partie la notion de l'équilibre ; c’est ainsi qu'il lui arrive de renverser une casserole dont il sent parfaitement le manche alors qu'il croit la tenir droite. Pas de notable diminution de la sensibilité profonde : au diapason 8 et demi aux mains, 6 aux tibias.
Douleurs et gonflement d'estomac, surtoul sensation de construction thoracique après les repas, mais pas de crise gastrique véritable.
Constipation toujours extrêmement opiniâtre et douleurs très vives à la défécation.
Anesthésie vésicale persistante, reste toujours vingt-quatre heures sans uriner et n’urine que par raison. Il lui arrive d’uriner involontairement dans son lit ou même le jour dans son pantalon, mais il peut arrêter le jet dès qu'il se sent mouillé. Le début de la miction est parfois retardé, les dernières gouttes sont souvent émises involontairement.
Impuissance absolue depuis 1890, il n’y a plus, depuis 1894, que des ébauches d’érections.
Il a remarqué que son ouïe a un peu diminué à gauche, cependant quand on l'examine, on s'aperçoit qu'il n'entend la montre au contact, ni à droite ni à gauche. Rinne normal : n’entend pas le diapason appliqué sur le vertex.
L'état mental est très bon; depuis qu'il est à Bicêtre, il s’est mis à la tête d'une entreprise relativement importante de fabrication de chevilles. Mais il se sent comme surexcité, énervé continuellement, et demande lui-même à ce qu'on lui donne du bromure pour le calmer.
La nutrition générale est modérément conservée, elle s’altère notablement depuis quelque temps, le facies est très ridé, les joues sont pendantes, le teint est un peu jaunâtre, le poids diminué; le malade aurait pesé 72kg.500 en 1890, il pèse maintenant 58 kg. 500 ; 1l me-
sure 1 m. 96.
En résumé, le début s’est fait presque simultanément par des troubles de la vue et par des douleurs lancinantes ; depuis que le malade