Célébrités d'autrefois
On vient de publier une nouvelle édition des œuvres de Rivarol. C'est une bonne fortune dont il faut se féliciter. Nous ne sommes pas d'un siècle où U' commerce des vivants ait beaucoup d'attraits, et l'on n'a que trop souvent raison de lui préférer la société plus calme et plus sereine des morts. On aime à se réfugier près d'eux contre les agitations du jour; on les évoque, pour oublier dans leur entretien, placide jusqu'en ses écarts, nos tempêtes de bavardages parlementaires, si récentes encore que l'oreille nous en linle d'effroi. Je me plais tant avec les morts, me (lisait un de leurs courtisans, que j'en ai toujours à cliaque repas un ou deux à ma table, ce qui a l'avantage inappréciable de n'être pas ruineux et de m'épargner les frais d'amabilité. L'exemple peut être lion à suivre; mais, comme toutes les sociétés possibles, celle des défunts est très-mêlée, et, avant de
se los présenter, avant de les introduire dans sa maison, nous croyons utile de les choisir. Il est pour cela nécessaire de les connaître et d'aller aux informations.
Au nombre de ceux qu'on doit être le plus pressé d'admettre dans son intimité, il faut citer en première ligne un des hommes les plus remarquables qu'ait vus briller la fin du xviii^ siècle, M. le comte de Rivarol. On assure qu'il n'était pas même baron, |)as même chevalier, et ne se nommait pas plus Ri- \-àV()\ que moi; adhuc sub judice lis est. Comment s'appelait -il réellement? Est-ce Parcieux, LongchaLnps ou Riverot? On n'a jamais eu sur ce point de notions bien positives, et il n'est pas probable qu'on l'éclaircisse.
Il ne serait pas à la rigueur impossible que ses prétentions fussent fondées, et qu'il descendît, plus ou moins directement, des fameux comtes lombards de Rivarola. Peu importe. Si sa famille n'était pas noble, son esprit était de qualité, et c'est là ce qui nous intéresse. Légitime ou bâiard, il me semble qu'on a quelque droit de porter le nom qu'on illustre ou qu'on recommande. Qu'il ait été ce qu'on voudra pendant sa vie, il n'en sera pas moins, toute sa mort, M. le comte de Rivarol.
Quoi qu'il en soit de ses ancêtres qui demeurent
M. LE COMTE DE UlVAROL. O
(louleux, on donne pour certain qu'il débarqua sur cette terre en l'an de grâce 1754, à Bagnolles, dans le bas Languedoc, où son père tenait depuis trente ans riiôtellcrie des Trois -Pigeons. C'est dans ce bourg , suivant Cliainpfort, que le nommé Riverot, j)ère de M. le comte de Rivarol, exerçait sa profession liospilalicre avec une noblesse qui préparait celle de son fds , et faisait ajuste prix noces et festins. Aucuns disent que ses auteurs n'avaient pas mèiiu* le rang d'aubergistes, et ne furent jamais ([ue de siin- |)les cabaretiers. Les grands bommes du xvii^* siècle allaient au cabaret, écrivait Cerutti : celui-ci y est né. Il n'y a rien là de di^slionorant, et, si le fait est vrai, Rivarol fds avait de qui tenir en enivi'ant son monde. Voiture, que Boileau compare si ingénieusement à Horace, était fds d'un marcband de vin, et il a grisé riiotel de Rand)ouillet de ses gentillesses, sans qu'on songeât à le prendre à mal. Il ne lui servait pourtant que de la piquette.
Quant à son émule en noblesse, on ne sait trop (|uelle fui son éducation, et s'il est vrai qu'il se deslinât à l'état ecclésiasti(pie : il parait seulement qu'il ne fit pas de mauvaises études, et que, se trou \ an t îi sinj^l ans h'o|) bien n^nté d'esprit pour s'inliumer à \ie dans une province, il \iiil vers \7'i\ clieicher fortune à Paris. Ce n'est [kis la fortune qu'il y ren-
contra; mais il y acquit lestement une réputation, qui en tient quelquefois lieu et fait prendre la pauvreté en patience. Le nouveau-venu avait plus d'un genre de distinctions et il sut en profiter, ce qui est presque aussi rare que de les avoir. A une imaginalion vive et sémillante, ce qu'il n'ignorait pas, il joignait une supériorité physique qui n'est point à dédaigner. Il était grand, bien tourné et d'une belle ligure. 11 ne l'ignorait pas non plus, et il se persuada facilement que, si on ne l'écoutait pas causer, on le regarderait parler. On le regarda et on l'écouta
Encouragé par ce double triomphe, dont il ne fut pas le dernier à s'apercevoir, il se fit presque aussitôt, et à juste titre, compter parmi les hommes les plus recherchés de son temps. Remarqué le premier jour, il fut admiré le second, et célèbre le troisième. Ce qui n'est pas à mes yeux moins extraordinaire que cette rapidité de renommée, c'est qu'il garda ce qu'il avait eu si peu de peine à conquérir. Il n'a confié son secret à personne, et on le devinerait, que cela ne servirait pas à grand'chose. Ce n'est pas le tout, disait Yiotti à un de ses élèves, d'avoir un bon violon : il faut savoir en jouer.
Ce qui a le plus contribué à sa céh^brité, ce n'est peut-être pas tant la vivacité sans égale de son esprit, que l'aisance et l'aplomb de ses reparties, le
M. Llî COMTE DE RIVAROL. 7
négligé cavalier de ses bons mots, et le privilège, devenu si peu commun, le privilège, si vanté par lui, de n'avoir rien fait. Il n'eut pas, heureusement pour nous, la sagesse d'être fidèle à sa dévotion pour l'oisiveté. Las de ne régner que par des saillies qui s'envolent, il essaya de les fixer, et, comme n'a pas manqué de le dire un de ses ennemis : « Après avoir parlé ses livres, il se mit à les écrire. » C'était bien téméraire I mais il avait du bonheur, on ne s'en aperçut pas.
Si Rivai'ol ne se dépensait pas tout entier dans les salons, il dépensait cependant beaucoup, assez pour se faire supposer plus riche qu'il ne l'était. Il fit la même chose en rédigeant ses pensées; il eut toujours l'art de se laisser soupçonner une réserve de trésors qui n'attendaient que l'occasion de se montrer. Une autre habileté de sa part, ce fut de déguiser si bien le travail, si par hasard il y avait travail, qu'on ne pût jamais s'imaginer que ses ouvrages étaient des œuvres. On ne crut pas le lire : on crut encore l'entendre, et on l'applaudit.
« Rousseau, disait-il, a des cris et des gestes dans son style. Il n'écrit point, il esttoujours à la tribune. » Il se souvenait un pou do lui-mèmoon poignant ainsi "Rousseau. Ses phrases à lui no crient ni ne gesticulent, mais on y ictrouve le caprice et le décousu de nos duels de
paroles. Montaigne accuse les savants de son temps de porter dans leur conversation une suffisance livresque. Rivarol aurait, si c'en est un, le tort tout opposé : celui de communiquer à sa plume l'allure un peu trop primesautière de sa langue On dirait que cette plume n'est pour lui qu'un petit instrument magique, grâce au quel il est permis de converser tout seul. Cela est si vrai, que, lorsqu'on le lit avec attention, il semble quelquefois que ses pages remuent comme des lèvres et font du biuit comme une voix. 11 se peut que ses livres n'en soient pas moins bons; mais cette résonnance uiusitée me paraît devoir nuire à leur durée; en un mot, ils ne porteiil pas assez le caractère et le cachet de la réfiexion. Ils ne captivent qu'un moment, et, ils ont beau nous plaire, on est disposé à les traiter comme une de ces causeries séduisantes dont on a peine à se souvenir dès qu'elle est terminée.
« Ses idées s'élaborent en secret, lisons-nous dans la Satire des satires', ensuite il les passe à la filière de la conversation; il essaie ainsi les petites gaîtés qu'il destine à la presse; il récile son esprit avant de le vendre; il babille d'avance tous ses pamphlets; il improvise \c libelh^ avec une ))restesse qui laisse bien loin de lui les Corilla et les Baldinotti. »
On ne connaissait encore de lui ([u'une loule de
traits charmants, qui étaient le plus souvent des épigrammes, et des lettres sur le poème des Jardins, où, en jugeant Delille au point de vue du passé, il avait eu le mérite, fort contestable alors, de se mettre au point de vue de l'avenir, quand il fit paraître son discours sur l'universalité de la langue française. Ce discours, qui remporta le prix proposé par l'Académie de Berlin, fit soupçonner aux cercles de Paris que le plus fin et le plus enjoué de leurs causeurs cachait peut-être un penseur sérieux. Quoique les couronnes, quelles qu'elles soient, n'encouragent volontiers que les révoltes et n'attirent guère que des envieux, cet ouvrage lui valut de nombreux éloges, l'estime de Bufïon et les félicitations du grand Frédéric. Ce qu'il y a de mieux dans ces suffrages, c'est que ce n'étaient pas des complaisances.
Est-ce à dire que ce chapitre d'éloquence philologique soit un chef-d'œuvre et fût digne de tout le bruit qu'on en a fait? nous sommes fort loin de le penser. Aujourd'hui qu'il n'a plus le prestige de la nouveauté, on a quelque peine à comprendre et les applaudissements enthousiastes qu'il obtint, et les reproches, presque aussi flatteurs que des louanges, qu'on lui prodigua (il' lous L'ôlés. Quoiipril n'y ait pas à hosilcr sur le laltMil qu'il décèle, ce n'est pas là, je crois, la \orita-
J»le cause de ce bon accueil. La première de toutes est
'lO M. LE C031TE DE RIVAROL.
qu'on ne s'attendait pas à ce talent, et l'inattendu prête singulièrement à la reconnaissance. S'il est vrai, comme le veut Edmund Burke, que l'imprévu soit une des sources du sublime , il est encore plus sûrement celle de nos succès. On avait ri mainte et mainte fois des boutades satiriques de Rivarol, mais on fut étonné de \oir ce censeur frivole et malicieux de nos travers passer du dialogue du chou et du navet à des idées sévères et d'un ordre élevé , devenir tout-à-coup un philosophe aussi disert qu'ingénieux , ne voyant pas toujours juste, mais voyant loin, et d'une subtilité qui louche à la profondeur; on lui tint compte du plaisir de la surprise.
Quant à cette profondeur , qu'il atteint quelquefois , il la devait à une organisation d'élite plus qu'à ses études et à son savoir. Ses connaissances étaient variées, mais superficielles; et, si elles lui fournissent de temps en temps des rapports lumineux , il n'en déduit pas toutes les conséquences qu'un esprit plus habitué à se replier sur lui-même en eût infailliblement tirées. Il devine beaucoup et ne cherche pas assez, ce qui est une raison de ne pas trouver. On sent partout, en le lisant, un défaut de méditation qui empêche la confiance et nous fait mettre à chaque instant en question la vérité ou l'aperçu nouveau qu'il nous présente. Aussi pensons-nous souvent de son ou-
vrage ce qu'il pensait lui - même de quelques autres : le lecteur y rencontre toujours la peine que l'écrivain ne s'est pas donnée.
Le vice, que nous signalons dans ce discours, n'e^l malheureusement pas le seul que nous ayons à y reprendre. Le manque de méditation entraîne le manque d'ordonnance et de composition. Il n'y a là ni plan, ni divisions. Les idées se succèdent avec la rapidité de l'inq^rovisation ; elles se succèdent et ne s'enchaînent pas. Dès qu'il en rencontre une heureuse , il la place n'importe où , de peur de la perdre, et aussi pour s'éviter le soin d'en chercher une autre, s'inquiétant peu de savoir si elle ne serait pas mieux ailleurs que là où il la met. C'est un lapidaire qui ne daigne pas être joaillier, et ne veut pas s'occuper de monter ses diamants. Connue ils ne sont pas tous vrais , ils y perdent beaucoup.
Un autre reproche, qu'on lui adressa jadis, qu'on ne lui ferait certainement pas aujourd'hui , c'est celui d'être trop brillant, d'abuser des métaphores et des figures, de plus viser à éblouir qu'à éclairer. Ceux qui se plaignaient ainsi de sa richesse n'accusaient, je le crains, que leur indigence. Son style a de l'éclat, il est généralement clair, concis, incisif, mais iln'arieu d'étourdissant. Il n'y a chez lui ni Irupes désordonnés, ni excè.> ou ii)ioii4)érani;o d'iiDugcs. Seulement elles
ne sont pas toujours originales et bien choisies. On regrette, par exemple, de l'entendre dire que Louis XIV lut le véritable Apollon du Parnasse français, ou que, semblables aux Grecs, nous avons toujours eu dans le temple de la Gloire un autel pour les Grâces. Il fallait laisser ces gracieusetés à M. Dorât, ou à M. de Pezay, qu'il a tant persiflés. Quand on écrit sur l'universalité de la langue française, il est ridicule d'aller chercher ses exemples dans h's pots de pommade ou les fanfreluches d'un damerel.
Si remarquable qu'il fût, cet ouvrage n'était pas d'assez longue haleine j)our ébranler son renom à^'àuleur in parti Ims. Il perdait, il est vrai, l'avantage de n'avoir rien fait , et les jaloux ne manquèrent pas de s'écrier que dans son discours il se moquait de toutes les langues, surtout de la langue française. Mais ce n'était là qu'une épigramme, et outre que sous ce rapport il avait de quoi rendre, il n'était pas homme à se grossir tellement l'importance de son œuvre, qu'il crût avoir forfait à la paresse, et être devenu homme de lettres sans le vouloir. Il n'étai t toujours, à ses propres yeux, qu'un homme du grand monde, qui s'était laissé aller à prouNcrcju'il n\ail assez d'espril poiii- faire un liM'e, mais ijui n'en l'aisail [las.
Malgré cette désinvollure pliilosophique et ces airs duc et pair fourvoyé par mégarde dans la liltér*?^
ture, il n'clail pas aussi insensible, qu'il voulait bien le (lire, et qu'on pourrait le croire, à la réputation (pi'on se fait par ses écrits. Il n'eût peut-être pas sacrifié son indolence pour le plaisir d'être le ri\al de Cliampfort ou de Rliulière, mais l'idée de devenir un Montesquieu rempêcliait quelquefois de dormir, et il eut volontiers dérogé à ses principes d'insouciance pour obtenii' un brevet de génie. Cela dit, il faut avouer qu'il prit un singulier moyen d'arriver à ce diplôme. Ne pouvant s'astreindre au labeur sévère et régulier qu'exige la composilion, il essa} a d'une sorte de concordat entre son esprit et sa paresse, et au lieu d'entreprendre quelque noble et grand ouvrage , il s'occupa de publier l'étude qu'il avait faite d'un grand auteur. Quelqu'importance qu'elle puisse avoir pour celui qui s'y livre, une telle étude n'est jamais qu'un travail secondaire : elle peut préparer la gloire, mais ne la donne pas ; ce n'était pas la peine de se compromettre pour si peu.
Pour se rompre aux ditïicultés de la langue, et se façonner de longue main à bien rendre ses idées , Rivarol s'était persuadé de bonne lieure qu'il n'était rien de mieux (|nt' de luller conh'c les idi'is d'un giand homme ('tr;iiig(M' , (pic dt* fiiirc jorilcr x's expressions conireles siennes. Il s'était soigneusement exercé à ce genre d'escrime littéraire, et, en sa (pialité de descen-
dant putatif de quelque Altesse italienne , c'était le Dante qu'il avait pris pour maître d'armes. Il eût peut-être bien fait d'en prendre un moins rude et d'une élégance plus conforme à ses dispositions; mais cela ne nous regarde pas. Il avait eu ses raisons pour préférer le Dante, et, de la Divine Comédie, il avait choisi, pour l'habiller à la moderne, le poëme alors si peu connu de VEnfer. Il croyait retrouver là sa famille, et ce fut une traduction de ce poëme qu'il imprima.
Cette version, vantée tout d'abord à outrance, est d'un bout à l'autre un chef-d'œuvre de méprise et d'erreur. Rivarol s'est complètement trompé sur le but que doit se fixer un traducteur; il a oublié le génie de son modèle, pour lui prêter de son talent. Il a totalement effacé sous son vernis de dix-huitième siècle cette poésie âpre et naïve du vieux Gibelin. Figurez-vous Homère ou Moïse enluminé par le cavalier Marino , et brodé des mignardises de l'Adone ! Curieuse et soignée, cette miniature d'un géant est moins un portrait qu'une métamorphose, et une métamorphose qui n'est pas d'Ovide.
Cette contrefaçon de VEnfer n'en fut pas moins reçue comme si elle venait du paradis, et cela se comprend. L'envie se réserve pour les contemporains : elle ne s'offusque qu'à demi des louanges qu'on adresse à ceux
M. LE COMlt DE RIVAROL.
(jui ne les entendent pas; elle pardonne aux morts, el le vivant qui les réveille passe par-dessus le marché. Ce qui s'explique plus difficilement, c'est la lettre de Buiïbn, qui écrivit à l'auteur que ce qu'il voulait bien appeler une traduction n'était qu'une suite de créations. Cela ne dénote pour moi qu'une chose, c'est que l'oracle de 3Iontbard n'avait lu ni l'original ni la copie. Créer le Dante est un peu fort! Rivarol en était incapable, et Buffon lui-même s'en fût très mal tiré.
Pour rendre complètement justice à cet ouvrage, il est juste d'ajouter que ce qu'on a le moins remarqué est précisément ce qu'il \ a de plus remarquable, la préface. C'est un morceau de critique éloquent, et qui semble prouver qu'il connaissait mieux l'inflexible poëte qu'il ne l'interprétait. On n'en est que plus déconcerté de voir que, le connaissant, il l'ait défiguré. C'est peu, comme l'eût dit Chénier, de lui mettre du rouge : il lui a mis des mouches.
Fatigué de ces laborieuses libéralités, M. le comte de Rivarol reprit, avec ses habitudes d'avarice, ses mœurs de sybarite et de grand seigneur , fréquentant le beau monde et les petits soupers, éparpillant partout ses farandoles d'impromptus, se couchant quand les autres se lèvent, ne se levant que pour aller baguenauder au spectacle ou dans les boudoirs. N'ayant pas de patrimoine, n'y suppléant pas par ses travaux,
puisqu'il ne faisait rien, et ([ue ce qu'il avait fait ne lui rapportait guère que des compliments et des politesses, comment s'y prenait-il pour vivre et mener ce tJ-ain de gentilhomme? Ceci est un problème, ou, si vous l'aimez mieux, une énigme dont on ne sait pas le mot. Il avait sans doute des ressources cachées, et, nous aimons à le croire, honorables; mais on en est làdessus réduit aux conjectures. Ce qui n'en est pas une, c'est qu'il avait de l'esprit à revendre, et que, si on lui achetait ses saillies, si on les lui payait ce qu'elles valent, il devait être fort à son aise.
Quoiqu'on lui ait sans doute, comme à tous les riches, prêté plus de bons mots qu'il n'en a dit, il est certain qu'il en a dit beaucoup et qu'il serait presque aussi difficile de les compter que de les faire : nous ne nous y hasarderons pas. Nous n'essaierons même pas d'en rappeler quelques-uns. Ceux qu'on cite font toujours regretter ceux qu'on passe. Il est d'ailleurs fort difficile de ciioisir, et ne pouvant recréer sa conversation, il vaut mieux la laisser deviner. Ce n'est pas tout-à-fait impossible quand on le lit avec attention, car, ainsi que l'a remarqué son ami M. de Chénedollé, il se laissait lui-même surprendre à hi coquetterie de sa parole, et ramassait comme dons un carquois une partie de ses traits dans ses livres, ceux qu'il lançait et ceux qu'il avait oublié de lancer. Écrire, on le sait, n'était pour
M. Lt COMTt DE K1\AR0L. I T
lui (jue causer loiitsciil. Il n-d p;is assez, [)oiir nos plaisirs, prolongé ce mode irentretien.
Pendant les deux aanées qui suivirent la publication de rEnfer, sa plume se lut, mais sa langue ne se tint pas tranquille. Il se fit en ce peu de temps autant d'ennemis qu'il dispersa d'épigrammes, c'est-à-dire une foule. Ses sarcasmes lui en attirèrent de violents; mais il n'était pas facile de le vaincre à ce genre de combat, et il finissait toujours par tuer ceux qui l'av.iieiU ])lessé, témoin l'abbé de Vauxcelles. Ce pauvre l)rédicateur, non content d'avoir à se reprocber quelques oraisons funèbres, sembla vouloir préparer la sienne en attaquant Rivarol. « Jamais, dit un jour celui-ci en alTectant de faire son éloge, jamais on ne sent mieux le néant de l'iiomme que dans la prose de cet orateur. »
Non content de ces victoires légèrement gagnées, il \()ulut visiter à tête reposée son cbamp de bataille, et ce lut pour acliever ceux de ses adversaires qui respiraient encore, qu'il publia en 1787 son petit al m anacb des grands bommes, dédié à l'illustre Cailbava de Lestandoux. Quelques-uns des plus récalcitrants se n'biflV'renl contre leur mort, mais la plupart d'entre eux n'\ survécurent pas. Ils avaient, à tout prendre, bien tort de se lâcher; au lieu de les laisser s'enterrer
18 M. LE COMTE DiL RIVAROL.
silencieusement dans leur ineptie, Rivarol les a confits et embaumés dans ses plaisanteries.
Il existait en ce temps-là presque autant de mauvais poètes qu'aujourd'hui. C'est peut-être invraisemblable, mais vrai; et un fait non moins historique, c'est que ces superbes inconnus, d'autant plus anonymes qu'ils disaient plus haut leur nom, n'avaient pas moins de vanité que tant de corypliées de nos jours, dont on ne connaît que les prétentions. Ce sont tous ces patriciens du ridicule qu'il fallut tirer de leurs cachettes pour révéler leur blason, et enregistrer leurs titres.
La forme originale de cette satire contribua beaucoup à l'accréditer. Elle a été, depuis, souvent imitée, et même avec succès : c'est un mérite de plus pour l'inventeur. On doit avouer, du reste, qu'il a été servi à souhait par son époque : il eût fabriqué les saints de son calendrier, qu'il n'eût pas réussi à les faire meilleurs. C'est M. Andebez de Montgaubet, M. Brutel de Champlevart, M. Bourignon, M. de Lormel de la Rotière ; ce sont à coup sûr de très jolis noms, qui font rire rien qu'à les entendre ; mais il y a trop de richesses de ce genre, et ces merveilles dérisoires finissent par devenir monotones. Après avoir salué d'un sourire MM. Groubcrt de Groubenthal et d'Ysambcrt de la Fossarderie, on est un peu refroidi
M. LE COMTJi DE RIVAROL.
sur la splendeur syllabique de M. Fenouillot Falbaire de Quingey, ou de M. Thomas Minau delaMislringue. Plus leurs signatures sont comiques, plus il était indispensable de varier les éloges dont ils sont l'objet. C'est ce que leur mordant panégyriste ne s'est pas assez donné la peine de faire. Les pointes de ses flèches ne sont pas toutes très acérées, et, dans le trajet d'un siècle à l'autre, le fiel sardoniquc dont il les trempait s'est un peu éventé. On peut le regretter, mais il ne faut pas être trop exigeant pour un recueil d'épigrammes qui ont fait leur service et leur temps de blessures. S'il y en a là-dedans quelques-unes qui sont mortes avec ceux qu'elles ont touchés, peut-être même avant, il y en a d'autres qui ne sont pas près de mourir ; elles sont aussi vivaces que la sottise.
« Par quelle ascension inconcevable , dit un journaliste du temps, s'est-il élevé jusqu'à la haute conception de son petit almanach ! Sa magie créa tout-àcoup un peuple de grands hommes. Deucalion jetant des pierres derrière lui, et Jupiter transformant les fourmis en hommes, pour repeupler l'île d'Égine, parurent moins féconds ; fécondité d'autant plus merveilleuse qu'elle ne lui coûta qu*une seule plaisanteri(! : une seule plaisanlcrie a rempli deux ou trois cents pages. Son talent procède comme la nature : économe dans les moyens, prodigue dans les formes. »
M. LE COMIJK DE ftUAROL.
Il y a bien un peu de vrai dans cette critique. Il est certam que Rivarol na pas assez diversifié la tournure de ses articles, mais quelques-uns de ses sarcasmes sont d une franchise et d'une finesse qui ne laissent rien à désirer. Nous en citerons ici deux ou trois, que Voltaire, dans ses bons jours, eût été fort aise de trouver et dont un sur lui-même est au.ssi piquant qu'innénieux. ' °
« M. Groovelle. Un des plus profonds métapbysic.ens en vers qui existent au xv,„e «j^ele. Avant conspiré avec trois cents jeunes poètes à la gloi..e du pnnce Léopold de Brunswick, il fit une ode que nous méditons encore. Son caractère est aussi remarquable
queson talent. Lejour où on donna pour la dernière fois la première représentation de sa pièce, l'Épreme dehcate, M. Grouvelle montra une gaîté qui charma ses am.s, et dit des bons mots que ses ennemis retinrent « M. Marcha.nd de la V.év.lle. Auteur d'un millier de fables, qui n'ont encore instruit, charmé ou corrige que quelques maisons particulières, où il les lit assidûment. Ce poète, à qui on reproche quelquefois sa gloire privée, et qu'on voudrait rendre à la nation •ejette la faute sur les libraires de Paris, qui s'obsli- "'"' '^' """"■>' <'"^^^»<'^ di^ ans, à ne pas imprimer ■son recueil. Voici le mot de cette conjuration 1 <> n est pas que les libraires dédaignent M. de la Vié-
\ille : ils no sonl que trop sûrs de le vendre; mais ils tremblent pour La Fontaine, (pii resterait dans leur bouti(pie.
« M. LK COMTE DE RivAROL. Cet écrivain n'eût jamais brillé dans cet almanacb, et le jour de l'iminortalité ne se fût jamais levé pour lui, si M. le marquis de Ximenès n'eût bien voulu , pour le tirer de son obscurité, l'aider puissamment d'une inscription en vers, destinée à parer le buste du Roi. Cette petite inscription fit un bruit incroyable. Le Journal de Paris s'en cliargea , et c'est là que M. le marquis de Ximenès en donna l'investiture à M. de Rivarol, dont le nom , depuis cette épo([ue , figure assez bien dans toute la littérature qu'on dit légère. Les Etrennes d'Apollon, l'ayant enregistrée dans la même année, achevèrent de donner à M. de Rivarol une gloire iircmédiable. Notre Notice redressera sans doute le plagiat et l'erreur; et quoique ceci ne soit pas un \(il, mais un don, il n'en restera pas moins que la délicatesse de l'un devait s'opposer à la générosité de l'autre On ne connaît sous le nom de M. lic Hivarol
que cette inscription. »
Un bon ouvrage piMil passer inapeiru ; cela même n'est pas rare. Une méchanceté, c'est différent : elle a pour li'oii![)e;t('s {'c\]\ (ju'elle fait c\'\ov e( ceux qu'elle l'ail rire. Celle-ci fui acclamée de toutes les façons,
et Rivarol ne sut bientôt plus à quelle injure entendre. Il n'est rien resté de ces invectives, mais quelques hommes distingués crurent généreux de prendre en main la cause des opprimés, et ils la défendirent avec plus de virulence que de bon goût. Cerutti publia contre l'olTenseur la Satire irniverselle, qui n'est qu'un pamphlet dont personne ne se souvient, et Chénier un Dialogue imité du Pau- T,re Diable, où quelques jolis vers se noient dans des flots de grossièretés. Ce qu'il y eut de mieux dans ce débordement de vengeances, c'est la remarque d'une femme : « Qu'il fallait être abandonné de Dieu pour faire preuve d'une aussi malheureuse érudition que celle de M. de Rivnrol, » et ce mot de Boufflers : « Tl faut que M. le comte connaisse bien mauvaise compagnie. » L'épigramme était digne des siennes : il aurait dû la faire, pour la prévenir.
S'il n'avait racheté ses erreurs de poëte par son talent de prosateur, ce serait peut-être ici le cas de parler de ses vers ; ils auraient pu lui assigner une place distinguée entre M. Raté et M. Roux de la Pinardière, Je crois, en effet, difficile d'en faire de plus mauvais, et il aurait dû se garder de les montrer aux gens. Sauf quelques parodies spirituelles et passablement touFiiées, Molière eût envoyé le fout tenir compagnie nu sonnet d'Oronte. Rivarol est capable de dire à une
femme que « son innocence repose sur les plus nimnhles pivots, » et dans un madrigal où il l'exhorle à rester ignoranle, il ne fera pas diiïicnlté de lui écrire :
Ayez toujours pour moi du goût comme un bon fruit, Et de l'esprit comme une rose.
On n'est pas damné pour si peu, mais M. le chevali(M- Cubière de Palmézeaux, qu'il a tympanisé, n'a lien lait de plus misérable. C'est joindre sa platitude au\ minauderies pompadouresques de M. deBernis. Quand on a tant d'esprit en prose, on devrait l)ien s'apercevoir des sottises qu'on dit en vers.
Tandis que, assislé de son courlier ordinaire d'épigrammes, M. le marquis de Champcenetz, Rivarol présidait ainsi les assises delà litlérature et faisait, en les llagellant, parader sous nos yeux les Grotesques (le la presse, la gaîté française était bien près de dispi'.iaiire ou de subir une longue éclipse; on venail <renlen(li'(' le deiniei' linlement de ses «relols. [.es
cartes politiques, battues à la fois par les ambitieuse, les intrigants, les dupes et les enthousiastes, commençaient à se brouiller d'une terrible manière, et la ré-
volution s'annonçait. Ce fut, à vrai dire, le beau moment de Rivarol : et, sous l'habit pailleté de l'iiomme de cour, il ne fallut que des yeux pour voir saillir les muscles de l'athlète. Il prit d'abord part aux escarmouches du jour par ses lettres à M. Necker sur' la morale et la religion. On y reconnaît sa verve et son esprit, sa phrase nette et colorée, l'écrivain qui donne l)eaucoupsans tenir tout ce qu'il promet, et laisse, volontairement ou non, entrevoir plus de talent qu'il n'en déploie; mais le plan de ces lettres est vague : le raisonnement n'en est pas serré; c'est toujours l'improvisateur une plume à la main. 11 se rappelle trop la stratégie fantasque de Voltaire, et ne se souvient pas assez delà polémi(|uede Pascal; il aurailpii cIkmclier à les concilier.
Une fois qu'elle eut levé son diapeau, la révolution ne devait plus s'arrêter; mais Rivarol enireprit de lui barrer le chemin. Je crois bien qu'il y eul un peu de vanité dans son opposition; mais une vanité qui se jette au devant du péril pour le conjurer, cela ressemble à de la grandeur d'âme, et cette vertu n'est pas si commune qu'il en faille dédaigner l'ombre. Notre gentilhomme d'auberge, qui s'était fait comte
M. LE COMTE l)E RIVAROL. 25
<1«^ sn ploino nulorilc, dcviiU un des plus intropidi^s cliainpions de la noblesse, qui le récompensa quelquefois de son courage par des brocards aussi bons que ses réponses, je veux dire fort mécliants. Après s'être d(* son propre mouvement banni des rangs du tiersélat, il crut de son devoir et de son lionneur de défendre sa caste d'adoption, et il n'y fit pas défaut.
Informé de l'avenir par sa sagacité, il s'arma de toutes pièces dès l'origine contre les crimes qu'il prévoyait. Les vices de la cour ont commencé la révolution, disait-il, les vices du peuple l'achèveront: paroles profondes, (pi'on ne serait pas étonné d'entendre sortir de la bouche de M. de Maistre, et qui peut passer pour une jirophétie. 11 en prononça plus d'une de cette espèce. Celle-ci, entre autres, qui prouve que s'il plaidai! d'oflice pour l'aristocratie, il ne s'abusait pas sur la faiblesse de ses clients et ne leur mâchait pas la vérilé : « La populace de Paris, et celle même de toutes les villes du ro\auine, ont encore bien dis crimes à faire avant d'égaler les sottises des grands. » 11 y a, ce me semble, quel([ue magnanimité à se ranger volontairement d'un part'i qu'on mesure de si haut.
Nonobstant ses prévisions, et la conscience de plaider, pour n'y rien gagner, une cause déjà perdue, il ne cessa pendant deux ;ins de faire d'héroïques efibris pour provenir les invasions de la démagogie. Nous en
avons pour lémoinsles pages nombreuses de son Joîirnal politique et national. Son énergie y devance, souvent avec bonheur , les éloquentes incartades de Burke. Il parle de ce qui est comme eût pu le faire Junius : il écrit ce qui sera comme si c'était de l'histoire. \ Il se fait, pour les juger, la postérité des événements • qu'il devine. !
Les feuilles de ce journal, qu'on a récemment réim- : primées dans la collection des Mémoires sur la Révolution, avec le titre de Mémoires de Rivarol, avaient été primitivement réunies et publiées par son frère, ; sous le titre plus juste de Tableau historique et poli- ' tique de r Assemblée constituante. Cela ne se lit pas | aujourd'hui sans difficulté, bien que l'auteur s'y des- i sine et s'y déploie à son avantage. Il y fait preuve ^ d'une rare énergie et d'une généreuse indépendance ' d'esprit, disant à chacun son fait sans ménagement ni i réticence. Il s'exprime non pas seulement avec l'orgueil ' du gentilhomme blessé, mais avec le sentiment de la ' dignité des lettres méconnue, outragée par la morgue de l'ignorance, et qu'on ne cesse d'insulter que dans i la tourmente, lorsqu'on ne sait plus quelle puissance \ invoquer. « Les cours, dit-il, se recommandent quel- \ quefois aux gens de lettres , comme les impies invo- ; quent les saints dans le péril, mais tout aussi inutilement : la sottise mérite toujours ses malheurs. »
Quoi qu'il en soit de ces Mémoires ou de ce journal, Burke lui écrivit que cet ouvrage serait mis à côté des Annales de Tacite. L'éloge nous semble légèreluont hyperbolique. Il n'y faut voir sans doute qu'un (l'ait de complaisance pour une fraternité d'opinion , ou croire que, si l'orateur anglais savait bien le latin, il ii'élait pas aussi expert sur le français. Nous con- Ni(M)di-oiis sans peine qu'il se rencontre en ce volume «jiielques pensées vigoureuses, rendues avec une singulière précision , mais il n'y en a pas assez pour justifier une pareille comparaison. Puis, tout occupé du présent, Rivarol, même quand il prophétise, sort tiop rarement de son siècle; nous, qui n'en sommes phis, nous ne le suivons parfois qu'avec ennui. Il nous faut faire effort pour être dans la confidence de ses allusions, de ses craintes, de ses ressentiments. Tacite est bien un autre maître. En écrivant pour son épo- (pie, il écrit pour tous les temps comme pour tous les pays. L'un s'occupe de quelques individus, l'autre de l'humanité. Il en résulte qu'on ne fait que consulter llivarol ; on apprend Tacite par cœur.
Quoique rapproche des malheurs publics eût rendu son esprit, sinon plus méditatif, au moins plus sérieux, on le voil à (ont instant dans ce livre sur le point de rentrer dans l'épigramme. Il ne la fuit qu'à son corps défendant, et souvent il ne s'en défend pas
du luiii. Témoin ce qu'il dit de Mirabeau : « Cet ■! iiomme est capable de tout pour de l'argent, même j d'une bonne action.» La plupart du temps, il se venge ' de ses frayeurs par des sarcasmes, dont Tindiguntion ! tourne trop court au rire et qui nous blessent comme des anachronismes. Quand on devine les liommes qui j seront les bourreaux de 93, ce n'est pas avec des jou- -i joux qu'il faut leur faire la guerre : on ne réussit par là qu'à les égratigner. La meilleure arme pour les \ combattre, c'est le fer rouge qui les marque.
Ce fut sans doute, pour se débarrasser des remaj- j ques plaisantes qui venaient déranger sa colère, tandis qu'il fulminait contre les constituants, qu'il se '• ligua avec Peltier pou]' rédiger les Actes des Apôtres, qui étaient le Cliarivari de cette époque. Là il était plus j à son aise et l'on y peut relever plus d'une bonne ligne j de sa façon. Peut-être allaient-elles mieux au but que i les traits les mieux trempés du journal national; mais j on ne sait trop qu'en dire aujourd'bui. Pour mon compte, je ne connais rien de moins gai que les gaî- . tés politiques. Charmantes en naissant, elles sont une ' heure après vieilles et inintelligibles. Ce sont des ^ éclats de rire sans écho, qui ne s'entendent pas à deux ^ pieds du cercle où on les pousse, ùt qu'il y a de plus i triste dans les ménippées de Rivarol, c'est qu'on esl, j en les lisant, dans le secret de leur inutilité. Ce sont j
des obus refroidis, qui se sont éteints au milieu de nos desordres, sans eifraver une ambition et sans tuer un vice.
Si le dcnoûment n'eût pas été si terrible , ce serait réellement aujourd'liui une comédie digne de Beaumarchais, de voir la noblesse, disséminée par la crainte, se rallier en espoii* autour du trône sous la bannièi'e d'un journal de roturier : et ce, à la voix. de M. le comte de Rivarol, le fils d'un tavernier gascon, soutenu de M. le marquis de Cliampcenetz, l'héritier présomptif d'un concierge des Tuileries. Quand on songe, après cela, que son plus fervent défenseur à la tribune était l'abbé Maury, le fds d'un savetier de \illage, qui ne reconnaîtrait dans ces étranges préludes un signe avant-coureur d'un boulevei'semcnt complet et de l'avènement du peuple au pouvoir? ('.e (pi'il y a de sûr, c'est que nos journalistes firent tout au monde pour le retarder, et que, marchand-traileur ou portier, personne ne mit, au service d'une société (|ui s'écroulait, plus de verve et d'esprit que n'en mirent nos deux volontaires dans la rédaction des Actes (les Apôtres. Leur courage les perdit, sans profiter nu salut de qui qu(; ce soit.
IVM'séculé connue les nobles, (|ui n'élaicMil [dus, suivant lui, ({ue les mânes de leurs ancélies, el dont il
épousnil lièremeiil la décadence, Rivniol fui forcé d'é-
30 M. LE COAlTli DE RIVAKOL
migrer pour se soustraire à l'cchafaud. Clianipcenetz, moins connu, se crut protégé par son obscurité, et voulut demeurer en France. Ce fut malheureusement Robespierre qui se chargea de l'y retenir, et l'on sait de quelle nature étaient ses permis de résidence. L'infortuné périt quelques jours avant le 9 thermidor, et d'une manière digne de son professeur de bons mots, en demandant s'il n'y avait pas moyen de se faire remplacer, comme dans la garde nationale. Un pareil sangfroid à pareille heure vaut bien des parchemins.
Rivaroî se réfugia d'abord à Bruxelles. C'est de là qu'il écrivit ses lettres au duc de Brunswick et à la noblesse française. Ce fut, avec la Vie de Lafayette , qu'il appelle le général Morphée, son dernier essai de polémique, et il n'eût fait ni l'un ni l'autre qu'il n'y aurait pas de quoi s'affliger. Depuis il erra, abandonné à toutes les vicissitudes de l'émigration, de Londres à Hambourg, de Hambourg à Berlin , dispersant son esprit comme sa vie, rêvant des in-folio, et n'écrivant rà et là que de belles pages, qui font regretter celjes
qu'il n'a pas écrites. Ce fut peut-être l'époque où il a le moins travaillé, celle où il fut le plus fidèle à ses dogmes de paresse, et peut-être aussi pourtant la plus pleine et la plus occupée. Ses combats contre la révolution avaient mûri et agrandi son intelligence. Le spectacle imposant d'une société qui se dissout et se débat contre sa dissolution l'avait profondément frappé, et il emportait partout avec lui, se promettant toujours de le faire et ne le faisant jamais, le plan d'un ouvrage qu'il regardait comme le préservatif des catastrophes sociales.
On peut douter de l'efficacité du remède : il est plus facile de démolir que de sauver un peuple avec des phrases. Mais ce qui ne sauve pas les Etats peut mettre un nom à l'abri des caprices de la mémoire : et il est fâcheux que l'auteur n'ait pas eu le temps ou la patience de s'assurer cet asile. Ce livre, qui lui faisait espérer une place à côté de Montesquieu , et dont il parlait quelquefois, comme s'il était à la veille de paraître, n'exista jamais que dans sa tête, et il est douteux qu'il en ait écrit beaucoup plus que n'en cite M. de Chénedollé dans les notes du Génie de r Homme. C'est assez pour en prévoir la portée, pour évaluer ce fjue le monde politique a perdu. Quand ce qui pouvait naître n'est pas né, il me semble que cela peut s'appeler une perte.
• Les désordres, les égarements subversifs, dont il j avait été le témoin, et qu'il attribuait au défaut de j contre et de direction, à la ruine du pouvoir, à l'épar- i pillement de l'autorité, dont chacun se disputait un ! lambeau, lui avaient inspiré l'idée de remonter aux \ véritables sources de la puissance. Il avait cru s'apcr- j cevoir que la souveraineté ne réside pas dans le peu- 1 pie comme Locke et Jean-Jacques l'ont prétendu. Elle n'existe, elle ne peut exister que dans le gouvernement, et un peuple ne peut pas plus se gouverner luimême qu'un régiment ne peut s'avoir pour colojiel. j C'est à ce point de vue nouveau, qu'il jugeait ou j qu'il devait juger les principes constitutifs des na- ] tions.
Le peuple, disait-il, n'a pas à proprement parler i de puissance; il a des forces. Que ces forces se ré- ■ sument, se condensent en une seule et même ex- [ ju'ession, la souveraineté paraît; avant, elle n'existe! pas. Qu'est-ce donc que la puissance? La force oi'ga- ; nisée. Etre organisé, c'est avoir un organe ; et, qu'il \ le reçoive ou qu'il le crée, le peuple n'est quelque ,i chose qu'autant que cet organe existe. Si cet organe \ lui manquait, il resterait un assemblage confus dej forces divergentes, qui se dépenseraient isolément^ sans aboutir à rien, qui se combattraient bientôt pour^ ne produire que le désordre. L'organe dont il a be-ï*
M. LK COMTE DE lUNAROL. 33
^oin, c'est le gouvernement. Tant qu'il reste uni à cet organe, il y a puissance, il y a conservation. Quand Torgane est brisé ou que le peuple s'en sépare, le ()euple redevient ce qu'il était : un pêle-mêle de forces qui se heurtent et se détruisent; c'est une ré- \olution.
{]{} n'est pas ici le lieu de discuter cette pensée qui n'était pas, pour Rivarol, un siuïple aphorisme poliii(|ue : elle compienait à ses yeux la théorie tout cniiere des sociétés. Le TiNrc qu'il projetait n'en de\ait èlre (|ue le développement et la justification . On peut en critiquer les bases, les trouver plus spécieuses que solides, mais ce qu'on peut alîirmor, c'est que, si l'on s'en rapporte au peu de fragments qui nous restcJit de cet ouvrage, Rivarol n'eût rien laissé de plus brillant et de plus profond. Son talent était en progrès, et si l'Age, en le décourageant des plaisirs et des succès du monde, lui a>ail inspiré assez d'ambition pour ne pas s'efîrauM- du lra\ail, nul doute qu'au lieu de nous léguer <le riches échantillons de son esprit, il n'eût lini par nous léguer un monument.
Ce n'est pas une sinq)ie [)résompLion que celle de ses progrès, nous en avons une preuve irrécusable dans le seul ouvrage d'inq)ortance qu'il ait publié duriiiil ri'migi'alion, son Discours sur les facallc's nioraUs ci intellectuelles de /"Aommc. Ce discours de\ait
34 M. LE COMTli DE IllNAROL.
servir d'introduclion à un diclionnaire qu'il avait entrepris pour vivre, et qu'il abandonna pour ne pas mourir d'ennui. On se doute bien que ce discours j même n'est pas terminé : mais tel qu'il est, je le préfère à ' sa dissertation oratoire sur l'universalité de la langue française. Son style a de l'éclat et de la précision. L'idée est nonjbreuse, abondante, rapide. 11 a de la i souplesse et de l'élan. Son imagination est féconde, j son expression pittoresque, ses conqjaraisons neuves ^ et heureuses. Chénier, qui ne lui pardonnait pas d'avoir fourré son nom, rien que son nom pourtant, dans ' le Petit Almanack des Grands Hommes, me paraît J l'avoir envisgé dans son Tableau de la littérature : française, avec plus de rancune que d'équité.
« En voulant traiter de la nature du langage en , général, Rivarol parcourt, ou plutôt mêle ensemble j toutes les questions qu'embrasse l'analyse de l'entendement. Il s'en faut de beaucoup qu'il y répande des lumières nouvelles. A propos du Traité des Sensations, il parle de l'abondance de Condillac. Est-ce une criti- ] que? elle est injuste. Est-ce un éloge? il n'est pas . mérité. Condillac est précis, clair et profond; Rivarol '\ est verbeux, obscur et superficiel. Du reste, il écrit \ avec agrément. Si l'on trouve souvent de la reclierclic ' dons son style, on y trouve aussi le mouvement, le ton ^i la chaleur d'une conversation animée; mais quand ;
il (lévoloppe civoc une longueur pénible la série «le.^ sensations, des idées et du langage, on sent un homme • l'esprit qui, par malheur, veut enseigner ce qu'il aurait besoin d'apprendre. »
On peut en appeler de cette sentence; elle est d'une sévérité qui fait peu d'honneur aux sentiments chrétiens du juge. Si le style qu'il condamne a des vices, ce n'est pas celui d'être obscur et verbeux. Il est au contraire remarquable par sa concision et sa netteté. Quant au Traité des Sensations, qui se trouve cité par Rivarol d'une manière assez étrange, je le confesse, ce qu'en dit le critique n'est pas plus fondé que le reproche plus ancien de La Harpe. Ce censeur, examinant le Mémoire couronné de Berlin, avait accusé le jeune lauréat de s'être paré des plumes de Condillac, ce qui n'est pas plus exact que l'analogie de ce philosophe avec un paon. J'accorde volontiers qu'il en ait l'orgueil et quelquefois même la voix; mais il n'y a rien au monde de moins chatoyant que ses idées et qui ressendde moins à des pierreries. Je veux bien que ce soit un raisonneur profond, mais ce que je sais par-dessus tout, c'est qu'il n'est rien de plus sec , de plus terne que son style, et quand Rivarol parle de son abondance, c'est une preuve, sine quâ non, qu'il ne le connaissait que par ouï dire. Il avait peut-être, dans la conversation, surpris quelques mots de son système: c'est
tmit; il élait trop paresseux pour le lire, et trop spirituel pour le voler. S'il lui a pris quelques idées, c'est sans le vouloir, sans le savoir, et il lui a rendu service;
il les a fait revivre en les embellissant. On peut même I
ajouter qu'il les a parfois trop embellies, et qu'il de- ;■
vient malaisé de démêler le fond d'avec la forme. ■
Rivarol était un métapbysicien subtil, qui voulait ;
habiller toutes les abstractions d'images. Il a souvent j réussi à les rendre visibles ; mais souvent aussi il s'est
trompé, et il n'y a de visible que la broderie ; c'est un j
défaut. Un autre tout aussi grave, c'est que plus jaloux ^
d'êti'e brillant que vrai, il ne prend pas toujours la peine i
d'apprécier rigoureusement ce qu'il définit; il veut ^
vous expliquer une chose avant de la comprendre, j
dans l'espoir sans doute que c'est à lui le premier que '• son explication servira. Ces réserves faites, ce discours
mérite d'être lu et médité; il est d'un habile homme, : qui répand plus de lumière qu'il n'en a réellement,
et dont les ombres ne sont pas sans clarlé. 11 a des
erreurs d'un ordre à pari, (jui vous font plus penser j
que bien des vérités. Son savoir paraît quelquefois ]
mal assuré, et d'autres fois encore il paraît en man- 1
quer; mais cette ignorance n'est pas contagieuse, et ^
on ne lit pas Rivarol sans être, en le quittant, plus i
instruit qu'il ne l'était lui-même. Cela lui vaut bien j
de notre part quelque gratitude. ^-
J'ai lu, je ne sais pas où, mais je suis câlain d'avoir lu quelque part, à propos de cette gloire de salons dont il fit trop de cas : Rivarol s'est lait paver comptant par ses contemporains, la postérité ne lui doit rien. Je vous demande pardon; elle doit se plaindre qu'il ne se soit pas assez inquiété d'elle. Il est de ceux qui sont faits pour lui parler et en être écoutés. Peu d'hommes ont poussé plus loin la promptitude et la finesse de l'esprit, et il est permis de croire qu'après avoir passé le seuil de la jeunesse, partenu à un âge où l'on connaît assez le monde pour apprécier à leur valeur les succès qu'il décerne et les triomphes plus doux que ces succès promettent, il se fût un peu corrigé de sa répugnance pour le travail, et qu'avant de quitter la terre, il eût fini par se convaincre que, s'il n'est pas pas inutile de l'amuser, il est plus honorahle de l'éclaii-er.
Il serait facile de citer, à l'appui de cetle opinion, de beaux fragments dans tous les genres. Nous n'aurions pour cela qu'à puiser dans ses sacs. On sait que Rivarol, qui n'avait guère que de la monnaie de génie, avait l'hahitude de remplacer ses écus par des bouts de papier marqués de sa pensée. Ces pièces d'un nouveau genre sont souvent des médailles. En voici une, qui devait sans doute avoir place dans son grand ouvrage politique, e( qui n'en déparerai! aucun :
38 M. LK r.OMTK DK RIVAROL.
« La (liiïércnec entre le principe social qni unit \e^ hommes, et les causes qui rassemblent certains animaux, a été si bien établie par quelques philosophes, que si j'en parlais ici, je ne pourrais que les répéter. Je (lirai seulement qu'excepté les abeilles, les castors, et les fourmis d'Aîrique, tous les autres animaux ne savent que s'attrouper, s'accoupler et construire des nids; mais les attroupements et l'amour, et même l'état de famille, ne sont pas l'ordre social : ce sont des rendez-vous assignés par le besoin, des appels et des congés donnés parles saisons. Quant aux trois espèces qui vivent et travaillent en commun, il est certain qu'elles poussent d'abord la combinaison des idées premières jusqu'à la division du travail; mais une fois l'édifice construit, toute combinaison ultérieure cesse. Ces républiques-là ne savent pas enter la raison sur l'expérience ; elles ignorent l'art d'échafauder leurs connaissances et de substituer des instruments et des outils à leurs organes ; elles ne recueillent ni ne laissent d'héritage, et l'industrie publique meurt et renaît à chaque génération. Une prompte et fatale perfection les saisit au début de la vie et leur interdit la perfectibilité. Les animaux sont donc plus immédiatement que nous les élèves de la nature.
»L'homme part plus tard pour arriver plus haut; mais cette immense carrière, c'est la société qui la lui ouvre.
C'esl là que l'iioinmc se grefTe sur l'iiomme, les nation^ 'iiir les ualions, les siècles sur les siècles; d'oùrésullo t'ctle incontestable vérité : que le genre humain est toujours supérieur h ([uelque grand homme que ce soit, et que, chez les animaux, l'individu est toujours ('gai à l'espèce. On peut dire encore des animaux que, s'ils n'augmentent pas leur industrie par l'association, ils ne la perdent pas dans la solitude. Le castor, lorsqu'il n'est pas gêné par la présence de l'homme, retrouve ses talents en revoyant ses déserts, ses bois et ses rivières. Il n'en est pas ainsi de l'homme ; il ne peut beaucoup gagner à l'association sans beaucoup perdre à l'isolement. Comme les diamants et les métaux, l'homme naît encroûté, et comme eux, il ne doit son éclat qu'au frottement. Si la distance du sauvage solitaire au sauvage en corps de peuple estdéjà prodigieuse, que sera-ce si on le met en comparaison avec l'homme de génie dans l'ordre social? le sauvage en général ne veut pas de nos arts, parce qu'il ne les connaît pas, et nous ne voulons pas de son existence parce que nous la connaissons. »
Il me semble qu'écrit tout entier de ce ton, un livre ne serait pas seulement un titre d'honneur pour l'écrivain, il en serait un pour la littérature. Quoique nous en ayons déjà un assez grand nombre, un de plus ne ferait pas mal.
Après avoir parcouru le cercle des ouvrages de i Rivarol, il nous reste quelques mots à dire de son ca- !
ractère et de sa vie. Cette vie est encore moins connue '
et plus oubliée que ses œuvres, dont ne se souviennent ,' guère que les curieux. Il avait les mœurs faciles de > son temps, et, avec plus de penchant pour la vertu que 1 pour le vice, cette moralité complaisante qui capitule | volontiers avec les séductions du mal. Inconstant • comme un mousquetaire, plutôt par ton que par tempérament , il se maria, pour faire sa fortune, avec une femme qui se donnait pour une héritière de haut ^
parage, mais qui n'avait pas plus de rentes que J
d'aïeux. Il n'eut pas le courage d'en prendre son ^ parti. Quand il s'aperçut qu'il y avait plus d'une j sympathie de position entre lui et celle qu'il avait épousée, il se dégagea brusquement de ses liens, et, . renonçant à demander à l'amour ses quartiers de no- j blesse, il rentra dans son célibat pour courir après jei ne sais quelle grisette, qui paraît avoir eu beaucoup^ d'esprit et une conduite aussi légère que l'esprit. m Il continua à mener dans l'émigration, mais avec^ moins de gaieté qu'autrefois, la même vie qu'à Paris, : un peu plus économe peut-être de ses saillies, mais ; aussi recherché que lorsqu'il en faisait litière. Il finit | par s'éprendre à Berlin d'une princesse russe qui était] digne de lui, et c'est près d'elle qu'il songeait à se re-j
tirer, pour cichevor les ouvrages, qu'il n'avait pas commencés. Le temps, dont il ne s'était jamais occupé que pour le perdre, ne lui permit pas de céder à ces velléités de gloire. Atteint d'une fluxion de poitrine au commencement d'avril 1801, il se fit transportCK à la campagne chez son amie, et là, entouré de fleurs, les fenêtres ouvertes, il y expira tranquillement quelques jours après, à l'àgc de quarante-sept ans, en disant à son médecin qui s'appelait Formiez : Ah I mon pauvre docteur, j'ai bien peur que vous ne me déformiez.
Il venait d'obtenir la permission de rentrer en France, où le premier consul, qui aimait et récompensait le talent, n'aurait certes pas négligé le sien. Ces égards, des mœurs nouvelles et moins frivoles (pie celles qu'il avait vues ; les lois, les arts, les sciences, les lettres, obéissant comme la victoire à l'impulsion d'un grand homme, tout cela sans doute eût exercé sur son esprit une influence rénovatrice, et il aurait pu donner enfin la mesure et l'expression de ce qu'il était. La mort, qui vient presque toujours trop tard, est venue trop tôt pour lui. Elle ne lui a pas accordé l'heure de se manifester tout entier. Los paresseux devraient vivre une fois plus que les autres, car il va toujours pour le moins une moitié de leur vie (pii ne compte pas.
Rivarol, dans son exil , s'était acquis de nobles amitiés; pour achever ce portrait, nous qui n'avons pu
le voir, ni lui demander séance , nous céderons, en ! finissant, la parole à un spirituel étranger, M. Gual- ; tien, major au service de Prusse, qui l'aimait comme t un frère, et en parlait comme un Français. \ « Rivarol n'est plus ! écrivait-il. La mort vient d'en- ; lever cet homme, dont le monde a connu l'esprit et dont peu de personnes ont connu le cœur. Que n'ai-je j été du nombre de ceux qui n'ont à regretter que ses lumières et n'ont point à pleurer un ami 1 Toujours , prêt à l'écouter, je ne le perdais point de vue dans le bruyant chaos du monde. Son caractère aimable ne le ] quittait jamais : partout le premier, toujours obligé j de descendre pour se mettre au niveau des autres ! Il l avait l'indulgence de la supériorité et la modestie du | mérite. S'il était un peu fier de ses avantages, c'était { par système ; ne se considérant que comme une combinaison heureuse de la nature ; convaincu qu'il de- i vait plus à son organisation qu'à l'étude ou au travail, \ il ne s'estimait que comme un métal plus rare et plus \ fin. Aussi quoiqu'il jugeât sévèrement les autres, il ne i méprisait personne. Prodigue de son esprit, il le ré- ] pandait à pleines mains. Tout le monde pouvait en | prendre sa part : et si quelquefois il le revendiquait, ] c'était moins par avarice, que par esprit de justice. Paresseux comme un homme riche, il ne craignait ni l'avenir, ni le besoin. Sûr du trésor qu'il portait, il
M. LE COMllî DL lUVAROL. 43
risquait de mourir de faim au milieu de son or, parce qu'il dédaignait de le porter à la monnaie et de convertir ses lingots en espèces. Artiste de la parole, il ne s amusait pourtant point à créer des mots ; mais mettant, pour ainsi dire, toute la nature à contribution dans ses écrits et sa conversation, il formait une langue nouvelle avec des mots connus; son génie les l>j'o}ait à son gré et savait s'arrêter là où le bon goût avait mis une borne. Il avait un luxe d'esprit, une exubérance d'idées qui le faisaient jouer avec les pensées, comme un musicien habile sur les cordes ou les touches de son instrument. Caustique, sans être méchant, il n'attaquait que les ridicules : et cette disposition à la causticité était une habitude de l'esprit plutôt qu'un défaut du cœur. L'objet de ses satires
n'était pas celui de son animosité personnelle »
Quelque confiance que l'on puisse avoir dans le témoignage de M. Gualtieri, la postérité a cependant besoin d'autres certificats. Pour qu'elle sût vraiment à quoi s'en tenir sur cet enfant perdu de la littérature, il était bon qu'on s'occupât de réunir et de classer ses œuvres. C'est ce ([u'on vient de faire en partie. Nous n'en avions qu'une édition incomplète, bien qu'en cinq volumes, une édition détestable, où rien n'est à sa place, et qu'on a niaisement surchargée d'une foule de niaiseries qu'il a fait dire. C'est bien assez de se les être atti-
rées pendant sa vie, sans être obligé de les avoir, comme une enseigne, à la porte de son tombeau. Quoiqu'il ait, en fait de talent, plus d'une peccadille à se reprocher, il n'a pas mérité ce supplice inédit du Dante de traîner après son ombre toutes les platitudes dont il a été l'objet ou la victime. On doit remercier ses nouveaux éditeurs de l'en avoir affranchi ; le volume qu'ils publient est une véritable réparation. Si ce volume ne renferme pas tout ce qu'il pourrait contenir, il est cependant assez rempli pour que l'opinion ne s'égare plus. Dieu veuille que cette étude contribue à la fixer ! L'homme est maintenant traduit une dernière fois devant ses pairs, et on peut le juger en connaissance de cause. Il est très possible que ce jugement ne soit pas entièrement conforme au nôtre, mais je ne crois pas qu'on s'en éloigne beaucoup. Que la sympathie s'en mêle ou ne s'en mêle pas, toujours est-il que Rivarol a droit à une place distinguée dans nos souvenirs , à une réputation, non pas sans alliage , mais solide. Pour quiconque n'aura ni envie, ni prévention, ni préjugé, il sera toujours un des esprits les plus brillants que nous ayons eus : un homme de génie, qui, bien que ce soit sa faute, n'a pas eu le temps d'en montrer.
Juin 1852.
<( Quaiid la iialiirc fait un grand lionuno, le génie n'est pas un don qu'elle lui fait : ce n'est qu'un dépôt qu'elle lui confie et qui appartient tout entier à Thunianitc. »
Ces lignes n'ont, à coup sûr, rien d'extraordinaire, et nous sommes loin de les citer comme modèle ; mais elles sont caractéristiques : elles partent d'un homme qui les a trouvées dans son esprit, et non dans sa conscience. C'est fâcheux pour lui. On regretle que l'althé Maury ne se soit pas constamment rappelé cette pensée, qu'il avait émise dans un de ses premiers ou\ra' ges, à ces heures de prohité juvénile, où le désintéres.sement nous semble une condition de la renommée. Restée devant lui comme un phare, cette pensée l'eut peut-être empêché de s'égarer et d'aller se perdre dans un palais. Quoiqu'il soit [larlout à sa pl.ice , le talent respire mal (.lan> fc- punqjtni.M.'s résidences.
48 l'abbé maury.
Plus il est digne d'y eulrer, plus il doit être assez sage
pour n'y pas demeurer. L'obscurité l'élève, l'opulence
rétouffe.
Je ne pense pas que la nature ait jamais eu l'intention de faire de Maury un grand homme. Elle s'était contentée de le traiter avec faveur et d'être généreuse sans être prodigue. Il en avait reçu tout ce qu'il était j
nécessaire d'en recevoir pour se distinguer dans les j
lettres, et quelque chose de plus encore, car cette dis- ^
tinction lui fut acquise avant même qu'il l'eût gagnée.
L'ambition vint pervertir ses aptitudes. Une fortune
trop prompte amollit son âme ; des triomphes trop \
faciles lui firent négliger ce qui les rend durables : et !
celui qui pouvait prétendre à la gloire n'obtint que de j
la célébrité. C'est l'ombre pour le corps, la fumée pour J
la flamme.
Jean Siffrein Maury était de la famille des Sixte- Ouint et des Alberoni, de ces hommes, qui traduisent l'Évangile au profit de leurs passions ; qui, nés sur la i paille comme leur maître Jésus-Christ , s'autorisent î de la religion pour se faire aussi dieux qu'ils peuvent, * et moui'ir dans la poui'pre, en esquivant la croix. L'un j (piitte ses pouireaux juini- coiidnirt' les Komaiiis; l'autjv, en tailhmt ses ai'bn\s et sarclaiil ses légumes, 1 fail son apprentissage de premiej' ministre et de jar-
l'abbé maury. 49
Jinier |)oliti(|iie; le futur archevêque de Paris soi'l de la boutiçjue d'un cordonnier.
Pauvre artisan de village, qui avait, à ce qu'il i)alait, plutôt le mérite de réparer les souliers que le latent de les faire, son père eut l'esprit de ne pas loconnaître en lui de vocation pour la chaussure. Il s'épuisa de travail pour lui acheter des livres et pa\er les frais de son éducation. Ces soins ne furent pas inutiles. Le jeune Maury fit des classes brillantes au séminaire de Sainte-Garde, et à peine âgé de vingt ans, notre cardinal en herbe, l'humble théologien d'Avignon, vint se fixer à Paris. Se souvint-il, dans sa prospérité, des sacrifices de son père? Il vaut mieux le présumer que d'en douter; mais on l'ignore absolument. Son silence sur ce point pourrait se prendre pour de l'ingratitude. Il est plus charitable de supposer (jue, comme toutes les affections profondes, sa reconnaissance n'aimait pas à parler.
Il débuta dans le monde par être instituteur. Malgré la t\ rannie ordinaire de ces fonctions, il trouva le temps de mener à fin quelques compositions oratoires qu'il publia. Ces opuscules, dont les bibliomanes savent seuls \e titre el qui ne inérilenl [las qu'on eu sache plus \r,\i*^ , attijvi'enl copciKhiiil (|U('l(pie alUMiti(»n, et, eiicinuagé pai' celte lueur de succès, il lésolut de se consacrera l'éloiiuence. Il piif h^ ordres e(
^0 l'abbé maury. j
prêcha le carême ou l'avent dans plusieurs églises de j
la capitale. Les Mémoires de l'époque sont très-discrets ;
à l'endroit de ces premiers sermons, qui ne paraissent \
pas avoir remporté de grands avantages sur Tincré- :
dulitc du dix-liuitième siècle. Tout ce qu'on raconte à >
ce sujet, c'est que leur auteur étudiait alors beaucoup ' les maîtres, et qu'en les imitant il promettait parfois
de les atteindre. '
L'Académie, sur ces entrefaites, mit l'éloge de Fénélon au concours. Le prix échut à M. de La Harpe, l'accessit à l'abbé Maury. Le contraire eût été plus
équitable. Le discours du jeune prédicateur est loin jj
d'être un chef-d'œuvre, mais il est préférable à la i
froide et correcte amplification de son adversaire . Les \
amateurs de curiosités, qui voudront le lire, y décou- \
> riront des (jualités qui annonçaient un écrivain, une j
anahsedu Télémaque surtout, dont l'élégante préci- i
sion dénote une plume exercée et déjà sûre d'elle- \
même. Il y règne par malheur un défaut qui ne se j
cori'igo guère. Son style pur et nombreux est lâche et *
sans saveur. Il man{[ue de cachet et d'originalité, l
Avec ce défaut-là, on fait des livres qui naissent vieux, |
et que le public traite en vieillards ; il les respecte, et :
n'y touche pas. I
L'échec de l'abbé Maury fut l'origine de sa fortune, j
.Jaloux de se iiioiilicr plus juste que le concile de* 1
l'abbé maury. o\
quarante, un ëvêque, héritier du nom de Fénélon, noniiua l'heureux vaincu vicaire de Lomhez et clianoine de sa métropole. Ces dignités provinciales ne l'éloignèrent pas de Paris, et l'Académie, connue pour réparer son injustice ou son erreur , le désigna , en 1772, pour prononcer devant elle le panégyrique [annuel de saint Louis. Cette apothéose périodique était une sorte de bénéfice ou de canonicat oratoire que l'illustre compagnie paraissait accorder d'ordinaire aux jeunes théologiens qu'elle comptait appeler, un jour ou l'autre, ta sanctifier ses séances. Cet honneur était fort recherché. Les prétendants croyaient sans doute qu'en louant un immortel , on ne pouvait pas manquer de le devenir, et que, si l'auguste mort ne descendait pas de son ciel ou du calendrier pour ^oter au scrutin, il l'inspirait.
L'éloge de saint Louis est d'un talent plus mùr, [)lus rassis que le précédent. L'auteur s'y est évidemment étudié à paraître penseur, à envisager l'histoire sous un point de vue nouveau, et il s'en faut quel- (juefois de peu qu'il Jic soit profond. La brillante et che\aleresque folie des croisades y est sagement appréciée, et le caractère du roi très-chrétien jugé avec plus de p]iiloso[)hi(î (pie ne s'en permettait habituellement l;i cliuire. Mais on i'eiiiai'(pje partout, même dans les meilleurs morceaux, plus de saNoii-fairc cpit' diii-
b% l'abbé màury.
spiratioii. llioii n'v atteste une de ces supériorités vi\aces qui s'emparent de l'avenir. L'orateur n'a pas de ces expressions inattendues qui, comme le dit Milton, s'allument subitement dans les phrases, pour éclairer toute une suite d'idées. Ses mots harmonieux | n'ont ni relief ni couleur. Où l'on cherche un tableau, j on ne trouve le plus souvent qu'une grisaille. Toutes les pensées sont de la même taille et arrangées de la même manière. C'est de la littérature qui ressemble aux anciens bosquets de Trianon , à ces jardins de cour habillés à la française, oii la nature même est j artificielle. Lcà, les arbres bien alignés, et coupés de j
la même façon, n'ont pas un moment la liberté de i
leurs branches, et représentent tout ce qu'on veut, ex- 1 cepté des arbres; j'aime mieux les forêts. J
Fort applaudi à cette époque , cet ouvrage eut le '-^ malheur d'encourir les compliments de La Harpe, qui ne caressait d'habitude que les médiocrités, et il ne se ^ releva pas de ses bonnes grâces. On ne l'a peut-être | pas lu deux fois depuis ce temps-là. Le grand-prêtre i de Mercure, humiliant son paganisme philosophique ]
jusqu'à recommander un petit abbé du jour, conseille \
y entre autres choses à notre admiralion cette plu'ase , j
qu'on poiii'rait appeler uikî phrase sans envers : ''\ « Saint Louis fui grand ]'ar la juslice, (jui esl la bien- ("aisaiice (les rois. » Traduil lild'i'alenienl , cela n'a-l-il
l'abbé maury. 53
pas l'air de signifier que la justice est une charité ? Il serait mieux de dire (jue la bienfaisance est la justice des rois. Je n'assurerais pas que ce soit plus vrai, mais c'est plus noble.
Le panégyrique de saint Augustin, prononcé quelque temps après devant l'assemblée générale du clergé, parut supérieur à celui de saint Louis. Peut-être s'y trouve-t-il en effet, Çcà et là, quelques passages mieux frappés et plus lai'gement écrits; mais ces fragments, trop clair semés, n'empêchent pas que ce discours pauvi'ement conçu ne soit d'une pauvre exécution. C'est long, c'est lent, c'est lourd, d'une sobriété d'idées qui fait ressembler la tempérance à la stérilité. On est presque fâché de n'y pas trouver de ces grosses fautes, qui font crier le lecteur et le soulagent de l'uniformité. Il y a là plus d'un trait qui ne semblerait peut-être pas mal, s'il y avait à côté je ne sais quoi de très mauvais. Le sculpteur antique a mis, je crois, un crapaud au pied de la Vénus de Médicis. Je ne vois dans ce discours aucun contraste de cette espèce. Comme je n'y aperçois rien (jui ressemble à Vénus , je ne tiens pas absolument au crapaud ; mais je m'accommoderais volontiers de quelque laideur féroce, qui aurait un dard. L'oreille, ainsi que le cœur, a parfois besoin d'être pi(iuée:el, sans vouloir en faire une rè-
â4 l'abbé maury. ^
gl.e de rhétorique, peut-être vaut-il mieux, à tout prendre, être mordu qu'engourdi. ^
Ou sacrées, ou profanes, peu d'histoires prêtent plus à réloquence que la vie de saint Augustin. Les passions fougueuses de sa jeunesse, les doctrines subtiles qui tentèrent sa foi, les brouillards du doute qui obscurcirent longtemps son âme, et que traversa, pour les dissiper, une parole de saint Ambroise; l'éclat de sa conversion, l'abondance de sa charité, ses travaux infatigables, l'immense étendue de son savoir, son génie qui pendant un demi-siècle fit des déserts de l'Afrique une réserve de lumière pour les soldats du Christ; tout devait concourir à inspirer l'orateur, à le créer, s'il n'existait pas. Tout cela pourtant ne l'a pas fait naître : on ne le rencontre nulle part.
Il est à croire que le rhéteur s'est laissé étourdir par l'opulence de son sujet. Il se perd, il s'embrouille dans ses richesses ; il s'enthousiasme à froid, il prodigue les exclamations et les apostrophes : on attend toujours quelque chose de grand qui n'arrive jamais, et nos préparatifs d'admiration aboutissent à l'impatience. Une des raisons de sa faiblesse est qu'il songe moins à son saint qu'à son auditoire. On dirait qu'il ne le vante que pour avoir occasion de flatter les évêques devant lesquels il le loue. Il est possible que ces prélats eussent du plaisir à l'écouter; nous, qui ne
l'abbé MAURY. 00
soininos pas éveqiie, cet encens nous produit rctiet de ]'o[)iuiii : il irrite et il endort.
x\ous avons avancé que la nature n'a\ait point été avare pour l'abbé Maury, et l'on ne voit pas trop jusqu'ici en quoi elle l'ut si libérale. Cet liomme remarquable n'a encore en effet rien produit qui soit digne de remarque. Nous nous empressons de l'avouer, et s'il lut mort en ce temps-là, on ne s'en soucierait pas plus aujourd'liui que de l'abbé de Radonvilliers, dont il devait être l'apologiste. Heureusement pour lui qu'il ne mourut pas (ce qui semble prouver qu'il ne relisait pas ses ouvrages), et il publia pour la preinière l'ois en 1777 un livre qui lui assure une réputation méritée, VEssal sur Véloquence de la Chaire. 11 le remania tant qu'il vécut, et nous nous réservons de l'examiner quand nous en serons arri^é à ses dernières corrections : nous parlons du livre et non pas de sa
A l'époque dont nous nous occupons, l'abbé Maury • lait fort répandu dans labaulc société. La vivacité de -'Il esprit, une conversation élégante et facile, dont -.1 robe ne gênait pas la liberté, ses babitudesde gala iilerie, le faisaient recbercber partout. Il possédait une instruction variée, dont il savait se servir avec art ci (]iril appropriait à tous les goûts : il passait pour aimer le travail, et il l'aimait comme l'auxiliaire ou
56 l'abbé maury.
.l'entr'actc de ses plaisirs : on avait de ses talents une \ opinion exagérée que tout le monde trouvait raisonna- I ble. Il était pourvu de riches bénéfices; rien ne lui manquait que d'être académicien, comme M. l'abbé i de Villars, ou M. l'évêque de Roquelaure, écrivains j m partibus, dont le nom valait mieux que les œuvres : qu'ils auraient pu faire. Ce complément de bonheur \ ne se fit pas attendre. Il fut proposé en 1785 pour i succéder à M. Le Franc de Pompignan. Plus célèbre ' par les plaisanteries de Voltaire que par ses nombreux '■■ ouvrages, qui ne sont pourtant pas sans mérite, M. de | Pompignan n'était pas de ceux qui ne peuvent se remplacer : et, quand l'abbé Maury se mit sur les rangs, on lui compta pour des titi'es la bonne volonté I
d'en avoir. Il fut élu tout d'une voix. On ne trouva i
cela ni juste ni injuste : c'était seulement fort corn- 1
plaisant. Il recueillait bien jeune un héritage alors i
très disputé; il n'avait pas encore trente-neuf ans. !
Son discours de réception semblait devoir prélu- I
der à des réformes salutaires, favorables pour sa ré- !
putation, heureuses pour la religion des lettres. Il |
était d'un homme, qui ne voit pas dans la vie d'hon- ;!
neurs plus considérables que la gloire acquise par jj
l'étude, et qui, s'il a pu céder quelques jours aux [1
vanités du monde, n'en est pas moins demeuré attaché J
de cœur à la retraite et fidèle à ses premiers rêves. ,!
l'abbé maury. 57
V\\ nuv (lo villngo, proiini loiil à coup à l'un de co^^ faiiliuiils qui sont les sièges épiscopaux de la littéraîiire, ne ferait pas un exorde plus modeste que le ^ien.
« Messieurs, dil-il en commençant, s'il se trouve au milieu de cette assemblée un jeune homme né avec l'amour des lettres et la passion du travail, mais isolé, sans intrigue, sans appui, destiné à lutter dans la capitale contre tous les découragements de la solitude : et si l'incertitude de son avenir, affaiblissant le ressort de l'imagination dans son âme, il est encore assez fier néanmoins, ou plutôt assez sage, pour n'attendre jamais aucune espèce d'avancement que de son application et de ses progrès, qu'il jette sur moi les yeux en ce moment, et qu'il ouvre son cœur à l'espérance, en se disant à lui-même: Celui qu'on reçoit aujourd'hui dans le sanctuaire de l'éloquence dut à à la seule médiation de l'Académie française le bonheui' de voir aussitôt la route aplanie sous ses pas. »
Oui iKî croirait, en lisant cette énorme période, que l'auteur allait désormais s'appliquer à raccourcir ses phrases ! Qui n'eût espéré que le jeune récipiendaire, comparé par Grimm à un clieval poussif (il voulait probablement parler de ses lecteurs), prendrait dorénavant pilié des asthmatiques, et ménagerait moins sobrement des points de repos à nos poumons!
58 l'abbé maory.
Qui n'oiTl pas espéré qu'il allait légitimer par ses ef-^ |ii f()r(s l'honneur prématuré de son élection ! Ces espérances furent autant de mécomptes. Les phrases de l'ahbé Maury devinrent beaucoup plus rares, mais j restèrent tout aussi longues. Ce jeune homme, que le Travail avait pris par une main, tendit l'autre à l'Ambition, et, au lieu de faire des progrès, de le tenter I du moins, comme il s'y était presque engagé , il ne ! songea qu'à se pousser sans rien faire ; il ne fut plus qu'un causeur aimable, et souvent par trop léger, qui se dépensait dans les cercles à la mode, dans les soupers, dans les boudoirs, et quelquefois ailleurs. I Ses loisirs, ou plutôt son oisiveté, duraient depuis ; quatre ans, quand l'orage, qui devait tout raser, tout ^ renou\eler en France, vint ébranler les petites mai- i sons où s'ébattaient ses grâces de grand seigneur et de bel esprit. La révolution ne se contentait pas de l s'annoncer, elle arrivait à marches forcées sur la so- j ciété. Les uns se taisaient ou se cachaient, parce qu'ils j étaient vieux : les autres parlaient tout haut et se mon- \ (raient partout, parce qu'ils étaient jeunes, ou qu'ils : voulaient en avoir l'air. L'abbé Maury fut de ceux j qui ne se crurent pas d'âge à garder le silence : et, soit \ pour lui résister, soit pour le suivre, on le vit se mêler ; tout d'abord au grand mouvement de 89. Il fut I ai)pelé, en qualité de prieur de Lions, aux assemblées ,
l'abbé maury. ^^
(lu clorgé (lu bailliageae rérouno, ol noniiiK' i\ô\)\\{é aux États-Généraux. Après cette nomination, il n'y avait plus à se prélasser dans la mollesse et les voluptés faciles d'autrefois : il fallait, comme la majorité de la nation, rompre avec son passé et faire face à ^a^ enir. Le sémillant coureur de ruelles n'hésita point, et, prenant congé de sa paresse, il se prépara bravement à la lutte.
Ici finit la première partie de sa vie. Nous en retrouverons bien quekiues réminiscences dans la seconde, peut-être même un peu trop , mais la ligne de démarcation n'en est pas moins tranchée. Dès que la charge révolutionnaire vient à sonner, le prédicateur et l'académicien, le prestolet et le courtisan disparaissent, un autre homme commence : un homme, qui se fait Beaumarchais pour devenir Richelieu, une sorte de Figaro-missionnaire, cachant sous de faux airs d'indépendance la violence de ses convoitises, et empruntant la soutane de Pierre l'Ermite pour prêcher despotiquement la croisade du passé : un spadassin apostolique , autour duquel il s'est fait un grand bruit, qui n'a pas eu d'échos.
60 l'abbé maury.
Devenu membre de TAssemblée constituante, une des premières choses que iil l'abbé Maury fut d'avoir peur. Cette frayeur, qui se concilie mal avec le
courage dont il a donné plus d'une preuve, ne peut |
élre attribuée qu'à sa prudence. Convaincu par l'ex- !
périence des siècles qu'il n'y a pas, pour les Etats, I
do transformations paisibles, et que, dans les saisons <
climatériques des peuples, la raison ne souffle jamais ;
qu'après l'ouragan, il tenta de fuir l'orage en gagnant 1
la frontière. Son voyage ne fut pas plus heureux que >
ne le fut plus tard celui du roi. Reconnu à Péronne, ■
on l'arrêta, et, réclamé par l'Assemblée, il se résigna . bientôt à venir y prendre place. Une lettre de Rivarol
le tourna en ridicule, et ce n'est pas, en politique, ce j
que fit de mieux ce célèbre général d'artillerie lé- ]
gère. A moins d'être cosaque, il ne faut pas, quand i
on veut vaincre, commencer par battre ses troupes. Il l
est vrai qu'on ne pouvait pas deviner quel serait son ]
drapeau, et les épigrammes n'attendent pas; un sar- | casme en retard est toujours protesté.
L'abbé Maury n'avait encore rien dit, lorsque s'a- ,
l'abbé maury. 61
gila la fajiiouse quoslion du veto. Tl soiilint vaillammcnl la préi'ogalive royale, et le cùlé droit compta nu défenseur de plus. Écouté sans interruption, cette espèce d'assentiment du silence lui mit le cœur aux lèvres, et depuis il n'y eut pas de discussion un peu importante dans laquelle il ne fût mêlé.
Il est assez délicat de juger un orateur qu'on n'a pas entendu. Le geste, le regard, l'organe, sont pour plus des trois quarts dans les triomphes qu'il remporte; la pensée ne vient qu'en dernière ligne: souvent même elle ne vient pas du tout. Ce n'est que trop évident, quand on consulte les anciens journaux, ces registres muets de tant de cris, de tant de colères parlementaires; ce qui fut autrefois foudre ou torrent n'est plus là que du fatras. Les prônes tumultueux de l'abbé Maury n'échappent point à ce fatal retour des tempêtes d'ici-bas. Privés du secours de l'action, ses homélies législatives, ses mandements politiques, ont beaucoup perdu : pas tout cependant, et il est impossible, même à présent, de ne pas reconnaître en lui de précieuses qualités de tribune.
Entre autres avantages, il en a un qui ne se donne pas: c'est d'être toujours prêt, et de l'être sur toute espèce de matières. Guerre, finances, diplomatie, commerce, procédure, théologie, il ne recule devant aucun sujet, et ses discours prouvent autant de facilité que de
62 l'abbé maury. I
savoir. Comme certains grands hommes de notre con- !j naissance qui se trouvaient, il y a quelques jours, si peu ! de temps pour parler, qu'ils ne prenaient pas celui de a s'instruire, l'honorable constituant paraît bien quelquefois avoir appris, le matin, ce qu'il vous explique, le |
Soir; mais l'âge de la science n'y fait rien, et, pourvu i
que la lumière éclaire,on ne lui demande pas d'acte de j naissance. h
Ce fut surtout lors de l'attaque dirigée contre les biens ecclésiastiques, que notre législateur pastoral déploya une véritable habileté. Il est certainement trop visible qu'il combat pour sa chose, et qu'il confond ses foyers avec sa religion; il ponctue ses phrases de tous les écus qu'il a peur de perdre, et des fantômes de prieurés circulent dans ses périodes; on s'aperçoit trop qu'il prend ses abbayes pour des raisons, et son pathétique sort moins de son âme que de sa^ prébonde; mais, somme toute, il se défend, lui et les siens, avec une adresse digne d'une meilleure cause. Son argumentation est pressante, sa dialectique spécieuse. Tout celn, malheureusement pour lui, ne porte pas coup. Ses rubriques de paroles étonnent plus qu'elles ne persuadent, et cette dextérité de langage, ces artifices d'élocution, ne valent pas, à mon sens, le mot de M. de Montlosiersur les évêques : « Si vous leur ôtez leur croix d'or, ils en prendront une de
l'abbé MAUuy. 63
hois; c'est une croix de bois qui a sauvé le monde. » Ce ne fut pas non plus sans autorité qu'il s'éleva contre la création du papier-monnaie. Armé de tous les désastres qu'avait amenés le système de Law, il peignit, comme s'il les voyait, tous les fléaux que nous allions devoir à la résurrection des assignats. Des peintures si prophétiques auraient dû, comme un rempart moral, protéger nos caisses contre la banqueroute, et il peut sembler surprenant que de telles menaces n'aient pas eu plus de retentissement. Ce n'est pas sa logique qu'il en faut accuser; la faute est dans le clinquant dont il l'habille. On ne conçoit pas qu'un homme, qui s'est donné pour le disciple de Démosthène et de Bossuet, ménage si peu l'oripeau de ses métaphores. Il a beau reteindre et remettre à neuf toute cette friperie d'éloquence qui se pavane chez les revendeurs de rhétorique, ces haillons rajeunis n'en sont pas moins des loques.
Il combattit aussi avec talent, lui, fds de plébéien, la suppression des titres nobiliaires. Il y avait peutêtre là quelque désintéressement; personne ne voulut s'en apercevoir. Les nobles ne virent, dans ce duel avec le tiers-état, qu'une usurpation de sa roture sur leurs privilèges, qu'un désir arrogant de se faire passer pour un des leurs. Ils lui reprochèrent tout bas l'insolence de soutenir en égoïste une cause qui n'é-
64 l'abbé maury. lait pas la sienne, et, tout en acceptant le réquisitoire, ils repoussèrent en secret l'avocat. Le peuple fut encore plus sévère. Lorsqu'un des siens sort de ligne, il n'aime pas à le voir manquer de respect à son ber- ^ ceau et protester contre sa naissance. L'abbé Maury est trop madré pour renier son origine; mais il a j l'air de l'oublier. Ce déguisement de mémoire ne lui j réussit pas; on ne lui en sut gré d'aucun côté. Il crut être généreux, et sa grandeur d'âme irréfléchie ne fut, aux yeux des uns, qu'une vanité; aux yeux des autres, qu'une ingratitude. i Un des discours qui lui fit le plus d'honneur, ou i qui du moins servit le mieux son élévation, fut celui ] où il s'opposait à la réunion du comtatVénaissin à la ! France. Il fut le seul de son parti qui montra une ' connaissance approfondie de la question: et cette es- j pèce de catilinaire chronologique atteste en effet de i sérieux travaux sur les possessions de l'Église. Il est ' évident que l'abbé Maury avait, sous le rapport doma- ) niai, soigneusement étudié l'histoire; mais au lieu j d'en faire un flambeau, il lui donne un air de massue, I qui n'écrase pas que ses adversaires. La reconnaissance i de Rome n'en n'est que plus méritoire. Cette assora- l mante plaidoirie valut à son auteur la faveur du saint- l siège, ce qui semblerait impliijuer que la tiare n'exempte pas complétetnent des faiblesses de l'huma- |
l'abbé MAIRY. 65
nité, et que, se comprenant dans ses indulgences, un pape pourrait bien, comme plus d'un critique, se dispenser de temps en temps de lire ce qu'il approuve. Malgré la rigueur de nos jugements, on aurait tort de conclure que l'abbé Maury n'était qu'un homme médiocre. Quoiqu'en général dans le monde les petits esprits fassent les plus grands pas, on parvient difficilement, sans d'éminentes qualités, au renom qu'il s'était acquis. Ces qualités sont réelles; mais, il faut bien le dire : il dut sa célébrité passagère beaucoup moins à ses belles facultés qu'à son adresse, beaucoup moins à son adresse qu'à la place qu'il s'était choisie. Quand il parut à l'Assemblée, Mirabeau avait déjà tout balayé devant sa parole. On n'osait l'attaquer que de loin. Il avait des ennemis, et pas d'antagonistes. L'abbé Maury fut le sien, et se posa de suite,non pas seulement en contradicteur, mais en ri\al. Cette témérité litsa iorluoe. On prit son audace pour un certificat de force et de puissance. On lui supposa la vigueur contre laquelle il se dressait. On crut que, pour combattre un tel athlète, il fallait se sentir son égal, et on s'imagina qu'il se montrait le géant qu'il voulait être. Ses efîoris lui linrentlieu de victoires, et, soit dit sans paradoxe, ce qui lit la répulalii.n de l'abbé Maury, c'est moins son lalent (pie le génie de Mirabeau.
Quand une société nouvelle travaille à jeler bas
66 l'abbé maury. j
rancienne, il y a incontestablement quelque mérite à se ranger contre les démolisseurs, à ramasser, soi seul, les débris du vieux monde, pour le reconstruire en face du désert qui se fait. Ce mérite fut celui de ] l'abbé Maury, et il déploya dans son ingrat labeur ' plus d'habileté qu'il n'en faut pour avoir place en nos ; souvenirs. Cette place pourtant, il ne l'a pas, même : tlans son parti. En vain Louis XVI lui écrivit-il qu'il I unissait au courage de saint Ambroise l'onction de ! Cbrysostome et l'âpreté sévère de Bossuet, les dévots de la royauté se montrent assez peu jaloux de sa mé- i moire. Cela ne tient pas entièrement , comme on i pourrait le présumer, à l'abandon de ses premières ; opinions, au sacrifice qu'il crut devoir faire de sacon- l stance, quand son intérêt l'exigea. Cela tient surtout à la ] nature frelatée de son talent. Il manque de conscience i et de conviction. C'est toujours le tacticien, rarement ; l'honnête homme qui parle ; ses colères mêmes ont i un air de calcul qui déroute la confiance. Il cherche, \ il trouve, il acquiert des idées; mais son esprit ne bat , pas monnaie. C'est un joueur heureux et prodigue, j qui ne dépense que le bien d'autrui. m
Comme prédicateur, le chanoine de Lombez fut ,, froid, redondant et ampoulé. Il ne perdit pas grand' ' chose de ces défauts en montant à la tribune. Quoique son impatience de discussion joue quelquefois la
l'abbé maury. 67
chaleur à i^'y tromper, on ne s'y trompe que par surprise; il s'enllamme sans échauffer personne. On ne peut I ui reruser une sagacité prompte et pénétrante, une intelligence exacte des situations, et, dans mainte circonstance, l'art peu commun de toucher ce qu'il ne sait pas, de manière à faire croire qu'il le sait. Il ruse avec son ignorance, et, de peur qu'on ne l'aperçoive, l'emploie en guise de prudence et de modestie. Tout cela sent plus l'escrime que le combat. C'est moins un orateur qu'un prévôt de paroles, dont le fleuret ne fait pa.s mine de devenir une épée. Plus leste que varié, ses mou\emcnts prévus sont toujours les mêmes, et d'un iiomnie qui se pose au lieu de s'abandonner. Pas de jet, pas d'essor, pas d'emportement I II est possible qu'il coure, il ne s'élance jamais. Il ne manque pas de souffle, mais il vous le fait perdre. Il abuse du point d'exclamation. Ses apostrophes, ses prosopopées de mauvais goût, sont plutôt encore d'un écolier que d'un rhéteur. Ses raisonnements diffus s'égarent en s'étalant. On devine d'abord où il veut aller, mais on ne sait pas où il \a, vl lui-môme finit par n'y plus songer. Son éloquence stérile est comme ce lac où s'ensevelit Sodome : une eau claire et pesante, où l'on distingue des ruines e( pas de sic : un désert qui reniiic pour ne conduire à rien.
Mirabeau avait de raclion >uy son audiloir<'; l'abbé
6,8 l'àbbé maury.
Maury, c'est tout 1(3 contraire : son auditoire a de l'action sur lui. Il en résulte que l'on écoute l'un et que l'autre s'écoute. Le premier est un vrai tribun, le se- j cond n'est qu'un déclamateur. Ceux qui ont assisté à | leurs débats ne partageaient peut-être pas cet avis; mais nous, à la distance où nous en sommes, insensibles aux miracles d'une voix qui ne vient pas jusqu'à j nous, au prestige de leur diction, nous ne pouvons les !
juger qu'à l'attitude, au port, au maintien de leurs
phrases ; et la perspective ne leur est pas également fa- '
vorable. Celles de Mirabeau ont quelque chose d'à- i
bruple et d'audacieux qui sent le volcan et dénonce ;
la l'oudre; celles de l'abbé Maury sont lisses et arrondies; mais qu'est-ce pour nous que des rocliers travaillés à la lime? Mirabeau, comme un Tilan, en- [ lasse les uns sur les autres tous les mots de la langue; j il en fait des montagnes, qui se voient de soixante ans de loin ; Maury s'amuse à sculpter des colonnes qui ■ n'ont pas de voûte à supportej', et que l'on prend de J loin pour des troncs d'arbres morts.
Si, après avoir apprécié le côté artiste de l'orateur, nous voulions mesurer l'homme d'pitat, nous serions j peut-être encore moins indulgent. Il n'a dans ses i discours ni prudence, ni économie, ni sobriété, ni fran- | chise. On a prétendu, je le sais, que h\ politique n'é- ', lail que l'art de bien mentir; mais cela me paraît une
l'abbé malry. ^0
grosse erreur. Je suis, au contraire, d'avis qu'il ne faut (lire (juc ce (jui est, et que ce qu'on pense. J'ajoute seulement qu'il n'est pas nécessaire de dire tout. L'abbé Mauj-y ne s'inquiète pas de cette restriction. Il exagère ou défigure souvent les faits, et, dans ses inductions, il va presque toujours plus loin que sa pensée. On ne peut nier qu'il s'était fait l'avocat d'une cause presque jugée avant d'être plaidée; mais il a contribué à en hâter le dénoùment par ses inconséquences, ou, si vous aimez mieux, ses étourderies. Il a fait croire avec raison, comme l'écrivait M. de Toulongeon, qu'il \oulait plutôt l'avoir défendue que gagnée.
Quand s'allume dans les États une de ces fièvres incendiaires, qui menace de dévorer le corps social, il faut siwoïr faire la part de l'avenir et du feu, et ne pas s'obstiner à vouloir maintenir l'édifice tel qu'il est. C'est une science dont l'abbé 3Iaury ne s'est jamais douté. Il n'y a ([u'un moyen de remédier à ce qui tombe, c'est de ne pas miner ce qui s'élève. Il ne l'essaya même pas. Incrédule au progrès, il se cranq^oniiait de mille manières à un passé vermoulu qui cra-
• jiiaitde toutes parts. Peine inutile! il aurait eu autant de bras que les dieux les mieux fournis de l'Hinilouslan, qu'il n'aurait pas eu assez de mains pour le nienir. Conservateur intraitable, il est à la lèle de
• ouxcpii ont tout perdu eu \oulaiit tout garder.
70 l'abbé maury.
Ceux qui, suivant l'heureuse expression d'un con- jj temporain, l'ont pris pour le chef d'un parti dont il n'é- ; ï tait que la trompette, ont longtemps soutenu qu'il j était supérieur à Mirabeau. En quoi? Si ce n'était pas par la parole, ce n'était pas non plus par la moralité. Était-ce par la profondeur du coup d'œil et l'interprétation savante des événements? A ce compte, il , aurait pu arrêter la révolution, que Mirabeau songeait à enrayer. D'où vient qu'il ne l'a pas fait, lui, qui joi- \ gnait, à l'avantage de se bien porter, celui d'avoir lutté. ; dès l'origine contre les périls de la situation ? Il ne faut ! point, au reste, s'abuser là-dessus : ils ne le pouvaient ni l'un ni l'autre. Mirabeau, s'il eût vécu, n'eût pas plus sauvé la France par ses discours que l'abbé i Maury par les siens. A moins d'avoir en main le pou- i voir et la force pour la soutenir, l'éloquence entraîne \ plus d'esprits qu'elle n'en ramène. Elle peut susciter | des orages : il est rare qu'elle les détourne,et plus rare i qu'elle les prévienne. La parole est un éperon, presque i jamais un frein. .j
On peut dire avec vérité que, dans cette longue j,i guerre de tribune, l'abbé Mauiy ne s'est illustré que |: par ses défaites. Il n'est pas resté dans la mémoire un i seul de ses discours. On n'en cite pas même des frag- l ments. C'est peut-être injuste, mais cela est. On n'a j.; retenu de lui que des saillies, qui attestent autant de ^j
l'abbé mauuy. 71
gaieté quo do sang-froid, aulnnt de courage qu'il avait (Fahord laissé soupçonner de (imidité. Elles sont si connues, qu'on pourrait se croire dispensé de les rapporter; ce serait à tort. Ne montrer que le côté sérieux des gens, c'est ne nous donner que la moitié de leur physionomie. C'est une moitié de visage, qui n'est pas même un profd. Ses bons mots d'ailleurs eurent quelquefois plus d'influence que ses harangues. Il démonta un jour Mirabeau, qui menaçait de l'enfermer dans un cercle vicieux, en lui jetant à brùle-pourpoint cette mordante plaisanterie : «Quoi, M. de Mirabeau, est-ce que vous allez venir m'embrasser?»Cela n'est peut-être qu'un calembour, mais à la guerre toutes les armes sont bonnes, quand elles blessent, et son adversaire fut blessé.
Son opposition sans relâche aux principes de la révolution l'exposa souvent aux violences du peuple, et si souvent, qu'il ne sortait plus sans avoir en poche quelques-unes de ces brutales précautions, qui sont aussi des réponses. «Voilà l'abbé I » s'écrièrent une fois des fanatiques en le voyant passer. « Envoyon.s-le dire la messe à tous les diables.» — «Soit, mais vous viendrez me la servir, et voici mes burettes ! »Ces burettes d'un nouveau genre étaient chargées à balle, et la messe ne fut pas dite : il ne se trouva ni diacres, ni enfants de chœur pour la répondre. — «L'abbé à la lanterne I »
72 l'abbé maury. I
hurlèrent une antre fois d'autres insensés. — « Eh! i
fi quand vous me mettriez à lanterne, y vcrriez-vons ]
plus clair?» Cette répartie le sauva. Le peuple n'en j était pas encore à se faire, comme Néron dans ses ï fêtes, des flambeaux avec des hommes. On rit, et on le laissa s'éloigner : on prétend même qu'on l'applaudit. Il y a toujours de la ressource en France, tant qu'on a sous la main quelques traits d'esprit à décocher : ce sont des flèches qui servent de bouclier.
Telle fut la carrière oratoire et militante du belli- " queux abbé. Il ne mit que deux ans à la parcourir, et J ce court espace de temps comprend en entier la seconde période de sa longue existence. Ce n'est pas, | en effel, au nombre des années qu'il faut calculer la \ durée de la vie, mais au nombre des actions ou des travaux qui la remplissent, au nombre des obsta- i
clos qui la traversent ou des pensées qui s'y succè- |
dent. A ce compte, on peut vivre bien longtemps en i
quelques jours, et ce fut le sort de l'abbé Maury. Quel i
qu'ait été le résultat de ses efl'orts, il avait livré suffi- i
samment de combats pour en vieillir, et il avait be- \
soin de se reposer. Le repos, c'était de se taire, et j
l'Assemblée constituante, en se retirant, le condamna ,
à un régime qu'il n'eut pas trop de peine à observer, i
Le prêtre académique avait fait place au député, au j
politique théâtral et à courte vue, qui crovait que réta- 1
l'abdé madrv. 73
blir est synonyme de fonder, et que ambition signifie vertu ; la clôlure de la session le rendit à l'Église. Ébranlée depuis si longtemps par le pbilosopliisme, et privée de défenseurs, l'Église appauvrie s'en réjouit comme d'une conquête, comme d'un présage de résurrection ; présage fallacieux, qui pourrait faire supposer qu'il y a des jours oii la iillc de Dieu n'est pas complètement dans la confi.lence de son père. Après avoir passé par l'autel pour devenir tribun, le législateur y repassa pour devenir courtisan. Nous le suivrons dans ses dernières évolutions.
L'intrépidité de l'abbé Maury finit avec son man- 1.11. La frayeur lui revint quand l'assemblée ferma ^os portes : il eut peur des suites de sou courage ■"ne crainte élait assez fondée, e, on pourrait 'en «..•e bonneur à sa prévoyance: ses contemporains " ' '""■'^'"^^'■«"t q" u sa vanité. Il erut anéanti un ;ays ou ,1 ne pouvaitplus pérorer, et, abandonnant la rance au veuvage de sa parole, il s'expatria vers la n de ) 791 . Il est possible que ce fut raisonnable • ee ^■in.t pas généreux. Plus il voyait de périls s'amasser ulourd un trône qu'il avait e.ssayé de raffermir, plus
71 l'abbé mauby. I
il (Hait magnanime de rester. L'inutilité du combat! ne le rend que plus héroïque; mais on ne s'ordonne i pas d'être un héros, et l'abbé Maury ne se trouva^ rien à dire, quand ce fut au cœur à parler. ,
Appelé à Rome par Pie VI, son entrée dans la ca- 1 pi taie chrétienne fut une espèce de triomphe, bien-l capable d'aveugler sa modestie, s'il en avait, et dôj Ini faireoublier l'humilité, s'il se souvenait d'en avoir! eu. Le pape, lui tenant compte de sa persévérance; à soutenir les droits de l'Eglise, voulut ignorer qu'il 1 l'avait plus d'une fois scandalisée par des écai'ts do régime assez peu orthodoxes, et des mœurs passablement hasardées, même pour un mousquetaire; il le fit archevêque de Nicée m partihus. C'était son premier pas dans le chemin des grandeurs, un chemin, où il faut beaucoup de tête pour marcher droit. Il donna raison à ceux qui supposaient qu'il y marciierait de travers.
Le souverain pontife ne se borna pas à cette première rémunération ; bientôt après il le chargea d'aller à Francfort, en qualité de nonce apostolique, assister au couronnement de François II. On ne dit point qu'il réussit dans sa mission, qui avait peutêtre des difficultés dont on ne se doute pas ; mais c'est peu important. Ce voyage ministériel n'était probablement qu'un prétexte. Le pape, qui ne cherchait qu'une
l'abbé maury. 75
occasion de le récompenser, le récompensa comme s'il eût été aussi fin diplomate qu'on le croyait grand orateur. Revenu de la tribune au giron du sacerdoce, l'émigré de la Constituante reçut la barrette de cardinal et le riclie évêché de Montefiascone. L'avocat d'office de la noblesse était enfin devenu prince : il aurait dû s'en tenir Va.
Les guerres d'Italie ne lui laissèrent pas le temps de jouir de ses nouvelles dignités et de consacrer à la littérature, qu'il avait trop négligée, les loisirs de son administration. Rouillé par la politique, son esprit aurait eu besoin, pour se retremper, d'une vie calme et laborieuse, et il ne put ni la trouver ni se la faire. Le vent de la République, qui soufflait sur les couronnes, ne lui permit pas de réparer la sienne. On serait tenté de s'en plaindre. Je doute pourtant qu'il fût parvenu à ressaisir le nom qu'il s'était promis, et que la bienveillance avait paru lui réser- \(U'. Il n'avait pas de ces organisations puissantes, qui mettent à contribution les orages , et ne font (jue clianger de grandeur en cbangeant de position. Les bommes, dont la pensée suit l'ascension de leur fortune et garde sa bauteur, quand leur sort re- Icscend : qui, grands dans les affaires, en sortent sans ir-diii, el n'pronncnt leur génie où ils l'avaient lais- (', pour k' conduire où il devait aller; ces bommes-
76 l'abbé maury.
là ne se rencontrent pas une fois par siècle. Les abbés Maury sont moins rares. Ils ont, pour s'élever, deux j routes à choisir; c'est déjà beaucoup. Ils peuvent à ; leur gré quitter l'une pour l'autre; mais ils ne peuvent \
pas les suivre alternativement toutes deux. Celle qu'ils i
abandonnent s'efface derrière eux, et ils ont beau la [ regretter, ils ne la font point revenir : les regrets ne : réparent pas, et les remords n'ont jamais rien ressus- '. cité. 1*
Une femme célèbre, et justement célèbre, s'imagina que l'empereur avait déclaré la guerre à la Russie, uniquement pour lui chercher noise, et elle a fait, pour le prouver, un livre qui ne le démontre pas. Le nouveau cardinal eut à peu près la même faiblesse. | Il ne fit pas de livre pour nous le persuader, maisi il crut fermement que la République française n'é- ! tendait ses victoires que pour l'atteindre. Il est pré-j su niable qu'il avait tort, et il se conduisit comme s'il^ avait raison. Il mit une blouse de charretier sur sai robe rouge (on prétend que cela le déguisait fort peu), j et il s'enfuit, en jurant, devant nos armes. Il avait i tellement peur de devenir une de nos conquêtes, qu'il i ne s'arrêta, dit-on, qu'à Saint-Pétersbourg. Il y a lieuj de penser qu'il n'alla pas jusque-là ; mais ce qu'il yl a de sûr, c'est qu'il alla le plus loin qu'il put. Cettej épouvante paraît d'autant plus extraordinaire, qu'ayant j
LÀBBÉ MAURY. 77
perdu l'occasion d'cLrc conquis, il n'eut, quelque temps après, rien de plus pressé que de s'offrir.
En Russie, ou ailleurs, ses occupations d'exilé se bornèrent à correspondre avec l'ainé des Boui'bons, alors retiré à Mittau; puis, le sacré-collége s'élant assemblé à Venise pour procéder à l'élection du successeur de Pie YI , il reprit le chemin d'Italie. Après les opérations du conclave, il accompagna le nouveau pontife à Ronio , où il résida comme ambassadeur de Louis XVlll. On afllrme qu'il lit tout ce qui dépendait de lui pour que ces fonctions ne fussent pas une sinécure; mais avant de relever la charge, il eût fallu relever le maître qui la lui confiait, et cela demandait plus que de l'adresse. Il fut obligé d'y renoncer, et, cessant de mêler ses agitations mutines aux complots sournois et débiles de son monarque ad honores, il se résigna, en maugréant, à l'emploi, difficile pour lui seul, de négociateur qui n'a rien ù
négocier.
Il échangeait de temps en temps , et suivant les saisons , le séjour officiel de Rome pour celui de IMontefiascone; mais celle vie sans accidents conveiiiiit mal à sa nature aventureuse. Il avait, dans ses [M'régrinations, tourné le dos au charme sédentaire le l'étude, et il ne pouvait plus s'y laisser ramener |par l'espoir de se survivre. Indolent et avide d'émo-
78 l'abbé maury.
lions, il n'avait plus le bon esprit d'aller chercher le travail : il fallait que le travail vînt le prendre , un travail tumultueux comme les secousses des partis. Le repos n'était pour lui qu'une fatigue : et , mécontent du port comme un vieux marin du rivage, il préférait, au calme salubre et vivifiant de l'Église, la fièvre et les tourmentes de la politique.
Il était las de ne pouvoir remuer. De cette lassitude à l'ennui il n'y a souvent qu'un pas, et monseigneur s'ennuya. Il s'ennuya d'être loin de Paris , qu'il se rappelait sans cesse. Il brûlait de revoir ce théâtre de ses premiers succès, et il écrivit à Napoléon pour lui demander l'autorisation d'y rentrer. Espérait-il rentrer en même temps dans sa jeunesse? Ce serait possible. Nombre de gens s'imaginent qu'on ne vit que dans son pays. Les années qu'on passe ailleurs ne l'ont pas partie de notre âge. Peut-être est-ce pour cela qu'on aime à présent les voyages; c'est un moyen de se prolonger.
Napoléon , qui allait si volontiers au-devant des réputations et des talents , n'était pas de caractère à repousser leurs avances , et il accueillit généreusement celles de l'abbé Maury. On a prétendu qu'il ne vit alors en lui que l'avocat d'un trône, qui pouvait en défendre un second : il y a tout à parier qu'il y vit autre chose ; on risque fort de se tromper, en mesurant à
ses propres regards la portée de coup d'œil de l'empereur. Ce qui nous semble évident, c'est qu'à cette époque, soit que cette opinion fût juste, ou soit qu'elle ne le fût pas, l'abbé Maury était encore la plus haute expression de son parti. C'était, pour ainsi dire, avec lui, toute la pensée delà vieille France qui venait s'incorporer à la nouvelle, l'antique monarchie qui venait se fondre dans l'Empire; c'était le principe du droit divin, représenté par un prélat, faisant acte d'adhésion aux principes populaires de 89 incarnés dans iNapoléon ; cela pouvait bien servir de contre-poids aux faiblesses de l'homme. C'est peut-être ainsi qu'en jugea l'empereur. Le ministre de Louis XVIII ne fut plus, à ses yeux, qu'un plénipotentiaire du passé venant donner publiquement la sanction des siècles à sa couronne de fraîche date, et il en prévint les services par des grâces. Il le fit d'abord reconnaître cardinal français, et le dignitaire de Rome fut, en qualité d'aumônier, attaché au roi de Westphalie. Ces faveurs étaient pour lui une sorte d'initiation qui l'associait au monde moderne, et le séparait du monde où il était né. Il en rajeunissait à vue d'œil, et c'est sans doute ce qui explique pourquoi il ne tarda pas à se conduire en jeune homme.
L'ancien abbé de cour n'avait pas plus que tant d'autres abjuré dans l'exil sa science de courtisan ;on
80 l'abbé 3IALRY.
assure même, avec assez de vraisemblance, qu'il y Ht de nouveaux progrès. « Où en êtes-vous avec vos Bourbons ?))lui demanda une fois l'empereur, qui n'était pas toujours fâché d'embarrasser les gens, et qui était, à coup sûr, moins curieux de savoir ce qu'il pensait que ce qu'il dirait, — « Sire, mon respect pour eux est inaltérable ; mais j'ai perdu sur ce point la foi et l'espérance; il ne me reste plus que la charité. » On voit que s'il traitait la mémoire comme les deux premières vertus théologales, il n'avait pas du moins perdu l'esprit. Il faut en avoir à revendre pour en prêter à l'ingratitude : et on ne saurait se le dissimuler, il était ingrat. La France était certes bien libre de ne pas s'occuper des débris d'une maison qu'elle avait ellemême renversée; et elle avait d'excellentes raisons de n'y pas songer; mais lui, il en avait peut-être d'aussi bonnes pour y penser , et de meilleures pour ne pas donner si crûment un gage si absolu d'oubli.
En se rappelant qu'il avait été courtisan, il se souvint aussi qu'il avait été académicien ; et il voulut achever de se renouveler, en reprenant son ancien grade. Tout serviteur qu'il était d'une religion d'humilité, il ne pouvait pas se résoudre à négliger une gloriole. C'était son devoir, d'ailleurs, de ne pas laisser, en fait d'hommages, le cardinal au-dessous de
l'abbé maury. 81
l'abbé. Une phice clail vacanlc à rinstitiit, il s'y présenta, et l'héritier de Pompignan fut admis coinuie successeur de Target. Cette seconde nomination était tout aussi méritée que la première. Ses droits étaient restés les mcMiics : il avait seulement vingt-cinq ans de plus, ce qui pourrait bien compter pour quelque chose de moins.
Personne en France ne connaissait alors les exploits littéraires de l'ex-abbé Maury; maison savait, ou l'on croyait savoir, qu'il avait été l'adversaire quelquefois heureux de Mirabeau : et d'anciennes beautés, devenues dévotes, avaient ouï parler de ses sermons. Il fut bientôt convenu que le discours du récipiendaire serait un phénomène. On n'aurait, se disait-on, jamais rien entendu de pareil. Cela ne fut vrai que du mauvais côté; le prodige n'était qu'un monstre. Ce magique discours parut la perfection de l'ennui , et passa généralement pour un des péchés mortels de l'auteur, qui, sous ce rapport pourtant, était déjà plus qu'au complet. Son organe autrefois si sonore, et qui, s'il ne l'avait pas faite, avait puissamiiHMil aidé sa réputation, était alors [)lus enroué qu'iuiniionieiix, et ce qu'il débitait n'en dissimulait pas riiilirinité. Pour ncliever sa défaite, le dircrloui' de l'Acadéiiiie ra[)[)('l;i , connue il l'avait exigé, monseigneur. Ce titre pompeux eut l'air d'une
82 l'abbé maury.
épigramme contre l'orateur, dont l'éloquence n'était rien moins que seigneuriale. Cette singulière déférence de l'Institut n'eut d'autre efïet que de le faire assimiler au cardinal Dubois, qui s'était fait administrer les mêmes marques de respect. Il avait plus de talent et d'es[)rit que ce valet empourpré du régent, mais sa morale n'était guère plus pure , et s'il prêchait mieux que lui, ce n'était pas d'exemple.
Un de ses confrères, qui n était pas moins comte qu'il n'était cardinal, et que dans l'intimité académique on appelait tout bonnement monsieur, trouva mauvais, du plutôt ridicule, que la république des lettres montrât tant de complaisance pour une morgue de parvenu, et il lui dit avec humeur : «Vous croyez donc valoir beaucoup?» — «Très peu, quand je nie considère; beaucoup, quand je me compare. )>Ce mot (qui est de Voltaire) valait certainement mieux que tout son discours.
Cette séance de réception , dont il s'était promis mer\ cille pour sa renommée, où devait se montrer dans toute sa splendeur la résurrection de son génie, n'en fut à proprement parler que l'enterrement. C'est sans doute cette espèce de convoi oratoire qui fit dire à Chénier, auquel on en demandait des nouvelles: « Je n'y ai point assisté, mais j'ai été le voir passer.»
l'abbé maury. 83
Tout enleiTC qu'il était, monseigneur avait trop de tact pour ne pas s'apercevoir de sa déroute, et ce fut dans l'intention fort naturelle de la faire oublier, autant que pour répondre à ce nouveau baptême de l'Académie, qu'on s'obstinait à prendre pour l'extréme-onction, qu'il republia, sous le millésime impérial du siècle, ses discours choisis et son Essai sur réloquence de la chaire. Le mérite de cette édition trop peu perfectionnée, et un peu trop augmentée, fut signalé à notre attention par les fanfares de M. Dussaulx, premier trombonne du Journal des Débats, Ce fut peine perdue ; les oreilles, à cette époque, étaient plus d'airain que ces trompettes.
La postérité ne sait rien et ne saura jamais rien des discours choisis du cardinal Maury, même de son fameux panégyrique de saint Vincent-de-Paul, qu'il garda longtemps comme une relique, et qu'il eut la mauvaise inspiration de ne pas garder toujours. Ce précieux morceau fit des miracles tant qu'il resta discrètement dans lâchasse de son portefeuille ; il perdit toutes sesverlus,en échangeant le mystère de son cercueil contre le grand jour de la publicité. En fait d'ouvrages la lumière lue plus de sainis qu'elle n'en fait vivre. Elle a porté un coup mortel au recueil dont nous parlons et je ne pense pas (ju'il en revienne; s'il y a jamais eu des revenants, les livres à coup sûr
84 l'abbé maury.
n'en sont pas. Personne aujourd'hui ne se souvient de celui-là : c'est justice. Mais on aurait tort de n'avoir pas plus de mémoire pour V Essai sur V éloquence de la chaire, et les réflexions sur les sermons de Bossuet. Ces deux écrits forment un volume qui doit rester, et qui restera ; on décidera plus tard à quel
rang.
Cette publication n'avait pas qu'un but d'amourpropre. Maury s'était flatté de devenir grand-maître de l'Université, et il jugeait convenable de remettre sous nos yeux tous ses titres. Il en avait peut-être bien quelques-uns, mais le talent ne suffit pas pour être à la tête de la jeunesse. Il faut autre chose que des phrases pour la gouverner, fussent-elles aussi saintes que savantes. On n'obéit guère qu'à ce qu'on vénère, et il eût été difficile de vénérer ce prêtre souple et intrigant, qui, malgré ses soixante ans, portait sa soutane en tapageur, et mêlait des propos de régiment à des mœurs de flibustier. Il avait si peu le sentiment des convenances, que même à l'Académie, où il s'était fait monseigneuriser, il ne laissait écliapper aucune occasion de placer un mot grivois ou une anecdote scabreuse. Arnault racontait que, travaillant un jour au dictionnaire, la commission clierchait un exemple en vers de l'emploi du mot autres, et Maury proposa immédiatement un couplet de Collé, qui n'est
l'abbé maury. 85.
m des plus purs ni des plus callioli(|ues. Je suis d'avis d'employer la citation, dit un des assistants, si Ton met dans le dictionnaire qu'elle a été fournie par M. le cardinal.
L'empereur avait une connaissance des hommes trop exacte et trop sûre, une raison trop déliée et trop haute, pour confier l'instruction puhlique à un homme qui, durant une vie déjà longue, n'avait pas su s'instruire au respect de soi-même. 11 pouvait fermer les yeux sur hien des fautes, mais il ne les récompensait pas. Et d'où vient, dira-t-on, s'il ne le jugeait pas digne de diriger l'éducation des enfants, qu'il ne le trouvait pas indigne de surveiller les intérêts de conscience et de religion des pères? D'où vient que, lui refusant l'Université de France, il lui donnait l'arclicvêchc de Paris? Ceci est une question aussi complexe que délicate, que j'abandonnerais volontiers à l'histoire. Remarquons seulement que le clergé n'était pas alors ce qu'il est aujourd'hui, et qu'il commençait à s'y glisser des germes d'opposition, qui ne demandaient qu'à se développer. Remarquons que ce n'est pfis Napoléon qui avail créé le rang di' l'ahhé Maury, et (jue, s'il avaii jugé politicjue de le conliimcr, il |)()uvail ne p.is jui^er immis snge de le grandir sans le cliangcr de direclion. C'était peut-êhv un moyen de s'en débarrasser; c'était plus cerlaiuenicht
86 l'abbé maury.
faire retomber sur qui de droit la faute d'une élévation dont il mettait, en l'exagérant, l'injustice à découvert. Qu'on examine ensuite s'il n'y avait pas, à cette époque, de sourdes ambitions qui voulaient se faire, des vertus religieuses, une arme contre le gouvernement, et s'il n'était pas habile de placer ces vertus sous une tutelle qui en affaiblissait l'autorité; qu'on recherche si, à ce moment, il n'y avait pas lieu de donner quelque satisfaction aux reproches des protestants qui se plaignaient ouvertement qu'on n'eût pas préféré la réforme au catholiscisme; qu'on voie si des dissensions d'intérieur,qu'il est inutile de rappeler , n'avaient pas présidé, pour punir le titulaire déchu, au choix d'un successeur humiliant peur lui; qu'on ajoute à ces considérations toutes celles qu'elles suggèrent, qu'on les pèse, et l'on aura peut-être alors la clef d'une nomination plus réfléchie, plus raisonnée qu'on ne pense ; on aura peut-être à une question qu'il est facile de poser, les éléments d'une réponse qui n'est pas commode à faire.
Quoi qu'il en soit de cette énigme et de nos préparatifs d'explication, il n'en est pas moins vrai que l'ancien député du bailliage de Péronne, devenu cardinal, je ne sais comment, devint arclievêque de Paris, je ne sais pourquoi. Ce qui n'est pas moins certain, c'est que le Vatican refusa l'institution canonique; un
l'abbé màury. 87
bref môme du pape enjoignit au nouvel élu de renoncer à l'administration du diocèse de Paris, et de revenir à Montefiascone; Son Éminence (quelle épigramme que cette qualification !), Son Éminence n'en tint pas compte. Le Saint-Père ne lui pardonna pas cette insubordination, non plus sans doute que les peccadilles moins ecclésiastiques où l'entraînèrent ses grandeurs. Le vassal ne s'inquiétait guère des ressentiments de son suzerain, mais ils furent plus durables que sa fortune.
Le nouvel archevêque fut un administrateur plus tnicassier qu'habile, qui ne sut guère que tourmenter son chapitre. Ses brusqueries temporelles ne l'empêchèrent malheureusement pas de songer de temps à autre au spirituel, et d'avoir par-ci par-là des retours de littérature sacrée. 11 revint à la prédication, et ce ne fut pas avec bonheur: il ne réussit pas mieux à l'Eglise qu'à l'Académie; il avait plus de succès dans les coulisses. Plus courtisan que prédicateur, le prélat, malgré son caractère fougueux, ne tonnait dans la chaire qu'avec ménagement. Tout en reprenant le vice, il avait peur de l'écraser; c'eût été dans le fait une espèce de suicide. Qimni à ses lettres pastorales, où il se croyait obligé de rendre compte des opéralions de l'armée française, elles avaient un air de bulletin (jui sentail plus l'état-major (pie le palais
88 l'abbé maury.
épiscopal; c'claient des mandements à la hussarde. Il ne racheta ces fautes de goût par aucune vertu puhlique ni privée. Il ne fut, quoique vieux, ni trèstempérant, ni très-décent, ni très-modeste, ni trèsmodéré. Il fut un grand seigneur fort leste, fort déluré de langue, et de mœurs plus qu'équivoques, un excellent dragon, un ambitieux sans scrupule, et pour tout dire enfin, un détestable prêlre.
Les malheurs de la France, qui depuis longtemps ne permettaient guère aux esprits de songer à ces scandales, atteignirent bientôt leur apogée, et mirent fm à ses excès aussi bien qu'à sa prospérité. Je ne sais si l'Opéra s'en plaignit, si quelques adeptes d'une philosophie caduque s'affligèrent de n'avoir plus à confondre dans leurs dédains l'autel et son premier ministre, mais la religion dut s'en réjouir. C'était le seul applaudissement qui pût se mêler à nos revers.
S'il eût é(é à la (aille des événemcnls de 1814, au niveau de ce duel ?,nns pareil d'un homme avec l'îliiiopp, quel rolc sublime pouvait alors jouer le cardinal Maury ! c'eût peut-être été, pour le monde, un
l'abbé maury. 89
spectacle aussi beau, aussi imposant que la lutte elle-même, de voir un saint vieillard associer par sa pieté le ciel à nos efforts, appeler de toute l'autorité de ses cheveux blancs et de son ministère la religion régénérée au secours du régénérateur, jeter aux canons ennemis le défi solennel de ses prières, étendre de loin sur les hordes d'Attila le bâton pastoral qu'il tenait d'un héros, et, substitut volontaire du pontife, qui était venu sacrer la fortune du nouveau Charlemagne, allant seul, n'avant pu le sauver, changer son front de diadème, et sacrer son adversité. Il ne fallait pour cela que des vertus, le courage et l'autorité qu'elles donnent, et il fut puni de ses vices par la lâcheté dont il ht preuve. Il ne pouvait plus se déshonorer, mais il pouvait encore se relever par quelque acte de dévouement et d'abnégation ; il ne fallait pour cela que du cœur, et il fut une fois de plus démontré que ce comédien n'en avait pas.
IN 'ayant pu ou n'ayant point osé soutenir et consoler le grand homme auquel il devait tant, c'était un devoir pour lui de protester contre l'apostasie de la victoire, et, quand le malheur jetait bas sa couronne, d'exhausser le respect jusqu'à sa chute; il fut de ceux qui ramassèrent son sceptre pour le tendre à un autre. Archevêque par la grâce de l'empereur, on le vit déserter des premiers le lit de mort de sa puissance, et le
5 avril 1814, donnant encore un pitoyable exemple , au chapitre métropolitain de Paris, il signa, sans hé- , siter, son acquiescement à la déchéance de Napoléon. . Ce fut là son dernier acte politique , et il ne pouvait ; guère terminer plus tristement une plus déplorable ! carrière. i
Tant de pusillanimité ne lui fut pas au reste très- ' profitable. Peu de jours après on imprima le bref dul pape de 1810, demeuré jusqu'alors inédit, le bref où il lui refusait l'investiture, et lui ordonnait de revenir à Monlefiascone. Le chapitre, effrayé d'une désobéis- ! sance dont il ne s'était pas jusqu'alors affecté, et, ] craignant enfin tout-à-coup d'en partager la respon- ' sabilité, se sépara ouvertement de son supérieur, ct,le forçant à son tour d'abdiquer, lui retira l'administra- , lion du diocèse. Que pensa-t-il alors lui-même de son | assentiment public à la ruine d'un bienfaiteur, dont il | portait encore sur la poitrine l'image et les insignes! C'était une bassesse perdue. f
Le retour des Bourbons devait être le signal d'exil ; de leur ancien défenseur , du champion jadis obstiné ■• de leurs prérogatives ; il le sentit. Il sentit que, après , avoir fui le camp des bannis, un transfuge de \euT î malheur n'avait rien à demander à leur prospérité, i pas même de tolérance: et, laissant derrière lui un | mémoire apologétique qui ne l'excuse pas, mais qu'il i
croyait irréfutable (le conseil de l'enfer, disait-il, ne le réfuterait pas), il partit pour l'Italie.
Le clioix de cette contrée, où il ne devait pas s'attendre à être bien reçu, ne nous paraît nullement impliquer la conscience de son bon droit. Il y était condamné par sa qualité de cardinal, et, vu son caractère inamovible, il avait quelque raison de supposer que c'était là qu'il lui serait, je ne dis pas le plus facile, mais le moins difficile de vivre. Il ne s'y rendait ni par ordre, ni par devoir, il n'avait pas beaucoup l'habitude de répondre à ses appels, ni par bravade, quoiqu'il fut un peu matamore, mais entraîné par la force naturelle des choses, et aussi, le dirai-je, par l'excès de sa présomption. Il avait tant de foi dans les ressources de son talent, qu'il regardait comme tout simple de convaincre d'erreur un pape, qui ne doit pas se tromper. 11 ne croyait d'infaillible que sa propre éloquence, et, tranquille sur les suites d'une opposition qui pouvait passer pour une révolte, son orgueil lui donnait la sécurité de l'innocence.
Il s'imagina bientôt, à part lui, qu'il allait reconquérir le Vatican par sa parole , et qu'un nouveau triomphe l'attendait à Rome , sinon de suite , au moins dans un très-court délai. Il ne tarda pas à se dissuader. A peine au-delà des Alpes, on lui signifia une cédule du Saint-Père qui le suspendait de ses
Ôâ l'abbé maury.
fonctions et le dépouillait de ses privilèges. Sa confiance alarmée s'ébranla tout-à-fait, en mettant le pied dans les États du Pape, et elle ne put que s'alTai- Llir encore en avançant. Ce fut alors qu'il s'aperçut, mais trop tard, que l'Italie ne serait plus pour lui ce qu'elle avait été. Il l'avait quittée maternelle ; il la retrouvait marâtre. Il allait lui redemander un palais; il n'y trouva qu'une prison.
Le souverain pontife (et lui seul pouvait avoir tant de mémoire) se souvenait de ces mandements, oii on le sacrifiait sans miséricorde à César, et de quelques autres irrégularités moins pardonnables, qui, sans lui ressembler, rappelaient pourtant le reniement de saint Pierre. Il ne voulut ni le voir, ni l'entendre, ni même lire ses plaidoiries. Les saints n'ont pas de rancune, et ne se vengent jamais; mais ils peuvent punir, et ils punissent, à ce qu'il paraît, quelquefois. Le châtiment du pauvre cardinal fut aussi sévère que mérité. Que vouliez-vous qu'on fit, et qu'aurait servi l'indulgence? Il n'élait plus d'âge à se corriger.
Pie VII, qui savait par expérience qu'on peut emprisonner les princes de l'Église, fit enfermer notre archevêque au château Saint-Ange. Il y resta six mois, et il en passa six autres dans la maison des Lazaristes de Rome , qui ne valait pas Fontainebleau , occupé d'être malade et de la composition d'un nouveau mé-
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moire justificatif, où il on appelait à l'avenir des rigueurs et (les préventions du jour. « Sa cause , y disait-il, il la déferait, loin du temps présent, à cette époque où Ton juge les hommes parles choses, et non pas les choses par les hommes ; à ce tribuual des morts, où le calme porte la lumière dans l'âme, parce qu'on y cherche la vérité, et non pas la victoire. » L'idée est belle, et c'est , si je ne me trompe , à un grand maître qu'il la doit. Mais voilà le malheur d'une mauvaise vie, qu'elle gâte les armes dont on se sert pour la défendre ! La phrase est une pensée dans la bouche de Tacite : dans la bouche de Maury, la pensée n'est plus qu'une phrase.
Au bout d'un an d'incarcération , le captif obtint sa liberté, et cela grâce à la démission qu'il donna de son siège de Montefiascone et Corneto, si toutefois on peut appeler démission l'échange volontaire qu'il fit de ces principautés apostoliques contre une pension alimentaire de cinq mille piastres. Il y a des bonheurs qui se contenteraient du revenu de son infortune. Le pape, reconnaissant d'un abandon qu'il lui avait fait conseiller tout bas, voulut bien se réconcilier avec lui et le relever des interdictions dont il l'avait frappé. Il ne lui rendit pas sa faveur, mais il l'oublia. C'est indubilahlement ce qu'il pouvait faire de mieux.
Le pécheur qui peut-être, il est permis de le sup-
04 l'abbé maury.
poser, regrettait ses pécliés plus qu'il ne s'en repentait, ne survécut pas de beaucoup à cette apparence de pardon. La solitude, protectrice des affligés, n'eut pas le temps de lui amener cette paix studieuse qui console les souffrances de nos derniers jours, ou la résignation qui les engourdit. Une affection scorbutique qu'il devait à son intempérance, mais qu'avaient sans doute exaspérée le chagrin et l'ennui, prit toutà-coup d'incurables développements. Rien ne put arrêter l'invasion d'un mal qui s'était de longue date infiltré dans ses veines, et la corruption n'avait déjà presque plus rien à faire quand il acheva de mourir au commencement de 1817. Il était né àValréas, dans le comtat Yénaissin, au mois de juin 1746. Il avait par conséquent un peu moins de soixante et onze ans. La dernière heure, qui rassérène ordinairement les traits, n'en agit pas mieux avec lui qu'une satire. Quoi qu'il ait pu faire, il ne mérite pas qu'on en dise ce qu'on disait d'Alexandre Borgia, qu'en voulant s'en aller, son âme lui était restée sur la face; mais à peine expiré, on aurait pu croire que Dieu avait reporté sur le cadavre toutes les souillures de l'homme. Il devint si hideux, que, voulant, suivant la coutume, l'enterrer à visage découvei1,on fut obligé de lui mettre un masque. Ce n'est pas sa mort qui en avait besoin, c'est sa vie.
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Pnsqiiin, l'olernol endosseur de loutes les épigram-
iiies de Rome, profita de la circonstance pour lui con-
li'clionner cette épitaphe provisoire, qui a le malheur
(Tètre aussi durable qu'une vérité :
Qui giace Maury, Gallo porporato ,
Che, vivo o morto, fù sempre mascherato.
Ce qui ne veut pas dire qu'il porta toujours le masqu«\ cl, en eiïet, il ne se déguisa guère , mais qu'il ne fut jamais qu'une mascarade. Pasquin, sous ce rap])ort, avait raison. Archevêque ou non, l'abhé Maury ne fut pas autre chose qu'un prêtre de carnaval.
Les torts de l'homme, dit Schiller, se couchent avec lui dans sa fosse, et n'en ressortent pas : la mort efface tout. Je ne garantis pas que cela soit parfaitement exact; mais si elle n'éteint pas tous les ressentiments, elle doit au moins les adoucir; et c'est ce qui eut lieu pour le cardinal Maury. Une fois qu'il appartint sans réserve à une juridiction plus haule encore que celle du pape, le Saint-Père parut ne plus se souvenir des erreurs d'un fils qu'il avait disgracié, et il désigna lui-même la place où on devait l'inhumer. Cette clémence méritoire ne me paraît pas snrnatundle. 11 le donna pour compagnon de tombeau à deu\ prélats célèbres du xvi*^ siècle, les cardinaux
9G l'abbé maury.
Baronius et Tarugi, et c'est entre leurs deux cercueils qu'il repose dans l'église de Santa Maria in Vallicella. Pour compléter ces honneurs funèbres, le poète latin Morcelli lui décerna une belle inscription tumulaire, où il l'appelle sanctissimus : ce qui ne peut pas nrianquer d'être fort poétique, s'il est vrai que la poé-j sie ne soit qu'une fiction ou ne vive que de mensonges.
Ainsi finit un homme qui, sacrifiant tout à sa for-[ tune, passa la seconde moitié de s'a vie à miner laj réputation qu'il avait acquise dans la première. Nom- j mé deux fois membre de l'Académie, il eut deux j fois à prononcer le panégyrique de son prédécesseur, j et personne n'a prononcé le sien, tâche qui, par pa- ^ renthèse, n'eût pas été facile. Personne n'a fait publiquement son éloge, si ce n'est peut-être le duc de j Nivernois. Lors de sa première réception parmi les |; quarante, ce grand seigneur littéraire lui adressa j. en face un compliment qui vaut bien le sanctissi- ^ mus de Morcelli : « Vous avez fait pour saint Vincent- Ij de-Paul plus que n'avait fait sa canonisation même. » Il n'y a qu'au dix-huitième siècle qu'on pouvait trouver de pareilles hyperboles. Nous sommes, nous, plus réservés; et je doute que, faisant moins pour sa mémoire, que son talent n'a fait pour un bienheureux, on canonise aujourd'hui l'abbé Maurv. .
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Ce n'est pas le tout d'être implacable, il faut encore jêtre juste, et nous devons à l'équité de compléter cette triste oraison funèbre. Si notre satrape ecclé- ^iastique a trop souvent par sa conduite effaroucbé la religion des fidèles, il n'en est pas moins constant que pour balancer ses pernicieux exemples, il nous a laissé un excellent livre; c'est quelque chose dans un temps :omme le nôtre, où la corruption des mœurs n'influe ]ue trop souvent sur la corruption de la langue , où es mauvais ouvrages se paient si cher qu'on ne fait ^as même crédit aux bons.
V Essai sur r éloquence de la chaire est une œuvre itile et d'un ordre supérieur. Il ne se recommande peut- ?tre pas parla profondeur des idées, par l'imprévu des iperçus, mais c'est presque partout une application les qualités de l'orateur à la critique, dont notre litératurc ofTre pou de modèles. L'auteur relève heu- •eusemcnt l'aridité des préceptes, et des préceptes conuis, par l'éclat et la nouveauté des images. Ses anayses sont brillantes, ses appréciations pleines en général de finesso et de sagacité, hormis cependant juaml il compare Fénélon à Hercule. Cela ne me pa-
98 l'abbé maury.
raît pas d'un paganisme très-expérimenté. Si Fénélon par hasard ressemble à quelque Dieu de la fable, ce n'est pas à coup sûr au porte-massue de l'antique Olympe. On n'a jamais songé à le surnommer le lion de Cambrai : il a séduit beaucoup de monde, mais il n'a, que je sache, dévoré ou écrasé personne.
Un autre reproche qu'on peut adresser à l'abbé Maury, car il n'est pas du tout cardinal dans cet ouvrage, c'est d'être quelquefois par trop tranchant. La peur de paraître céder à des jugements convenus lui fait adopter trop résolument des opinions qui ne sont pas fondées, ou qui semblent du moins trèscontestables. Je crains aussi que sa chaleur, qui est réelle, ne puisse de temps en temps se prendre pour j de l'exagération, et son enthousiasme pour un em- | portement de commande. Il n'y a rien qui refroi- i| disse comme une ébullition d'éloquence hors de pro- j pos ; elle fait baisser votre thermomètre d'autant do j degrés qu'on veut le faire monter. Peut-être aussi l'ha- i! bile critique vise-t-il trop souvent à nous surprendre j par l'inattendu de ses blâmes ou de ses éloges : peut- ti être veut-il trop souvent avoir l'air de créer ce qu'il jj examine; mais, somm.e toute, ce livre atteste uneima- j gination féconde, une instruction étendue, une mé- [j moire richement meublée. Il est écrit avec une élé- || gance qui n'exclut pas la force, et prouve qu'avec Ij
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filiis (rciicrgic dans l'âme, et une raison mieux dijigce, l'auteur se fût élevé moralement avec autant de facilité qu'il s'est perdu.
Ces réflexions sur le génie n'indiqueraient-elles pas, que, s'il s'en fût donné la peine il était capable d'en réverbérer quelquefois les éclairs? « C'est le privilège d'un petit nombre de sages d'apercevoir dans le lointain l'éclat et les beureuses influences du génie, malgré les nuages dont la prévention et l'envie l'enveloppent au moment de sa naissance. Ils ressemblent à ces voyageurs placés sur des hauteurs au moment du lever du soleil, et qui voient luire au loin ses rayons sur le sommet des montagnes occidentales, avant que l'astre étincelle du côté de l'Orient. L'expérience de tous les temps et de tous les lieux atteste que les contemporains des grands hommes, non-seulement ne profitent jamais de leurs travaux, mais leur refusent surtout la gloire qui leur appartient, et lèguent cette dette à la postérité, toujours chargée de réparer ces éclatantes injustices. D'ailleurs ne sait-on pas qu'il faut l'intervalle de plusieurs générations, pour développer les semences du génie, et mûrir la reconnaissance des peuples? »
Personne, en parlant de la religion, n'a mieux prouvé que l'abbé Maury combien le talent peut simuler la conviction. « Qu'est-ce que la religion?
-lôO l'abbé malry.
écrit-il. Une philosophie sublime qui démontre Tordre, l'unité de la nature, et explique l'énigme du cœur humain; le plus puissant mobile pour porter l'homme au bien, puisque la foi le met sans cesse sous l'œil de la divinité et qu'elle agit sur la volonté avec autant d'empire que sur la pensée : un supplément de la conscience, qui commande, affermit et perfectionne toutes les vertus, établit de nouveaux rapports de bienfaisance sur de nouveaux liens d'humanité; nous montre dans les pauvres des créanciers et des juges, des frères dans nos ennemis, dansl'Étre- Suprême un père. » Quand on comprend si bien ses préceptes, comment se fait-il qu'on les pratique si peu? C'est que n'ayant pas de conscience, il ne croyait pas sans doute avoir besoin de supplément.
On ne connaît guère aujourd'hui de ce livre, qu'on ne lit pas plus que tant d'autres qui ne méritent pas cette négligence, on ne connaît guère que ce qu'il dit et ce qu'il cite du missionnaire Bridaine, un Exorde surtout qu'il admire à outrance, et qu'il rapporte, non pas textuellement, mais pour l'avoir, assure-t-il, retenu en l'écoutant. « Ce morceau, remarque La Harpe, fait autant d'honneur à son talent qu'à sa mémoire. » J'en suis fâché, mais de quelque talent qu'il étincelle, sa mémoire serait bien un autre prodige, car il n'avait que cinq ans, lorsque le missionnaire
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est censé avoir prononcé son sermon dans l'église de Saint-Siilpice, et il était encore en ce moment à Valréas. Je ne présume pas que l'acoustique eût fait alors assez de progrès pour y porter les paroles de Bridaine, (pielque tonnantes qu'elles fussent.
Je ne lui fais pas un crime de celte superctieric qu'on peut mettre sur le compte de l'imagination, mais elle m'ôte de la confiance. Il est positif que les deu\ ou trois passages qu'il attribue à son sauvage prédicateur sont fort beaux; mais ils ne sont pour lui qu'une occasion de les mettre au-dessus ou à côté de ce qu'il y a de plus noble et de plus frappant dans l'éloquence, et comme il est certain qu'ils sont de lui, cela signifie mot à mot: Vous voyez que quand je m'y mets, il ne tient qu'à moi d'être le plus grand et le plus sublime des orateurs. Plus la fiction est transpareiile, plus son orgueil est visible. C'est de l'adresse, dira-t-on? Non : c'est mieux ({ue cela. J'aime assez l'adresse , mais je déteste le charlatanisme.
Edmond Burke avait une haute idée de Maury (omme orateur et comme publiciste , et dans quelipies-unes de ses lettres, il lui envoie des coups d'enti'iisoir à 'ni briser le \isage, eût-il élé de bronze ou '!(' ^i:r;iiii(. Jl ne se coiiicnle pas de s'agenouiller, il -1' prosterne (le\aiil son géiiie. Celte humilité m'est un peu suspecte. Je ré\ère infinimenl le talent de
402 l'abbé màury.
Biirke, et cette sagacité perçante, qui s'invente un
avenir probable, pour en éclairer les détours: mais je
suis loin d'adopter toutes ses opinions. L'bomme de
parti cbez lui l'emporte sur le juge. Quand il regarde, ji
il ne voit pas toujours ce qui est : il voit ce qu'il au- |;
rait le désir de voir, et il n'est que trop disposé à pren- ii
dre ses espérances ou ses hypothèses pour des réalités, ii
Je ne pense pas qu'il veuille aduler Maury, mais il est
é>ident qu'il le flatte. J'aurais plus de confiance dans
l'opinion de Chénier, qui, n'aimant pas l'auteur, n'en \
est que plus croyable, quand il dit du bien de l'on- jj
vrage. Quoiqu'il ne lui épargne pas d'assez vertes cri- i
tiques dans son rapport sur les prix décennaux , il j
le traite pourtant avec faveur, et son jugement est à ^
peu près conforme au nôtre. Peut-être même est-il =,
moins rigoureux, surtout quand il compare V Essai sur ï
réloquence de la chaire à VEssai sur les éloges,
auquel je me souviens qu'il le préfère. C'est à tort. Il
est possible que le livre de Maury soit d'une lecture '
plus facile que le livre de son confrère, dont le style J
trop tendu nous communique de sa raideur sans nous
prêter de son élévation; mais il est moins original et '|
moins puissant. Il pénètre moins avant dans les se- 1|
crets de l'intelligence et du talent. Thomas d'ailleurs li
a de rame, Maury n'a que de l'habileté. |
Les mêiiH^s (jualilés, qui distinguent ce manuel dn '!
l'abbé maury. 103
sert des jeunes tribuns du Christ, se retrouvent a\ec moins de fautes dans les Réflexions sur les sermons de Bossuet. On y a blâmé, quand elles parurent, non pas un excès d'admiration pour ce père moderne de l'Eglise, qu'on ne saurait trop admirer, mais la manière et le ton dont cette justice passionnée s'exprime. Le fait est que l'auteur semble faire de ces discours une sorte d'Amérique littéraire, dont il se donne tacitement pour le Christophe Colomb. On dirait qu'il veut en quelque façon s'approprier, en le jugeant, le grand homme qu'il examine , et il eût inventé ce prédicateur, qu'il n'aurait pas le ^erbe et plus lier et i)lus haut. Tout cela est un peu vrai; mais, ce qui J'est encore davantage, c'est que, à part quelques traits de mauvais goût, cette préface oratoire du génie de Bossuet est un des meilleurs morceaux qu'on ait écrits sur l'éloipiencc sacrée. Le panégyriste a su se montrer digne de celui qu'il loue, et sa manière de le comprendre et de l'apprécier l'élève parfois jus(ju'à lui.
« Orateur en écrivant l'histoire, dit-il, Bossuet réunit dans un degré éminenl, les talents les plus opposés. Il avait appiis tout ce qu'il est permis à un mortel de savoir, et l'on aurait cru que, pensant à part, il inventait la langue dont il daignait se servir. Eloqucnl dialecticien, il mil son i^énie en contre-
104 l'abbé maury.
poids avec toutes les erreurs du siècle, et les fit disparaître
« Bossuet est assez grand pour qu'il soit permis à ses plus ardents admirateurs d'avouer ses fautes, et il faut convenir qu'il devient quelquefois froid, lâche, minutieux et rampant : c'est que tous les extrêmes se touchent : et qu'entre un trait burlesque et un trait sublime, il n'y a souvent qu'une ligne. L'homme de génie monte si haut, qu'on le perd de vue; s'il s'arrête un seul instant, il s'abat; et plus son vol était hardi, plus sa chute est profonde: au lieu que l'écrivain médiocre est séparé de ces abîmes par l'immensité des espaces intermédiaires, et de même qu'il s'élève sans devenir grand, il tombe sans être audessous du commun >
« Ses plans sont ordinairement vastes et heureux. On conçoit aisément que Bossuet ne peut se renfermer que dans un grand espace : encore cet espace estil souvent trop étroit, et son génie en sort comme par bonds. C'est surtout dans ses écarts qu'il est sublime, et alors l'admiration qu'il inspire justifie l'irrégularité de sa marche, et fait sentir vivement le besoin qu'il avait de prendre son essor, pour inetlre ses idées en liberlé. »
Ce sont certes là de nobles idées largement exprimées, et l'on n'en doit que plus regretter le lejups
l'abbé maury. iOo
qu'il a perdu à en exprimer d'auùes, ou à n'en pas exprimer du tout. On pouvait, aux fleurs de l'arbre, s'attendre à plus de fruits, et il est fâcheux que l'ambition ait secoué si vile le riche espoir de l'automne. A supposer qu'il l'ail eu, il est fâcheux que l'abbé Maury ait échangé l'amour de la gloire contre une vaine a\idilé d'honneurs et de distinctions. Son talent et ses ouvrages ont droit à nos souvenirs, mais sa conduite les décrie dans la mémoire. Qu'on ne s'y trompe pas! les taches de la vie sont contagieuses; elles gagnent nos œuvres et défigurent nos plus belles I)ages. On a besoin d'estimer ce qu'on admire, et quand l'estime meurt, l'admiration s'éteint.
Déserteur de sa véritable vocation, le fils du cordonnier de Valréas est un nouvel exemple du danger qu'il y a, pour notre avenir, à faire de la littérature un marche-i)ied : elle est à elle-même sa récompense et son but. C(*t homme, qui pouvait élre si respecté et qui promenait de l'être, est mort dans le mépris et l'obscurilé, ne laissant qu'un nom équivoque et des regrets qui ne h sont pas. Avocat constant du pouvoir, il n'en est l'élu que pour en être la victime; soldat opiniâtre de la légilimilé, la légitimité le désavoue et le chasse comme un jacobin : le frère de Louis XVI Iraile le royaliste en régicide; défenseur de l'Église, -e pape l'emprisonne comme un renégal, et rien n'est
iO% l'abbé maury.
imniérilé. Quelle leçon! quand le talent veut jouer un rôle qui n'appartient et ne peut appartenir qu'aux plus rares génies; quand, né pour l'étude, on veut, coûte que coûte, se lancer dans l'action : et, d'écrivain qu'on devait être, s'improviser courtisan ou liornjiie d'État, on risque de laisser aux curieux une histoire comme celle qu'on vient de lire.... une histoire instructive qui n'instruira personne.
Juillet 1852.
H. DEIATOUCHE.
fC
Il y a (îe.s liommes, ef ils ne soril peut-être pas rares dans ce siècle, qui non-seulement sont fort audessus (le leur lépulation, mais très-supérieurs encore au talent dont ils font preuve. Leurs moyens de manifestation ne sont pas en rapport avec les exigences de leur esprit, et ils ne donnent qu'incomplètement leur mesure. Leur sensation ne peut pas se produire telle qu'ils la reçoivent : ils ne savent pas noter, tel 'il se l'ait entendre à leur âme, le chant intérieur leur pensée. Ces hoinmes-là, quoi qu'ils fassent, ne parviennent k être connus et appréciés que par un petit nombre d'intimes ou de curieux. Ils le sentent, ils le savent, et, pour peu que la gloire les tente, pour pou qu'ils s'imaginent que le succès fait parlie du bonheur, leur vie n'est qu'une suite d'angoisses et de décuplions.
Parmi ces luiilheiin'uv d'élite, qui poursuivent avec
M' (le
\\() H. T)ELATOUCHE.
constance un idéal qu'ils n'atteignent pas, (et qui peut se flatter d'atteindre à ce qu'il rêve ! ) il faut compter au premier rang l'ingénieux et piquant écrivain que les lettres ont récemment perdu, un poêle, qui ne s'eit jamais révélé tout entier et qui en a soufïert plus de quarante ans , l'auteur de la Vallée aux Loups , ; dont on vient de publier les derniers Adieux, volume plein de larmes, qui en fera certainement couler ^
d autres. )
Joseph-Alexandre-Hyacinthe-Thabaud Delatouche j
était né en 1785, dans une petite commune du Berry, aux bords encaissés de la Creuse, dont le souvenir lui [: resta toujours cber et lui inspira, dans un de ses bons ^ jours, quelques-uns des vers les plus suaves et les plus limpides qui soient tombés de sa plume.
J'ai vu le Tibre : et là-bas, sous les saules,
Du fleuve paternel que les bords sont plus beaux !
Heureux qui, vers le soir, errant sur nos coteaux,
Réveillera le vol de la plaintive orfraie, »
Verra fuir l'écureuil sous la chcàtaigneraie, .
La lune sur nos buis endormir sa blancheur,
Plus loin trembler dans l'eau la torche du pêcheur ;
Puis, l'aube ranimant nos fleurs et nos ruines,
Les pâtres suspendus aux rochers des collines;
Remonter la rosée entre ces arbres noirs,
Et le milan qui plane au fond des vieux manoirs.
Ces vers sont adressés à M. de Lourdoueix, enfant comme lui du Berry, son compagnon de berceau et son ami le plus fidèle. Bien que jetés tous deux dans
des camps tlilTérents, ils élaieiU trop poêles l'un et l'autre pour ne pas se comprendre, pour qu'on ne les vît pas toujours, eux, si divers de pensers, rester semblables de cœur.
Tout ce que j'ai pu apprendre de ses premiers ans, c'est que, grandissant dans un temps de trouble et de terreur, où l'on faisait ses classes à la place de Gi'ève, où, les prenant pour des cloîtres, le marteau des niveleurs avait démoli les collèges, son éducation première fut fort négligée. Il n'eut longtemps d'autre précepteur que sa mère, qui avait plus d'amour que d'autorité, et elle ne lui apprit bien qu'à l'aimer : à l'aimer avec cette dévotion qui fait à la fois l'éloge du maître et de l'élève.
Ce ne fut qu'en 1800 qu'il vint à Paris terminer des études tout au plus ébauchées, et dont la date explique l'imperfection. Un peu plus tard son oncle, vieux conventionnel retiré dans une bonne place impériale, lui fit faire son droit, ou crut qu'il le lui faisait faire. Une chose certaine, c'est que le neveu n'avait aucune vocation pour la science des lois, et qu'il préférait au Digeste les vers élégants de Mille- \()ye, dont on commençait alors à s'entretenir, ou la jiiose déjà si ])néti([ue de son ami N(Klier. Désespérant (l'(Mi fa i IV un a\()cat ou un substitut, son oncle, qui avait trop d'expérience pour ignorer qu'on ne vit pas
M 2 H. DELATOrCHE.
(le beau langage, le recommanda à M. Français de Nantes, directeur des droits réunis. Ce financier de lettres, qui avait fait de son administration une succursale de l'Académie, lui accorda, comme à un académicien, douze cents francs d'appointements pour ne rien faire.
Delatouche avait l'esprit trop ouvert sur les choses de la poésie, pour ne pas chercher à imiter ce qu'il admirait. Il sentait confusément que l'art aspirait à changer d'horizon : il avait l'instinct des routes nouvelles où l'esprit ne devait pas tarder à s'engager, et il eut voulu être des premiers à l'y conduire. Il s'aperçut bientôt que la tâche n'était pas facile, et que, si l'on naît poëte, il faut se donner beaucoup de mal pour tirer parti de sa naissance. Il songea dès lors à refaire son éducation. S'il eût eu le courage d'obéir sans réserve à ce premier conseil de sa raison, de recommencer entièrement ses études (et ses fonctions lui laissaient assez de loisirs pour cela), il se fût épargné bien des soucis inutiles; il eût évité bien des ennuis, qui, en aigrissant son humeur, ont fait méconnaître sa portée.
Quoi qu'il en soit, il s'occupa tout d'abord de se doiiiier une instniclion qu'il n'avait pas, et il réussit à s'en créer une, qui n'était qu'à lui. Il s'appliqua à rechercher dans la vie des hommes ou des peuples les
H. DELATOUCIIE. 1 13
détails, les anecdotes, que tout le monde néglige et que personne ne sait. Tandis (jue, dans nos lectures, nous assistons avec le public au drame connu des siècles, lui se plaisait à pénétrer dans les coulisses de l'histoire, à fureter dans les coins les plus secrets du foyer de nos pères. Il préférait les livres oubliés à ceux dont on se souvient, et ce qu'il leur demandait, c'était moins de grandes et belles idées enfouies à toit dans les broussailles des bibliothèques, dans les cimetières de la parole humaine, que des idées fantasques ou bizarres, par-dessus lesquelles le dédain ou l'ijulifférence a sauté. 11 acquit dans ce genre une collection précieuse, dont il ne montrait que discrètement les curiosités. Il se fit ainsi, en amateur, un capital d'érudition tout-à-fait à part, et il apprit de sa richesse même à paraître encore plus riche. Il la disti'ibuait dans la conversation avec une adresse, qui fil de lui un des causeurs les plus habiles et les plus attrayants qu'il fût possible de rencontrer.
Cependant le temps marchait, les sciences aussi, et la littérature tâchait d'avancer; elle semblait vouloir se mettre au pas de nos ^ictoires, et faire aussi ses conquêtes. Delatouche, qui brûlait de s'associer à ses progrès, commençait à gémir de son obscurité. Les succès retentissants de madame de Staël et de Chateaubriand, les huniers annuels de Victoria Fabre,
j/|4 . H. DELàTOUCHE.
les vers déjà si brillants d' Alexandre Soumet, l'em^ péchaient de dormir. Les tragédies même de Luce de Lancival le tenaient éveillé (c'était encore une de ses singularités), et il s'exerçait, dans l'ombre, à se faire comme eux place au soleil. J'ignore s'il avait des confidents de ses efforts, mais à moi, il ne m'a jamais confié qu'un seul de ses essais, et cela, longtemps après l'avoir tenté. C'était sa pièce de début, un poëme sur la mort de Rotrou, ({ui concourut en 1811 pour un des prix de l'Institut. Ce petit poëme, écrit, autant que je me rappelle, d'un style rude et inégal, mais déjà pittoresque et curieux, n'obtint qu'une mention, dont il ne se trouva pas fort satisfait, et il avait raison. M. Français de Nantes en jugea sans doute comme lui, et c'est en vue de le consoler de cette disgrâce honorifique, qu'il lui fit donner pour l'Italie je ne sais quelle mission, dont je n'ai connu ni le caractère ni le but.
Quelque pressé qu'il fût de s'éloigner, il ne s'embarqua pourtant pas sans faire représenter, au théâtre de l'impératrice, une comédie en vers qui s'appelait les Projets de sagesse. l\ paraît que cette pièce, dont ses amis du reste ne lui ont jamais entendu parler, obtint ce qu'on nomme un succès d'estime, ce qui veut dire un succès qu'on n'estime pas: et, laissant derrière lui pour adieu ce nouvel accessit à la gloire, il s'achemina,
H. DELATOICUE. 11^
léger d'espérance cl la bourse à moitié vide, vers celte terre bénie des arts qui est la patrie commune de tons les poètes. Il la parcourut pendant trois ans à pied, àcbe\al, en voiture, de toutes les manières et dans tous les sens, n'ayant dans sa valise d'autre livre (jue le Sternbald de Tieck et le titre de ceux qu'il piojdait. Ce fut, je crois, l'époque la plus heureuse de sa vie : et ce voyage, sur lequel il ne s'expli- ([uait (pie \aguement, dont il racontait moins les aventures (pi'il ne les laissait soupçonner, le défraya de somenirs riants et fortunés pour le reste de ses jours.
Quand la misanthropie le prenait, et ce n'était pas chez lui un écart de régime, il se reportait vers ces contrées, oii il avait connu l'existence plus douce et plus facile : cette espèce de mirage suffisait quelquefois pour effacer de sa pensée une tristesse qui se traduisait volontiers par des mots acerbes et blessants. Ces mots-là ne lui sortaient pas du cœur, ils s'échappaient de son esprit ; mais il est juste d'ajouter que l'esprit se faisait écouter plus souvent que le cœur. Grâce à cette préférence, il se fit une réputation de méchanceté <ju'il ne méritait vraiment pas, quoiqu'il ne l'eût cependant point usurpée. Il était foncièrement bon ; il fallait seulement un peu de peine ou d'attention pour s'en aperccNoir. Par suite de ses habitudes paradoxa-
les, il avail,pour rappliijuer à la vie usuelle, retourné cette comparaison où le Tasse couronne do miel les bords d'une coupe amère. Chez lui le miel était au fond du vase, et l'aloès au bord.
Lorsqu'il revint d'Italie, l'Empire s'écroulait ou s'était écroulé. 11 perdit sa place aux droits réunis, et il lui fallut, pour s'occuper de vivre, ajourner les ouvrages sur lesquels il comptait pour ne pas mourir. De ce nombre était une tragi-comédie de Denis le tyran, oii, avant tout le monde, il avait essayé de secouer le joug des unités et de faire alliance avec le génie de Shakespeare et do Schiller. Il en a depuis publié quelques scènes, mais je doute qu'il l'ait achevée. Il ajourna aussi, pour ne le reprendre qu'à de longs intervalles, et ne jamais le finir, un poëme en quatre chants, qu'il avait conçu à Rome, et en partie terminé. Le sujet de ce poëme était le pauvi'c Homère des croisades, pour lequel il s'était passionné en visitant Sorrente, où il naquit^ et Saint-Onuphre, où il est mort. Il professait une sorte de culte pour cet infortuné, dont la vie romanesque offre peut-être encore plus d'intérêt que les ouvrages ; et si les événements l'eussent permis, il eût, je pense, converti à sa religion plus d'incrédules que Gœthe. Gœthe, en choisissant Le Tasse pour le héros d'un drame, a moins eu l'intention de l'honorer, que de se faire admirer sous
H. DKLATOUCHË. H 7
son nom. Delatouchc , en cél('4)rant ses malheurs, a\ait le bon goût de se Ccicher (lerrière eux, sans se laisser voir.
Il est fâcheux que le monument, qu'il voulait élever à ce martyr, soit demeuré imparfait. Ce que j'en ai vu me donne à croire qu'il eût été digne de ce grand homme. Je me rappelle surtout un passage du quatrième chant, qui m'a singulièrement frappé. C'est un entretien entre l'auteur immortel do la Jérusalem^ qui n'a plus que quelques jours à vivre, et le cardinal Cinzio. Le Tasse est las de tout, désabusé de ses extases d'enthousiasme et de tendresse , désabusé de la gloire et de la renommée qu'on prend quelquefois pour elle, désabusé de son génie, qui ne lui a rien rapporté que des souffrances, et il dédaigne, de toute la hauteur du ciel où il est près d'entrer, le Capitole qu'on lui veut ouvrir et la couronne (]ui l'y attend. Le cardinal, au contraire, insiste éloquemment sur les honneurs qu'on veut lui rendre; il cherche à le rattacher au monde en relevant son orgueil; il l'exhorte au ti'iomphe, comme il exhorterait un autiv nionaniue à l'humililé; il cherche à. rehausser en lui l'idée de la gloire et le don du génie, à le guérir de sa mémoire, en appréciant la terre, non pas ce que le malheur l'estime, mais ce que
Dieu l'a faite. Par un procédé habituel à Delatouche,
Ijg . H. BELATOUCHE.
qui prend volonliers le conlre-pied des opinions reçues et des données ordinaires, c'est le cardinal qui joue le rôle mondain du poêle, c'est le poëte qui joue le rôle austère et ascétique du prêtre. Toute cette scène m'a paru traitée avec une véritable supériorité, pleine de grandeur et de mélancolie. J'ai souvent regretté de r,c pouvoir la lire, et je serais heureux d'inspirer le n.êmc regret à ceux qui ont encore la dévotion du talent et l'amour de la poésie. On sent bien que je ne parle pas du public.
J'oublie, à parler de ces rêves de Rome, trop vite évanouis, échangés trop tôt contre les âpres réalités de la vie, que nous entrons, avec la Restauration, dans une époque de discussions et de querelles, où le poëte sans fortune doit forcément, pour exister, sacrifier ses penchants à la nécessité, enchaîner aux exigences d'un parti, qu'il le choisisse ou qu'il l'accepte, la meilleure part de son indépendance, faire enfin bien souvent ce qu'il serait ravi de ne pas faire. Tel fut, au début de 1815, le sort du poëte dépaysé, et cela, au moment où le talent, s'il aspire à grandir, aurait le plus besoin de ne pas se partager. Il n'y a qu'un moyen d'aller haut et loin, c'est de suivre une seule ^ et même ligne ; quand on en suit plusieurs, on a beau ^ additionner toutes les demi-lieues qu'on fait sur cha- , cune d'elles, le total n'est jamais qu'une demi-lieue.
Fidèle aux traditions de sa famille, Dclatouclie préféra résolument la pauvreté aux séductions du pouvoir, et se jeta sans hésiter dans l'opposition. Il n'eut pas toujours à se louer du parti qu'il soutenait ; mais, quoi- (|ue impatient de ces injustices, on lui doit hautement ce témoignage, qu'on ne l'a jamais vu lléchir dans son opinion. Il l'a défendue trente ans avec autant de talent que de courage, et il est mort sans la renier. Cela, il le voulait : ce qu'il n'eût pas voulu, c'est d'employer les loisirs que lui laissait la politique, à travailler pour le commerce, pour ces courtiers littéraires qui spéculent sur l'esprit qu'ils n'ont pas. Mais que faliait-il qu'il fît, si ce n'est de se taire et d'avoir faim? Il me semble qu'il y a plutôt lieu de le plaindre (jUBde l'accuser, et cju'à tout prendre, il vaut mieux brocher un livre sans prétention, qui n'ennuie pas tout le monde, que d'aller, aux dépens de l'État, mourir à l'hôpital. Mourir, c'est sans doute une manière de sortir d'embarras; mais à qui prorite-t-elle?
Un de nos critiques les plus célèbres, celui qui, dans ses causeries du lundi, déploie d'ordinaire autant d'équité que de talent, M. de Sainle-Beuve, a peut-Plre
120 H. DELAIOLCHE.
énuincré avec trop de complaisance les ouvrages que Delatouche a faits pour de l'argent, el seulement pour de l'argent, Ylllstolre du procès de Fualdès, les Mémoires de madame Manson, les Dernières lettres de deux amants de Barcelone, etc. Il lui reproclie, à cette occasion, de s'être mis soigneusement à la piste des circonstances et de tout ce qui pouvait donner de la vogue. On ne doit aux morts que la vérité, de quelque date que soit leur tombe, mais est-ce bien là la vérité? Eh 1 oui, sans doute, celui qu'il blâme ne s'est pas assez défendu d'exploiter la circonstance, mais à quelle fin? dans l'unique but de faire acheter sa marchandise, et non, à coup sûr, dans l'intérêt de sa réputation. Il savait trop bien que les livres du moment durent tout au plus le temps que l'on met à les faire, et n'ont rien à prétendre qu'un prix d'agilité. Cela se fait en poste et se paie à la course, comme les postillons et les chevaux. S'il a cherché la vogue, c'est au profit du libraire qui commanditait sa manufacture: ee n'est pas pour lui qui n'a jamais ni signé ni avoué y ne seule de ces productions. Ce qui n'est pas moins évident, c'est que, s'il s'(^st servi de sa plume ])(iur avoir raison de la paiivi'Olé, il n'a jamais du moins trafiqué de sa conscience , et qu'il aurait pu s'enrichir en la vendant; ce ne sont pas les offres qui lui ont manqué.
H. DELATOUCHÈ. 121
J'ai beaucoup connu Delatouchc, cl jocroisixunoir assin-ci" (|uc personne ne l'a connu mieux que moi : ce (pi(» j'avance, pour donner plus de créance à mes paroles, et aussi pour m'excuser de me mettre en scène dans quelques anecdotes qui demandent à entrer dans ce récit. Sans avoir l'ien de remarquable et de saillant, elles aideront peut-être plus que nos réflexions à la ressemblance de ce porti'ait. Elles pourront servir à mieux graver dans les esprits cette figure originale^ et capricieuse, qui fut celle d'un homme remarquable, qu'on n'a i)oinl assez remarqué.
Ce fut à l'époque où il s'engageait le plus activement dans cette littérature de boutique et de pacotille qui n'est guère qu'une affaire de mécanique, que je le rencontrai pour la première fois chez son ami Emile Deschamps, a\ec lequel il faisait, pour oublier son métier, la charmante comédie du Tour de faveur. Ses traits pâles et plus qu'irréguliers étaient déjà fatigués par le travail, altérés parles passions, et son âme ne pousait plus se peindre (jue dans un seul de ses yeux. Il était impossible de le ti'ouver beau, mais plus impossible encore de le troiner laid. En dépit de ses désavanlaoîs, il y avait <'n lui uni' sotte de séduction irrésistible, qiii'iqut' chose de fascinaleur dans le regard et d'enliainaiil dans le sourire. Je fus immédiatement frai)j)éde cette physionomie expressi\e et mobile,
oîi passait à chaque inslant l'ombre de ses pensées; je , me sentis en présence d'un poète ; j'en eus bientôt la preuve. j
Emile Descliamps, qui n'a jamais de sa vie manqué
l'occasion de faire valoir et briller ses amis, le pria !
[)our me faire fêle, à moi, jeune postulant du ce- î
nacle, de nous dire quelques-uns de ses vers. Il , élail, ce jour-là, en veine de condescendance et d'épaïichement; et, sans se le faire demander deux fois, ce qui ne lui était pas habituel, il nous récita une de ces élégies allemandes qu'il affectionnait, l'imitation du Roi des Aulnes de Gœthe. A peine sorti du collège, j'étais alors, comme tant d'autres, bien peu familiarisé avec le germanisme, et je restai tout ébahi devant cette révélation, aussi étonné, soit dit sans hyperbole, que Moïse, quand il entendit parler le buis- | son ardent. J
Je le louai avec effusion, et je sortis pour aller pro- . mener aux Tuileries les nouveaux rêves que m'inspi- [ rait cette poésie inattendue. Il me rejoignit une heure , après par hasard , et m'abordant avec une familiarité de grand homme assez flatteuse pour un écolier : « Je viens d'apprendre, me dit-il, que vous étiez des nôtres : je \ous ai prêté des \ers, \ous allez me les rendre. » Je ne crus pas devoir affecter plus de résistance
H. DELÀTOUCHE. 123
qu'il n'en avait montre, et, comptant l'étourdir à mon tour, je lui déclamai à brûle pourpoint la plus formi- - dable élégie qui se soit jamais faite. C'était, autant que I je me rappelle, une imitation de Thomson, entremêlée I de réminiscences de Virgile et de Théocriie, saupoudrée de centons d'0\ide , quelque chose d'affreux et
[ de toutes les couleurs.
Il fui, à la lettre, abasourdi de ce que je lui débi- \ tais , mais si» ravisant bientôt, il me murmura de sa j voix la plus insinuante et la plus douce :« Voulezj vous que je vous dise une chose ! eh bien ! ce n'est pas bon. Je n'afllrmerai pas que vous ayez l'esprit de Voltaire, mais vous rimez comme lui , qui ne rimait pas du tout, et vos Aers, comme les siens, sont tous coulés dans le même moule. J'ai remarqué par-ci par-là quelques expressions vertes et fringantes, qui n'ont pas plus de dix-huit ans; mais vous leur avez mis les robes et les vertugadins de nos aïeules : ces atours surannés ne leur vont pas le moins du monde : puis votre pièce est très-mal composée. Il n'y a là-dedans ni péripéli(\ni mouviMuenl, pas phis que (hius une lellre de notaire (pii commence par monsieur, el se termine in\incibl(Mnenl par votre très-hunibh^ ser\it(Mn\ Laissez-moi là cette littérature de protocoles, et soyez de votre âge, morbleu! vous aurez bien le temps d'être de celui de votre père. J'aime cent fois mieux une
124 U. DELATOlCUE.
betisc qui a l'air jeune, qu'une vieille raison qui a l'air spirituel. » î
Tout cela n'était pas très-flatteur, mais c'était dit 1 avec une bonne foi si mordante, une bonhomie si j incisive, que, tout blessé que j'étais , je ne saignai I pas de trop mauvaise grâce. Je le remerciai de sa i franchise, et j'en profitai. A partir de ce jour nous fûmes intimes, et cette amitié resta sans nuages pendant sept à huit ans. Il y eut ensuite une longue j éclipse, mais ces ombres n'ont jamais influé sur mon i jugement , et je n'ai jamais cessé de le regarder I comme un des esprits les plus distingués, et surtout j les mieux aiguisés, que le ciel ait jetés sur mon che- \ min.
Nonobstant les travaux impérieux de son négoce, il | n'en réser\ait pas moins, chaque jour, de bons mo- I menls à la poésie. Les heures fraîches et silencieuses '< de la matinée appartenaient à l'art : les heures bruyan- | tes de l'après-midi aux affaires. 11 en résulta souvent i que , lorsqu'il n'avait pas épuisé son inspiration du ! matin, il en dépensait le reste dans ses romans ou ses j gazettes, et qu'on rencontre cà et là, dans cette prose j mercantile, des passages qui ne dépareraient pas des j compositions plus étudiées. Ils ont même quelquefois l'avantage sur des pages de lui plus réfléchies et plus \ soignées. Ils son l exempts de recherche et d'apprêt, ce '
(jiii irarii\(* pa> toujours à ses lueiilcurs vers. Dans la rapidité de l'improvisation, il n'a pas eu le temps d'y jeter de ces tournures dilïiciles, de ces expressions laborieuses et péniblement trouvées, qui, malgré le charme de certaines pièces , effarouchent l'oreille et déconcertent Fattention. Mais c'est trop nous inquiéter d'ouvi'ages auxquels il n'attacha jamais la moindre importance; laissons de côté les œu\res dont il vivait : occupons-nous de celles pour lesquelles il a vécu.
C'est au milieu d'un fatras de commandes acceptées à la hâte, exécutées à la manivelle ou à l'emporte-pièce , qu'il aciieva un volume de poésies, qui aurait pu paraître en 1818, et dont il ne publia h majeure partie qu'en 1833, dans son volume de la Vallée aux Loups. Je veux parler de ses traditions populaires qui ont fait longtemps le cliarme de nos soirées déjeunes gens, et, l'automne, à la campagne, fait frissonner l'auditoire choisi qui se rassemblait chez madame Gay.
Ceux qui les ont entendues, à cette époque, dans le vieux manoir de Villiers-sur-Orge, ne les ont point oubliées; l'accent mystérieux du poëte tinte encore dans leur mémoire. Quelqu'imperfection que nos esprits plus murs puissent maintenant y reconnaître, ils ne sont point ingrats à des paroles qui nous ramènent
126 H. DELATOICHË.
une émotion perdue. Touchés comme nous par l'hiver,
ces étranges récits se font toujours relire avec charme: '
ils reprennent leur jeunesse, en nous rendant la nô-
tre. j
Il est fâcheux, pour la réputation de Delatouche, j
que tous ces enfants de sa fantaisie n'aient vu le jour |
que quinze ans après leur naissance. Tous ces pe- \
lits poëmcs , Phantasus , Blanche, Egbert, Ti^i- \
vulce, le Juif-Errant, Rosalba, la Chambre grise, -
qui étaient d'une couleur si neuve dans les premiers '
tenq^s de la Restauration , dont la forme abrupte \
et singulière était de nature à saisir fortement l'i- (
magination, dont la scène était jetée dans des gorges '
sauvages, au milieu de sombres forêts druidiques, sous ]
les arceaux romans de quelque monastère escarpé, ou j
les salles désertes d'un ancien château -fort, avaient, '
après 1830, beaucoup perdu de leur prestige. On '
était alors un peu blasé sur les paysages les plus ;
farouches, sur les cloîtres abandonnés, sur les tours I
plus ou moins féodales de nos ancêtres, voir même '
sur le diable ou les âmes en peine qui les hantaient, j
et l'on ne rendit point à ces légendes travaillées avec '
un soin minutieux d'artiste et d'antiquaire , la jus- j
tice qu'on devait leur rendre. i
L'auteur s'affligea de celte déconvenue plus qu'il
n'en fut étonné, et il disait plaisamment, mais non
pas sans aigreur ; « Que voulez-vous? Tandis que je gagnais mon pain à la sueur de ma plume , on m'a volé mes Apennins , on m'a pris mes couvents, on s'est glissé dans mes donjons, à travers mes Iponts-levis et mes poternes; on s'est attribué mes revenants ; on m'a fripé mes vieux linceuls, qui étaient tout neufs il y a dix ans ; mes fantômes ne sont plus que des marchands d'habits-galons. Je passais autie- Inis pour un sorcier, et maintenant qu'on s'est revêtu lie ma défroque, le magicien n'a plus l'air que d'un larron. C'est peut-être fort drôle , mais je ne trouve pas i'u risihle. » Le fait est , lui disait-on , qu'il est fort li'iste de se trouver derrière ceux qu'on précède , mais c'est original , et cela doit vous consoler. Il ne s'en consola pas, et, quoique déjà bien assez fréquentes, ses épigrammes se renouvelèrent dès lors avec plus de promptitude et d'âcreté.
Ce n'est pas ici le lieu d'examiner à fond et en détail le caractère de ses poésies; nous y reviendrons, îuand nous aurons achevé de parcourir, suivant leur 3rdre chronologique , les diverses phases de sa vie, marquées par ses diverses publications. Quoique nous lyons jeté d'avance un coup d'œil sur le moment où )arurcnt ses traditions populaires, nous n'en sommes încore qu'à l'année où il les terminait , et nous tou- :hons à celle où il eut le rare bonheur de faire con-
i^S H. 1)ËLAT0UCHE,
luiîlre à la France un des écrivains les plus regrettables et les plus regrettés que nous ayons eus. Milton écrivait à Manso, qui avait été assez heureux pour offrir un asile au Tasse persécuté : « Il n'y a qu'un ami de Dieu (je crois même qu'il est assez payen pour avoir mis des dieux) qui puisse avoir le droit de secourir un grand poêle. » Le secourir, c'est beaucoup ; mais le publier, c'est bien autre chose. C'est accepter la tutelle d'une gloire mineure, et, retirant une âme \ au ciel pour la rendre à la terre, faire vivre un nom comme un homme.
Ici vient encore se placer, sans que je l'appelle, une de ces anecdotes dont j'ai parlé, anecdotes à demi-per- \ sonnelles, que je raconte avec une complaisance pour le ^ passé qui n'est peut-être pas exempte d'égoïsme. Qu'on ' me permette donc de rapporter de quelle manière je ' fus instruit de la mission dont Delatouche s'était ■ chargé. C'est un souvenir qui m'enchante encore, et il y en a si peu de ce genre dans la vie d'un écrivain, qu'on n'a presque pas besoin de s'excuser du charme qu'on éprouve à le réveiller. Si ce n'est pas une raison pour qu'on l'écoute avec plaisir, c'est du moins un motif d'espérer qu'on ne l'entendra pas sans bien- veillance. '