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Un samedi matin, au mois de mai 1 81 9, je me trouvais seul avec Delatouche dans une mansarde qu'il occupait rue des Svaints-Pères, une vraie cellule de (ihartreux, qu'il avait eu le talent d'arranger avec un goût d'artiste et une coquetterie de jolie femme. Un beau soleil inondait sa petite cliambre de travail, et il n'avait d'autre société, quand j'y entrai, qu'un énorme bouquet qui se prélassait sur sa table. Je dus croire que ce bouquet était un peu là pour moi, car son possesseur s'étudia de mille manières à m'en faire présumer l'origine. Après avoir parlé, le temps convenable, de ces fleurs, et du boudoir problématique qu'elles avaient quitté, pour se rapprocber du ciel en venant parfumer son grenier, nous étions de la plus belle bumeur du nxinde, et nous nous mîmes à jaser de poésie avec l'enlbousiasme de deux néopbytes.
Puisque vous êtes si bien disposé, il faut, me dit-il, que je vous montre des vers que j'ai là, et dont l'auteur ne vous est pas inconnu. Et comme j'avais probablein.M!! Tnir do répondre iii pptto qu'ils étnieutde lui, il reprit avec vivacilé : « Vous vous trompez , ils ne sont pas de moi, je vous en donne ma parole. Par-
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lez donc sans ambage, sans envelopper votre franchise i (le vos précautions ordinaires. Yoici d'abord une idylle, ïj traduite ou iiiiitée de quelque poëte grec ! » El il me ! lut de sa voix, la plus caressante et la plus onctueuse, j r Élégie du jeune malade. « Comment trouvez-vous ! ça? — Merveilleux. — Et de qui croyez -vous que ce i soit ? — Je ne sais : je ne connais personne qui écrive ^1 de cette manière; continuez... » Et il me lut l'aveugle, i « Devinez-vous? — Peut-être; mais lisez toujours. » \ Et, pour me dérouter, il tira de son portefeuille une |l pièce exécrable appelée les Picards. « Pour ces vers- 1 là, lui dis-je, nous avons plus de cinquante collègues!! qui sont capable d'en faire d'aussi mauvais, quoiqu'ils i« aient encore un certain goût de terroir qui trahit le f; sol du maître. Quant aux antres, personne de nous || n'en écrit de pareils; vous avez retrouvé les œuvres I d'André Chénier, que j'ai rencontré autrefois dans une ! note du Génie du Christianisme, dont j'ai lu dansj quelqu'almanach le Mendiant et la Jeune Taren- \ Une. Est-ce vrai ? — A peu près. Ce n'est pas moi j qui ai eu la bonne fortune de retrouver ces chefs- 1 (l'œuvre; mais j'ai peut-être contribué à les sauver, et j'aurai l'honneur de les éditer. » Et il me fit incontinent l'histoire de ces précieux manuscrits, ballottés dans l'obscurité comme la vie même du po(Me, puis arrivés jusqu'à lui de vicissitudes en vicissi-*
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tudes. Ravi de faire admirer un homme dont l'avenir lui était confié, il fut d'une complaisance aussi infatigable que ma curiosité, et nous lûmes ensemble, non pas seulement la moitié du volume qu'il préparait, mais un grand nombre de petites pièces qu'il avait rejetées, dont quelques-unes ont été recueillies dans les éditions suivantes, dont quelques autres n'ont jamais paru.
Il me serait difficile de dire lequel de nous deux fut, ce jour-là, le plus heureux. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'alors j'aurais cru gagner en échangeant ma vie contre la mort d'André Chénier, et que Delatouche, plus âgé que moi, aurait, en donnant moins, cru sacrifier davantage.
Le volume parut le mois d'août suivant, et produisit dans le monde littéraire une sensation qui dure encore. L'envie, désappointée par l'apparition d'un auteur qu'il est inutile de mordre, puisqu'il ne peut plus souffrir, et que ce serait dépenser ses morsures en pure perle, s'acharna sur l'éditeur. On l'accusa d'avoir mutilé ces reliques, d'avoir introduit dans ce livre un assez grand nombre de fragmenis qui n'étaient que de véritables faux. C'est une accusation mensongère. J'ai vu, j'ai tenu les manuscrits, et ils étaient tous de la main de Chénier ou d'un de ses frères. On pouvait admirer ce recueil en toute scGurilé; c'était bien un
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véritable mort qu'on avait sous la main , et on ne risquait pas, en l'applaudissant, de rendre justice à un vivant.
Si Delatouche a eu quelque torl en cette affaire, c'est, dans son enthousiasme craintif pour une gloire dont il était le premier arbitre, de s'être un peu méfié du public, d'avoir affaibli par prudence, ou si vous voulez par pruderie, quelques expressions qui lui semblaient d'une énergie triviale ou d'une crudité dangereuse ; d'avoir en quelques endroits remplacé par des points, et même par rien, des vers qu'il ne trouvait pas à la hauteur des autres; d'avoir corrigé çà et là quelques rimes qui lui paraissaient insuffisantes. Ces légères altérations du texte original sont sans doute une faute; mais si l'on considère leur peu d'importance, et le motif qui les a dictées, si l'on veut bien ne pas oublier et le service qu'il a rendu à un martyr en le rétablissant dans les honneurs dont l'avait déshérité l'échafaud , et le service qu'il a rendu aux lettres en éditant des œuvres déjà perdues pour elles , puisqu'aucun libraire n'osait s'en charger; on l'absoudra facilement de l'erreur de ses scrupules. En l'associant par cela même à une renommée dont il a été le moteur et l'artisan, on ne fera que lui accorder la récompense qu'il mérite et qu'on lui doit.
Pour compléter ce tribut, il est bon de remarquer
que l'article nécrologique, dont il a fait procéder le recueil postliiime d'André Cliénier, est tout-à-fait digne du magique écrivain qui, seul , en silence et dans l'ombre, inaugurait, à la fin du dix-huitième siècle, la réforme bruyante qui s'est opérée dans les esprits au commencement du dix-neuvième. Sauf quelque recherche de style et de pensée et une ou deux allusions politiques dont il eût mieux fait de se dispenser, on n'a rien écrit de plus profondément senti sur cette jeune et illuslre victime d'un tribunal, qui s'appelait si dérisoirement Comité de salut public. C'est quelque chose d'avoir discerné , avec une sûreté de sympathie inflexible, toute la fraîcheur de ce génie antique, d'avoir prévenu le jugement de la postérité, et d'avoir osé le proclamer en face d'une littérature de collège ou d'atliénée, encore ombabouinée de la poésie lâche et prolixe de l'abbé Dclille et de ses élèves. On ne lui a pas assez tenu compte de ce courage qui n'est pas aussi commun qu'on le pense. Lorsqu'on vit de l'opinion publique, il y a toujours ffuelque mérite à l'aiïronler: car, ne l'oublions pas, quand on la heurte, c'est la plupart du temps elle qui vous renverse.
Délivré, un insîant, du joug par les soins de colle Dubli cation, il reprit bien toi après son collier de romanner et de journaliste, et fit paraître successivement, sous
e voile aimé de l'anonyme, un assez grand nombre d'ou-
vrages maintenant oubliés, mais dont aucun ne passait inaperçu. Nous citerons une version de la Marie Stuart de Schiller conseillée par le succès de M. Lebrun, la nouvelle saisissante à' Olivier Brusson , habilement imitée d'Hoffmann qui nous était alors totalement inconnu, et un roman féerique de Spiess, le Petit- Pierre, dont il refit, sous prétexte de la corriger, une ancienne et mauvaise traduction.il obtint de ces livres ce qu'il leur demandait, un peu de bien-être matériel, n et , grâce à ce gain modeste, quelques jours de congé |j qu'il consacrait à la poésie. C'était de la poésie chère- | ment gagnée, et d'autant plus savoureuse, qu'elle fai- j sait moins souvent partie de son ordinaire. |
Rien chez lui ne se continuait avec suite ; une idée i détrônait l'autre; un livre à concevoir chassait un li- , vre à faire. Il prenait des thèmes de toutes mains et !i s'approvisionnait de pensées sur toutes sortes de su- i jets, qu'il amassait comme des projectiles pour les lan- i
cer en temps et lieu sur le roi , les chambres ou le |
ministère. C'est entre deux ballades romantiques qu'il l
voulait ajouter à son projet de recueil, qu'il écrivit, de m
concert avec M. Bert, un pamphlet qui fit grand bruit, fi
et pour lequel il faillit être traduit en police correc- j
tionnelle, la Biographie pittoresque des Députés! .
une galerie de portraits pris à la chambre noire et
bien noire, où; comme aujourd'hui la lumière qui se |
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charge, en nous calquant, de rendre bien visibles de petits signes qu'on ne voit pas, la satire avait surpris, à l'épiderme de nos législateurs, de petits ridicules dont elle avait fait de grosses taches.
Plein d'allusions énigmatiques et d'épigrammes détournées, ce livre, qui aurait aujourd'hui besoin, pour être compris, d'un commentaire deux ou trois fois plus long que le texte , eut alors un succès de scandale et de malignité, qui lui rapporta beaucoup d'ennemis et assez peu d'argent. Le libraire eut peur de ce triomphe, et la Belgique , moins timide , en profita. Si on ne peut pas dire que ce soit un bon ouvrage, on peut assurer que l'auteur y prodigua plus d'esprit qu'on n'en exige actuellement pour défrayer une vingtaine de volumes. Il est à regretter qu'il ne l'ait pas mieux appliqué; mais cela prouve qu'il en avait à perdre.
Sa vie se gaspillait ainsi dans un labeur sans relâche, allant sans cesse d'une œuvre à l'autre, sautant du libelle à la poésie, de la poésie au journalisme et du journalisme au roman; portant dans la littérature les habitudes d'un écolier, qui fait des niches à son régent pour se délasser do ses devoirs et de ses pensum ; jouant des tours à ses confrères, quehiuesuns fort innocents, quelques autres beaucoup moins, mais visant plus à s'amuser (ju'à nuire. Au nombre des moins pern)is, nous en conterons un, qui ne l'est
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même pas du tout, mais qui, en définitive, égaya beaucoup de monde sans faire tort à personne.
On s'entretenait alors dans les salons d'une nouvelle
de l'auteur d'Edouard et d'Ourika, que madame la duchesse de Duras ne lisait qu'à ses intimes. On disait que l'intrigue roulait sur un mystère des plus délicats et des mieux voilés, dont le secret, à la dernière page, se laissait moins deviner qu'entrevoir. Tout ce qu'on savait de positif, c'est que le héros du livre s'appelait Olivier. Alléché par l'espoir de faire rire aux dépens de ses adversaires politiques, en piêtant de ses idées, et de ses idées les pluscomprometlantes, à une grande dame, il ne sut pas résister à une tentation de malice impardonnable, mais trop friande pour un gourmand de son espèce. Il imagina la fable la plus scabreuse et la moins pudique qui se put inventer, et, sous ce même titre d'Oliolcr, il publia dans la forme et avec les caractères affectionnés par madame de Duras, il publia, au profit d'une œuvre de charité, une historiette plus que légère, où la chasteté alambiquée de l'expression déguisait, le plus mal possible, la licence de la pensée. Sorti de la pi urne d'un homme, l'ouvrage était déjà des plus blâmables; sorti de la plume d'une femme, il devenait révoltant. Le débit n'en fut que plus assuré: on l'acheta avec empressement, et le péché se multiplia de
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Ions les exemplaires vendus : cela fit à peu près deux mille fautes pour une.
On a certes bien raison de se récrier sur cette periidie machiavélique, qui n'est, il faut le dire, ni trèsmorale, ni de très-bon goiit. Ce qui l'atténue pourlant, c'est que pas un lecteur n'y fut trompé. Il ne faut voir là qu'une gaminerie littéraire, un peu forte, il est vrai, pour un adolescent de quarante ans, mais dont le plus grand tort était de s'adresser à une femme. Personne au reste, je le répète, personne n'y fut trompé, et l'auteur n'était pas homme à accréditer par un strict incognito le mensonge de cette publication. Avez-vous lu, lui demandait, quelques jours après, un de ses amis, le nouveau roman attribué à madame de Duras? — « Olivier? je ne suis pas trèssùr de l'avoir lu, mais je crois bien que c'est moi qui l'ait fait... »
Ce n'élait pas, en ce genre, la première équipée que se permit Delatouche et ce ne fut pas la dernière. H ne détestait pas, quand il les commetiait, ces petites noirceurs littéraires qui n'étaient pour lui que des épigrammes en action; mais il n'eut guère, si c'en est un, ((ue le plaisir de les faire, et les ressentiments qu'il s'attira troublèrent plus d'une fois son repos. Ses ennemis s'autorisèrent de ce ([u'ils appelaient ses atrocités pour le Iraiter sans pitié ni merci,
et (le la manière qui pouvait lui être plus sensible; ils ne se contentèrent pas de déchirer ses œuvres, ils les nièrent. Ils lui refusèrent toute espèce d'imagination, et, pour prouver qu'ils en avaient, poussèrent l'animosité jusqu'à lui inventer des emprunts dont il ne se doutait pas. La plupart de ces accusations n'étaient pas fondées; mais plusieurs avaient une apparence de justice dont il dut cruellement souffrir : car il pouvait le savoir mieux que personne; en fait j de critique et de satire qui portent coup, il ne s'agit i pas de ce qui est vrai, il s'agit de ce qu'on peut Ij croire.
Soit vengeance, soit esprit de parti ou de dénigrement, on a souvent reproché à Delatouche de ne pas savoir créer, de ramasser de côté et d'autre des données d'ouvrages qu'il s'appropriait. Le fait est qu'il prenait quelquefois de ces licences, mais ce n'est nul-' lement par indigence de conception qu'il glanait ainsi dans le champ d'autrui. Je n'ai connu, au contraire, personne plus fertile en planset en projets; seulement il avait besoin d'aller vite et de s'épargner des frais de médilalion, qui étaient autant de pris sur sa bourse.
Ce qui n'est pas moins vrai, c'est qu'il était fort attentif à ne puiser que dans des sources devenues le domaine de tout le monde, c'est-à-dire n'appartenant à personne. Il se serait fait scrupule de mettre ses contemporains à contribution et n'a jamais levé d'impôts que sur les morts. 11 ne croyait pas les désobliger, en retirant de leur cercueil quebjues idées frustes et oubliées, qu'il frappait d'un nouveau coin pour les remettre en circulation. C'est ainsi qu'il a retrouvé, dans les cryptes épistolaires de Grimm, le dessein qu'avait eu l'abbé Galiani de faire correspondre ensemble Carlin et le pape Clément XIV, et que, d'une pensée défunte et enterrée, il a su faire un livre qui vit encore.
En s'emparant de ce sujet, il avait d'abord songé à ne pas le traiter à lui tout seul. « Vous savez, me ditil un jour en nous promenant dans les bois de Verrières, vous savez, ou vous ne savez pas, peu importe, que le pape Ganganelli et Carlin de la comédie italienne avaient été ensemble au séminaire, et s'étaient pris l'un pour l'autre d'une affection qui ne s'est ja-
1 .mais éteinte. J'ai même des raisons de penser que ces <leu\ honuues, jetés sur deux théâlres si ditTérents, n'ont jamais cessé d'entretenir un commerce de lettres
t jfort assidu, et que l'excommunié a toujours eu l'ex- •ommunicateur dans sa manche. C'est cette corres-
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pondance inédite et perdue qu'il s'agit de ressusciter. Voulez-vous entreprendre avec moi cette œuvre de nécromancie? Il me semble que, dans ces conditions, fait de compte à demi par des hommes qui ont le même cœur et n'ont pas le même esprit, un tel livre ne peut manquer d'être aussi piquant qu'original. Qu'en dites- vous? »
L'offre était elle-même très-piquante, et je m'empressai de l'accepter. « Vous, reprit-il alors, vous serez arlequin et moi je serai pape. » Je lui avouai immédiatement que je me sentais peu de vocation pour )e théâtre, et beaucoup de penchant pour le Saint-Siège. Là-dessus il me fit une délicieuse peinture du rôle qu'il m'avait réservé, de la finesse ingénue, de la coquetterie de bêtise que j'y pourrais déployer, et il me donnait à chaque instant des échantillons de l'esprit que je pourrais avoir, de manière à me prouver qu'il serait un arlequin incomparable. De mon côté je m'épuisai d'éloquence à lui faire sentir ce que j'avais de pontifical dans l'âme et dans la tête, à le convaincre que la tiare m'irait mieux que le chapeau chiffonné de Carlin. Nous passâmes ainsi la journée à nous renvoyer la halle : lui, multipliant pour me séduire toutes les gentillesses qu'il voulait m'inspirer : moi, lui donnant ma bénédiction. Peine inutile départ et d'autre! Il n'en voulut pas démordre et je ne voulus pas céder.