BALLY
prits (5t les cœurs étaient tous à la gloiie des armes, et on avait trop à faire de célébrer les splendeurs du présent, pour songer à la résurrection de quelque renommée éteinte, qui pouvait bien attendre quelques jours de plus pour se rallumer.
Le temps des réparations n'est sans doute pas éloigné. Une époque de prospérité s'inaugure, où il est du devoir de l'homme de cœur, qui sait tenir une plume, d'avoir les yeux ouverts sur toutes les gloires, sur celles qui sont debout et sur celles qui sont couchées. Il ne faut pas que le bonheur ne rayonne que sur nos fronts, il faut aussi qu'il brille au profit des tombeaux. Il faut qu'il aille chercher les grands morts de tous les temps, et les ramène parmi nous au baptême public de leurs descendants. Ce baptême d'honneur, nous le demandons pour Bailly, dont la renommée interrompue par l'anarchie, éclipsée par nos triomphes, oubliée sous la royauté, doit revivre aux premières lueurs d'une ère de paix et de magnificence.
Je sais que, jusqu'à présent, notre siècle paraît s'inquiéter médiocrement du génie, qui ne se traduit pas sous des formes matérielles. On préfère, on affecte du moins de préférer ceux qui font pousser du grain à ceux qui font pousser des i(k'cs, à ceux qui les pétrissent, ou qui les ont pétries, pour en faire le pain de l'Intelligence. La littérature et les arts sont
aujourd'hui dominés par le règne du négoce et de l'industrie, étouffés par l'amout* effréné de l'argent. Mais ces tendances ne doivent pas décourager nos esprits. Il y aura toujours, sur terre, des souffrances à consoler, des douleurs à distraire, et ce n'est pas avec des métiers et des machines, si ingénieux qu'ils puissent être, qu'on parvient à apaiser les âmes, celles même des inventeurs et des marchands, qui ont leurs peines comme les autres. Après le trafic des denrées du globe, on en reviendra forcément au commerce de la pensée, qui est une denrée du ciel. C'est ce jour-là que Bailly doit renaître pour demeurer impérissable, et cela ne doit pas tarder.
Août 1852.
C'est une chose bien triste, ou bien philosophique (et cela prouverait au besoin que la philosophie n'est pas gaie), c'est une occupation bien affligeante, que de parcourir les vieux almanachs de la célébrité : on n'y rencontre pas, sur vingt, un seul nom de connaissance. Bon Dieu 1 quelle forêt de lauriers il y a sous terre ! que d'hommes fameux, qui ont passé pour être grands et qui n'ont même plus l'honneur d'être petits, qui ne sont rien ! Il est possible que cela ne désole personne: ce n'en est que plus déplorable. Quelle confiance avoir ' dans l'avenir, quand on voit ce que le temps fait des j renommées qui semblaient devoir le vaincre? Nous qui sommes l'avenir du passé, qu'adviendra-t-il de nous, quand nous serons le passé de nos descendants? Si nous tenons à être regrettés, j'incline à croire que ! nous ne ferions pas mal de prendre les devants et de porter, pour l'exemple, le deuil de notre mémoire.
Quand on veut être sûr d'être pleuré, il faut verser ses larmes soi-même ; c'est prudent.
L'océan le plus profond, dit un proverbe arabe, c'est celui de l'oubli. Je partage tout-à-fait l'opinion de l'Arabie : et ce qu'il y a d'affreux, c'est qu'on ne peut effleurer ces eaux pesantes sans devenir de plomb comme elles : à peine avez-vous touché l'abîme, que vous êtes au fond. Rien de vous ne surnage. Il ne reste pas même sur la mer une ride, qui indique la place oii vous êtes tombé. Une minute, une seconde, après le naufrage de votre gloire, il n'en est pas plus question que si elle était noyée depuis le déluge.
La plupart de ceux qui brillent aujourd'hui, et ne ne brilleront peut-être pas demain, ont été élevés au bruit des fanfares qui sonnaient les triomphes de l'abbé Delille; qu'en resle-t-il? Ce qui reste du triomphateur lui-même : une fumée de sons qui achève de s'évanouir. On avait peine à soutenir l'éclat de son auréole, et il y a déjà sur ce soleil d'hier une couche de ténèbres impénétrables. Lui et ses œuvres ne seront bientôt plus connus que des antiquaires, de ces pieux Vampires qui rongent les morts pour les ranimer, ce qui n'a encore réveillé personne. Qu'on remonte d'un siècle! tout vestige d'histoire a disparu; on est en pleine mythologie.
Quoiqu'on ne le lise guère (et guère, c'est bien as-
I sez), on se souvient un peu de Jean-Baptiste Rousseau; mais qui se rappelle un homme qui l'a long- ' temps balancé dans l'opinion , et qui valait mieux que lui, le poëte (si c'en était un) qui fait le sujet de cet article? pas une âme. Houdart de La- I motte, ou Lamotte-Houdart, car il importe peu qu'Houj dart soit devant ou derrière, est un nom de la fable ' aussi bien que celui de M. Boindin son ennemi, ou de ^ M. Danchet son émule. Comme c'est agréable, quand on a fait une certaine figure ici-bas, de se trouver dans le cercueil accolé à de pareils gens! M. Danchet! M. Boindin ! J'aimerais autant être vivant.
Écrivain totalement oublié, et qui ne sera sans doute pas réhabilité, Lamotte est cependant un des hommes qui ont jeté le plus d'éclat sur la fin du règne de Louis XIV. On l'a beaucoup admiré et critiqué d'autant, ce qui fait en général grand bien : le trait qu'on vous décoche va d'ordinaire plus loin que la louange qu'on vous adresse. L'épigramme a des ailes et l'éloge n'a pas même de jambes. Ailes ou pattes, il n'a servi • de rien au pauvre Lamotte; il est resté en route.
Quelle carrière, cependant, que la sienne! Il a fait ! schisme dans les lettres; il a poussé l'esprit de réforme jusqu'à l'hérésie ; il a été le Luther ou le Calvin littéraire de son temps. Les partisans de l'ancienne reli^ gion se sont ligués contre le novateur, et, en contes-
360 LAMOTTE-HOUDART. j
tant sa réputation, n'ont fait que lui donner plus de relief et d'importance. Cbercliez-en maintenant les 1 lueurs I cette réputation, tant disputée et si chèrement ; acquise, s'est consumée en même temps que lui, et |
peut-être avant. Ses ennemis ont eu bien tort de se ;
donner tant de mal pour Tanéanlir : il est mort tout i
tranquillement de sa belle mort. Il a commencé à s'é- 1
teindre de lui-même, et Péclipse a fini par un éloge j
de d'Alembert. ■ il
Quoiqu'on s'occupe aujourd'hui des vivants aussi j
peu que s'ils étaient de l'autre monde, ce n'est pas {
une raison pour négliger complètement les défunts, J
qui ont été, je ne dis pas remarquables, mais remar- \
'i qués, quand ils vivaient. M'est avis plutôt qu'étant i|
tous au même rang, et à peu près aussi enterrés les jj
uns que les autres, il n'est pas mal d'en finir avec les <
véritables décédés, et d'examiner une fois pour toutes |
les titres de ces gloires périmées. y ;;
Ne fût-ce que pour empêcher les curieux d'aller à i
tort et à travers fouiller les vieux tombeaux, et de gai- li
vaniser toutes les poussières qui ont eu un nom, il est li
bon de savoir à quoi s'en tenir sur la valeur intrinsè- ji
que des trépassés. Les auteurs ont tant de peine à se ij
démêler de la foule immense des contemporains, qu'il j'
ne faut pas par-dessus le marche' les laisser coudoyé ||
par leurs aïeux. Ce que nous en faisons, ce n'est pa ;|
par piété pour tel ou tel mort, qui se trouve avoir deux tombes pour une, celle de son corps et celle de sa mémoire; c'est uniquement pour que la malveillance n'emploie pas les ombres d'hier cà étouffer les lumières d'aujourd'hui.
Lamotte s'est essayé dans tous les genres, et quoiqu'il se soit presque toujours trompé, l'ensemble de ses travaux prouve un talent réel... un talentqui se trompait. « La nature dit à chaque homme en le formant : Soyez cela et ne soyez point autre chose, si vous voulez être quelque chose. Elle avait dit à Lamotte : Soyez ce que vous voudrez. » Quoique ce mot soit de l'abbé Trublet, qui ne tient plus au monde que par un sarcasme de Voltaire, on peut convenir qu'il est spirituel et de bon goût. Il n'a qu'un tort, c'est de présenter un double sens. Cela peut signifier: Soyez ce que vous voudrez, je ne m'en mêle pas; et le fait est que la nature ne s'est jamais mêlée de ce qu'il faisait.
Un académicien du dernier siècle, qui habite, ou peu s'en faut, les mômes régions que son ancien confrère, Cliamfort, dit à son propos qu'il conduisit son esprit partout, parce que son génie ne l'emporta nulle part. Ce jugement, qui a l'avantage d'être bref, a aussi 'le mérite d'être parfaitement juste; il n'y a pas trace iremportement dans les onze volumes de notre auteur. jC'est un visiteur infatigable et lianquillo, qui va et
362 UMOTTE-HOUDART.
vient, toujours du même pas, dans les grandes rues .i
comme dans les moindres ruelles de la littérature : qui li
frappe à toutes les portes, mais qui n'en ouvre aucune. ,
Antoine Houdart de Lamotte était né à Paris en 1 672, j
quinze ans après Fontenelle, quinze ans avant Mari- :
vaux, et il est comme un trait d'union entre ces deux li
esprits également fins et maniérés, joignant comme j
eux, à cette franchise de ton, voisine de la sécheresse, ||
qui distingue les écrivains du dix-septième siècle, un ji peu de ces grâces hasardées qui allaient se faire jour sous la régence. Malgré la désinence aristocratique qui
suit le nom roturier d'Houdart, il était le fils d'un ^1
simple chapelier, ce qui fit dire aux plaisants du temps, >
qu'il était un homme de tête. ''
Son père, ayant acquis, à monnoyer du feutre, le ;!
moyen d'acheter un morceau déterre grand comme la il
main, qui s'appelait La Motte, se décora lui-même ,;
du nom de son humble domaine, et fut pris de l'am- il bition d'avoir un héritier qui ne fît pas de chapeaux. C'était, de sa part, une idée fort innocente, mais très irréfléchie, dont on n'a depuis que trop abusé. La nature (il ne faut pas la contredire) a voulu qu'on se continuât dans ses enfants; et, qu'on en pense ce qu'oii
voudra, un docteur ès-lettres, bien qu'il ne soit souvent !^
qu'un manœuvre, continue très mal un artisan. [
Quoi qu'il en soit de cette remarque, le jeune An- \
LAMOTTE-HOUDÀRT. 363
toine fut mis chez les jésuites, qui avaient coutume de faire d'excellents élèves, et il promit de bonne heure d'honorer ses maîtres. Après avoir achevé brillamment ses humanités, son père lui fit étudier le droit. Ce brave homme, confondant la chicane avec la justice, ne voyait rien de plus noble que la carrière du barreau. Son rêve d'orgueil n'allait pas plus loin que d'avoir un fds avocat. Ce rêve de Page d'or n'eut pas le dénoiiment désiré. Lamotte n'avait aucune disposition pour les dossiers ; il préférait le papier libre des poètes au papier timbré des procureurs. La droiture de son caractère, l'honnêteté de son jugement, s'accommodaient mal des transactions, que les hommes de loi ne font que trop volontiers avec l'honneur et la conscience. Une gloire plus probe le tentait, et il se dégoûta d'une profession qui, outre d'arides études, exigeait, pour réussir, des sacrifices de scrupules qu'il ne voulait point faire.
Une des raisons, écrivait-il, qui, parmi beaucoup d'autres, a le plus contribué à m'éloigner du barreau, c'est la réponse qu'un célèbre praticien de mon temps j(it un jour en ma présence au premier président de iLamoignon. Ce magistrat lui demandant pourquoi il \ie chargeait si souvent de causes détestables : C'est, vpnt l'avocat, que j'en ai trop perdu de bonnes, et rop gagné de mauvaises.
Déserteur du Digeste en dépit de toutes les remontrances paternelles, Lamotte embrassa l'état d'homme de lettres, métier tout à fait inconnu dans sa famille, et qui inspire en général un légitime effroi. Devenu auteur contre vents et marée, il retint pourtant quelque chose de la condition à laquelle on l'avait destiné. Soit que son goût l'y portât, soit qu'il ne voulût pas j désobliger par trop les mânes de son père, il se fît en quelque sorte, tout en restant poëte, l'avocat consul- | tant du Parnasse, écrivant au lieu de parler, rédigeant 1 gratis mémoires sur mémoires, et passant les trois [i quarts de sa vie à plaider les causes les plus véreuses t\ de la littérature.
Avantd'en venir là, il s'était éprisd'une malheureuse I passion pour le théâtre, et cette passion se traduisit en 1 693 par une pièce en prose mêlée de vers, appelée les , Originaux. Son originalité consiste àêtre une farce qui i n'est pas drôle. Il ne l'a point recueillie dans ses œu- | vres, mais ceux qui seraient curieux de ne pas s'amu- ; ser la trouveront tout au long dans le 4® volume du \ théâtre Italien de Gherardi. Elle est écrite en style de i I)e profundis et d'un comique à porter le diable en terre. Cet ouvrage n'ayant eu, par hasard, que le succès qu'il méritait, l'auteur fut de désespoir s'enfermer à l'abbaye de la Trappe. On croirait plutôt que c'est 'i en quittant cette farouche retraite qu'il accoucha de; !
ses formidables plaisanteries. Mais il est bien constant que ce fut avant d'y entrer. Il était impossible de préluder d'une manière plus caractéristique à cette espèce de suicide religieux, qui ne s'accomplit pourtant pas. L'abbé de Rancé, qui ne fut pas toujours un modèle de clairvoyance et de sagesse, fut assez raisonnable pour reconnaître que l'amour-propre blessé n'est pas de la vocation. Au bout de deux mois de noviciat, il renvoya le pécheur à la littérature, qui ne doit pas lui en savoir beaucoup de gré. Il faut croire qu'il n'agissait ainsi que par esprit de contrition pour ses frères, pour détourner à tout jamais les hommes de ces damnables amusements. Quant à Lamolte, il peut être tranquille sur l'article du salut, celui du public et le sien. S'il n'y a de réprouvés que ceux qui le lisent, tout le monde sera sauvé.
I La dévotion de Lamotte survécut encore quelque 'temps à sa sortie du cloître, et pour se tenir en haleine d'austérités, il essaya d'une paraphrase en prose Jes psaumes de la pénitence. Cette paraphrase n'a jamais été imprimée. C'est dommage, si nous en croyons es lettres du père Tournemine, mais j'avoue que je
n'y crois pas. Ce n'est pas que je révoque en doute la bonne foi de ce docte et respectable religieux. Je crains seulement qu'influencé par le cboix du sujet, le lecteur n'ait prêté à l'ouvrage l'onction que n'avait pas l'auteur. Il y a des gens, comme Diderot, par exemple, qui refont les livres en les lisant, et qui, s'imaginant admirer ce qu'ils voient, n'admirent, au fond, que ce qu'ils pensent. On peut se figurer, sans lui faire injure, que c'était le cas du P. Tournemine. La plupart des écrits de Lamotte nous autorisent à supposer qu'il fallait beaucoup d'imagination pour en faire l'éloge.
Ce fut sans doute en ces jours de ferveur que notre jeune trappiste in partibus composa ce qu'on appelait dans le temps ses œuvres théologiques, entre autres un plan des preuves de la religion, qui aurait pu devenir un bel ouvrage, et devait, dans ses idées, nous consoler du monument inachevé de Pascal. « Ce plan, dit un vrai théologien que d'Alembert a cité sans le nommer, est le plus bel ordre de bataille qu'on ait jamais dressé contre les ennemis de la Foi, et le plus propre à forcer dans ses orgueilleux retranchements l'incrédulité opiniâtre, qui semble devenir tous les jours plus entreprenante et plus intrépide. » Que cela soit, ou que cela ne soit pas, il est toujours fâcheux que, se bornant à concevoir sa bataille, La-
LAMOTTE-HOUDAUT. 367
motte n'ait pas tenté de la livrer. Il eût peut-être fait quelque chose d'utile, et n'eût pas eu le loisir de combattre à outrance la poésie encore plus par ses vers que par ses raisonnements.
Il paraît aussi que ce fut vers cette époque que, soit par ambition de se mêler de ce qui ne le regardait pas, soit simplement par mortification, il entreprit d'écrire des mandements pour les prélats qui n'avaient pas le temps ou le talent d'en faire. Comme il a toujours été à cet endroit d'une discrétion exemplaire, il est difficile de juger si son éloquence ecclésiastique valait mieux que son style séculier. Il est permis de supposer que c'était à peu près la même chose. Pour lui, il se croyait probablement supérieur dans le genre profane, et la preuve, c'est qu'il y revint.
Quoique rien ne fût moins dramatique que l'esprit de Lamotte, il se laissa détourner de l'Église par les séductions du théâtre, et, coupant court à sa confection de lettres pastorales, il passa bientôt de ce pieux exercice au coupable dessein de se produire sur la scène. Nous verrons tout-à-l'heure de quels trésors il était susceptible de l'enrichir. Puis, encouragé par (juelques légers succès, il éleva ses prétentions : puis il ne mit plus de bornes à ses idées d'envahissement et parut, comme son ami Fontenellc, vouloir aspirer
368 lAMOTTE-HOUDART.
à la monarchie universelle des lettres, à condition bien entendu que ce serait lui qui en tiendrait le sceptre. C'est téméraire, mais cela ne fait de tort à personne, et quand on ne nuit qu'à soi-même, on est plus à plaindre qu'à blâmer.
Cette ambition d'universalité, qui n'avait tenté personne dans les beaux jours du grand siècle, commençait alors à s'implanter dans quelques têtes. C'est naturel. Quoiqu'on se dise rarement de ces sortes de vérités, on sent qu'il est plus aisé d'être médiocre en plusieurs genres, que d'exceller dans un seul, et Ton aime mieux ne rien saisir, en ayant l'air capable de tout embrasser, que de ne rien embrasser, en ne voulant saisir absolument qu'une chose. Ce qu'il y a de mieux pour ceux qui essayaient ainsi de tous les chemins, c'est qu'on leur sut presqu'autant de gré de s'y hasarder que de les ouvrir. Leur audace passait pour un signe de force, et l'orgueil de l'intelligence devenait un certificat de sa vigueur. C'était peut-être là le bon temps.
Fontenelle, dans une réponse académique à l'évêque de Luçon, qui fait honneur à sa subtilité, mais qui en fait bien plus à son cœur qu'à son jugement, se retourne de mille manières pour tenir compte à Lamotte de ses efforts, et relever la visée de son esprit.
« Dans les grands hommes, écrit-il, dans ceux sur-
tout qui en méritent uniquement le titre par des talents, on voit briller vivement ce qu'ils sont, mais on sent aussi, et le plus souvent sans beaucoup de rechercbes, ce qu'ils ne pourraient pas être : les dons les plus éclatants de la nature ne sont guère plus marqués en eux que ce qu'elle leur a refusé. On n'eût pas facilement découvert de quoi Lamotte était incapable. Il n'était ni physicien, ni géomètre, ni théologien; mais on s'apercevait que pour l'être, et même à un haut point, il ne lui avait manqué que des yeux et de rétude. Quelques idées de ces différentes sciences, qu'il avait recueillies çà et là, soit par un peu de lecture, soit par la conversation d'habiles gens, avaient germé dans sa tête, y avaient jeté des racines, et produit des fruits surprenants par le peu de culture qu'ils avaient coûté. Tout ce qui était du ressort de la raison était du sien ; il s'en emparait avec force, et s'en rendait bientôt maître. Combien ces talents particuliers, qui sont des prisons souvent fort étroites, d'où un génie ne peut sortir, seraient-ils inférieurs à cette raison universelle qui contiendrait tous les talents, et ne serait assujettie par aucun, qui d'elle-même ne serait délerminée à rien, et se porterait également à tout. » Il n'est que trop évident que le génie de Lamotte n'a pas été incarcéré dans l'étroit cachot d'un talent
particulier; mais emprisonné au large dans l'uni-
versalité, il s'est si bien démené là-dedans, qu*il n'en est pas plus sorti que s'il eût été enfermé dans les limites mesquines d'une spécialité. Avait-il bien réellement, au reste, cette téméraire ardeur, qu'on lui attribue, de vouloir être tout et rapporter de tout? Je ne sais, et son caractère modeste, les habitudes tranquilles et retirées de sa vie, nous donneraient à croire qu'il ne s'avouait pas à lui-même l'audace titanique de ses convoitises. Il se peut qu'il aspirât au trône sans y songer, mais le fait est qu'il fit tous ses efforts pour s'en approcher, ou faire croire qu'il s'en approchait, et il n'est pas d'ouvrage dont il n'ait essayé, surtout en poésie.
Depuis l'épopée jusqu'au bouquet àChloris, de l'ode aux bouts rimes, Lamotte a parcouru presque en entier le vaste cercle des compositions poétiques. Intrépide avec timidité , restant toujours à moitié chemin de ses hardiesses, il est de ces hommes qui ne peuvent pas se résoudre à marcher comme tout le monde, et qui vont de travers à pas comptés ; il est de ces ambitieux, à qui manque le génie, qui veulent bon gré mal gré se frayer des voies nouvelles, prennent les route% battues pour des ornières, et se jettent dehors pour tomber dans un trou. C'est très-bien; il ne pgut pas être défendu de tomber : le mal , c'est de crier que le précipice où l'on se débat est une mine de diamants,
et d'y ramasser, pour nous les vendre, de petits brimborions de silex , qui ne sont bons qu'à rester où on les trouve. Lamotte était, je le crois, de très-bonne foi, et il prenait en conscience ses cailloux pour des pierres précieuses. Ce n'étaient cependant que des cailloux, qui n'étaient même pas toujours luisants, et il a eu le tort de les monter avec du cuivre. C'était tout ce qu'ils valaient; seulement il ne fallait pas nous donner son laiton pour de l'or.
Nous allons maintenant procéder à l'inventaire détaillé de sa joaillerie, et commencer par les gros bijoux, par ses tragédies, qu'il a, sauf une seule, toutes pris soin d'écrire en vers, en soutenant qu'il aurait dû les écrire en prose. Elles n'en seraient pas pour cela meilleures. Prose et vers , il n'y a que la rime de différence , et c'est si peu de chose que ce n'est pas la peine d'en parler.
C'est un travail qui peut sembler étrange que de discourir, plus ou moins sérieusement, sur la valeur des tragédies de Lamotte, aujourd'hui surtout, quand il est avéré, cela se dit du moins, que la tragédie, telle que
l'entendaient nos pères , est un genre complètement | faux, totalement contraire au bon sens. Nous risque- i rons Pétrangeté. Il y a certainement en France beaucoup de tragédies détestables ; mais ce n^est pas le ;
genre qui est absurde, ce sont les auteurs, et je crains |
bien que sous ce rapport le pauvre Houdart ne laisse j
rien à désirer. I
Tenté par la gloire de Corneille et le mâle éclat de '\
ses vers , il s'annonça dans la carrière par une tragé- :
die de llomulus , à peu près aussi historique que de- '
vait l'être le roman de JSuma Pompilius par M. de j
Florian. Il me semble qu'il faut avoir bien de la pré- i
somption, pour se croire capable d'intéresser un public ;
quelconque aux rêves de mariage de madame Hersilie, |
et aux complots amoureux du sénateur Proculus, qui, j dans un temps où l'argent n'était guère en usage, trouve
moyen d'acheter au comptant les oracles et les anathèmes >
d'un grand-prêtre. A moins qu'on n'ait en soi une sur- !
abondance de vie prodigieuse, il est impossible d'en \
prêter à de vieux morts dont il ne reste pas même de la \
cendre : aussi le miracle se présente-t-il ici en sens ! inverse. Ce sont les morts qu'il veut faire revivre qui
tuent cet infortuné Lamotie, qui était né mourant, j
Ses Latins n'ont de latin que le nom. Infidèle à la tra- î
dition, son héros est un bâtard de la Calprenède et non \
pas du dieu Mars , qui parle mal romain et encore j
làmotïe-houdart. 373
plus mal français. Peut-être qu'il a du courage, mais h lecteur en a bien plus.
Après Rome, vint le tour de la Grèce, dont il est difficile de retrouver les inspirations dans Œdipe. Arrangé ou dérangé par Lamotte, après avoir été maltraité par Corneille, le fatal héritier de Laïus, à peine remis des embellissements de Voltaire, me paraît plulot fait pour remplacer le Sphynx que pour le deviner. Cette pièce est un méchant logogriphe, dont il est inutile de chercher le mot, qui n'est certainement pas Sophocle. Il était difficile de mieux préluder au remaniement de riliade. En habile homme, il s'exerçait sur l'élève à triompher du maître. Il a on ne peut mieux réussi; en les refaisant, il les a complètement défaits.
En qualité de théologien ad honores, notre auteur se crut quelque droit sur la Bible, et il lui emprunta le sujet des Machabées. Tous les sujets étant susceptibles de devenir bons, celui-ci pourrait l'être, mais il faudrait pour cela un effort de génie dont Lamotte était incapable. Même à la fin du xvii*^ siècle, où l'on était beaucoup plus religieux qu'aujourd'hui , il n'était pas facile de faire accepter à un public français une mère qui ne fait pas autre chose que de d(Mnander la mort de ses enfants, et qui, déjà privée de six fils n'a de cesse qu'elle n'ait obtenu le snj)nlii'c du sep-
374 LAMOTTE-HOUDÀRT. l
tième. Ces sentiments sont trop à rebours des nôtres pour nous captiver longtemps. Ils nous étonnent, et Fétonnement n'est pas de durée. Cette troisième œuvre fut son triomphe et passa longtemps pour une sœur posthume à'Athalie. Cela prouve qu'à cette époque on n'abusait pas de la lecture de Racine. Quoique la complainte de Lamotte ne soit qu'un fantôme de tragédie, ce n'est pas une raison pour qu'elle sorte de la tombe d'un poète.
Pensant avoir assez fait pour les vieux siècles, il s'adressa aux temps modernes , et choisit le Portugal pour théâtre de ses nouveaux exploits dramatiques. Camoëns lui prêta le plus touchant de ses épisodes, mais oublia malheureusement de lui prêter son génie. Inez de Castro ne vaut pas beaucoup mieux que les Machabées. Le sujet a soutenu l'ouvrage : circonstance heureuse, car l'ouvrage est incapable de se soutenir tout seul. Le plan n'est pas mal agencé, mais quelle versification 1 II y a là-dedans un avant-goût de Lemierre à rebuter les plus intrépides gourmets d'hémistiches. Le style, qui seul fait vivre une œuvre, est ici mortel. Il est d'un bout à l'autre difficile et rocailleux, et ses inégalités ne l'empêchent pas d'être plat; c'est peut-être un tour de force. Un autre tour de force qui n'est pas adroit, c'est qu'il n'y a pas dans ce drame plus de tendresse que de pathétique. Une pièce
cramour sans passion 1 c'est singulier, mais ce n'est pas beau.
Ce fut après tous ces efforts pour réussir en vers que, s'apercevant qu'il n'y réussissait pas, Lamotte leva ouvertement l'étendard de la révolte ou de la réforme. Il y avait longtemps , comme on le lui reprochait, qu'à l'instar de M. Jourdain il faisait, dans ses tragédies, de la prose sans le savoir. Il voulut désormais en faire en connaissance de cause, et pour prouver d'une manière irrécusable que la tragédie ne devait pas être écrite en vers, il imagina de reprendre le sujet d'Œdipe, le plus poétique de l'antiquité, pour le traiter en langage de tous les jours. Excepté la pièce elle-même, il est impossible de concevoir quelque chose de plus sérieusement déraisonnable que cette théorie, qui prétend qu'il est contre nature de s'entretenir en vers. Eh ! mon Dieu, de quelque manière qu'on s'exprime à la scène, on ne dit jamais ce qui s'est dit, ou a dû se dire, à propos de l'action qu'on vous expose. Il faut à toute force que l'art s'en mêle, et quand il intervient sur un point, il n'y a pas de motifs pour qu'il n'intervienne pas sur d'autres. Est-ce qu'il est dans la nature d'entendre Œdipe parler français? Je ne le crois pas. S'il se servait de notre langue quotidienne, on le prendrait pour un de nos rois quelconques, pour Henri IV ou Louis XVIII. C'est le vers qui,
376 LAMOTTE-HOLDART.
précisément parce qu'il n'est pas dans nos habitudes ordinaires de conversation, contribue à nous faire illusion ; c'est la perspective de la pensée.
Je n'aime pas les mauvais vers, mais j'en aime mieux de passables que ce jlialogue très-naturel, qu'on trouve dans un Œdipe exécuté suivant la mode et sur les plans de Lamotte. Le malheureux roi se plaint de l'injustice et de la barbarie des dieux, qui l'ont condamné dès sa naissance au parricide et à l'inceste, et le grand-prêtre lui répond avec une majesté toute pontificale : « Vous n'avez aucun reproche à faire aux dieux. Ils vous avaient prédit que vous tueriez votre père, il ne fallait tuer personne. Ils vous avaient prédit que vous épouseriez votre mère, il ne fallait pas vous marier. »
Quoique Lamotte professât des principes littéraires assez extravagants, cela ne l'empêchait pas d'avoir la tête bien faite, et il eut assez de pénétration pour s'apercevoir que son Œdipe, bien que ce fût une admirable pièce, n'était cependant admiré de personne. Dès lors, il cessa de faire des chefs-d'œuvre de cette espèce, tout en soutenant qu'il n'y avait pas moyen d'en faire autrement, et que sa recette était excellente. Il eut aussi l'esprit de sentir que, grâce à ses procédés, le sujet le plus tragique du monde était devenu fort drôle, et cela lui donna l'idée de rentrer dans la comédie ; il y rentra.
LAMOTTE-HOLDART. 377
S'il n'y u ni terreur, ni pitié dans les tragédies de I l'illustre oublié, on en est bien dédommagé par la lecture de ses comédies : elles sont véritablement effrayantes. Ce n'est pas parce qu'elles sont écrites comme il voulait que le fussent ses tragédies. Autant nous sommes peu parîisan de cotte théorie appliquée aux I grands événements de l'histoire, autant elle nous paraît bonne quand on l'applique aux scènes de la vie commune et intérieure; mais Lamotte a inventé un genre particulier de comique, qui, moins larmoyant que celui de Lachaussée, est aussi peu récréatif. C'est froid, c'est sec, c'est terne : cela n'a ni mordant, ni gaieté. Il a souvent des aperçus déliés, et une sorte de finesse en dessous qui chatouille agréablement l'esprit, surtout dans le Calendrier des Vieillards, la Matrone d'Ëphèse et le Magnifique ; mais on dirait qu'il fait exprès d'éviter les occasions de rire et de faire rire : il plaisante avec préméditation. Une comédie l'avait fait entrer à la Trappe : les autres sont capables d'y conduire le lecteur.
Après la comédie, le drame lyrique eut son tour. Ne pouvant être Molière, il voulut être Quinault, et Dieu sait comme il s'y prit. Genre bucolique ou guerrier, il fabrique de tout, et son cachet est partout reconnaissable; ses opéras héroïques valent ses pastorales; ses pastorales valent ses opéras. Aniadis de Grèce,
Alcyone et Scanderberg reposent sous le même gazon que l'Europe galante, Isséou Marthésie; et il est douteux qu'on aille examiner ce qu'ils y font. S'ils font ce que nous ferions en les voyant, comptez qu'ils dorment profondément. On prétend que les couplets, ariettes ou cavatines de ces espèces de drames sont parfaitement coupés pour la musique. Il n'est pas impossible que ce soit vrai ; mais il est encore plus certain qu'ils n'ont rien de musical. Ces paroles, inégalement mesurées ou taillées, ont l'air de prose estropiée. On a de la peine à les prononcer, et il est très-pénible de les entendre. Puisqu'il avait excommunié les vers, que diable allait-il faire dans cette maudite galère 1
La Harpe, qui n'est pas suspect de partialité, assure pourtant qu'il a trouvé de charmants passages dans le Triomphe des arts, qui n'est pas de celui de la poésie, et surtout dans Issé, témoin cette cantatille qui ne manque ni de grâce ni de mollesse :
c'est Issé qui repose en ces lieux I
J'y venais pour peindre ma peine.
Non, mes cris troubleraient son repos précieux : Renfermons dans mon cœur une tristesse vaine. Vous, ruisseaux, amoureux de cette aimable plaine, Coulez si lentement, et murmurez si bas,
Qu'Issé ne vous entende pas.
Zéphyrs, remplissez l'air d'une fraîcheur nouvelle,
Et vousj échos, dormez comme elle.
Que d'éclat ! que d'attraits ! contentez-vous, mes yeux, Parcourez tant de charmes :
Payez-vous, s'il se peut, des larmes Qu'on vous a vu verser sur eux.
Il est certain que ces vers ne sont pas mal ; on y respire une petite odeur de village à la Louis XIV, (|ui n'est pas désagréable et nous prépare gentiment aux parfums frelatés des campagnes - Pompadour. C'est gentil ; mais il n'y point de quoi s'extasier et crier au miracle, si ce n'est parce que le même auteur a trouvé moyen d'écrire cette effroyable strophe :
Quelquefois, au feu qui la charme,
Résiste une jeune beauté,
Et contre elle-même elle s'arme
D'une pénible fermeté.
Hélas! cette contrainte extrême
La prive du vice qu'elle aime,
Pour fuir la honte qu'elle hait :
Sa sévérité n'est que faste,
Et l'honneur de passer pour chaste
La résout à l'être en effet.
Pends-toi, brave Chapelain (à supposer que les ombres puissent se pendre) ! Jamais ta terrible plume n'a rien coassé de pareil. C'est à désespérer toutes les grenouilles de l'Hippocrène, et on assure s'il y en a,
Sur ces entrefaites, Lamotte, qui n'avait jamais été littérairement d'une clairvoyance exagérée, fut atteint, au physique, d'une cécité complète. Il profila de ce malheur pour ne point voiries beautés d'Homère, et, fatigué du théâtre, il entreprit comme délassement la traduction en vers de V Iliade. Il paraîtrait, d'après cela, que tous les proverbes n'ont pas raison , et que, si les loups se respectent, les aveugles se mangent.
Quoique lamentablement ennuyeuse, cette difforme contrefaçon de VIliade est l'ouvrage le plus bouffon qu'ait fabriqué la plume de notre double quinze-vingts. On a reproché àPope d'avoir jeté sur les membres nerveux du vieux rhapsode la robe molle et soyeuse d'une courtisane! Lamotte l'a déshabillé pour lui passer son frac et sa culotte. Peste soit de la décence ! J'aimerais mieux le voir tout nu. Pope s'est plu à peigner, à parfumer la barbe un peu sauvage du poëte : on dit même qu'il a frisé ses cheveux blancs 1 Après l'avoir rasé, Lamotte l'a tondu : et, non content de ce sacrilège, il vous soutient, à perdre haleine, qu'il a eu raison de le tondre. Il a eu le bonheur de s'attirer par là deux
épigrammes de Rousseau, qui conserveront longtemps sa mémoire. Son nom s'est à tout jamais confit dans ce vinaigre qui ne s'évapore pas.
Léger de queue, et de ruses chargé, Maître renard se proposait pour règle.
Léger d'étude, et d'orgueil engorgé, Maître Houdart se croit un petit aigle. Oyez-le bien ! vous toucherez au doigt Que l'Iliade est un conte plus froid , Que Cendrillon, Peau-d'Ane ou Barbe-Bleue. Maître Houdart, peut-être on vous croiroit ; Mais par malheur vous n'avez pas de queue.
En vue d'abréger Homère, ce chêne primitif, qui a peut-être besoin qu'on émonde sa ramure séculaire pour ne pas trop humilier les arbrisseaux du jour, il n'a rien trouvé de mieux que d'en faire un buisson. Dans son zèle d'abréviation , le présomptueux iconoclaste a imaginé d'abattre tous les grands marbres de y Iliade et de tailler des poupées dans ces colosses. Conduit par je ne sais quelle manie de métamorphose, il s'est appliqué à retrancher une à une toutes les inventions poétiques du poëme. Cette invention , douée du mérite incontestable d'être originale , est le seul merveilleux de cette épopée rachitique , qui , tout écourtée qu'elle soit, paraît démesurément longue. C'est ce qu'exprime admirablement Jean-Baptiste dans
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ce venimeux dizain, qui siffle et mord comme un serpent : )
Le traducteur qui rima l'Iliade, i
De douze chants prétendit l'abréger; 1
Mais, par son style aussi triste que fade, i
De douze en sus il a su l'allonger. j
Or le lecteur qui se sent outrager i
Le donne au diable, et dit, perdant haleine : I
Eh ! finissez, rimeur à la douzaine, Vos abrégés sont longs au dernier point. Ami lecteur, vous voilà bien en peine ! Faisons-les courts, en ne les lisant point.
On prétend que cette parodie est écrite en vers ! je n'en sais rien ; le fait est qu'elle n'est point en prose. C'est quelque chose du genre neutre, quelque chose de maigre et d'épais qu'on n'avait point encore vu, mais qui depuis s'est renouvelé avec avantage. On n'est pas près de chômer de ces monstruosités. Il faut aller au diable pour rencontrer des mines d'or, et des mines d'or qui s'épuisent; mais de la tourbe, il y en a toujours et partout. !
Assez mal reçu du public, l'avorton sorti de l'alambic ou de l'atelier de Lamotte fut attaqué par madame Dacier avec une ardeur toute virile et une pesanteur digne de son mari. Croyant avoir à venger une injure j personnelle , elle s'avisa de réclamer tout haut pour ! un poëte, qu'elle avait pourtant de son côté légèrement ou plutôt lourdement travesti : et l'érudite Amazone '
îs'arma de pied en cap pour la cause de l'antiquité. C'est assurément très-honorable; mais le malheur Voulut qu'elle ne pût aller en Grèce qu'en passant par la halle. Cette rudesse ne laissa pas que de compromettre sa religion. Lamotte, lui, se défendit avec délicatesse, avec le goût qu'il aurait dû mettre dans sa traduction. Il guerroya contre cette fière et brutale Penthésilée avec la courtoisie qu'elle n'avait pas, à faire croire que, se souvenant de Diomède, il craignait de blesser une déesse dans le combat, à faire supposer que son adversaire était l'homme, et qu'il était la femme. Écrasé par les invectives de l'ennemi, ce fut, dans cette querelle, le vaincu, je veux dire Lamotte, qui triompha. Il triompha sans l'emporter, et il fallait qu'il eût bien tort pour n'avoir pas raison.
Aprèsavoir lutté contre Homère, si cette caricature de duel peut s'appeler une lutte, l'audacieux crut avoir bon marché de Théocrite. Il ne songea pas à le traduire, il essaya de l'égaler : c'est à peu près aussi facile. Quoique plus modeste qu'une tentative d'épopée, cette nouvelle entreprise était peut-être encore plus périlleuse. En se gonflant un peu, tout homme d'esprit est capable d'atteindre à quelques-uns de ces traits mâles et sérieux, qui jouent le beau à s'y méprendre. Il n'en est point de même de la grâce; elle ne se simule pas comme la force ou l'énergie. Quand on se fait gra-
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cieux, on devient maniéré : quelquefois même on devient niais.
Nonobstant les risques qu'il courait , Lamotte , qui n'était pas aveugle pour rien, se jeta tête baissée dans TArcadie. Enhardi par le souvenir des pastorales ga- i lantes qu'il avait barbouillées sur le patron de l'Aminte ou du Pastor Fido, il se confectionna des cha- ] lumeaux pour souffler dedans des idylles. On ne peut l pas dire qu'il ait réussi , mais il est juste de recon- \ naître qu'il a été moins malheureux dans ses assauts I champêtres que dans ses batailles épiques. Bien que ses églogues soient inférieures à celles de Ségrais, qui ne sont pas des chefs-d'œuvre, elles sont souvent ingénieuses dans la forme, et ingénieuses dans les détails. Ses bergers ne sont pas très-agrestes : ils ont tous fait leur rhétorique, voire même leur philosophie ; ils ont tous, comme messieurs les bergers de cette époque, des talons rouges et des bas de soie; mais ne leur repro- ; chons pas trop leur toilette : la soie n'est pas de pre- ■ mière qualité, et c'est un ouvrier de village qui leur a i fait leur chaussure. C'est à peu près là tout ce qu'ils ; ont de rustique; ce n'est pas assez, mais j'avoue que j'aime encore mieux ça que des sabots.
Si le nouveau chantre des pasteurs manque essen- ^ tiellement de naturel et d'abandon, nous devons con- I venir, en revanche, que son style tortillé n'est pas tou
jours dénué de cliamies , et que ses vers sans pai'fum ont quelquefois de la fraîcheur. Fontenelle, qui fut son ami, et qui a fait aussi des bucoliques, des bucoliques où la campagne n'est pour rien, Fontenelle disait que le plus beau trait de sa vie était de n'avoir pas été jaloux de Lainotte, ce qui, si on le prenait au mot, ne donnerait pas une grande idée de ses vertus et appauvrirait singulièrement sa biograplne. Il aura dit cela sans doute, un jour qu'on le soupçonnait de trop s'admirer ; il a été bonhomme pour paraître modeste.
Nous n'avons guère jusqu'ici suivi, dans notre revue, l'ordre chronologique des œuvres de Lamotte. Il se peut que les opéras aient précédé les comédies, et qu'au lieu , comme nous Tavons annoncé, d'oublier l'épopée dans les bras de l'églogue, il ait, comme Virgile , préludé à ses accents guerriers par des accords plus innocents. Ce serait possible, mais cela ne change rien à la valeur de ses concerts. Ce qu'il y a de positif, c'est que, d'ouvrage en ouvrage, nous en sommes arrivés à l'an 1710 de l'ère vulgaire , et à la trente-huitième année de son âge. A cette époque, Thomas Corneille étant mort , on jeta, pour lui succéder à TAcadémie française, les yeux sur Lamotte-Houdart. Ses livres ne pouvaient oiïusquer personne, il était valétudinaire et aveupjle: il fut reçu tout d'une voix.
D'Alembert prétend, dans ses Eloges, que le discours de réception de Lamotte doit être cité comme un modèle du genre. Je ne le conteste pas; mais c'est fâcheux pour le genre. M. le secrétaire perpétuel cite à Fappui de son opinion ce passage qu'il trouve d'une délicatesse extrême : « Vous l'avez vu, dit le récipiendiaire en parlant de son prédécesseur, fidèle à vos exercices jusque dans une extrême vieillesse, tout infirme qu'il était, et déjà privé de la lumière... ce mot me fait sentir l'état oii je suis réduit moi-même. » Comme si on avait besoin, pour se souvenir qu'on est aveugle, de songer à un homme qui ne voit pas clair Ce trait de finesse ou d'éloquence me paraît du dernier ridicule, pour ne pas dire plus. Je ne me rappelle pas trop le reste du discours, mais cet échantillon n'est pas rassurant.
Que son langage académique fût digne ou non de servir d'exemple, il n''en est pas moins vrai que Lamotte écrivait Lien en prose; mais quoiqu'il pût dire, ce n'était pas là précisément son affaire. Cet homme, qui combattait avec tant d'acharnement la langue métrique de la poésie, s'obstinait à en faire usage
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et n'employait guère sa prose qu'à défendre ses vers. Voulait-il qu'on dît de lui : Il faut qu'il soit singulièrement convaincu de la bonté de sa thèse, puisque lui, qui se lue à mettre ses idées sur un certain nombre de pieds, soutient mordicus qu'elles iraient plus loin, si ces pieds leur manquaient? Ce serait possible. Toujours est-il, qu'après avoir laissé sa plume jeûner de rimes et de césures, il revint bientôt à ses fatales amours, et voulut passer un nouveau contrat avec les Muses. VsiCie existe; mais, comme de juste, on n'y voit que sa signature.
Théocrite battu, il fallait défier Pindare, jouter avec Horace et surpasser Anacréon. Aussitôt dit , aussitôt fait; et, laissant là pannetière et pipeaux, voilà notre ex-berger qui se met à emboucher une trompette, et à pincer de la lyre, le front couronné de nénuphars fanés ou de pavots défleuris, qu'il prend sérieusement pour des guirlandes de roses. Il souffle et pince, en conscience, à croire qu'il n'a fait que cela toute sa vie. Il en résulte un gros volume de vers découpés en manière de strophes, qui, de loin, quand on ne les lit pas, font assez l'effet d'être des odes. Cela change de près, et le diable serait bien embarrassé de les baptiser.
Je ne sais s'il avait eu la prétention de lutter contre Rousseau; mais l'irascible lyrique ne lui pardonna pas ce soupçon de témérité, et il lui décocha de Bruxelles
une épigramme qui ne l'atteignit peut-être pas, mais qui fait cruellement saigner sa mémoire.
Le vieux Ronsard, ayant pris ses besicles, Pour faire fête au Parnasse assemblé, Lisait tout haut ces odes par articles, Dont le public vient d'être régalé.
Ouais! qu'est ceci? dit tout-à-l'heure Horace, En s'adressant au maître du Parnasse; Ces odes-là frisent bien Le Perraut.
Lors Apollon, bâillant à bouche close : Messieurs, dit-il, je n'y vois qu'un défaut; C'est que l'auteur les devait faire en prose.
On peut dire à cela que Rousseau était bien bon de faire bâiller Apollon à bouche close. S'il a jamais ouï parler de pareilles odes, c'est, par Dieu, abouche toute grande ouverte qu'il a dû les accueillir. Quant au reproche qu'il fait à l'auteur de ne pas les avoir écrites en prose, le Dieu des vers fait torl à ses connaissances et à sa divinité. Il aurait dû s'apercevoir du premier coup qu'il n'avait rien à désirer.
Le plus grand vice de ces prétendues odes est de n'avoir aucune des qualités du poète lyrique , ni élan, ni enthousiasme, ni souplesse d'esprit, ni témérité de langage. Tout est morne, tout est pâle, tout est glacé. Toujours des réflexions qui ne sont pas des idées, jamais d'images 1 Quoi qu'en aient dit l'auteur et ses amis, ces poésies-là ne sont pas fortes de cho-
ses. Les pensées y sont rares, et, qui pis est, elles sont presque toujours mal habillées.
Le malheureux se donne pourtant beaucoup de mal; c'est même un spectacle des plus pénibles de voir un pauvre énergumène de parti pris se tordre ou se plier de mille manières ( toujours dans le même sens, par exemple), pour avoir l'air de se débattre, comme la Pythie, contre l'inspiration qui le presse et qui l'étouffe. Il est de ces petits illustres dont se moque à bon droit Rousseau, de ces fous de sang-froid, toujours prêts à s'interrompre au milieu de leur frénésie, pour s'écrier :
Je m'égare, Pardon, messieurs! j'imite trop Pindare; Et supplier le lecteur morfondu De faire grâce à leur feu prétendu.
Dans le sujet le plus simple, vous rencontrez à chaque pas les ou suis-je f quelle docte fureur, quelle ivresse m'entraîne ? dans quels lieux suis-je transporté? Vous croyez que c'est dans le ciel ou tout au moins dans l'enfer? Pas du tout; c'est à peine dans le purgatoire : c'est à l'Académie française, à l'Académie des sciences, au milieu des bouquins de la Bibliothèque royale, ou dans le cabinet des médailles, dont il compte et nettoyé les gros sous.
Une chose incroyable, c'est que ce peintre sans palette, qui aplatit tout ce qu'il touche, qui n'a ni dessin ni coloris , avance avec aplomb, dans quelque coin de sa préface, que ses odes sont des galeries de tableaux. Avouez que voilà un musée bien composé 1 Tableaux ou non, il n'y a pas dans sa collection dix stances qui méritent d'être retenues.
En voici deux dans le nombre qui sont loin d'être irréprochables, mais qui rachètent leur imperfection par le beau trait qui les termine. La première est tirée d'une ode sur l'histoire.
Les uns à qui Clio révèle Les faits obscurs et reculés, Nous tracent l'image fidèle Des siècles qui sont écoulés.
Des lUats la sombre origine, Les progrès, l'éclat, la ruine, Repassent encor sous nos yeux ; Et présents à tout, nous y sommes Contemporains de tous les hommes, Et citoyens de tous les lieux.
Cette pensée, qui n'a peut-être jamais élé neuve, a été mainte et mainte fois répétée , mais je ne crois pas qu'elle ait jamais été mieux rendue, d'une manière plus nerveuse et plus concise. La seconde strophe est un lieu commun, mais d'où s'élève une expression sublime, ce qui n'est commun nulle part*
Fureur, trahison mercenaire, L'or vous enfante, j'en frémis.
Le frère meurt des coups du frère, Le père de la main du fils.
L'honneur fuit, l'intérêt l'immole.
Des lois que partout on viole Il vend le silence ou l'appui, Et le crime serait paisible, Sans le remords incorruptible Qui b'clcve encor contre lui.
Quant à ces petites pièces chélives et surannées qu'il appelle anacréontlqiieSf on n'en citerait pas une qui soit passable. Ce sont des parades de galanteries à étonner y Almanac h des Grâces et autres chansonniers de même calibre; de fades madrigaux mal tournés, mal atlifés, gauchement quintessenciés. Je n'y ai remarqué que le quatrain suivant qui mérite un coup d'œil d'attention ; je ne vois pas autre chose à glaner dans cet énorme parterre, qui n'a ni éclat ni parfums.
Couronnons-nous de fleurs nouvelles, Nous en verrons bientôt l'éclat s'évanouir : Profitons du printemps qui passera comme elles,
L'amour nous presse d'en jouir.
Celte fleur n'est certainement pas bien fraîche; mais dans un jardin où l'on ne voit que des corbeilles de citrouilles et de pissenlits, il ne faut pas être trop dif-
ficile pour une de ces roses de haie, dont l'odeur n'est pas trop bonne, et qu'on appelle d'un si vilain nom, mais qui n'en sont pas moins des roses. Quoi qu'il en soit de ces réflexions qui ne flairent pas comme baume, ce recueil eut un grand succès, et passa généralement pour un prodige : c'en était un.
Tout homme de lettres, quel que soit son amourpropre, quelque voile qu'il lui emprunte pour cacher son insuflisance, a le sentiment intime de ce qu'il est et de ce qu'il vaut. Il sait bien qu'il se hausse ou se boursoufle pour se paraître à lui-même un géant, il sait à une ligne près sa taille, à un denier près sa valeur. C'était, je crois, le cas de Lamotte, qui, ne pouvant faire par son génie autant de bruit qu'il eût voulu, n'avait pour y suppléer que la ressource de se faire contester. C'est un moyen de couquête comme un autre. Quand on ne peut être admiré, c'est encore quelque chose d'attirer l'attention. Il ne faut pas chercher ailleurs le secret de tant de paradoxes et d'excentricités. La plupart des novateurs se préoccupent fort peu de l'art et de la vérité : ils ne visent qu'à produire de l'effet. Lamotte en fit beaucoup, et cela le consola sans doute des aveux d'infériorité qu'il avait, seul avec sa pensée et tête-à-tête avec sa conscience, assez de droiture pour ne pas s'épargner.
Grâce à cette tactique, peut-être involontaire, d'ex-
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citer de perpétuelles controverses, presque tous les ouvrages de Lamotte réussirent, non pas précisément à avoir du succès, mais à faire dans le monde des lettres une sorte de tapage, qu'on prend parfois pour de la gloire. Celui qui en fit le moins était sans contredit celui qui méritait d'en faire le plus : ce sont ses fables. Elles sont en grand nombre, et il y en a moitié au moins qu'on ne serait pas fâché d'avoir faites.
L'invention en est heureuse, l'exécution soignée. L'auteur raconte avec adresse : seulement il prépare de trop loin son action. On sent qu'il a de la peine à se mettre en train, et une fois qu'il y est, il a de la peine à s'arrêter. Ses expositions sont trop longues; ses réflexions finales ne sont pas assez courtes. Quoique volontiers pénible et laborieux, le style ne manque pourtant ni d'élégance ni de précision. Plus à l'aise dans le genre tempéré que dans les hautes régions qu'il a tentées, le penseur, à force d'artifice, parvient de temps en temps à se montrer poëte, et il arrive au naturel par l'esprit : au naturel souvent, à la naïveté jamais; c'est une vertu qu'on ne se donne pas.
Ce défaut de naïveté n'est peut-être pas , au reste, aussi grave qu'on veut bien le dire. De ce que le premier des fabulistes brille avant tout par cette qualité, il ne s'ensuit pas qu'elle soit une condition sine quâ
noji de l'apologue. C'est une grâce de plus, ce n'est pas une règle. Phèdre n'est pas naïf, Lessing l'est encore moins. Cela n'empêche pas qu'ils seraient les premiers, si La Fontaine n'eût pas vécu. Malheureusement pour eux, il a pris le sceptre, et je ne vois pas, jusqu'à présent, de raison pour qu'il le lâche. Il n'y a plus désormais qu'une seconde place à donner. Une foule de concurrents se la disputent ; notre mort est du nombre, et il est de force à l'obtenir.
Nous n'examinerons pas le surplus du bagage poétique de ce grand homme démonétisé : psaumes, épîtres, chansons, tout est de la même force. Cette verroterie de pacotille n'est vraiment bonne que pour des sauvages. On a souvent excusé Lamotte, en disant; qu'il était aveugle, et qu'il n'a pas vu des fautes qu'un myope apercevrait d'une lieue. Eh 1 mon Dieu, Homère aussi, dont l'infortune lui devait être plus sacrée qu'à un autre, était atteint de cécité, et rien de ses ténèbres n'est passé dans ses vers. Ossian ne voyait pas | mieux qu'Homère, Milton ne voyait pas mieux qu'Os- * sian, et tous deux n'en furent pas moins sublimes. Ce
malheur peut faire pardonner quelques taches; il n'en efface aucune. Qu'importent d'ailleurs les yeux du corps, quand on a ceux de l'âme ! Ceux-là sont immortels comme elle et ne se voilent jamais.
On allègue encore en sa faveur qu'il possédait au plus haut degré le talent de réciter ses vers, et connaissait à merveille l'art d'en escamoter les défauts. Son accent y jetait la grâce et l'harmonie qui ne voulaient absolument pas se rencontrer sous sa plume. Sa voix flatteuse et caressante était, dit-on, capable d'aplanir les vers les plus escarpés de Chapelain, et on l'appelait le charmeur d'oreilles. Il comrtieriça par duper celles de son auditoire, et finit par duper les siennes. Qu'est-ce que cela nous fait, à nous qui ne l'avons pas entendu? Expliquer ses défauts, ce n'est pas les excuser. S'il eût été susceptible de se corriger, et qu'il craignît de s'enchanter par trop lui-même en se débitant ses productions, il n'avait qu'à se faire dire ses vers par quelqu'un qui les eût lus comme il les faisait, c'est-à-dire très-mal ; ce n'était pas difficile à trouver.
Le reste des œuvres de Lamotte se compose de préfaces qui sont des Mémoires, de Mémoires qui sont la défense et le résultat de ses doctrines, à supposer que le mot doctrine, qui emporte toujeurs une idée de science, convienne à des systèmes où la science n'est
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pour rien. Il passa la moitié de sa vie à faire des ouvrages en vers, et l'autre moitié à prouver que la prose était bien préférable : il y a réussi tout autrement qu'il ne le voulait. Pour démontrer qu'il avait raison , il fallait que ses vers fussent excellents et que sa prose fût supérieure à ses vers : mais ce n'est pas cela. Il a ait de bonne prose à propos de mauvais vers , et sa tbéorie qui est vraie pour lui, n'en reste pas moins fort contestable pour les autres.
Quoique les meilleurs écrits de Lamotte ne soient guère que des plaidoyers en faveur des œuvres qu'on ne lit plus, parce qu'elles sont illisibles, ils conservent encore aujourd'hui une sorte d'intérêt qui les recommande aux amis de l'étude. L'avocat vaut mieux que sa cause. Ses idées sont spécieuses, ses raisonnements un peu alambiqués sont cependant adroits. Il est maniéré avec bonhomie, subtil avec simplicité. Ce qui lui manque, par malheur, aussi bien que dans ses vers, c'est l'imagination. Il est net, ingénieux, poli, jamais puissant. On le suit par curiosité, jamais par entraînement : il plaît, et ne charme pas. C'est un logicien de ressource, mais froid , plutôt sagace que profond ; un critique plus rusé qu'habile, moins incisif que piquant; il oublie trop, ce déprédateur des anciens, que les Grecs, dans leur gymnase, faisaient de l'élégance un attribut de la force. Le mérite des paradoxes
qui ne sont pas des vérités est leur ressemblance avec elles : les siens ont toujours la mine de ce qu'ils sont, et ses vérités n'ont pas l'air d'être vraies.
Ce qu'on ne s'attendrait pas à trouver dans les œuvres d'un homme qui avait fait des mandements et composé l'oraison funèbre de ce monarque qu'on appelle encore le grand roi , ce sont des chansons d'une liberté qui passe la permission, et des lettres familières adressées à la duchesse du Maine, où le badinage va jusqu'à la licence. Ces plaisanteries tant soit peu graveleuses, également indignes d'un écrivain qui se respecte, et d'une princesse qui devrait se respecter, ont fait suspecter la pureté des mœurs de Lamotte. C'est à tort. Le pauvre homme était forcément vertueux. A l'époque où il alignait ces déplorables fariboles, tristes échos des débauches du temps, il était sourd, aveugle, perclus de goutte, pouvait à peine se tenir debout , et, anachorète par ordre de la Faculté, ne vivait plus depuis vingt ans que de lait et de légumes. Il ne faut pas croire pour cela qu'il faisait du libertinage d'esprit pour se dédommager de n'en pouvoir pratiquer d'autre. Non , il ne voyait là qu'un exercice intellectuel. Il avait, avons-nous vu, la manie de l'universalité, et il voulait tâter de tout, même de la grossièreté. C'est peut-être pousser un peu trop
loin l'ardeur d'accaparer.
On sent bien qu'un homme, aussi mal efficié que notre ambitieux, ne pouvait pas avoir une existence très romanesque. Il ne peut guère se rencontrer d'aventures dans une vie qui se traîne d'un lit de malade à un fauteuil d'impotent, et celle de Lamotte fut d'une cruelle régularité. Rien n'en rompit la monotonie, que la fabrication de ses ouvrages, et il est probable qu'il n'essaya de tant de genres différents que pour échapper, par la variété du travail, à l'uniformité de la douleur. Podagre comme il Tétait, c'est peut-être , mérite à part, un miracle d'avoir pu les faire.
Un autre miracle , pour lequel il ne sera pourtant pas canonisé, c'est d'avoir pu vivre jusqu'à cinquanteneuf ans. C'est ce qu'il fit. Il n'avait pas de grands frais à faire pour mourir , et il s'éteignit tranquillement , c'est-à-dire chrétiennement, le 26 décembre 1731, regretté de tous ceux qui l'avaient connu, laissant un grand vide dans le cœur de ses amis, et pas de lacune dans la littérature.
Tel est récrivain que l'abbé Trublet, dans son en* thousiasme de médiocrité , ne craignit pas de compa* rcr à Louis XIV, ce qui me paraît fort peu flatteur pour le vainqueur du Rhin, et une terrible punition de ses erreurs politiques et religieuses. Tel est l'écrivain qui , il n'y a guère plus d'un siècle, fut regardé comme un des ornements de son pays, comme un Ê
homme d'un beau génie et d'un beau caractère. Le génie! on n'en parle pas, et il ne peut plus en être question. Quant au caractère, on devrait toujours se le rappeler, il fait honneur aux lettres, et elles ont bon besoin qu'on rappelle ce qui les honore.
« Il n'y a jamais eu , dit Fontenelle dans un style un peu suranné mais encore assez vert, qu'une voix à l'égard de ses mœurs, de sa probité, de sa droiture, de son attachement à ses devoirs. Sur tous ces points la louange a été sans restriction, peut-être parce que ceux qui se piquent d'esprit ne les ont pas jugés assez importants, et n'y ont pas pris beaucoup d'intérêt. Mais je dois ajouter ici qu'il avait H les qualités de l'àme les plus rarement unies à celles de l'esprit dans les plus grands héros des lettres. Ils sont sujets ou à une basse jalousie qui les dégrade, ou à un orgueil qui les dégrade encore plus en voulant les trop élever. Lamotte approuvait, il louait avec une satisfaction si vraie, qu'il semblait se complaire dans le talent d'autrui. Il eût acquis par là le droit de se louer lui-même, si on pouvait l'acquérir. Ce n'est pas que les défauts lui échapassent (et comment l'auraientilspu?) Mais il n'était pas touché de la gloire facile, et pourtant si recherchée, de les découvrir, et encore moins de celle d'en publier la découverte. Sévère dans le particulier pour instruire, il était hors de là très
indulgent pour encourager. Il n'avait point établi ; dans sa tête son style pour règle de tous les autres i styles; il savait que le beau et l'agréable sont rares, i mais non pas uniques : ce qui était le moins selon ses j idées particulières n'en avait pas moins le droit de le ; toucher; et il se présentait à tout, bien exempt de | cette injustice du cœur qui borne et qui resserre l'es- ; prit. Aussi, était-ce du fond de ses souvenirs qu'il se i répandait sur ses principaux écrits une certaine odeur ' de vertu délicieuse pour ceux qui en peuvent être j frappés. Qu'un auteur qui se rend aimable dans ses j ouvrages est au-dessus de celui qui ne fait que s'y ren- ' dre admirable ! » ;
Ce portrait si flatteur, et en même temps si flatté, 1 est cependant juste sur bien des points. Lamotte est un ] de ces hommes rares, qui ont vécu de leur travail sans . viser aux places et aux honneurs, ignorant de l'intri- \ gue et de l'envie , prêchant ce qu'il croyait le bien , sans dénigrer ses adversaires; ne cherchant à s'élever au détriment de personne , arrivant à la fortune sans avoir rien fait pour elle, et, sinon par ses talents, mé- g ritant ses succès par sa probité et son désintéresse- 1 ment. A coup sûr un homme comme lui ne doit : pas mourir complètement, et pourvu qu'il ne revienne j pas tout entier de l'autre monde, pourvu qu'il ne re- |
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naisse qu'en abrégé, on doit souhaiter à cet honorable défunt un parrain qui le fasse revivre.
Puisque nous lui reconnaissons de si nobles qualités, on nous demandera sans doute pourquoi nous avons usé, envers un pauvre spectre inoffensif, d'une sévérité qui ressemble à la colère : et cela, tandis qu'il y a, tant qu'on en veut, de gros bonnets de trépassés, une foule de fantômes hargneux et très peu recommandables , qui se pavanent dans nos bibliothèques en suaires de moire ou de maroquin? Que ne le laissiez-vous, dira-t-on, dans sa poussière, dormir du sommeil des bienheureux, oublieux comme nous de ses méfaits poétiques ? Est-ce la peine de ressusciter les gens pour leur appliquer le fouet? Peut-être. D'abord cela ne leur fait pas grand mal : puis cette correction des morts peut profiter à des moribonds qui ne la reçoivent pas, mais qui la méritent.
Nous voyant traiter si rudement des infirmes qui n'existent plus , les infirmes qui vivent deviendront peut-être plus ménagers de leurs difformités. Il est bon de donner de temps en temps l'alarme à cet art contrefait qui boite orgueilleusement des deux jambes, et qui croit que c'est nouveau. On se trompe : cette manière de marcher est fort ancienne, fort laide , et vantée seulement par ceux qui ne vont pas droit. Si clic conduit quelquefois au succès, elle conduit encore plus
sûrement à l'oubli. Laniotte, malgré ses vertus, n'a que trop abusé de cette façon laborieuse de se promener dans les domaines de l'esprit. Nous modelant sur sa politesse, nous aurions pu certainement l'attaquer avec plus de clémence et d'urbanité; mais ce seraient aujourd'hui des gentillesses perdues. On ne redresse pas les membres avec des caresses , et quand la littérature déviée menace de devenir bancale, c'est de la critique orthopédique qu'il faut faire.
Septembre 1852.