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LE MARÉCHAL BUGEAUD

ui demande de le sauver, puis l'abandonne et le désarme, et le condamne à la plus amère douleur peutêtre qu'il put éprouver, celle de baisser les armes devant une poignée de populace qui allait choisir les maîtres du pays.

Lorsque 1 abdication de Louis-Philippe termina la lutte à peine provoquée, le maréchal se retira seul, mais sans crainte, à cheval, en habit militaire. Passant près d'un groupe de gens du peuple, il s'entendit nommer avec une expression menaçante. Il revint sur ses pas et s'arrêta devant ces homme : « Oui, leur dit-il, je suis Bugeaud, c'est moi qui ai battu les Arabes et donné l'Algérie à la France. Que me voulez-vous V y) Ils baissèrent les yeux et il reprit lentement son chemin.

Le nouveau pouvoir fit comme ces hommes : il baissa les yeux devant la gloire du maréchal et n'osa le proscrire. Retiré dans ses champs, il attendit, en méprisant d'indignes outrages et d'indignes ingratitudes, que la France eût besoin de lui. Ceux qui se souviennent de ces tristes jours se souviennent aussi de la force que son nom tout seul donnait aux vaincus de Février, et de la crainte qu'il inspirait aux vainqueurs. Il ne faudrait pas d'autre exemple pour montrer ce que c'est qu'un seul homme de guerre dans toute une nation. Les esprits se tournaient vers lui pour la présidence de la République.

Sa pensée était bien loin de lui-même et toute pour la patrie. Il n'ignorait pas le grand rôle auquel pouvaient d'un moment à Tautre l'appeler et les besoins publics et la confiance générale que l'on avait en lui : sans ambition, sans faiblesse, sans ressentiment, il se tenait prêt et souhaitait de n'être pas nécessaire. Également au-dessus de toute passion de gloire et de toute crainte de l'opinion, trop sage et trop grand

pour n'être pas content de sa fortune, il ne faisait d'autre rêve que de rétablir en France le pouvoir, c'est-à-dire la paix, et, si cette œuvre ne lui coûtait pas la vie, de jouir enfin lui-même de la tranquillité qu'il aurait donnée à tout le monde.

§ ill. — Sa mort chrétienne.

Ce fut dans ces sentiments que la mort vint le chercher, prêt à la guerre, souhaitant la paix, conseillant la paix. Les dernières paroles qu'il prononça du haut de la tribune furent des paroles de conciliation et de paix.

Sa mort a é<é chrétienne. Dieu n'a pas oublié que le vaillant soldat avait travaillé à agrandir l'empire de la Croix ; il n'a pas oublié surtout les œuvres de charité dont il s'était toujours montré prodigue, et il l'a prévenu de toutes les grâces qu'il accorde à ceux qu'il veut récompenser et bénir. Calme comme en un jour de bataille, le vieux guerrier a vu s'avancer d'un œil ferme le dernier ennemi dont il dût triompher. Il a reçu avec la toi et la simplicité d'un enfant les secours de la religion, et c'est après avoir suivi avec toute la liberté de son esprit les prier s des mourants, qu'il a rendu à Dieu son âme purifiée par le sacrement de Pénitence. Spectacle augtiste, dont ceux qui l'ont vu ne parlant pas sans pleurer ; consolation suprême et la seule que puissent goûter les cœurs dévoués que ce malheur public atteint plus particulièrement (1).

Le maréchal adorait sa famille. La plus grande de

Cl) On lit dans VUnivers :

« En 1849, (juand le maréchal Bugeaud était à son lit de mort, ce fut son gendre, le général Féray, qui, le premier, songea, quoique protestant à faire appeler un prêtre.

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ses douleurs a été de n'avoir auprès de lui ni sa femme ni ses enfants. On a pu le deviner, il n'en a point parlé. Aucun de ces noms chéris n'a passé de son cœur jusqu'à ses lèvres. Il craignait de faiblir en les prononçant. Seulement, on le voyait parfois lever les yeux et les mains au ciel, un soupir aussitôt étouffé s'échappait de sa poitrine, et une ombre de tristesse voilait ce mâle visage sur lequel ni la vie ni la mort n ont pu faire passer un moment l'expression de l'effroi. lise recueillit et fit face à la mort simplement, bravement smcèrement, et tel, en un mot, qu'il avait toujours été. Depuis longtemps, son âme était toute chrétienne. S'il y manquait encore quelque lumière, elle vint en ce moment-là. Dieu ne tarda pas davantage à se révéler au grand qui s'était plu avec les petits, au puissant qui avait secouru les faibles, à l'homme de guerre qui avait aimé la paix, et qui^ par là, dans la simplicité de son cœur, semblable au centenier de l'Evangile, servit le Maitre qu'il ne connaissait pas. Ce bon Maitre vint donc à lui. Croyant, fervent et tranquille, le maréchal Bugeaud se confessa, communia, et bientôt après s'endormit dans l'éternelle paix du Seigneur.

Quel coup dans Paris, et bientôt dans toute la France, quelles alarmes, mais, hélas I quelle infâme joie quand le bruit se répandit que le maréchal était malade, que Ton désespérait de le sauver, qu'il allait mourir ! C'était en 1849, dans ce ténébreux chaos de conspirations, deséditions, de révolutions, de guerres, qui menaçait l'Europe d'un écroulement prochain, au

« Plus rie vingt ans s'écoulèrent, et on put croire que Dieu ne s'était pas souvenu. Mais Dieu n'oublie que les fautes.

Nous apprenons que le général Féray, dont nous avons annoncé hier la mort, a abjuré ses erreurs, malgré la vive opposition de sa famille, et qu'il est mort dans le sein de l'Eglise catholique romaine. »

milieu d'un embrasement universel (1). Qui remplacera Bugeaud? se disait-on. Son nom était un rempart et son épée une frontière. Qui prendra sur les jeunes généraux cette autorité que tous lui reconnaissaient? Qui donnera à l'armée cette confiance, et qui lui inspirera ce respect dont elle a besoin? L'on estimait si haut le maréchal, que tout semblait ruiné s'il manquait. Jilt ainsi la Erance entière éprouvait la vérité de cette parole, prononcée jadis sur le cercueil de Turenne : «. La mort d'un seul homme est une calamité publique. »

(1) On ne sait pas généralement que c'est le maréchal Bugeaud qui a commencé en Algérie l'Œuvre des Orphelinats arabes.

Cet homme, de grand sens et de grand cœur, et sans contredit Je plus éminent gouverneur-général qu'ait eu l'Algérie, avait enlevé dans un razzia un certain nombre d'enfants indigènes dont les parents étaient restés sur le champ de bataille. Il fit appeler l'excellent P. Brumauld, et il lui dit à sa façon : « Père, élevez-moi ces enfants, et tâchez d'en faire des chrétiens , si vous réussisez, ceux-là du moins ne retourneront pas dans leurs broussailles pour nous f des

coups de fusil !»

En eftet, chacun des enfants musulmans élevés dans nos orphelinats est un ennemi de moins pour la colonie et pour la France.

§ h^. — Ses états de service.

Saint-Arnaud (J. Leroy de), né à Paris en 1798, entra au service dans les gardes du corps en 1815, et passa de là dans l'infanterie. Il partit pour la Grèce en 1822, et prit part comme volontaire à la lutte hellénique. Rentré dans Tarmée française en 1831, il devint officier d'ordonnance du général Bugeaud^ fut envoyé en Afrique en 1836, et parvint par sa bravoure et ses talents au grade de colonel en 1844, et à celui de maréchal de camp en 1847. Nommé général de division en 1851, après deux brillantes expéditions dans la Kabylie, il fut appelé au ministère de la guerre, et coopéra puissamment à l'exécution du coup d'état du 2 décembre 1851. Il signala son administration par plusieurs améliorations dans les différents services. Il fut créé maréchal en 1852, et eut en 1854 le commandement d"» Tannée d'Orient, quil conduisit en Crimée. Il gagna, le 20 septembre 1854, la glorieuse bataille de l'Aima. Mais sa santé, depu's longtemps altérée, succomba aux fatigues de la guerre, et il mourut en bon chrétien le 29 septembre. Il a laissé des Lettres que sa/amille a publiées, 2 vol. in-8°, 1855.

§ II. — Zèle de Mlle de Saint- Arnaud pour la conversion de son père

On ne connaît pas assez les touchants détails de la conversion du maréchal, et la part que sa fille, Louise de Saint-Arnaud, eut à ee changement merveilleux. Mlle de Saint-Arnaud avait fait son éducation dans le célèbre couvent des Oiseaux, à Paris. Comme elle fit souvent des absences prolongées, elle ne put être reçue Enfant de Marie avant sa sortie du pensionnat.

Ses sages maîtresses voulurent, avant de l'admettre, qu'elle essayât ses forces dans le monde. Elle accepta l'épreuve, et revint quelque temps avant son mariage, beaucoup plus occupée de sa réception que de l'établissement projeté pour elle. Ce fut le 4 novembre 1852 qu'on l'admit enfin dans la congrégation. Depuis que Louise avait mieux connu la religion, elle ne rêvait plus qu'une chose, ramener son père à la pratique de ses devoirs. Chaque fois qu^elle assistait à un sermon: « Oh ! si mon père entendait cela ! » disait-elle ; et souvent ce fut avec larmes qu'elle sollicita cette conversion tant désirée.

Nous savons que bien des causes ont pu amener cet important retour vers Diou, que bien des âmes se sont intéressées à cette âme et lui ont tendu la main. Celui qui change les cœurs, c'est Dieu. Nous rapportons ici seulement ce que l'on a trouvé écrit joiir par jour dans le journal des Enfants de Marie, de la part qu'eut aussi Texcellente Louise au changement de son père. La simplicité et la vérité de ces détails en feront tout le charme ; ils encourageront ses sœurs à tou

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demander à Marie, à tout attendre de la Mère des miséricordes.

Louise n'ignorait pas son ascendant sur le cœur de son père, et plus d'une fois elle amenait la conversation sur le terrain religieux. « Mon père reçoit tout cela en plaisantant ; mais je le connais, il y pense ensuite très sérieusement, » disait-elle. Dans la retraite préparatoire à sa réception, Louise comprit mieux que jamais qu'un Enfant de Marie doit être un apôtre, au moins par la prière et par l'exemple. Il fut donc bien résolu qu'elle trav£.illerait à la conversion de son père ; d'ailleurs elle devait la demander comme unique grâce le jour de la cérémonie, et ce que l'on demande ce jour-là ave3 foi et confiance, comment ne l'obtiepdrait-on pas ? La veille, elle avait expliqué à son père, sur sa demande, ce qu'est une Enfant de Marie. Il avait été érau et par le bonheur dont royonnaii le visage de sa fiUe^ et par la protection dont allait l'entourer la plus pure des vierges. « C'est, mon droit de te aonner la médaille et la couronne des Enfants de Marie, dit-il, à condition que tu prieras pour ion père, ma fille chérie. » C'était chose fai.-ile et faite depuis longtemps. Le jour de la réception suivait celui de la signature du contrat de mariage de Louise. La soirée s'était prolongée bien avant dans la nuit. Le lendemain le mai écnal réveilla lui- même sa fille, dans la crainte que ses gens n'eussent oublié l'heure matinale de son lever C3 jour-!à. Le bon ange de M. de Saint Arnaud ne semblait il pas lui faire comprendre 1 importance des grâces attachées pour lui-même à ce jour de bénédiction ? Le maréchal se proposait d'assister à la cérémonie ; à son grand regret, l'état de sa santé ne lui permit pas de se procurer ce bonheur. L'après-dinée, au sortir de la séance d'ouverture du Sénat^ il accourut ici, voulant au moins voir sa fille

en costume d'Enfant de Marie; il l'embrassa avec plus d'affection qu'à l'ordinaire, en lui disant : « C^est le meilleur moment de ma journée. Que tu es donc gentille, ma Louise, ma petite Enfant de Maine 1 » Ce nom allaita son cœur ; il le répéta avec complaisance toute la journée. « Si te savais comme je suis heureuse I Papa, j'ai bien prié pour toi . — E^ moi aussi, ma fille, j'ai essayé ; mais, vois-tu, je ne sais pas prier, tu me l'apprendras. — Oui, oui, mon petit père, nous prierons ensemble. » Et, le soir même, Louise était à genoux à côté de son père, joignant ses mains dans les siennes, lui faisant répéter avec elle : Notre Père, — Je vous salue, Marie, — Soutenez-vous^ et lui passant autour du cou une médaille miraculeuse qu'il avait quittée depuis longtemps.

Le général versa quelques larmes et embrassa sa fille en l'appelant encore son an^e, sa petite Enfant de Marie. Louise le croyait gagné, mais tout n'était pas obtenu; le lendemain^ il paraissait avoir oublié son émotion de la veille. « Vois-tu, disait-il à Louise, je suis décidément trop occupé pour faire des prières ; je parle à Dieu du fond du cœur, ce qui vaut beaucoup mieux. » Cependant il luttait avec, la grâce qui le sollicitait intérieurement, et il cherchait à s'étourdir, comme il l avoua plus tard.

M. de Saint-Arnaud est créé maréchal de France : Louise épouse le marquis dePuységur. Il n'en fallait pas tant pour distraire notre prosélyte nouveau de ses pensées religieuses. Cependant il était en proie aux plus cruelles atteintes d'une maladie d'entrailles qui datait de ses campagnes d'Afrique; ses souffrances, que n'adoucissaient pas la foi et la résignation à la volonté de Dieu, l'aigrissaient au lieu de le dompter, et son moral violemment surexcité réagissant d'une manière alarmante sur son physique, ses forces dimi-

nuaient notablement. Louise n'avait pas perdu le but de son unique désir en co monde : rendre son père aussi fervent chrétien qu'il était intrépide guerrier. Elle crut l'occasion favorable. Elle se rend près de lui un jour qu'il souffrait plus que de coutume. «Je m'en vais, ma fille, lui dit le maréchal ; je perds mes forces et je n'irai pas loin. — Comment ! mon père chéri, mais alors il faut prier le bon Dieu comme tu l'as prié un certain jour ; tu t'en souviens, et tu seras mieux. — Tu le crois, ma fille ; alors je le veux bien* » Et il récite aveu elle le Souceiie^-cous. Comme elle commençait l'invocation de la médaille : « Non, non, ma fille, je la sais bien sans toi, je la dis tous les jours depuis que... « 11 s'arrêta. Louise jugea le moment favorable: « Mon père chéri, dit-elle, tu pourrais me rendre si heureuse ! — Commeq,t cela, ma fille? — Je te l'ai déjà dit une fois ; tu m'avais presque prorais, et tu l'as oublié. — Dis, ma Louise ; que ne ferais-je pas pour toi? — Et bien ! si tu voulais te confesser. » Le maréchal sourit d'abord, puis ajouta : « Mais je ne fais rien de mal, je n'ai ni tué, ni volé. — Comment 1 mon père, tu ne fais rien de mal ! Et tes colères, et tes emportements ! Puis tu jures comme un païen, et bien d''autres choses que tu sais mieux que moi ; comptes-tu tout cela pour rien? — Mais, ma fille, tu serais donc bien contente? — Non ssulement contente, père, mais heureuse. — Eh bien! si je puis faire ainsi ton bonheur, j'irai demain me confesser, foi de maréchal de France, je te le jure sur mon bâton. »

Le lendemain donc il se rend à l'église, seul et à pied ; il entre au premier confessionnal venu. Il ne voulait pas être connu du prêtre auquel il ferait le récit de ses fautes. Le respect humain n'entrait cependant pour rien dans cette idée. Il voulait confesser le pécheur et non le ministre ; on n'avait que faire de

ses noms et qualités. A son retour: « Eh bien I dit-il, j'ai fait ce que tu m'as demandé, mon petit auge ; estu contente? — Moi, je suis heureuse, bien heureuse. — Mais il est bien sévère, mon prêtre ; il ne me donnera l'absolution que dans un mois et après trois confessions : c'est bien long. — Cependant, mon père, c'est toute la vie sur laquelle il faut revenir ; ce délai me semble raisonnable. — C''est vrai, ma fille, je sais bien que je n'étais pas digne. — Et quel est le prêtre auquel tu t'es adressé, papa ? sais-tu son nom ? — Pas plus qu'il ne sait le mien ; j'ai été à celui qui se trouvait de garde. — Cher petit père, voyons un peu, n'aurais-tu pas oublié bien des choses ? et ce que tu appelles tes peccadilles, le bon Dieu n''en juge pas de même. » Louise entre alors dans le détail, et, moitié sérieusement, moitié riant, lui fait son examen de conscience. Le maréchal écoute avec la simplicité d'un enfant et convient que voilà bien des articles qu'il ne croyait pas, au premier aperçu, devoir entrer dans ses comptes.

Joignons à ces détails racontés par Louise au moment où ils étaient si présents à son cœur, ces quelques mots écrits le soir même à sa bonne amie Adèle. Bien que sa lettre renferme à peu près les mêmes circonstances que son récit, elle y ajoute cependant quelques particularités précieuses à recueillir,

«. Je rentre, ma chère Adèle ; il est onze heures du soir, j^ai diné au ministère, et à huit heures je me suis trouvée seule avec mon père. Tu sais notre conversation d'hier ; eh biea 1 il y est allé ; oui, il est allé se confesser, il y retourne demain, puis dimanche, puis toujours, j'espère. Si tu savais comme je suis heureuse 1 Mon pauvre père! il était tout ému, il m^a avoué qu'il était bien heureux ; et moi donc I S'il savait toute la joie que j'éprouve de ce changement ! il pieu-

rait en parlant ce soir de son calme, de sa tranquillité. Il est tombé sur un prêtre bien sévère, m'a-t-il dit, qui ne lui donnera labsolu(ion que dans un mois, après trois confessions. Il la désire si vivement ! 0 est bien long. « Je voudrais tant, dit il, être tout à lait heureux! » Mais cette sévérité ne l'effraye pas. Tout cela, ce sont ses propres paroles. Juge, toi qui le connais comme moi ! je l'admire. Demande les prières à mes bonnes Mères, aux Enfants de Marie. Je serais si triste s'il ne persévérait pas ! Mais non, il ne reculera pas, il était trop heureux ce soir. Demain j'irai au couvent remercier la sainte Vierge; c'est à elle que je dois cela, et je lui demanderai la continuation. »

Quelques jours après cette première démarche, le maréchal se confessa donc encore au même prêtre sans se nommer. Il ne lui restait plus qu'à recevoir l'absolution, quand une crise plus violente de son mal éveilla la sollicitude des médecins.

Dans le premiers jours de mars, ils déclarèrent que le maréchal était perdu si on ne parvenait à lui faire prendre un repos complet de corps et d'esprit. Un séjour à Hyères fut résolu ; il partit avec sa femme. Louise venait de se marier ; elle restait à Paris dans les plus cruelles inquiétudes : tout semblait remis en question pour ce père bien-aimé, et la vie du corps et la vie de l'àme. Arrivé à Marseille, le maréchal demeura trois heures entre la vie et la mort. Il se rendait compte de son état, et cette mort, qu'il avait tant de fois affrontée sur le champ de bataille, lui apparut avec une terreur inaccoutumée, non en elle-même, mais dans ses suites. Déjà il était chrétien de conviction ; et il découvrait, au delà du temps, cette éternité pleine d'angoisses qui peut bien faire trembler les braves sans que ce frissonnement leur soit imputé à faiblesse. Le plus habile médecin de Marseille est

mandé. Par bonheur, c^était un fervent chrétien. Il aborda franchement la question : « Monsieur le maréchal, vous êtes en danger ; je ne vois qu'un remède pour vous sauver, encore le succès est-il douteux. Peut-être il vous guérira, je l'espère ; mais peut-être aussi. . . Enfin occupez-vous de votre âme, moi je me charge de votre corps. — Docteur, comme vous y allez! Eh bien ! je m.e livre à vous : mieux vaut sortir de là de quelque façon que ce soit, » On conçoit l'impression de ce dialogue sur les amis du malade, sur la maréchale. Elle envoie aussitôt à toutes les communautés religieuses demander des prières, des neuvaines ; puis s'adressant aux officiers d'état-major : « Messieurs , dit-elle, vous le voyez, nous n'attendons plus rien que de Dieu. Voici les pâques, j'espère que vous accomplirez vos devoirs de chrétiens ; vous aimez le maréchal, c'est le moment de le lui prouver. » Ces paroles eurent à l'instant même leur efficacité . « Je ferai mes pâques, dit en ce moment le maréchal, et vous, messieur:^, avec moi, j'espère: nous avons tous besoin de Dieu.» M'"'^ de Saint- Arnaud était au comble de ses désirs ; alors elle fit un vœu dans le secret de son cœur, et Dieu se plut à l'exaucer.

Cependant, à Paris, le cœur de Louise veillait aussi et le jour et la nuit sur son père bien-aimé. Les neuvaines se succédaient à Notre-Dame des Victoires ; un cierge brûlait sans cesse comme une prière permanente à cette chapelle des Enfants de Marie qui avait reçu ses engagements, et de tous côtés elle réclamait des prières. Tant de supplications ne furent pas inutiles. La conversion du maréchal fut aussi sincère qu''elle avait été prompte. Qui en doutera, après avoir lu les fragments suivants de ses lettres à sa fille ?

Un mieux.sensible avait permis au maréchal de gagner sa destination, et il eut le bonheur de rencontrer un saint, qui dès l'abord gagna sa confiance.

« Hyères, 19 mars. — Tu seras bien contente de moi, ma fille bien-aimée : je me suis rapproché de Dieu par la prière : j'ai beaucoup prié. Dieu m'a entendu, il a eu pitié de moi, il m'a ouvert les yeux et donné la foi. J'ai trouvé dans le curé d'Hyères un respectable et digne ecclésiastique ; nous avons su plusieurs conférences ensemble ; il a reçu ma confession entière, et je communierai le dimanche de Pâques. J'ai bien pensé au bonheur que te causerait ce changement. J'ai beaucoup prié pour toi, et le calme est rentré dans mon âme avec la santé et les forces qui m'abandonnaient. Dieu m'a ramené de loin, mais pour le servir et l'aimer. Unis tes prières aux miennes pour dimanche huit heures du matin.

« Ton père, etc. «

Le maréchal fit en effet ses pâques à Hyères, comme il l'annonçait à sa fille. On lui dressa un autel dans sa chambre ; ses officiers, ses domestiques, et jusqu'au planton de service, tous assistèrent les larmes aux yeux à cet édifiant spectacle ; la plupart communièrent auprès de leur bien-aimé chef. Dans ce séjour à Hyères, le traitement médicinal eut de bons résultats sans doute ; du moins, il mit le patient en état de lutter quelque temp.^ encore contre son mal ; mais il y eut pour son âme résurrection complète, vie durable, et qui alla toujours se fortifiant jusqu'au jour où Dieu ]u"i accorda la mort des saints avec celle des braves. De retour à Marseille, il écrivit encore à sa fille, à la date du 3 avril : « Je gagne tous les jours, tout se fortifie ; c'est que le calme est rentré dans mon esprit, et ne saurai i'y maintenir à tout prix, »

Les lettres suivantes donneront une idée des progrès

qu'avait fp-it en si peu de temps le maréchal dans la voie de la vérité :

« Marseille, 5 avril. — Il ne faut pas croire, ma fille bien-aimée, que l'on ne soit en ce monde que pour mener une vie dissipée et légère ; non, quelles que soient les obligations qu'impose la société dans laquelle on vit et où il faut toujours tenir honoral)lement et convenablement sa place, une âme élevée et chrétienne trouve toujours du temps pour la méditation, le recueillement, la prière et les devoirs de son intérieur. Soigner son mari, ses enfants c'est honorer Dieu. Je t'engage à lire des ouvrages sérieux. Puis on se délasse l'esprit avec des livres d histoire, des ouvrages de littérature; je fassure que, quand on a pris cette habitude, elle est facile à continuer. Depuis mon arrivée à Hyères, je lis chaque jour un chapitre de V Imitation de Jésus-Christ, un sermon de Bossuet, et ensuite une histoire militaire. iMon temps se trouve ainsi très bien partagé, très bien coupé.

« Je t'aime, etc. »

« Marseille, 10 avril. — Dieu me donnera de la force pour toutes mes résolutions. J'ai foi en lui. J^ai bien prié pour (oi ce matin à la messe ; d'ailleurs, je prie pour toi matin et soir. L'habitude de la prière m'a donné un calme dont je me trouve bien et tout le monde autour de moi. Je rrois que tu me trouveras bien changé, et j'y ai gagné. »

« Marseille, 14 avril. — Ma Louise chérie, quand Dieu met dans notre cœur l'amour des bonnes choses, il sait le faire durer. Aime ton mari, élève tes enfants dans l'amour de Dieu et de l^urs parents : c'est là qu'est le bonheur. Nous travaillerons ensemble pour l'ijbtenir . Nous causerons des choses sérieuses, de la miséricorde de Dieu surtout, et nous le remercierons de nous permettre d'être heureux en ce

monde. Je rentre à Paris le cœur plein de satisfaction.

« Ton père, etc. »

La naaréchale confirmait ainsi les détails qui précèdent: « Dieu sait tout ce que j''ai souffert d'angoisses et de cruelles inquiétudes, car jai failli perdre mon pauv)-e mari. Dieu l'a sauvé presque contre toute espérance ; mais, en le sauvant, il l'a converti : ce n^est plus le même homme. Il a fait non seulement des Pâques fort édifiantes, mais depuis, il est devenu profondément religieux et pratiquant. Chaque matin, il fait ses prières fort dévotement; il lit un chapitre et même plusieurs de V Imitation de Jésus-Christ. Le soir, il récite son chapelet, et dans la journée il lit soit des psaumes, soit des sermons de Bossuet. Mais c'est surtout son caractère qu'il travaille. Il devient bien patient ... » si patient que ses domestiques en effet n'en pouvaient croire leurs yeux. A l'époque de son retour à Paris il arriva que Tun d'eux oublia le plus indispensable de ses bagages de route, le nécessaire de voyage. Arrivé au ministère, le maréchal s'aperçoit de Toubli. On l'attendait aux Tuileries. Son premier mouvement est celui de la colère ; il tire les cordons de la sonnette de manière à donner avis au coupable de ce qui l'attend quand il va comparaître. Celui-ci arriva donc tout tremblant. Croisant tranquillement les bras: « Eh bien, D..., dit le maréchal tout doucement, où est mon nécessaire? — Je l'ai oublié au chemm de fer, monsieur le maréchal. — Eh bien ! tuas manqué de me faire mettre en colère ; comment veuxtu que je fasse, mon garçon ? il faudra donc que je m'en passe, et sans rien dire encore. » D. . . se retira les larmes aux yeux. Depuis seize ans, auprès du maréchal comme valet de chambre, il savait ce que lui valaient les plus légers manquements au service ac-

coutume. De tout temps, au reste, les gens du maréchal Favaient aimé; car ses violences passaient comme réclair, et il témoignait tant de regret, il savait si bien dédommager ceux qui en avaient subi les effets, qu'on ne pouvait le connaître sans s'attacher à lui.

Après b. retour du maréchal à Paris, Louise était venue se jeter dans ses bras, avec quelle joie, quel bonheur 1 Ceux-là seuls qui ont eu la consolation de voir revenir à Dieu des âmes aimées le comprendront. Elle savait la part que ses anciennnes maîtresses avaient prise à ses angoisses, elle voulut les faire participer jusqu'à la fin aux consolations qui surabondaient dans son âme. Elle les édifiait donc par le récit delà foi grandissante de son père sur le tentateur. Elle leur communiqua les détails qui suivent :

« Mon père continue, malgré ses occupations, à être fidèle. Les personnes qui le voient de près peuvent témoigner du changement de son caractère. Ses efforts sont visibles et continuels. Sans aucun respect humain il relève dans l'intimité ce qui pourrait nuire à la réputation du prochain ; et ce mot sorti de sa bouche : Allons, la charité chrétienne ! suffît pour arrêter bien dés médisances. Or, pour se fain^ une idée de son mérite dans ce genre de combat, il faut savoir que jadis sa conversation si gaie, si abondante en saillies toutes françaises, s'alimentait quelquefois au répertoire des défauts et des ridicules du prochain. Un jour que, par entraînement de vieille habitude, il avait commencé à divertir son monde par le même procédé, il s'arrête tout court au plus piquant de son histoire : C'est mal, ô'ii-W, je manqtie à la charité, je vous en demande pardon. »

L'excellent converti, regardant sa fille comme son aînée dans les voies de Dieu, trouvait tout naturel de lui demander conseil et appui. La veille d'une commu-

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nion, il lui ait : « Ma petite Louise, si tu vois que je m'oublie ce soir, je compte sur toi, tu m'avertiras, car je ne voudrais rien faire qui put offenser Dieu. » Louise fut fidèle à l'injonction : un signe échangé entre le père et la fille eut son effet ; et quelques minutes après le maré^.hal s'approchant lui dit à l'oreille avec la simplicité d'un enfant: «. Es-lu contente, ma Louise? Suis-je bien ? »

« De temps en temps, racontait sa fille, on le voit passer la main sur son front et se recueillir. « Qu'astu, mon petit père? lui dis-je un jour, est-ce que tu souffres? — Non mon ange, je pense à Dieu ; prions ensemble, je sais maintenant. Quand on est fatigué, malade, et qu'on ne peut parler, on prie du fond du cœur et 1 on se sent mieux. Quand je suis tenté et j'ai quelquefois d'atroces tentations, je regarde mon crucifix, et je suis obligé de le reprendre souvent et longtemps ; ou bien je prends mon chapelet et je deviens plus calme. Je le dis tous Ifis jours. Dans les grandes occasions, je le dis plusieurs fois ; tant que je prie la sainte Vierge, je ne fais pas le mal, et je l'oublie bientôt. »

Louise voulant savoir comment il s'en tirait dans les moments de presse extraordinaire, lui dit un jour que les affaires s'étaient succédé sans interruption : « Pauvre père, tu as été si occupé aujourd'hui que tu n'auras pas pu venir à bout de faire tes prières et ta lecture. — Moi, je ne les omets jamais, autant que faire se peut, et c'est par là que j'ai commencé ma journée. »

Cette première obligation remplie, il savait encore revenir au besoin aux lectures qui lui faisaient tant de bien. Plus d'une fois Louise le surprit dans son cabinet, se reposant de son travail par la lecture de quelques versets de ['Imitation. Ravi de tout ce qu'il trou-

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V lit de lumière et d' )nction dans ce livre si nouveau pour lui, souvent il se laissait aller à le commenter en présence de sa femme et de sa fille, mais de la manière l\ plus profonde, la plus sentie ; puis il ajoutait avec l'expression du regret : « Et j'ignorais tout cela ! Ah ! si j'avais connu Tauteur de V Imitation, comme nous aurions été bien ensemble ! » Il lui arriva plus d'une fois de vouloir faire partager son admiration pour son livre favori à ceux-là mêmes qui ne l'avaient jamais ouvert, et de leur dire sans préimbule, comme La Fontaine après sa découverte de Baruch : « Avezvous lu V Imitât ion f Lisez cela, vous en serez enchanté, y Dans sa maison de campagne, il voulut faire placer au lieu le plus honorable un crucifix, et déposa près de ce signe sacré de sa foi, comme pour les mettre à l'abri d'une si haute protection, son épée et son bâton de maréchal.

M. de Saint-Arnaud fut, comme on le sait, en butte à la calomnie. Pour ceux à qui Dieu n^avait pas donné comme à lui. les yeux qui voient, les oreilles qui entendent, sa conversion était une vraie énigme, et l'on sait qu'ils étaient loin d'en chercher le mot dans Tinfinie tniséricorde de Dieu et dans son action toute puissante sur les cœurs. Le maréchal n'ignora aucun de ces propos : quelques-uns étaient si absurdes, qu'il en riait de b )n cœur ; mais d'autres étaient si injurieux que ses aniis s'en indignaient. Pour lui, il s'humiliait à la façon des saints. « De tout ce qu'ils débitent, il n'y a pas un mot de vrai, disait-d ; mais s'ils savaient tout ce que j'ai fait, tout ce que je me reproche, ils en diraient bien davanta^^e. Ils ont raison, et je suis un plus grand pécheur qu'ils ne pensent. »

Louise ne jouit pas longtemps du bonheur de vivre auprès de son père ainsi transformé par la religion. Le maréchal était revenu à Dieu au printemps 1853.

LE MARÉCHAL DE SAlNT-^ARNAUD 551

An printemps 185t il partait pour rexpédilion d'Orient. Cette fois, il faisait la guerre à la façon des croisés. L'image de Marie à qui il devait le repos et la joie de son àme était arborée sur le vaisseau amiral, et les braves soldats de Texpédition allaient enfin trouver autour d'eux les secours et les consolations de la religion trop longtemjis refusés à leur foi. La longue vie militaire du maréchal fut couronnée parla brillante victoire de l'Aima, et sa courte vie chrétienne dans laquelle en peu de temps il avait parcouru une longue carrière aussi, par la mort des saints. Pauvre Louise ! que de larmes elle versa sur ce père tant aimé et combien fut chrétienne et résignée sa profonde douleur I Elle survécut peu de temps à une si cruelle perte. : le l*''' mai 1857 elle alla rejoindre au ciel celui qu^elle avait si puissamment aidé à le conquérir. Elle ne croyait pas devoir suivre de si près son père tant aimé ; mais Tappel d'en haut la trouva soumise et résolue comme le maréchal, dont elle était le portrait frappant au physique comme au moral.

§ in. — Relations du Maréchal avec le P. de Ravignan.

Les détails suivants empruntés à la Vie édifiante du P. de Ravignan, compléteront l'histoire touchante de la conversion de l'illustre maréchal.

Le P. de Ravignan revenait de Rome chargé d'un riche présent [tour un guerrier qui^ l'année suivante devait, aller mourir sur le sol ennemi , le lendemain d'une victoire. C'était un précieux camée envoyé par le souverain pontife au maréchal de Saint- Arnaud. Depuis quelques mois déjà, des rapports

intimes s'étaient établis entre le jésuite et le futur général de l'armée d'Orient.

Nature chevaleresque, longtemps aventureuse et emportée, le maréchal avait couru, à travers mille hasards, après des rêves ambitieux de fortune ; et quand il eut une lois atteint son idéal de gloire, son cœur ne fut pas rempli, et il s'aperçut que toutes les grandeurs d'ici-bas n'étaient (ju'une chimère. A ce désenchantement se joignit bientôt l'avertissement de la mort. Ministre de la guerre, accablé d'affaires et de soucis, dévoré intérieurement par une maladie pleine de douleurs et d'angoisses, il se tourna un jour vers Celui qui promet une vie meilleure et qui a dit : Venez à moi, vous tous qui travailler et qui êtes chargés, et je vous soulagerai.

Le maréchal était l'homme du monde le moins capable ou de montrer du christianisme par hypocrisie, ou de cacher sa foi par un respect humain. Il croyait tout haut. Quand le P. de Rav gnan allait dans son cabinet du ministre, et quand celui-ci venait dans la cellule du religieux, c^était à ciel ouvert, et je puis le dire, le noble guerrier se confessait devant toute l'armée et devant toute la cour.

On le sait d'ailleurs, toutes les natures sont faites pour la religion et ne sont achevées que par elle. Avec ce divin correctif, l'homme devient complet ; il est toujours lui-même sans doute, mais il est meilleur. Le religieux aima dans cette âme enfin subjuguée une probité rare, une franchise un peu brusque, une indomptable énergie.

Une correspondance fréquente ommencée au ministère de la guerre à Paris et terminée au quartie-r général, sous les murs de Sébastopol, a laissé transpirer quelque chose des communications intimes entre e confô353ur et le pânitont. Je pu's citer l-îurs le'.tres

je le dois donc à la gloire de Dieu et afin qu'on sache une fois de plus, que la sympathie est facile entre le prêtre et le soldat.

Je trouve d'abord une série de billets datés de grandes époques chrétiennes de Tannée. Le maréchal, homme d'initiative sur tous les terrains, prenait toujours les devants, même sur le P. de Ravignan, et demandait jour et heure pourun pieux rendez-vous. Ici je lis : « C'est demain Noël, et les lourdes affaires de ce monde ne me font pas oublier mes devoirs envers Dieu, » Ailleurs : « Malgré tout mon désir de vous voir, je n'ai pas voulu aller troubler vos méditations. Mais je veux vous rappeler que vous avez bien voulu me promettre de m'entendre dimanche, jour de la Pentecôte. »

Le maréchal arrivait à la minute, se confessait dans la chambre du P. de Ravignan et se rendait aussitôt à la chapelle de la maison, ou il entendait la sainte messe et communiait.

Voici un de ses épanchements de cœur au sujet de son changement de vie : « Ma résolution n'a pas faibli. Je sens chaque jour davantage les bienfait? de la religion ; mon âme s'élève vers Dieu pour le remercier de la grâce infinie qu'il m'a faite. Mais dans ce torrent où je vis, au milieu des affaires, des exigences du monde, je n'ai pas assez de temps à donner à la méditation et aux lectures sérieuses. J'aurai bien besoin, mon Père, de votre indulgence et de la miséricorde de Dieu. »

Sur les ordres de Son Excellence et pour son usage particulier, une bibliothèque de bons livres, choisis par le P. de Ravignan, et une chapelle desservie par un aumônier furent installés au ministère de la guerre.

Durant les préparatifs de cette guerre d'Orient, que le maréchal héroïque dans la maladie comme dans le

combat voulait encore diriger en personne, le P. de Ravignan appela son attention sur l'organisation du service religieux dans l'armée expéditionnaire. Voici la belle réponse du généralissime: « Comment avez-vous pu penser un instant que je négligerais d'entourer les braves soldats de l'armée d'Orient de tous les secours et de toutes consolations de la religion? Je m^efforce de moraliser nos soldats, de faire pénétrer dans leurs coeurs les bons sentiments. Des soldats religieux seraient les premiers soldats du monde. »

Un incident de cette correspondance valut au P. de Ravignan un moment de bien franche hiralité. Il venait d'être député de Paris à Rome pour l'élection du nouveau général de la Compagnie de Jésus. L'illustre maréchal qui savait beaucoup mieux son métier que le nôtre, put croire que, dans la Compagnie, comme dans l'armée, on ne pouvait faire de plus aimable compliment que de pronostiquer à un simple soldat qu'il deviendrait général en chef; l'estime dont le P. de Ravignan était environné donnait d'ailleurs de la vraisemblance à son présage. Les lignes qu'on va lire furent écrites à la hâte et portent le cachet d'une inspiration toute spontanée : « J'espère apprendre qu'à l'unanimité vous avez été élu général. Les hommes s'agitent et Dieu les mène. Dieu vous mènera là où vous devez nionter. Ici-bas, mon Père, chacun a sa place marquée. Mes pressentiments m'ont rarement trompé. Je perdrai vos précieux conseils et votre pieuse direction, mais je me consolerai en pensant au bien que vous ferez, et Dieu me viendra en aide. Bon voyage et bonne chance I »

Cette fois les pressentiments ne se réalisèrent pas. Le P. de Ravignan fit un bon voyage et eut la chance de n'être point élu. Le maréchal, qui tenait fort peu à la réputation de prophète, fut bien vite consolé, quand

le P. de Ravignan lui annonça en même temps son prochain retour de R^me et le magnifique camée qu'il avait obtenu pour lui du Souverain-Pontife. « Ce que Dieu fait est bien fait, répondit-il aussitôt, et sa volonté ne se manifeste jamais sans raison. Je ne saurais vous dire comment je me sens heureux à l'idée de recevoir encore vos pieux conseils dont j'ai tant besoin.

« Je suis confus de la bonté de notre Saint-Père ; je vous prie de mettre mon profond respect aux pieds de Sa Sainteté, et lui dire que le pieux souvenir qu'elle veut bien me destiner sera mon talisman, mon appui et ma force dans les mauvais jours. J'en conserverai une éternelle reconnaissance. »

Enfin l'heure de la guerre a sonné ; le maréchal saura bien, à chacune de ses stations, jusqu'à la dernière, trouver le temps de penser à Dieu et d'écrire à son guide dans les voies du ciel.

II lui disait, dans une lettre datée du 5 avril 1854 : « Je pars lundi, et je ne veux pas quitter Paris et la France sans jouir encore une fois de vos conseils, sans vous demander vos prières. J'ai bien besoin que vous m'aidiez près de Dieu pour obtenir son aide dans la grande entreprise dont il a permis que je sois chargé, et que lui seul a la force de mener à bien. Sans l'aide de Dieu on ne fait rien , et je mets ma confiance dans sa miséricorde et dans la protection qu'il accorde à la France. Je compte, avant mon départ, vous demander une heure et remplir mes devoirs de chrétien. »

Le 25 du même mois, en s'embarquant à Marseille, il éf'rivait encore au P. de Ravignan : « Je pars avec une confiance entière. Il n'est pas pos=:ible que Dieu ne protège pas la France dans une circonstance aussi grave, aussi solennelle. Je suis convaincu que tout le monde fera son devoir, plus même que son devoir.

Nous combattons pour une cause juste. Espérons donc, mon Révérend Père, et donnez-nous votre bénédiction. »

Le 20 juin, il écrit de Constantinople : (c Dans quatre J3urs je pars pour Varna, où je vaisélablir mon qunrtier général et où (oute l'armée sera réunie le 5 juillet. Du 10 au 15 je marcherai sur les Russes. Priez Dieu, mon Père, qu'il soit favorable à nos armes. Je mets ma foi en lui et j'invoque son appui, sans lequel il n'y a rfen de possible. Il m'a déjà donné une grande preuve de sa bonté en me rendant la santé ; aujourd'hui, il faut qu^il protège la France, et je le prie chaque jour pour cela. Adieu, je me recommande à vos prières. »

Enfin un dernier bulletin, encore tout entier de la main du maréchal, est daté du quartier général, à Oldford (Crimée), le 18 septembre : je le transcris :

« Mon Révérend Père, j'ai reçu ce matin même votre bonne lettre datée de Saint-Acheul, le 20 août, et je ne perds pas un instant pour vous remercier de vos vœuK chrétiens et de vos prières : elles ont été exaucées du Très-Haut ! Depuis le 14, je suis débarqué heureusement en Crimée avec toute l'armée, .qui est superbe et dans les meilleures conditions. Le débarquement s'est fait aux cris répétés de Vive l'Empereur ! et c'est à ce même ci i que nous briserons demain les colonnes russes qui nous attendent à l'Aima, et ne m^enpècheront pas de m'établir sous Sébastopol, le 22 ou le 23 au plus tard.

« Je presse les opérations autant que possible, car ma santé est bien mauvaise, et je prie Dieu de me donner des forces jusqu'au bout. Aussitôt que j'aurai planté le drapeau français à Sébastopol, j'irai demander à la France un repos complet, qui m'est devenu indispensable.

« Adieu , mon Révérend Père , priez pour nous , et croyez à mes sentiments de respectueuse affection . »

§ IV. — Mort de Saint- Arnaud.

Le lendemain, le maréchal, recelant déjà dans son sein de poignantes et mortelles douleurs, marchait sur les Russes, les culbutait, et le surlendemain il passait du champ de bataille sur son lit, pour mour.r en chrétien. Et n'avait-il pas assez vécu? La religion et la gloire Tassistèrent à l'heure suprême. La mer Noire , témoin naguère d'un tout autre appareil, vit un vaisseau rapporter la dépouille du vainqueur de l'Aima, et la patrie se mit à préparer un triomphe funèbre.

Le R. P. de Ravignan, sous le coup ce cette nouvelle, accablante comme celle d'un désastre, écrivit à l'épouse en deuil qui allait conduire elle-même à travers les mers le triste convoi. Que sa lettre, si consolante et si glorieuse pour la mémoire du général mort en chrétien, soit (dans cette histoire) un dernier monument élevé par l'amitié du prêtre à la religion du guerrier !

« Madame la Maréchale,

« Les regrets et les larmes de l'armée, de la France se confondent avec les vôtres. Me permettrez-vous d'y joindre le respectueux hommage de ma douleur et de ma sympathie? D'autres parleront du caractère ferme et généreux, du courage et du génie militaire, de l'étonnante énergie du maréchal. J'aime mieux, madame, en ce moment, ne me rappeler que la partie la plus pure de sa gloire, et qui fut, après Dieu, votre ouvrage: il était chrétien. Dans votre.immense amertume, et sous le poids de cette irréparable perte, vous

pouvez et vous devez au moins vous dire que vos prières, vos exemples avaient amené cette grande âme à la plus franche profession de la religion et à Taccomplissement de tous les devoirs qu'elle impose. Vous savez avec quelle fidélité chevaleresque il vint recevoir le Pain des forts avant son départ de Paris ; il m'écrivait de Marseille, à la veille de s'embarquer, qu'il s'appuyait avec confiance sur le secours de Dieu, sans lequel on ne peut rien La maladie le pressait de ses. angoisses, elle l'accompagnait dans son admirable entreprise. Dieu voulait un double triomphe; la victoire de nos armes et la mort d'un héros chrétien, enseveli pour ainsi dire dans sa gloire.

« Reposez-vous, Madame, dans cette pensée. Cette âme ne vous a quittés que pour un temps; vous l'aviez donnée à Dieu , il Taccepte et la reprend préparée et sanctifiée par vos pieuses influences. Vous la retrouverez un jour; il n'a fait que vous devancer dans la voie que vous lui aviez ouverte. Ses sentiments de foi et d'espérance chrétienne sont les vôtres, ils vous soutiendront, ils vous conduiront jusqu'au terme.

« Mais, je le sens bien, votre douleur vous accable; il semble que rien ne puisse l'adoucir ; pardonnez-moi d'avoir osé vous en parler. Vous daignerez comprendre le besoin de mon cœur: je pleure la mort d'un ami, il m'a fallu vous le dire, en vous rappelant ce que vous saviez assez, que Dieu était le refuge et l'appui des âmes affligées.

« Mes prières et mes regrets suivent les restes précieux du maréchal. Dès que je saurai votre retour, je m'empres>erai d'aller vous porter mes profonds et douloureux hommages ; daignez les agréer, M idame la maréchale, avec l'expression du dévouement le plus respectueux et le plus inaltérable. »

Le maréchal, en qui venaient de revivre la valeur et

la foi des Bayard, des Turenne et des Condé, avait, par ses conseils et ses exemples , puissamment contribué à réveiller dans notre armée un esprit de christianisme et de générosité chevaleresque qui réjouit la France catholique et étonna l'Europe, habituée dans nos camps à d'autres mœurs, depuis les conquêtes de la république, née du siècle de Voltaire. L'image de la Vierge éti^it arborée sur le vaisseau amiral de la flotte qui ramenait en Orient le fils des anciens croisées. Sa médaille et son scapulaire décoraient la poitrine de ces braves qui marchaient au combat, bénits par les prêtres du Dieu dont leurs pères, soixante ans auparavant, avaient renversé partout les temples et profané les autels.

Voici en quels termes éloquents M. L. Veuillot annonçait, dans V Univers^ la mort de l'illustre maréchal :

« Une profonde affliction vient se mêler à la joie que répandent les glorieuses nouvelles de Crimée. Dieu a une grande victime. Le héros de cette prodigieuse campagne a cessé de vivre. Les navires qui nous apportaient ces bullelins si vaillants et si pleins d'une ardeur guerrière sont suivis de celui qui nous ramène son corps inanimé. Il décrivait la bataille comme il l'avait gagnée, du même souffle ardent et puissant, et c'était son dernier soupir. On le savait malade, affaibli, miné par de cruelles souffrances; mais qui eut pensé que la mort était là, si près, et qu'un homme put à ce point la voir et l'oublier, ou plutôt lui commander d'attendre !

« Il calculait ses approches, il sentait ses étreintes, à force de volonté, il lui arrachait qiielques jours! quelques heures I Quels jours et quelles heures I Les jours de l'arrivée en Crimée, les heures de la bataille de l'Aimai C'est au dernier terme d'une maladie de langueur, lorsque la vie fuyait de ce corps épuisé et

secoué par des crises terribles, comme l'eau fuit d'une main tremblante, c'est dans cet état qu'il organisait cette expéditionincomparable, qu'il en bravait les périls, qu'il en surmontait les obstacles, qu'il plantait son drapeau sur le sol ennemi, qu'il restait douze heures à cheval, qu'il donnait à la France une victoire, qu'il dictait ces rapports et ces ordres du jour aussi beaux que ses triomphes, qu'il investissait Sébastopol, qu'il disait à ses soldats : Vous y serez bientôt !

« Il s''arrête là, aux portes de Sébastopol investi, au milieu de l'ennemi défait, comme s'il avait dit à la mort: Maintenant, tu peux venir.

« Une immense admiration tempère la douleur publique. On regrette le maréchal, on ne peut le plaindre. Cette fin est si belle, après ce mâle combat contre la mort présente et inévitable, après ce grand service rendu à la civilisation, après ces récits héroïques ! Il meurt sous les regards du monde, frappant un de ces coups d'épée qui comptent dans la vie des empires ; trois nations inclinent sur sa tombe leurs drapeaux reconnaissants ; et une quatrième, qui croyait, la veille encore, dominer toutes les autres, se souviendra de lui au jour qui marque le déclin de ses destinées. Entre la Turquie qui se relève pour affranchir FEglise, et la Russie qui s'écroule pour la délivrer, sur ces flots qui furent aussi son champ do bataille et dont les caprices terribles n'ont pas étonné son courage, il meurt dans un des plus vastes linceuls où la victoire ait enveloppé ses favoris.

« C'est assez pour la gloire humaine, et ceux qui n'en connaissentet n'en désirentpoint d'autrespeuventtrouver que le maréchal de Saint-Arnaud en a été comblé.

« Mais son âme était plus grande et ses désirs plus hauts, et, en le retirant pour quelques heures des soucis du commandement et du bruit des armes la

Providence Jui a donné ce que sans doute il lui demandait : le temps d'humilier son cœur.

« Ce grand général était un humble et fervent chrétien.

« La calomnie, qui s''attache si aisément aux hommes politiques, aval", oublié ses services militaires en Algérie pour ne se souvenir que de son rôle au 2 décembre, rôle dont sa gloire n'a pas à demander pardon. Mais, sans vouloir entrer dans aucune contestation à cet égard, que l'on sache seulement, pour juger l'homme, qu'un an après le coup d'État, l'empire étant proclamé et établi, Saint- Arnaud, maréchal de France, ministre, grand ôcuyer de l'empereur, au faîte et dans l'enivrement dangereux de toutes les prospérités, se tourna vers Dieu, non pour obtenir la santé, mais pour mourir en chrétien.

« II avait une do ces natures sincères et franches qui ne fuient pas la vérité lorsqu'elles la voient, et qui ne craignent pas de la suivre. C'était durant son séjour à Hyères. 11 fit venir chez lui le digne curé de cette ville, et, sans chercher de circonlocutions ni de détours, devant tous ceux qui étaient là, il lui dit simplement qu'il voulait se confesser. Le bon prêtre, surprix;, tombe à genoux et rend grâce à Dieu qui daigne ainsi parler au cœur des puissants du monde. Le maréchal, trop malade encore pour quitter sa chambre, fit ses Pâques chez lui, sans mystère, en présence de ses officiers, de toute sa maison, faisant venir jusqu'au soldat qui était de planton à sa porte.

« Tel il avait été dans cette première occasion, tel il continua d'être. Guéri contre toute attente, rendu aux affaires, il ne négligea plus ses devoirs de chrétien ; il les remplit comme il faut les remplir dans ces hautes situations, où l'homme a, de plus que le commun des fidèles, le devoir de l'exemple.

« Que pourrions-nous ajouter qui fût digne de nos respects, de notre admiration, de nos regrets, de nos espérances? Il n'est plus, mais il a servi son pays et honoré Dieu ; ses œuvres lui ouvrent la porte de l^histoire, et sa foi celle de l'éternité (1).

(1) Cet article a été reproduit dans le Moniteur.

§ I . ^ Sa jeunesse.

Christophe-Louis-Léon Juchault de La Moricière est un enfant de la Bretagne. Il naquit à Nantes, le 5 février 1806, d'une ancienne et noble famille qui, depuis plusieurs siècles, portait l'épée au service de la France. Il était de la race des fidèles et des héros « appartenant au peuple des géants ; » il était Breton, presque Vendéen, sorti d'une vieille famille de gentilshommes^ accoutumés à servir Dieu et le roi, à verser largement leur sang sur les champs de bataille , à ne rien demander que la satisfaction de leur devoir accompli; noblement indépendants à l'égard des maîtres pour qui ils se félicitaient de mourir; répugnant à toute servilité; contents de peu; plus riches d'honneur que d'argent. En un moi, il était l'élite de cette noblesse

(1) Nous avons, dans cet article, fait de nombreux emprunts à la belle Oraison funèbre^ de La Moricière, par Mgr Uupanloup. — Nous avons pris aussi quelques renseignements dans le livre de M. l'abbé Pougeois.

Nous ne dirons rien de l'admirable conduite de La Moricière à Castelfîdardo e t à Ancùne. Nous renvoyons le lecteur à la seconde édition du Triomphe de Pie IX dans les épreu~ ces. Ils y trouveroût des documents complets à ce sujet.

de province qui alliait si bien la dignité et le dévouement, l'amour de la royauté, de la liberté et de la religion ; qui, après avoir combattu vingt-cinq ans, se trouvait suffisamment récompensée quand elle rentrait au manoir paternel avec la croix de Saint-Louis, Son père, si nos souvenirs ne nous trompent pas, prit part, l'épée à la main, à la protestation héroïque des provinces de lOuest contre le despotisme et les crimes de la révolution.

-L'Eglise venait de lui ouvrir son sein ; il fallait, dit Mgr Tévêque d'Angers, lui nommer des patrons ; on en choisit trois dont les noms étaient comme des prédictions : Christophe, porte-Christ, défenseur du Christ : Louis, administrateur, guerrier, tenant l'épée d'une main ferme, et combattant vaillamment contre les ennemis de TÉglise. Le dernier était un grand pape, saint Léon, qui eut à soutenir des luttes terribles sous les murs de cette ville de Rome que luimême, Léon de La Moricière , devait être appelé à défendre aussi un jour.

Et comme si tout pouvait être regardé comme un symbole, l'écusson lui-même de la famille devait tracer un jour à ce rejeton le chemin de la foi et de l'honneur : Spes mea Deus ! mon espoir est en Dieu. Noble cri de guerre, qui sera bien justifié. Oui, cher enfant. Dieu sera ton espérance, ta force, il te guidera au milieu des périls : Spes mea Deus ! Sur ce blason, nous voyons encore les coquilles du pèlerin ; ô mon fils ! c'est que la vie est un pèlerinage ; heureux si, au milieu de ses écueils et de ses précipices, tu portes toujours haut et droit ta bannière.

Après les premières années passées dans la maison paternelle, le jeune La Moricière dut être placé dans les colèges pour son éducation, et alors pour lui commencèrent les luttes de l'esprit et les joutes littéraires.

Il est facile de comprendre avec quelle ardeur il se lança dans la carrière ; il y courait comme plus tard à Tassaut. Mais nous avons ici un témoin de ses succès. Il avait en effet pour professeur de philosophie un saint prêtre qui alors lui ouvrait les trésors de la véritable sagesse. Depuis, fuyant le tourbillon du monde, ce prêtre est allé, comme aux temps anciens, se cacher dans la solitude du désert : c'est le vénérable et révérend Père abbé de la Trappe de Bellefontaine.

Le général, malgré la distance du temps et le tumulte de sa vie si agitée, n'avait oublié ni les leçons ni les vertus de son professeur.. Il y a quelques années, le vénérable et révérend Père vint visiter au Chillon son ancien élève ; le général l'embrassa avec effusion de cœur, en lui exprimant toute sa reconnaissance ; il l'entoura d'honneur autant qu'il le pouvait, et plusieurs heures il s'entretint avec lui des questions les plus graves concernant la religion et l'Eglise.

§ II . — Il se disUngue dans le métier des armes.

Selon qu'il était d'usage depuis Henri IV, sa famille le destina au métier des armes. Comme Léon de La Moricière était de son siècle, dit M. Henry de Riancey, et qu'il entendait faire bonne figure au milieu de ce qu'on est convenu d'appeler la France nouvelle, il entra dans Tarmée par la porte la plus difficile, par Vécole polytechnique, et il y entra brillamment et y resta de 1826 à 1!>28 ; il passa de là à l'école d'application de Metz, qu'il quitta avec le brevet de lieutenant.

Nous consultons l'annuaire militaire pour donner ici le résumé exact de ses états de service. Il recevait

en 1829, c'est-à-dire à 24 ans le brevet de lieutenant de génie, il était capitaine aux zouaves en 1830.

L'expédition d'Alger se préparait , au milieu des honteuses oppositions du libéralisme , malgré les résistances ardentes de l'Angleterre, à la joie et à l'enthousiasme de la jeune armée. Rien n'égalait l'ardeur des officiers, de ceux surtout, qui comme Léon de La Moricière, voulaient donner au vieux drapeau, rajeuni par les lauriers d'Espagne et de Grèce, un autre baptême de victoire.

La Moricière bondit de joie quand il vit ses vœux exaucés : le sang qui lui fut transmis avait depuis longtemps appris à couler sur les champs de bataille, lorsque le jeune officier, à peine sorti des écoles, s'élança vers la conquête de ces rivages d'Afrique, dernier legs de la maison de Bourbon à la France. Il s'embarqua entraîné invinciblement vers cette terre où il devait trouver tant de gloire. Sa première joie militaire fut la przse d'Alger, cette citée réputée imprenable , contre laquelle avaient échoué Charles- Quint et la Grande-Bretagne, et qui, au bout de quinze jours à peine depuis le débarquement, devenait une terre française, grâce à la bravoure de nos soldats.

Dès cette première page de sa vie^ vous allez le trouver tel que vous l'avez vu plus tard, tel que vous le verrez toujours. Le maréchal de Bourmopt, la veille au faîte des prospérités humaines, fut précipité dans l'adversité. II lui fallut quitter en fugitif l'armée qu'il venait de conduire à la victoire, cette terre d'Afrique qu'il venait de conquérir pour la France.

Après riiMuorable adieu tait à son général, La Moricière revint prendre son rang de lieutenant de génie dans l'armée.

11 devint capitaine le 1'='" novembre, 1830.

L'histoire dira bien mieux que nous tout ce qu'exi-

geait alors, tout ce qu'imposa, durant tant d'années, de sacrifices, d'abnégation, de talent, le développement de la conquête africaine.

§ III. — Une rude épreuve.

Nous iais-ons Mgr Dupanloup raconter cette circonstance de la vie de notre héros.

« La carrière militaire du général La Moricière, vouée en Afrique au triomphe de la civilisation, à Paris au salut de la société, ne se termine point sur les barricades du faubourg Saint-Antoine ; mais c'est là que se terminent ses victoires et que pour lui commence, avec ses défaites et ses malheurs, une grandeur nouvelle. Il va descendre aux yeux des hommes et grandir aux yeux de Dieu. Il n'ira plus à la tête de bataillons généreux, attaquer des ennemis en face. Il va se présenter seul et désarmé devant les coups de l'infortune, et la vaincre.

« Tout à coup, en une nuit, tout tombe, tout est emporté, et La Moricière, ce grand serviteur de la France, sans avoir failli au pays, sans avoir rien renié ou trahi, est arrêté dans son lit, jeté dans une prison, et d'une prison dans l'exil ; et un soir il arrive, comme un voyageur inconnu , dans un hôtel de Bruxelles, ayant choisi four refuge un endroit où du moins ses oreilles pouvaient encoi-e entendre la langue da son pays. Sa vie militaire avait duré dix-hiiit ans, sa vie politique, quatre ans, sa vie proscrite allait durer seize ans. Oui, mais La Moricière, malheureux et vaincu, se montre là plus noble encore que dans cette première et brillante partie de sa vie où nous le voyons tendre pour ainsi dire toutes ses voiles au vent de la fortune, qui les enfle et les conduit.

« Le divin Maître saisit à la fois cette âme généreuse parce qu'elle a de plus fort et de plus tendre. Il lui apparut d'abord sous les traits de sa femme et de ses filles, et dans les souvenirs de la mère incomparable à qui il devait sa femme et ses filles. Puis il entendit comme une voix qui murm.urait à l'oreille du banni : « Tu es dans l'exil, je serai ton compagnon ; tu es seul, je partagerai ta vie ; ton âme est vide, je la remplirai ; tu n'as plus de carrière, je serai ton occupation et la nourriiure de Ion cœur ; plus d'avenir, il y a le ciel ; plus de patrie, je serai ta patrie, ta maison, ta teri-e et ton rej^os ! » Ce que je dis ici est de l'histoire.

« La publicité, la liberté, voilà les goûts de notre âge. Or La Moricière se convertit librement et publiquement : il s'est converti comme il s'est battu, en plein soleil. De plus, cet acte explique ce qiii l'a suivi et comment La Moricière fut prêt lorsque Dieu lui demanda successivement trois sacrifices, les plus grands qui se puissent imaginer: son^/s, son épée, sa vie.

« Quand donc il fut tombé, et qu'après ces grandes ruines dont il faisait lui-même partie, il put jeter de nouveau son regard sur la scène publique d'où il avait disparu, de nouvelles perspectives s'ouvrirent devant lui, et les choses de ce monde lui apparurent sous des aspects qu^il ne connaissait pas. Tout l'horizon supérieur des choses de Dieu se dévoila devant lui. Je trouve la trace de ces préoccupations nouvelles dans une lettre écrite de Bruxelles en 1855, où il résumait ainsi sa vie depuis l'école polj^technique :

« Depuis lors, j'ai mené les armes pendant dix-huit «ans; j'ai passé quatre ans dans nos luttes et nos « disputes politiques, et depuis trois ans je suis dans «l'exil, où Dieu m'a conduit pour me donner le « temps et le besoin de réfléchir, et de regarder les

CHRISTOPHE-LOUIS-LÉON DE LA MORIClÈRE 569

« choses du point de vue où on les voit ce qu'elles « sont. »

« Devant cette disposition d'esprit, la religion lui parut ce qu'elle est en effet, le nécessaire et le grand objet de la pensée de tout homme raisonnable : il ne comprit pas qu'il fût possible d'y rester oublieux ou indifférent , parce que Toubli ou l'indifférence ne sont pas des convictions, pas plus que la mollesse d'esprit, qui recule devant le travail, et la faiblesse de cœur, qui recule devant la vertu, ne sont des excuses.

c( Résolu donc à étudier le christianisme, il porta dans cette étude toutes ses habitudes de ferme raison, toute son ardeur de recherches, toute la rigeur et la précision de son esprit mathématique et philosophique en même temps. Il prit un à un les articles du Credo, et il les étudia profondément. « Il discutait et tra- « vaillait, écrit un témoin de ces luttes, avec une opi- « niàtre ténacité, retournant les questions sous toutes « les faces, épuisant les difficultés avec une énergie « infatigable, mais se rendant loyalement quand la « lumière était faite, et disant avec joie : C^est vrai ! »

«. Car il est bien à remarquer, comme me l'attestait un autre fréquent témoin, qu'il discutait, mais ne disputait pas. Il ne combattait pas contre la vérité, mais contre le doute ou l'ignorance. Et il était vraiment curieux de le voir faire une question, pousser à bout les réponses et arriver en deux bonds à des solutions doctrinales et morales qu'auraient enviées des théologiens, son esprit prompt, pénétrant, saisissant avec une vivacité et une sûreté extraordinaires tous les éclairs de bon sens et de vérité qui jaiUissaient de la discussion.

. « Un jour, et quand il était déjà revenu à la pratique religieuse, il discutait à Paris, devant une de ses filles, avec le curé de sa paroisse, sur la fréquente commuT

nion. « Nous ne sommes pas dignes de communier si » souvent, disait-il. — C'est vrai, répondit le curé, » mais nous en avons besoin. La communion est » moms une récompense qu'une grâce et un secours... — Le général s'arrête un moment. . . « Monsieur le » curé, on m'avait donné jusqu'ici vingt-cinq mille » mauvaises raisons, mais vous m'en donnez là une » bonne. Il suffit, ma fille, communie tant que tu » pourras. »

« Ce soldat, cet homme pratique et positif, grand esprit, courageux, parfaitement sincère, une fois 'p\sL(zé à ce point de vue d'où Von voit les choses ce qu'elles sont, et saisi de la nécessité où est tout homme de bon sens et de bonne foi de ne pas rester indifférent ou incertain sur des questions qui sont le tout de l'homme, comme dit Bossuet, voulut absolument voir clair dans ces questions, et ne se donna pas de repos qu'il n'en fût venu à bout.

« Dans les belles pages qu'il lui a consacrées, et où l'on sentait si bien deux âmes de même trempe, M. de Montalembert l'a montré à Bruxelles, assujettissant ces cartes de géographie sur lesquelles il suivait avec une anxiété et une sympathie passionnée les progrès de nos armées , au moyen des livres qui lui étaientdevenus les plus usuels. Quels étaient ces livres ? Le Catéchisme, un livre de messe, V Imitation, et un volume des œuvres philosophiques du P. Gratry ; et il disait à un de ses anciens collègues et amis, étonné de trouver de tels livres chez lui : « Eh bien I oui, j'en » suis là , je m'occupe de cela. Je ne veux pas rester » comme vous , le pied en l'air , entre le ciel et la » terre, entre le jour et la nuit ; je veux savoir où je » vais, à quoi m'en tenir. Et je n'en fais pas mystère. »

« Dieu ne devait pas manquer à une telle bonne volonté et à de si francs efforts. Disons encore que les

hautes étu.des philosophiques dont il occupait son exil favorisaient aussi son retour à la religion. Je trouve la trace de ces études dans la lettre que j'ai citée. Le général y parle » d'un écrivain qui venait de dire » avec une grande aisance que l'idée de Tinfini n'était » jamais entrée dans les connaissances humaines que » pour les embrouiller. Il y a des gens du monde, » ajoutait le général, qui croiront cette folie !. . . »

« La foi enfin arriva dans cette âme à son plein jour, et quelques semaines après la lettre que je viens de citer, le général communiait à Pâques, dans la cathédrale de Bruxelles. Dès lors le général de La Moricière fut un bon et grand chrétien. Et dès lors aussi, disons-le, avec ses nouvelles lumières, des consolations inconnues, une sérénité plus haute, une force plus siire d'elle-même, et des espérances meilleures entrèrent dans son âme.

« Venez voir maintenant, ô vous qui ne connaissez pas ces spectacles, ni les transformations merveilleuses des âmes sous la main de Dieu, venez voir, dans son intérieur caché, l'homme des batailles, pratiquant désormais toutes ces humbles et grandes vertus de l'époux, du père, du chrétien.

« Le général de La Moricière se reposait de ses grands travaux entrepris pour le service de TÉglise et du Pape, et durant tant d'années pour le service de la France, en faisant, dans ses deux paroisses du Louroux et de Prouzel, le bien sous toutes les formes : églises, écoles, soins des malades. Sœurs de charité, ou bien améliorations agricoles, routes faites à ses frais, aumônes, etc. »

§ IV. — Ses bonnes œuvres.

Toutes ces bonnes œuvres étaient pour lui une sorte de récréation; il n'en prenait point d'autre. Ses pensées étaient constamment dirigées vers le bien et le progrès continuel du bien : il avait pour principe que toute œuvre qui n'avance pas recule. Sa grande œuvre fut, pendant cinq ans, la reconstruction de l'église de son village. Il était heureux d'achever cette œuvre. Il se réjouissait d'en voir s'élever la flèche, lorsqu'il fut frappé de mort.

« Du reste il remplissait avec une scrupuleuse exactitude tous les devoirs privés et publics du chrétien. Les lois de l'Église, il les observait simplement. On le voyait, donnant l'exemple, prendre plaisir à assister le dimanche aux offices de sa paroisse, soit à la ville, soit à la campagne.

Il s'approchait fréquemment des sacrements, le matin, de bonne heure, sans respect humain, puisqu'il ne se cachait de personne , et aussi sans ostentation , car il se mettait tout humblement dans un petit coin de l'église. Il se tenait toujours prêt à paraître devant Dieu. « L'avenir ne nous appartient pas, répétait-il à » Rome à ses jeunes aides de camp; quand on part » pour une expédition, on doit se dire qu'on n'en re- » viendra pas ; et il faut arranger ses affaires spiri- » tuelles et temporelles en conséquence, de telle sorte » qu'on n'ait plus qu'à marcher en avant. »

« Son bonheur était de travailler lui- môme à former le cœur de ses enfants ; il aimait à prier avec eux. Ses filles lui faisaient quelquefois dire avec elles une dizaine de chapelet. Il suivait surtout leurs leçons de catéchisme. 11 les y conduisait lui-même souvent, le leur faisait répéter et expliquer. Il assistait aux leçons

qu'on leur faisait chez lui, se promenant durant ce temps dans, la chambre et écoutant . Pendant les retraites qui précèdent les premières communions^ — c'est de mon curé même que je tiens ces choses, — il s'occupait de ses filles avec une âpreté tendre et inquiète. Lui qui ne revenait plus à Paris et qui n'y a jamais séjourné depuis son exil, y est venu et y a demeuré auK deux grandes époques de la première communion de S3S enfants. Il communia la veille de la première communion de l'ainée ; et à la première communion de sa seconde fille, il communiait à côté d'elle le jour même. Voilà quel père et quel chrétien c'était. « Je l'ai vu pleurer » comme un enfant ce jour-là^ » me dit un de ses amis. Et il ajoute : « Et nous ayant tous, ce même » jour, réunis à sa table, il nous laissa de lui, comme » homme, comme chrétien, comme père^ une impres- » sion d'édification et d'admiration que je n'oublierai » de ma vie. »

Il ne pouvait, du reste, voir ses enfants malades sans tomber dans des inquiétudes mortelles. « Je ne » me comprends pas moi-même, disait-il à un de ses » amis, moi qui ai vu tant de fois la mort en Afrique, » je ne puis les voir souffrir sans que les larmes me » montent aux yeux. » Ah ! c'était le cœur le plus tendre sous une enveloppe de bronze .

Achevons-en le portrait, et regardons-le un moment dans ses relations sociales. Tous ceux qui l'ont connu attestent, avec la bonté de son cœur et la loyauté de son caractère, la sûreté et l'amabilité de son commerce. Il exerçait autour de lui une sorte de séduction. (Quiconque rapprochaitétaitsous le charme.

§ V. — Ses études religieuses.

C'est dans l'exercice modeste de ses vertus si simples, mais si grandes, adouci, dompté, transformé par la grâce, chrétien sincère et pratiquant, ressentant dans son âme les douleurs et les épreuves de TÉglise comme de la patrie, que l'élection divine vint le chercher pour cette gloire, dont il était digne^ et le fit icibas soldat de Dieu et de l'Eglise, et le représentant, à l'heure solennelle où nous sommes, de la fidélité catholique et de l'honneur français.

Ainsi que Bossuet l'a dit d^un autre guerrier célèbre, le grand Condé, Dieu qu'il invoquait avec foi, lui donna le goût de l'Écriture, et dans ce livre divin, la solide nourriture et la piété. A la lecture des Livres sacrés La Moricière joignit celle de la Somme théologique de samt Thomas ; puis l'étude d'une époque célèbre de l'Église gallicane le conduisit à celle d'une histoire générale de l'Église. Trois heures avant sa mort, il avait interrogé à fond son pasteur sur la doctrine des indulgences et du purgatoire; à l'heure où la mort se présenta, il n'était point endormi; un flambeau était allumé près de lui, et \ Histoire ecclésiastique de l'abbé Darras était ouverte sur son lit. C'est dans ces pensées et ces préoccupations de son esprit qu'il fut surpris par l'arrivée du Maiire.

Les chrétiens d'aujourd'hui ne le savent pas assez : tout resplendissement nouveau de la lumière divine sur les lèvres de l'Église porte avec soi un devoir et un bienfait, disait Mgr l'évéque de Poitiers. C'est au Symbole même des Apôtres qu'il est écrit : « Je crois la sainte Église catholique. » Abaisser son propre esprit devant celui de Dieu, cela est si raison-

nable, qu'il semblerait que c'est à peine méritoire : pourtant, c'est ici la grande victoire que nous avons à remporter sur nous-mêmes. Et qu'on ne s'y méprenne point : Jésus-Christ a promis d'être avec ses Apôtres « tous les jours jusqu'à la consommation des siècles : » Eece ego vobiseum suni omnibus diebus usque ad consuminationem seculL » L'Égiiae a donc mission, assistance, autorité et grâce d'en haut pour nous donner l'enseignement qui convient à chaque jour, à chaque époque, selon le mouvement des idées et le caractère des temps. L'acquiescement de notre raison, l'adhésion de notre entendement comme de notre volonté à l'autorité enseignante de l'Église contemporaine, c'est une nécessité de la vertu théologale de foi. Il y a là pour le baptisé un devoir envers l'Église de Dieu, et il y a aussi un devoir envers la vérité révélée que nul n'a le droit de vouloir laisser dans le vague et dans l'indécis, lorsque l'autorité divine la lui présente sous le jour de l'affirmation authentique et doctrinale. C'est de plus un bienfait; car, outre qu'en soi tout accroissement, de lumière et de vérité est un gain pour l'intelligence de l'homme, il est démontré par l'expérience que les affirmations et les définitions de l'Église ne se produisent jamais qu'en présence d'un besoin des âmes et des sociétés. Le chrétien donc, en attendant que le jour de l'éternité luise sur son front, que l'étoile du matin se lève dans son cœur, n'a rien de mieux à faire que de tenir son regard attaché sur l'Église comme sui- une lampe qui luit dans un lieux ténébreux : Gui benefaeitis attendentes qaasi lucernœ lueanii in galiginoso loco, donec dies elueeseat, et lueifer oriatur in cordibus vestris, et l'une des marques les plus assurées delà pr-ésence de 1 Esprit-Saint dans son âme, c'est le tressaill"iment avec lequel elle implore, l'allégresse avec laquelle elle reçoit jusqu'au

moindre rayon de cette science sacrée qui est le prélude de la vision céleste et l'avant-goùt de la jouissance béatifique : Eœultavit ui videret diem meum ; vidit et gavisus est.

§ VI. — Ce qu'il pensait de V Encyclique du 8 décembre 1864 .

Tels furent les transports et les joies de notre grand général dans les temps les plus voisins de sa mort. Oui, la voie de ce juste était un flambeau qui croissait en éclat et qui a grandi jusqu'au jour parfait. Attentif à l'état des choses, au besoin des temps, à la désorganisation générale des sociétés, à la confusion et au désarroi du monde entier, La Moricière avait les yeux tournés vers les montagnes, c'est-à-dire vers les hauteurs sacrées du christianisme , vers la Papauté , vers la hiérarchie catholique, pour voir si le secours ne descendrait pas de ces sommets bénis. Il entreprit de voir clair dans des questions religieuses qui semblaient diviser même les hommes religieux, et il y appliqua les qualités merveilleuses de son esprit vif et lucide. Avec une foi robuste, il voulait savoir avant tout quel était Renseignement de l'Église pour y adhérer; puis, avec la promptitude de déduction et la richesse d'esprit pratique qu'il possédait, il cherchait .dans quelle mesure et moyennant quels ménagements permis cet enseignement pourrait encore être appliqué efficacement aux lois et aux institutions sociales. Aussi, quand l'Église prononça ses sentences, il fut de ceux qui y trouvèrent la réponse aux questions posées dans leur esprit. Du premier coup il se montra docile et satisfait. Il ne croyait pas que Thonneur de servir l'Église donnât à qui que ce soit le droit de la discuter,

encore moins de la désavouer. Si des doutes d'opportunité, suggérés du dehors, se produisirent sur ses lèvres, ce fut sous la forme d'interrogation plutôt que d'objection. L'acte pontifical portait en lui-même et puisait dans les circonstances un caractère de grandeur qui le subjugait. Plus la tempête était violente, plus il admirait la sainte audace dti pilote. Tandis que la sagesse des sages et la prudence des prudents s'effrayent et s'agitent autour de lui, il prie, il réfléchit, il observe; et bientôt, s'animant à la vue de Tattitude de l'épiscopat, il exprime ainsi sa pensée : « En somme, écrit-il, on devrait pourtant bien voir que ce qui devait, disait-on^ faire beaucoup de mal, s^est trouvé faire beaucoup de bien... Il faut, en ces choses, voir l'ensemble, qui est splendide, et ne pas crier contre un magnifique concert , parce que de temps à autre on surprend quelque note fausse. Un orage n'empêche pas une moisson de mûrir. » A quelque temps de là, un livre dont il avait encouragé la publication parvint entre ses mains . ( U Encyclique du 8 décembre 1864 et les principes de 1789, ou V Église, VÉtat et la Liberté, par M. Emile Keller), il le lit, il le relit, il l'annote. De cette vaillante main que la mort allait bientôt glacer, il crayonne sur la marge des exclamations sympathiques , d''enthousiastes Très-bien ! en face de passages tels que celui-ci : « On a dit assez ce que l'Encyclique n'était pas; il reste à savoir ce qu'elle est et à trouver en elle ce qui doit non seulement blesser, mais attirer, satisfaire, captiver toutes les âmes droites et généreuses. Ce serait peu qu''elle fût inoffensive ; elle doit être souverainement efficace, bienfaisante, opportune, et aux princes comme aux peuples, à Tautorité comme à la liberté, elle doit offrir la seule garantie véritable, la seule réconciliation possible. » Enfin, sans être en rien aveuglé par l'estime

qu'il fait de Thomme, il écrit à Fauteur, le 9 août 1865, ces mots textuels que nous citons en entier parce qu'ils renferment une profession de foi nette et catégorique, et qu'ils effacent toutes les hésitations et les incertitudes antérieures qu^on pourrait alléguer : « J'ai fini votre beau livre, et je l'ai recommencé en y mettant quelques annotations. Vous avez tenu la promesse que vous faites au commencement, d'expliquer, de motiver et de justifier l'Encyclique; vous avez déchiré tous les voiles et vous marchez fermement dans le sentier de la vérité. Mais que de colères vous allez soulever 1 Déjà je vois qu'on fait autour dé vous la conspiration du silence ; cela n'aura qu'un temps, et plus tard on adoptera peu à peu vos appréciations, vos jugements, qui, sauf quelques restrictions que je vous signalerai, me paraissent profondément justes. Aujourd'hui je me borne à vous remercier des bonnes heures que vous m'avez fait passer en lisant toutes ces magnifiques pages consacrées à la défense de la craie vérité.

§ VIL — Sa piété éclairée.

Le ciel, pour lequel il devenait mur, le purifiait et le perfectionnait successivement par l'immolation de sa propre volonté au bon vouloir de Dieu, par le détachement des choses de la terre et l'aspiration aux gloires d'en haut. S'il sut toujours rendre à César ce qui, est à César, on le vit toujours rendre à Dieu et à ses ministres tout ce qui est à Dieu. La mort ne le surprit donc pas; avec l'Apôtre il mourait chaque jour. (I Cor, c. xv, 31.)

Ses livres devenus les plus usuels étaient le catéchisme, son livre de messe et V Imitation. Le visiteur qui s'en aperçut un jour ne dissimula pas sa surprise. Eh bien! oui, dit le général, j'en suis là, je

CHRISTOPHE-LOUIS-LÉON DE LA MORiCIÈSE 579

m'occupe de cela, je ne veux pas rester comme vous, le pied en l'air entre le ciel et la terre, entre le jour et la nuit ; je veux savoir où je vais, à quoi m,' en tenir, et je n'en fais pas de mystère. Le 26 juillet, au jour de Sainte-Anne, à laquelle comme un fidèle Breton il était particulièrement dévot, il vint faire la sainte communion, pour la dernière fois, dans Téglise du Louroux : il pria longtemps et avec une piété plus vive que jamais , puis il rentra au Chillon pour faire ses adieux à son épouse bien-aimée et à ses enfants, qu'il ne devait plus revoir. Madame partait pour les Pyrénées, le général pour sa terre de Prouzel.

Depuis quelques années, le général soufîra,it cruellement de rhumatismes aigus qu'il avait contractés dans le cours de ses glorieuses campagnes d'Afrique. Mais rien, même la veille de sa mort, ne faisait prévoir qu''une catastrophe fût imminente.

Il était seul à la campagne; sa femme et ses enfants, retenus loin de lui, allaient revenir. C'était un dimanche, le 10 septembre, et ce jour-là, c'avait été Tadoration du Saint Sacrement dans l'église de son village de Prouzel. Il était allé, suivant sa coutume, à la grand'messe ; le soir, il s'était rendu encore au salut, et était resté tout le temps à genoux au milieu de nos paysans, lui, le vieux soldat de nos guerres africaines. Et, sa bonne journée de chrétien ainsi faite, il était rentré paisible et content chez lui; il avait lu ensuite, comme il le faisait chaque soir, quelques pages de l'histoire des luttes contre l'Église, dans l'ouvrage de M. l'abbé Darras, quelques pages aussi du P. Gratry, dont on trouva les volumes entr'ouverts sur le guéridon. Le bon curé de son village était venu, comme il en avait l'habitude, le dimanche, passer la soirée avec lui, et ils étaient restés à causer ensemble jusqu'à dix heures et demie ; quand le curé le quitta : « Je suis

content, monsieur le curé, lui dit le général, de ce que vous m'avez dit ce soir. » L'entretien avait roulé sur le purgatoire, le ciel et la vie future. Il ne savait pas en être si proche. Toutefois le chrétien ne fut pas plus surpris que ne l'était le capitaine. Il veillait sous les armes. Dieu Tavait dégoûté des grandeurs de ce monde, lorsque du sommet de la gloire il s^était vu jeté tout d'un coup à l'autre extrémité des choses humaines. Il lui avait appris aussi à dédaigner l'opinion. Son âme était tournée tout entière du côté de Dieu pour s'attacher à lui seul.

Rentré chez lui, il se coucha en assez bonne santé; il projetait d'aller rejoindre prochainement Mme de La Moricière qui était depuis quelque temps de retour de sa propriété de Chilien en Anjou. Elle avait été obligée de se rendre aux eaux des Pyrénées par suite d'une maladie au larynx, il se berçait des joies du retour ; car cette âme de fer sous le harnois était, dans l'intérieur du foyer domestique, accessible aux plus douces, aux.plus intimes émotions. Rien de délicieux comme la tendresse de La Moricière pour ses filles; rien d'affectueux comme son respect et son attachement pour celle qui était l'ange gardien de sa vie, comme l'a si bien exprimé Mgr l'évèque d'Orléans.

§ VIII. — Sa sainte mort.

Vers une heure du matin , du 10 au 11 septembre, presque à l'anniversaire de Castelfidardo, il fut réveillé par une suffocation violente, il sonna son domestique, et se sentant déjà mourir : Monsieur le curé, dit-il, vite, monsieur le curé. Il articulait à peine quelques mots ; comme la mort avançait toujours, il saisit son crucifix avec force et avec ardeur, comme Bayard

mourant embrassa jadis, à défaut de croix, la garde de son épée.

Qnand le prêtre arriva, le général était debout, marchant à pas lents dans sa chambre, et pressant le crucifix sur son cœur. A la vue du prêtre, il tombe à genoux, appuyé sur son lit ; le crucifix échappe de sa main défaillante, mais il le retenait encore et le serrait avec ses deux bi'as sur sa poitrine. Le prêtre a le temps de lui donner une dernière absolution et d'aider son fidèle serviteur à le poser dans un fauteuil. Cela fait, il remet son âme aux mains de son Créateur, avec cette fermeté simple et grande qu'il eût mise à mourir sous les regards et par le fer des ennemis.

Il n'était âgé que de 59 ans. Sa dernière pensée avait été pour la France, pour sa famille, pour Pie IX ; Dieu avait voulu de lui ce dernier sacrifice, de mourir loin des siens, loin de son année, loin du Pape ; le héros avait tout accepté. Près de son lit, sur une table, se trouvait encore ouverte cette histoire de l'Église; non loin de là, sur un guéridon, une Imitation de Jesus-Christ, avec des marques mises par lui aux chapitres qu'il préférait ; plus loin des livres de guerre : tout dans cette chambre respirait la foi et la vie d'un grand capitaine catholique et français.

On présume qu'il a succombé à ce que la science nomme embolide, c'est-à-dire une interruption dans la circulation du sang causée par un caillot, conséquence mortelle de ses rhumatismes, que n'avait pu vaincre un tempérament d'une valeur si prodigieuse. Il terminait ainsi chrétiennement une existence illustrée par les glorieux services qu'il a rendus à son pays et par des actes qui ont témoigné hautement de la sincérité, de la fermeté de sa foi et de ses convictions religieuses . La Providence , qui sans doute ,

comme dit Bossuet, « veut faire voir que l'ouvrage » du rétablissement du droit et de la justice doit être « tout de sa main, » la Providence a enlevé à Pie IX le général en chef des troupes pontificales à la veille du jour où peut-être sa présence, son prestige et son génie eussent semblé d'une nécessité suprême.

La Moricière avait suivi de ce coup d'œil d'aigle dont il était doué, avec cette chaleur de cœur que la foi augmentait encore, les douloureuses statoins de ce Calvaire^ qu'à l'exemple de son divin Maître, gravit le Vica'ire de Jésus-Christ. Il était là, la main sur son épée, prêt à tout appel.

La mort l'a saisi sans le surprendre.

Elle est venue subitement, à l'improviste et comme honteuse de frapper ce grand capitaine ailleurs que sur le champ de bataille. Elle n'a pas pu l'abattre : il l'a reçue debout 1

Il était plein de vie et de force : on le croyait du moins. Cependant il avait toujours eu des pressentiments de mort, et sa maxime était qu'il fallait toujours être prêt pour ne pas être surpris.

Sa devise lui allait bien : Spes mêa Déus. Elle se développait en lettres d'or sur un azur parsemé de coquilles d'argent, comme des coquilles de pèlerins que Ton voit dans les vieilles images. Et en effet, soldat et pèlerin du Christ, il a entrepris les pèlerinages de Rome et de Lorette. Comment et pourquoi? Le plus lointain avenir le redira à la gloire de son nom.

Madame de La Moricière, qui habitait depuis quelques jours le château de Chilien, commune de Louroux-Beconnais, reçut dès le matin une dépêche lui annonçant cette terrible nouvelle.

Cette femme admirable par sa foi et sa piété si vives, comme par son dévouement, est partie immédiatement avec ses deux filles pour Prouzel , ac-

compagnée de M . le curé du Louroux-Beconnais .

Après s'être fait raconter minutieusement tous les détails des derniers instants de son mari, après avoir appris comment il pressait de toutes ses forces le crucifix sur ses lèvres et sur son cœur, comment il implorait de son regard la miséricorde du divin Rédempteur , la noble veuve prononça ces paroles que nous prenons pour authentiques I

« Dieu soit béni ! Il n'aura donc pas eu le temps de s'affliger de notre absence, et notre pensée ne l'aura pas détourné de la pensée de Dieu! » Quelle foi ! quelle sublime résignation I . . .

« En effet, disait Mgr Févêque de Poitiers, à la suite du service funèbre célébré dans sa cathédrale, le général fut tout entier à la grande affaire qu'il lui restait à soutenir, à la victoire finale qu'il lui restait à remporter. Avait-il fait vœu de retourner à Lorette? On l'ignore ; mais s'il n'avait pas le projet de reprendre ce pèlerinage dans des conditions si solennelles et si mémorables, un autre voyage était Tobjet de tous ses vœux. La surveille de sa mort, il avait dit à son curé : « Toutes mes affaires sont arrangées : je règle tout comme si je ne devais pas revenir ici ; d''un moment à l'autre, le souverain Pontife peut me rappeler; je suis toujours à ses ordres comme chef de ses troupes, et je ne désespère pas de mourir pour lui. » Dieu voyait son désir. Il a changé le dessein de son voyage pour honorer au ciel celui dont il aspirait à servir le Vicaire sur la terre.

« A ce suprême moment La Moricière n'a de voix que pour appeler le prêtre, que pour réclamer les sacrements. Les sacrements : le vocabulaire officiel de notre temps ne comporte plus ce mot. On dit : les exhortations de la religion, les consolations qu'offre le christianisme au nom des doctrines de Fimmorta-

lité : langage creux et païen. Dites : la confession, le saint Viatique, l'Onction dernière ; dites surtout : l'absolution demandée et reçue, et, avec elle et par elle, le péché effacé, l'âme purifiée, le sceau dé la justification imprimé par le sang de Jésus-Christ, le droit au ciel octroyé par sa grâce. L'âme de ce fier chrétien s'était plongée naguère encore dans le bain de la Pénitence ; elle avait été nourrie de la chair divine ; peu d'heures avant, elle se recueillait dans un sentiment profond d'adoration et d'amour devant l'Agneau de Dieu sorti de son tabernacle. N'importe, et quoique nous sachions que Dieu, dans les trésors de sa miséricorde extraordinaire , a pour ses élus des grâces vives et pénétrantes qui consument en un clin d'œil toute l'impureté que le commerce des hommes et l'air contagieux du monde laissent dans les cœurs, cependant, ce qui nous console par-dessus tout, c'est que, d'une part, cette âme s'est présentée à Dieu avec le plein acquiescement de sa raison et de sa volonté au jugement de. la sainte Église ; et c'est qu'en outre la sentence du pardon, si hautement réclamée, si impatiemment attendue, a pu être proférée sur sa tête, cette sentence efficace et souveraine qui, alors que l'âme n'aurait à offrir peut-être â son Juge qu'un amour imparfait, qu'une attrition impuissante, l'élève, par la vertu du sacrement et par le levier de la miséricorde, au niveau delà contrition et de la charité qui ouvre l'entrée de la demeure céleste. Voilà les fondements de notre confiance, voilà les motifs de notre pleine assurance. »

La nouvelle de sa mort est arrivée à Paris dans l'après-midi du 12 septembre, et dès le lendemain la presse, en confirmant cette nouvelle imprévue, n'avait qu'une voix pour répéter qu'elle était un juste sujet de deuil pour la patrie.

On sait avec quel enthousiasme sans précédent a été accueillie dans toute la France la proposition d'é-» lever un monument à la mémoire de La Moricière. Il se compose d'une sorte de tombeau sur lequel est couché le glorieux mort, enveloppé dans un suaire, pressant le crucifix contre sa poitrine et ayant son épée étendue à ses côtés. Quatre colonnes s'élèvent du tombeau et supportent une sorte de baldaquin, au-dessus duquel est un lion, dans une pose magnifique, protégeant, de ses griffes puissantes, la tiare et les clefs de saint Pierre. Aux quatre angles du monument se dressent quatre statues symboliques : la Religion brisant des fers, et la Foi, d'un côté ; de l'autre, le Courage militaire et le Courage civil. En outre, deux basreliefs montrant, l'un, La Moricière sur la brèche de Constantine, d'après le tableau d'Horace Vernet ; l'putre, La Moricière offrant son épée au chef de l'Église. C'est dans une réunion tenue chez le général Changarnier que ce projet a été adopté. Parmi les personnes présentes, on cite M VL Dufaure, Lanjuinais, de Quatrebarbes, comte Daru, Vitet, comte Anatole Leraercier, Benoist d'Azy, de La Rochette, Keller, de Rainville, etc.

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