MONSEIGNEUR LE CARDINAL DE BÊRNIS
Il est douteux que, dans des temps de trouble et de f! désastres, il soit fort agréable d'être ministre etd'assu- 1 mer sur soi une terrible responsabilité ; mais s'il est \ péniblede l'être, il paraît qu'il est assez doux de l'avoir [ été. Il reste, de ces grandeurs disparues, je ne sais quel | vernis de puissance qui fait reluire la disgrâce, qui attire autour d'elle presque autant d'empressements et d'hommages que la faveur et la fortune. C'est ce qui arriva au cardinal de Bernis. Il s'était retiré à la campagne, en sortant du pouvoir , dans son manoir abbatial de Yic-de-Vaisnes, et il y entretint toujours, quoi qu'il en die, d'autre compagnie que ses fleurs et les arbres de ses vergers. Tombé , mais conservant son rang de haut dignitaire du clergé, il fut, dans son exil, constamment traité en souverain déchu qui, d'un moment à l'autre, peut reprendre sa couronne; et le fait est qu'il la reprit.
Le cardinal de Bornis avait résigné ses fonctions en 4758, et ce fut peu de temps après qu'il entama, avec Voltaire, une conversation par la petite poste, qui dura sans interruption pendant plus de quinze ans. Cette causerie épistolaire qui a été publiée , sur les pièces mêmes, quelques années après la mort du cardinal, le montre sous un jour entièrement nouveau et tout à son avantage. Jusqu'ici on n'a guère pu voir en lui qu'un homme souple et ambitieux, plaçant à de gros intérêts ses petites fadaises d'amateur : on reconnaît dans sa correspondance un jugement sûr, une modestie sereine, une sagesse riante et facile, de la dignité sans raideur, de la grâce sans affectation. Si le cardinal de Bernis n'eût jamais écrit que ces lettres , on se plaindrait qu'il n'eût jamais écrit autre chose; mais il a écrit autre chose , et l'on est fâché qu'il n'ait pas écrit que ces lettres.
Il fallait plus que de la prudence pour résister aux agaceries patelines de Voltaire , qui l'adulait comme un homme en place; qui, en décriant la religion, semblait vouloir se créer à la sourdine un appui dans l'Eglise, et s'adressait au cardinal sur tous les tons lu dévouement : « Que vous êtes aimable d'aimer les artsl Vous devez au moins les aimer, après avoir fait de si jolies choses , quand \ous n'aviez rien à faire... Vous êtes encore à la fleur de l'âge : que ferez-vous de
votre génie, de vos connaissances acquises, de tous vos
talents? cela m'embarrasse. » N'est-ce pas charmant
de voir Voltaire embarrassé des talents de M. de Ber-
nis, et ne sachant que faire d'un repos dont l'abbé
n'avait que trop mésusé? à force d'être affable, c'en est
presque méchant. if
Le malicieux et singulier anachorète de Ferney tient f
beaucoup à se débarrasser des soucis, que lui donne \
l'apathie littéraire de son collègue académique. Il vou- li
drait absolument lui tailler sa plume et remettre de \ l'encre dans son écritoire.
« Vous me paraissez faire trop peu de cas du génie ' avec lequel vous êtes né. N'ayez jamais cette ingrati- , tude. Vous joignez à ce génie un goût fm et cultivé, ! qui est presque aussi rare que le génie même. C'est | une grande ressource pour tous les temps de la vie, ! et je sens que les lettres font la plus grande consola- i tion de la vieillesse, après celles qu'on reçoit de l'a- 'i mitié. » Ce n'est pas tout, et jugeant, d'après lui sans '! doute, que, quand bien même nous avons laissé mou- 1 rir en nous la poésie, on en garde toujours quelque li chose, la vanité, par exemple, il se replie de mille manières pour amadouer cette orgueilleuse faiblesse et tâcher de la réveiller. « Je viens de lire et de relire vos Quatre Saisons. Heureux qui peut passer auprès de vous ces quatre saisons dont vous faites une si belle
peinture! Je n'ai jamais vu tant de poésie! » Il faut convenir, si cela est vrai, ou que Voltaire ne lisait que ses propres vers, ou qu'il ne lisait rien du tout, ou qu'il avait de bien mauvais yeux ; on ne voit nulle part moins de poésie que dans toutes ces métaphores de mirliton. Un mot de La Fontaine vaut mieux que cet insipide fatras. <:< Il n'y a que nous autres poètes, ajoute-t-il, à qui la nature accorde de bien sentir le charme inexprimable de ces descriptions et de ces sentiments qui leur donnent la vie. C'était Babet qui remplissait son beau panier de cette profusion de fleurs. Que le cardinal ne s'avise jamais de les dédaigner! J'aime bien autant votre panier et votre tablier que votre chapeau. »
Nous ne sommes pas ici pour faire l'apologie de Voltaire; mais il est diOicile de ne pas observer que ces flatteries sont aussi insidieuses qu'élégantes. Ce qu'il faut noter encore, c'est que, ne perdant aucune occasion de relever le privilège des lettres, il ne cesse pas de traiter d'égal à égal avec un des grands seigneurs de la cour de Rome, et de donner à ses conseils la sanction d'une noblesse qui, selon lui, les vaut toutes. « Quoique vous portiez un beau nom, et que vous soyez né avec une élévation d'esprit digne de votre naissance, c'est aux lettres que vous devez votre furlune, ne l'oubliez pas. Ce sont elles qui vous ont
fait connaître: elles feront toujours la douceur de votre vie. »
Quand on se rappelle et la renommée dont jouissait •l'infatigable apôtre du philosophisme, et le poids que pesait son jugement dans la balance de l'opinion, on avouera qu'il fallait une certaine trempe de carac- j tère pour résister imperturbablement à de pareilles ca- , resses. Je sais que le cardinal avait assez de tact, pour s'apercevoir que le grand homme donnait de l'eau bénite pour attraper de l'encens; mais la résistance n'en est pas moins exemplaire. Peut-être bien aussi se doutait-il que le rusé vieillard, qui tenait d'une main ferme le sceptre de la littérature légère, mais qui s'offusquait des souvenirs qu'avait pu laisser dans le monde un homme d'esprit si haut placé, n'était pas fâché de l'aider à se compromettre par quelque escapade erotique dans ses anciens bosquets d'Amathonte ou d'Idalie. Quoi qu'il en soit, l'ex-ministre ne s'y laisse pas prendre, et il répond à ces câlineries par des raisons aussi solides que bien senties.
« Vous êtes curieux, lui disait-il, de savoir si je fais quelque chose, et si je cultive encore les lettres. J'ai abandonné totalement la poésie depuis douze ans. Je savais que mon petit talent me nuisait à la cour et dans mon état. Je cessai de l'exercer sans peine, parce que je n'en faisais pas grand cas, et que je n'ai jamais
aime ce qui était médiocre. Je ne fais donc plus de vers et je n'en lis guère, à moins que, comme les vôtres, ils ne soient pleins de force et d'harmonie. J'aime l'histoire. »
Il est impossil)le de s'exprimer avec moins de pédanterie, avec plus de bonne foi, et de faire mieux les honneurs de son joeï<i^ talent. On sent qu'il dit vrai, quand il confesse qu'il n'avait jamais beaucoup prisé ses vers : cela dénote autant de désintéressement que de philosophie, et fait moins regretter qu'il n'ait pas toujours été assez discret i)our s'abstenir de rimer. Sans le tort, il n'aurait pas le mérite de l'aveu.
Il prouve plus loin que, si Voltaire a la complaisance d'être, en son lieu et place, tourmejité des loisirs que lui a faits la retraite, lui n'a aucun motif d'en être inquiet, et qu'on peut très-bien se dévouer k l'étude, sans attendre du travail d'autre prix que le travail même.
« La lecture écrit-il, des réflexions sur le passé et sur l'avenir, un oubli volontaire du présent, des promenades, un peu de conversation, une vie frugale, voilà tout ce qui entre dans le plan de ma retraite: vos lettres en feront l'agrément... Je vois ici mes véritables amis, j'y ai des livres et toutes sortes * d'amusements champêtres. En voilà assez pour une
manière de sage qui rit sans éclat des folies du
genre humain, qui est assez jeune pour voir encore , bien des changements dans la lanterne magique de ; ce monde, et qui a pris la ferme résolution de vivre ' cent ans sans se mêler d'autre chose que de ses af- 1'
faires Vous êtes en peine de mon âme dans i
le vide de l'oisiveté à laquelle je suis condamne à .j l'avenir? Avouez que vous me croyez ambitieux com- | me tous mes pareils !... Non, je sais m'occuper, mais il je suis assez sage pour ne pas faire part au public de |j mes occupations. »
Ces détails sonl pleins de candeur et de bonhommie, et il ne s'agit pas de savoir si le public n'a eu qu'à se féliciter de sa résolution, il s'agit de remarquer qu'au milieu d'une fujuée de louanges qui pouvait l'aveugler, à une époque où il n'eût pu tousser sans exciter un concert d'applaudissements , il n'a pas même éternué. Devenir philosophe en devenant grand seigneur ! c'est presque sans exemple.
Dans d'autres endroits de sa correspondance, il revient sur son i)assé poétique avec un sentiment de modestie des plus rares chez un homme à qui l'on n'a rien épargné pour lui donner à croire qu'il tenait du phénomène. Il ne se fait point d'illusion, et il se juge avec une sévérité qui pouvait bien n'être qu'un encouragement à la contradiction, car l'amuur-propre d'au-
teur a diablement de replis, mais nous ne devons pas le soupçonner.
« A Paris, à Versailles, répète-t-il à plusieurs reprises, j'ai rencontré comme des obstacles les amusements de ma jeunesse. Cette pédanterie ridicule m'a enfin dégoûté d'un genre qui m'avait délassé et quelquefois consolé... J'aime toujours les lettres: elles m'ont fait plus de bien que je leur ai fait d'honneur. Je les ai quittées pour les affaires, sans les avoir oubliées, et je les retrouve avec plaisir... On a cru me perdre, en me prouvant que j'avais fait des vers jusqu'à trente-deux ans. On ne m'a fait qu'honneur, et je voudrais de tout mon cœur en avoir encore le talent comme j'en ai conservé le goût; mais je suis plus heureux de lire les vôtres que je ne l'ai été d'en faire. Si vous voulez que je vous dise mon secret tout entier : j'y ai renoncé quand j'ai connu que je ne pouvais être supérieur dans un genre qui exclut la médiocrité. »
Il s'en est peut-être aperçu un peu trop tard; mais c'est égal, et quoiqu'en regrettant ne n'avoir plus le talent des vers, il paraisse supposer qu'il l'a eu, 5a franchise n'y perd rien. Il y a loin, convenez- 3n, de celte raison sim[»le et virile aux fleurettes ie papier mâché, écloses au feu des bougies dans les liotsde rouge de madame dePompadour; cela ne doit "aire désespérer du salut de personne. Qui sait! si
Gentil Bernard ne fût pas mort imbécile, il eût peut- j écrit comme Nicole. >(
Il est certain que Bernis n'a jamais eu de talent, ] mais on lui doit ce témoignage que, dans aucun i tempSjil n'a cessé de respecter un privilège, qu'on croit de bon goût de rabaisser, pour se consoler de l'impuissance d'y parvenir. Jamais il n'a cessé de rendre hommage aux lettres , et de regarder, comme un titre de noblesse, l'avantage de s'y faire un nom. « On me demande, écrivait-il en 1741 dans ses réflexions suri l'amour, comment il est possible qu'un homme, fait
pour vivre dans le grand monde, puisse s'amusera
écrire, à devenir auteur enfin. Je réponds à ces criti- ] ques de qualité que , s'il n'est pas honteux de savoir] penser, il ne l'est pas non plus de savoir écrire, et '■ qu'eu un mot ce sont moins les ouvrages qui désho- i noreut que la triste habitude d'en faire de mauvais. » i Cela n'est ni très-profond, ni même très-bien dit; mais c'est d'une grande raison, et quand tant de gens qu'on croit sérieux sont assez fous pour dédaigner l'esprit, il faut savoir gré à un homme qu'on croit fou ! d'être assez sérieux pour l'honorer. n j I
Une seule fois dans ses lettres, qui sont fort nom- i breuses, le cardinal de Bernis paraît tenté de se rat- ! tacher à la poésie. Pressé, sans doute, d'un peu plus | près qu'à l'ordinaire par les exhortations sournoises |
BERNIS. 28o
de son vieux courtisan, on le voit un instant sur le point d'oublier sa réserve pour se reprendre à ses barbouillages. « Si j'avais moins de petites alîaires qui emploient mon temps sans le remplir, je crois que je ferais encore des vers; mais je me contente de les aimer et de me ressouvenir qu'ils m'ont ouvert la carrière du monde et de la fortune, et, ce qui vaut bien mieux, qu'ils m'ont valu votre amitié. » Passé ce retour de jeunesse bien pardonnable, surtout quand il ne produit qu'un regret, il ne se laisse plus aller à l'idée de cadencer de nouvelles sornettes. Il a fait assez de vers pour aimer ceux des autres, et, Dieu merci I il s'en tient là.
On conçoit que, mûri par l'âge, un bomme d'esprit se désabuse d'aller soir et matin, oiseleur d'un nouveau genre, prendre des syllabes à la pipée. Mais |Ce qui atteste que le cardinal de Bcrnis était réellement supérieur à tout ce qu'il avait fait, comme à |lout ce qu'il avait été, c'est qu'il s'apprécie avec aussi peu de ménagement comme bomme politi(jue, qu'il ^'esl apprécié comtne poëte. «Je sens avec vous, écrit-il à Aollaire en 1763, combien il est heureux pour moi de ;i'être plus en place. Je n'ai pas la capacité nécessaire )our tout rétablir, et je serais trop sensible aux malleurs de mon pays. » On nous dira qu'il ne fait là |ue se rendre justice! c'est vrai; mais combien, de-
286 BKRNIS.
puis que le monde est monde, comptez-vous d'hommes d'État qui se soient rendu justice?
Avec cette rectitude habituelle de jugement et de conduite, le cardinal de Bernis n'était pourtant pas si|i bien revenu des vanités de la terre, qu'il ne fût prêt àj accepter, si elle se présentait, l'occasion de sortir dej l'ombre où il se tenait renfermé. Elle se présenta enl' 1764. Après six ans de rancune, madame de Pompa-É dour avait oublié sa colère, et le roi ses griefs, assezlj vertement exprimés cependant pour qu'il pût se lesl lappeler. Le cardinal n'avait pas laissé échapper unel'j plainte, et, quoique ce fût un assez bon prétexte deleji croire mort, on aima mieux se souvenir qu'il était vi^i; vaut. On s'en souvint pour le nommer archevêqueij d'Alby. Ce qu'il y a de mieux dans cette nomination,|' c'est qu'il la méritait, autant par sa piélc calme et in^| dulgente, que par la résignation inaltérable dont il ' avait été le modèle dans ses épreuves. i|
Cette fois cependant, sa philosophie paraît céder lef] pas à ses réminiscences de courtisan. Un rayon de fa-;: veur a dissipé tous les brouillards de rancune qu'au-ji raient pu laisser dans son âme les semonces assez dé-j| sobligeantes de Louis XV., et il ne se tient pas d'aise | de pouvoir assister encore aux baise-mains de Ver-^ sailles. « Le roi, écrit-il en janvier 1764 à Voltaire^, le roi m'a donné pour mes étrennes , mon cbei |
onfrère, le premier de tous les biens, la liberté, et a permission de lui faire ma cour, qui est le plus »récieux et le plus cher de tous pour un Français ;omblé des bienfaits de son maître. » Je n'aime pas )eaucoup, je l'avoue, cette joie humble et presque serile qui s'exprime plus en domestique qu'en philoso- )he ; je lui voudrais, pour mon compte, plus de dignité dans la reconnaissance.
Nous ne le suivrons pas dans son archevêché, où il :ûntinua de mener la vie patriarcale qu'il avait menée ians son abbaye, charmant ses courts moments de liberté par des lectures choisies et quelques billets familiers, d'une prose remarquable par l'aisance et Tafiiénité de l'esprit. Il se concilia l'estime et l'affection le tout le monde; et lorsque, cinq ans après, il fut envoyé à Rome comme ambassadeur, chargé de représen- :er les intérêts de la France au conclave de 1769, il emporta les regrets unanimes de son diocèse. Il est si "are de se gagner les cœurs quand on fait le bien, ']u'on nous pardonnera déconsigner dans une histoire \m trait, qui figurerait peut-être mieuK dans un ro- 'nan.
On prétend qu'il déploya beaucoup d'habileté dans |es négociations qui eurent lieu à ce fameux conclave, m se décida l'élection de Ganganelli, et qu'il réussit faire prévaloir notre volonté, surtout en ce quijcon-
cerne le bannissement des jésuiles, qui était, comme: chacun sait, une condition si7ie quel non, imposée j par la maison de Bourbon. Il agissait cependant ainsi j contre son opinion particulière. « Je ne crois pas, j écrivait-il à Voltaire, qui, par parenthèses, ne répondit pas un mot à cette confidence, que l'abolition des; jésuites soit utile à la France. Il me semble qu'on au-| rait pu les bien gouverner sans les détruire. » L'aveu ne laisse pas que d'être singulier, d'autant qu'il écrivait presqu'en même temps à M. de Choiseul : « Jelfi vous avoue que, si j'avais été élu pape, j'aurais détruit! les jésuites. » Cela veut-il dire : je les aurais détruits?; parce que je ne devine pas comment on peut s'y ! prendre pour les bien gouverner? Je n'en sais rien,ii mais cela m'en a l'air. ii
Quels que fussent ses véritables sentiments, il i n'en travailla pas avec moins d'activité à une chute' i qui eut un si long retentissement dans l'Europe I chrétienne, et, sur la monarchie française, une in- i fluence aussi marquée peut-être que la révocation de i l'édit de Nantes. Il me semble qu'ici rambassadeur| rappelle un peu trop l'ancien ministre des aflaires : étrangères. ^ \
L'élection de Ganganelli lui fit un grand honneur i aux yeux de la cour, et il en fut récompensé par le titre de protecteur des églises de France. Il était don( j
au vu et au su de tout le monde, que c'était à lui surtout que la compagnie de Jésus devait s'en prendre de sa ruine. Cela doit servir à faire tomber tous les bruits, qui courent depuis près d'un siècle sur la mort de Benoît XIV. Si cette mort eût été l'effet d'une vengeance, le poison ne se fût pas adressé qu'au pape : celui qui l'avait fait nommer en aurait certainement eu sa part, lui, le premier auteur d'une mesure dont on accusait les victimes de poursuivre criminellement la réparation. Je veux bien que la justice ait un bandeau sur les yeux, mais il paraît que l'injustice en a deux.
A moins d'être pape lui-même, le cardinal de Bernis n'avait plus rien à désirer. Le terme de son ambition terrestre était atteint. Il était comblé d'bonneurs, et il jouissait d'une fortune énorme. Il fixa alors définitivement sa résidence à Rome, et ne s'occupa plus que d'y vivre en véritable Médicis, ami des lettres et ides aris, protecteur éclairé de tous ceux qui réclaimaient ses conseils ou son appui. Dans cette position [presque royale, où d'iiabitude on n'a que des courtisans, il eut le mérite ou le talent d'avoir des amis, ce qui vaut mieux sans contredit que de se faire admirer : cela ne s'exclut pas toujours, mais se rencontre peu.
Malgré toutes les raisons assez plausibles qui auraient pu l'en dissuader, il ne cessa pas d'entretenir,
avec son hérétique de Ferney, un commerce qui aurait j pu devenir dangereux s'il y avait mis moins de délicatesse et de mesure. Le vieillard le consulte sur ses ouvrages, et le cardinal lui répond sans morgue, sans pruderie, en homme « qui hait le pédantisrne jusque dans les vertus; » il lui répond par des avis qui attestent autant de goût que de sagesse, qui prouvent i qu'un piètre écrivain peut être un excellent juge. Il[| l'encourage à la gaieté comme à un régime salutaire^ij et ne blâme an lui, sans y mettre pourtant de mau-Li vaise humeur, que des drôleries un peu trop crueâ,ji « même pour un laïque, à plus forte raison pour unj cardinal. » ,.
« Je vois que vous êtes gai, lui mande-l-il : cela veut i dire que vous êtes sage; que vous voyez et sentez, , comme il faut voir et sentir, les choses de ce pauvre ' monde... Quoique je sois assez sévère sur ce qui regarde le prochain, je vous permets pourtant les plai- j sauteries sur l'orgueil sans mérite, et les vanités dé-. ' placées en tout genre. Vous en digérerez mieux et I ferez mieux digérer les autres... Si vous m'envoyez | des vers, faites en sorte que je puisse m'en vanter. Je | ne suis ni pédant ni hypocrite, mais vous seriez bien ! fâché que je ne fusse pas ce que je dois être et pa- | raître. » ^ i
Ces lignes sans prétention, que distinguent un bon, ;
sens affectueux et une droiture spirituelle, peuvent donner une idée du ton qui règne dans cette correspondance ouverte et sans gêne. Elle change en sympathies nos préventions sur M. de Bernis, tant compromis par ses œuvres dans Topinion des gens de lettres, et l'on déplore qu'un rigorisme mal entendu lait empêché une publication curieuse, qui lui eût sans doute fait honneur. Il avait écrit, dans les heures perdues de sa magnificence, trois volumes de Mémoires, qu'il légua par codicile à ses neveux, en leur recommandant de ne pas les imprimer. On lui obéit ponctuellement, et je me permets de penser qu'on eut tort.
Il me paraît nécessaire , avant de les suivre , l'examiner scrupuleusement ces sortes d'interdictions estamentaires. On ne s'amuse pas à écrire trois voumes sans arrière-pensée de publicité et de réputation mtre-tombe, et l'on pourrait gager à coup sûr que celui pli se croit, par je ne sais quelles considérations, obligé le donner l'ordre, se console in petto de cette obligation par l'idée qu'il ne trouvera pas de docilité chez ses légataires. On a beau être modeste et cardinal, il reste jujûurs, au fond du cœur et sous le chapeau, quelque orme d'amour-propre qu'on peut étouffer soi-même, lais qu'on peut laisser se développer sans crainte, uand le cœur se dessèche et que le chapeau s'en va.
C'est rendre service aux rnorls que de les aider à res-' susciter ; je n'en connais pas d'assez rigides pour nous, reprocher celte assistance.
Le cardinal de Bernis, qui avait déjà fait deux papes, contribua pour sa bonne part à en faire un troi-j^ sième ; ce fut surtout son ascendant qui, au conclave!] de 1774, porta Pie VI au Vatican. Son rôle politique finit là, et après Tavénement de ce dernier pontife, il| rentra dans son élégante et somptueuse quiétude. Câ; repos dura près de vingt ans, pendant lesquels 1^ pieux vieillard continua de se distinguer par l'affabiii lité de ses manières et la splendeur de son hospitalitéji Mais le stable n'est pas de ce monde, même dans ^ saintes grandeurs, oii il avait eu la sagesse de s'enfer^i mer. Toute cette opulence, dont il faisait un généreujj usage, lui échappa quelques années avant de mourir i C'est une dernière épreuve que le ciel ménagait à si,: philosophie, et dans laquelle il ne faillit pas. ,
Il avait écrit jadis à Paris Duverney : « On veu j trop faire fortune aujourd'hui, et on craint trop de 1^1 perdre, quand on l'a faite; c'est le mal qui afflige aul jourd'hui l'Europe. » Il sut montrer autrement quj' par des paroles, qu'il était à l'abri de la contagion j Ayant refusé au gouvernement français de 1791, 0 cette date explique assez ses motifs, un serment qi ■■ répugnait à sa conscience, il fut dépouillé de son ai j
chevêche et de ses abbayes, et réduit un instant à une sorte de dénûmentqui devait lui rappeler sa jeunesse, L'es soi-disant beaux jours, où il dînait avec Diderot à six sous par tête, tout compris. Il n'y a rien de si triste :|uc de rajeunir de cette façon. Aussi l'ambassadeur [l'Espagne, le chevalier d'Azara , son ami, s'empressa-t-il de lui rendre une partie de sa vieillesse, en lui Faisant obtenir de la cour de Madrid une pension de BOjOOO livres. Il ne survécut que peu de temps à :ette faveur, et mourut le 2 novembre 1794, à l'âge ie soixante-dix-neuf ans.
Il avait résisté avec noblesse aux exigences de la Convention, et j'ai entendu regretter que, pour l'honneur de l'Eglise, il n'eût pas été mêlé d'une manière plus directe avec ces féroces caricatures de tyrans, dont l eût Iriomplié de près en les bravant, comme il en ivait triomphé de loin par l'abnégation. Il n'y a rien \ regretter. Il est douteux que, presque octogénaire, il >e fût trouvé l'énergie qu'il n'avait pas à quarante ins. La manière dont il se comporta dans la disgrâce, ît en dernier lieu, quand la Pauvreté, son ancienne commensale, revint frapper à sa porte, nous apprend lu'il a\ait le courage qui se résigne. La manière dont
agit dans ses jours de crises et de combats n'atteste [ue Irop qu'il n'avait pas celui qui lutte. Quand on Ta pas le second il est toujours très beau d'a>oir
le premier. Il y a tant de gens qui n'ont ni Tun ni |
l'autre. :
Ceux qui l'ont connu dans les derniers temps dei sa vie, nous en ont laissé un portrait qui nous lei fait aimer. Ce n'est plus cet échappé de Saint-Sul-J pice, dont parle Marmontel, cet abbé joufflu, bieni frais et bien poupin, égrenant dans les petits soupers'i ses petits vers surets et vermeils comme des gro-'; seilles. C'est un bon philosophe, bien étoffé, ne di4; sant que de bonnes choses, et en faisant de meilleures:!] « Cet esprit philosophique qui est répandu sur la sur-i| face du monde, avait-il écrit, fait qu'on ne peut plus:i distinguer au premier abord les fous des sages, les; lionnêtes gens des coquins. Tout le monde paraît ri-ij che, parce que tout le monde a de l'argent ou de lai fausse monnaie; mais peu de jours suffisent pour dé-ii mêler l'un de l'autre. » En le voyant dans sa vieillesse,:^ on ne pouvait s'empêcher dépenser que, s'il avait failH de la fausse monnaie, il l'avait changée contre du numéraire de bon-aloy. Il n'avait plus que de celui-là. i Il est fâcheux que ses héritiers n'aient pas eu, pour; , tout ce qu'ils trouvèrent dans son portefeuille, le|| même scrupule que pour ses Mémoires. On découvrilj, dans ses carions un poëme en dix chants, quûf, avait gardé, et on peut dire enterré, depuis cinquante : ans, la Religion vengée. Ce poëme a l'avantage d'être!|
BERNIS. â95
aussi estimable et moins long que VAnti-Liicrèce de son confrère le cardinal de Polignac , mais je doute qu'il soit plus fort. Comme il se plaisait parfois dans le monde à en lire quelques fragments, on crut lui rendre service en l'exhumant : on ne fit par là qu'ajouter aux ténèbres qui pèsent sur sa célébrité. On y rencontre bien, par-ci par-là, quelques vers heureux, mais c'est terne, c'est lourd, sans invention, sans chaleur, plus prosaïque que Saint-Lambert, avec moins d'idées que l'abbé Delille, fort au-dessous de Racine le fils pour le mérite, et de beaucoup au-dessus pour l'ennui; jugez! Si cet ouvrage n'était pas posthume, il serait impardonnable, et je crois qu'on ne lui pardonne que parce qu'il est illisible.
L'abbé de Bernis, dont on a réuni plusieurs fois les œuvres (il est difficile de deviner dans quel motif), était de ces hommes qui ne sont bons qu'à vivre, qui ne valent absolument plus rien dès qu'ils sont morts; qu'il est peut-être charmant de connaître, parce qu'ils sont aimables et bienveillants, mais qui emportent tout avec eux. Si l'on nous demande pourquoi nous lui avons consacré un si long article, le voici ! c'est qu'il donne exactement la mesure de ce qu'il faut cire en littérature, quand on veut faire son chemin : frivole, élégant, gracieux, spirituel et... médiocre. Il était de ces gens qui ne font ombre à personne, et que personne ne
craint. On se range à leur approche parce que chacun l se dil : Oh ! celui-U\, on peut le laisser passer : il n'ira i jamais loin, — et celui-là profite de cette complaisance pour aller plus loin que tout le monde. On ne i se méfie pas assez des nains. 11 grimpent partout, et, | quand ils ne grimpent pas, ils vous passent entre les i jambes. ]
Septembre 18')2.
On a communément, dans le monde, une singulière façon de témoioner sa reconnaissance aux hommes dont on devrait se glorifier. Vivants, on les insulte ou on les nie , ce qui est une manière de les injurier. S'ils s'obstinent à ne pas mourir, il arrive même quelquefois qu'on les tue. Quand ils sont morts , on n'en parle plus, ou l'on en parle si bas que personne n'entend. Ceux que cette perspective est en droit d'effrayer sont si rares, que les découragements ne sont guère à craindre; mais ce serait à dégoûter de naître pour honorer l'humanité.
Au collège, oii l'on apprend par cœur tant de noms fameux, qu'on ne manque pas d'oublier plus tard , il n'est, en fait de grands hommes, question que d'étrangers ; on ne cite presque jamais la France ; c'est à croire qu'elle ne compte pas sur la carte de l'esprit humain. Je suis devenu familier, dans mes classes,
300 BAILLT.
avec Pythagore de Samos et l'Égyptien Ptolémce, le Polonais Copernic, l'Italien Galilée et le Danois Tycho. On m'a enseigné religieusement et avec raison le culte de leur mémoire ; mais jamais devant moi on n'a fait mention de Descartes. Je ne l'ai connu, quelques années après, qu'en l'entendant outrager; j'aurais pu supposer qu'il était encore sur terre.
S'il est un homme de génie qu'on devrait aujourd'hui se rappeler, et se rappeler avec respect, c'est le |j savant Bailly, à qui la France devait une statue et ne décerna qu'un échafaud. Qui s'en souvient pourtant? a-t-on recueilli ses traits? Quelque pieux éditeur s'est-il chargé de rassemhler ses œuvres, d'étudier ces richesses à demi perdues , d'intéresser nos remords à sa renommée? Non. Quelques mots éloquents, jetés comme un cri de douleur dans les pages les plus sanglantes de nos annales, témoignent seuls d'un regret qui devrait être unanime. Personne, appelant l'attention sur cette gloire délaissée , n'est venu protester contre l'irréligion du silence et de l'oubli.
Où peut-on prendre une idée de cette vaste et féconde intelligence, que nous avons si violemment et si i stupidement éteinte? Dans ses ouvrages, pas ailleurs, et il est presque impossible de se les procurer. Ce n'est ] qu'après de longues et patientes promenades le long i de nos quais, palissés et crénelés de vieux livres, qu'on '
peut arriver à les recueillir. Les libraires de rebut vendent beaucoup de cliefs-d'œuvre.
A une époque, où la presse frappe si peu de médailles en l'honneur des vivants , on devrait trouver le temps de s'occuper un peu des morts; cela n'est pas. On ne s'occupe aujourd'hui que de soi , et c'est communément un pauvre sujet. L'Académie française, il y a quelques années, choisit bien la mort de Bailly pour sujet d'un poëme qu'elle mettait au concours; mais ce n'était qu'un hommage au martyr, qui ne ! comportait pas une appréciation de l'écrivain : on aurait dû demander son éloge. Puisque le talent ne 's'est pas fait une loi de réparer les bévues de la postérité et le scandale de ses négligences, il fallait l'iniposer.
Ces éloges, tombés en désuétude, ne sont pas loueurs stériles. Ils ne valent pas l'histoire, mais ils la préviennent : ils l'avertissent de ses erreurs et de ses ji)missions. Ces panégyriques ont un autre avantage : l'clui de nous faciliter le plaisir d'être juste. Il y a (uanlité d'honnêtes esjirits, qui ont besoin qu'on vienne n aide à leurs facultés d'estimation. Ils ne poii\enl e résoudre à pi'ononcer eux-mêmes un jugement , et Is attendent (ju'oii leur fornuilc leur (.[linioii. Vu omme dont ou ne dit rien ist un homme qui ne nubile pas qu'on en dise quelque chose. Eùt-on \ingt
volumes de lui dans sa bibliothèque, on ne les lit pas, parce qu'on ne les a vus recommandés nulle part. Ceux de Bailly sont du nombre. Aucun auteur accrédité ne s'est donné la peine de les examiner. Aucun critique en renom ne leur a payé sa dette de souve-, nir. ^[
Nous en sommes réduit, pour toute information, à un article fort court de la Biographie universelle , par conséquent fort incomplet. Une notice de quel- i ques pages, dont on ne peut louer que l'intention, i précède un Abrégé de rhistoire de V astronomie, , publié, je crois, en 1804, et elle n'a pas plus servi j que le livre à relever une réputation qui n'aurait pas j dû fléchir. M. Lemonley, qui avait été honoré de l'a- [ mitié de Bailly, avait entrepris de le venger de nos in- ! justices! Il n'a pas terminé son travail : on n'en a j conservé qu'un fragment sans valeur qui ne prouve \ que son zèle pour une mémoire abandonnée. On trou- : vera enfin, en avant de quelques œuvres posthumes | qu'on pouvait se dispenser d'imprimer, une très- ' longue apologie qui pourrait se réduire à quelques \ lignes, et ce serait beaucoup. Elle est d'un monsieur I Dorât, qui s'appelait aussi Cubières et même encore de. \ Palmezeaux, qui, ne pouvant changer d'esprit, avait | l'habitude de changer de nom : ce qui a l'avantage de multiplier les nullités. Voilà à peu près tout ce que j
la liltcrature a fait pour un des hommes dont elle devrait être le plus flère. Ce n'est pas assez, quoique ce soit peut-être trop. Nous n'avons pas la prétention de combler le vide , de remplacer à nous seul un concours de l'Académie : nous ne voulons qu'accomplir un devoir qu'on ne s'est pas assez disputé. Nous gagnerons à cela une satisfaction de conscience, qui vaut bien, à tout prendre, une couronne de l'Institut.
Jean-Sylvain Bailly était né à Paris le 1 5 septembre 1736. Son père, garde des tableaux du roi, le destinait à la peinture. Élevé au milieu des chefs-d'œuvre des grands maîtres, instruit de bonne heure à les copier, il avait du penchant pour cet art , et ses écrits le confirment. Il a l'image facile, le style harmonieux et chaudement coloré. La peinture le séduisait, la poésie l'entraîna. Il y débuta presque enfant par une tragédie de Clotaire, bientôt suivie d'une Iphigénie en Tauride. L'acteur Lanouc, qu'il consulta, ne reconnut dans ces essais aucun talent pour le théâtre, et le détourna d'une carrière où les triomphes, qui ne sont pas communs, ne nous font jamais autant de bien, que les échecs, qui ne sont pas rares, doivent nous faire de mal.
Cette franchise valut à Lanoue un ami , et cet ami aurait bien dû lui rendre service pour service, en l'empêchant, s'il en était encore temps, de faire
Mahomet II et la Coquette corrigée. Nous n'en j
devons pas moins dos remercienienis à ce spirituel co- i
médian, pour avoir éclairé, dès ses débuts, un esprit
supérieur qui se fourvoyait. Quant aux pièces qu'il i
condamna, tout ce qu'on en sait, c'est que la pre- {
mière se terminait par l'assassinat du maire de Paris, 1
et que la seconde était le tableau dramatisé d'un gou- j
vernement fondé sur la Terreur. Il est à présumer que 1
ces rapprocbements prophétiques seraient aujourd'hui i
leur seul mérite, et que leur perte n'en est pas une. ;
Quelque reconnaissance qu'il pût avoir pour un j
homme qui déchirait son diplôme de poète, il est vrai- i
semblable que Bailly ne se le tint pas pour dit. On ,
hésite à regarder, comme irrévocable, une sentence qui ;
contredit nos illusions. Les siennes se reformaient i
malgré lui, et, repoussé du tliéâtre, peut-être allait-il J
se prendre à l'épopée, quand il eut l'occasion de con- i
naître l'abbé de Lacaille, un des plus infatigables as- i
tronomes qui aient jamais tenté l'espace et lutté contre i
les secrets du ciel. 11 comprit alors oii l'appelait la ;
poésie, et pourquoi, chez les anciens, Uranie était une
musc. Les scènes mesquines de la lerre s'euacèrent |
devant les majestueux spectacles qui l'attiraient. Il I
devint le disciple du savant qu'il devait un jour rem- i
placer : et, reconnaissant enfin sa penle, son génie prit i
la roule des astres. !
Après plusieurs observations remarquables, celles entre autres de la comète de 1682 et du passage de Vénus sur le soleil, qui le firent, en 1763 , recevoir à l'Académie des sciences comme successeur de son maître, il publia un ouvrage qui justifiait sa nomination, et qu'il ne nous appartient pas déjuger : Essai sur la Théorie des Satellites de Jupiter, avec des tables de leurs mouvements. Lagrange, Laplace, Delambre, ml pu faire depuis oublier ce travail ; car la science (Si comme le temps, elle ne marche qu'en détruisant. 3Iais les recherches de Bailly ne lui furent point inutiles : c'est souvent dans ce qu'elle détruit qu'elle [luise la force de renverser. Quelles que soient, au reste, et j'ignore s'il y en a, les erreurs ou les inexactitudes de cette théorie, c'est encore un honneur que de les avoir faites. Ne se trompe pas qui veut; et, dans une route abordable à si peu d'esprits, il faut beaucoup de savoir et de talent, même pour s'égarer.
Les mathématiques ne faisaient point négliger à Bailly la culture des lettres (phénomène assez singulier pour qu'on le constate), et il se délassait des calculs de l'Observatoire par des discours académiques, qui ne furent point sans succès. C'est ainsi qu'on lui dut tour à tour les éloges de Charles V, de Corneille et de Molière, ceux de l'abbé de Lacaille et de Leibnitz, que lui a\ait sans doute conseillés l'espoir de devenir,
comme Fontenclle, secrétaire perpétuel de l'Académie. Il s'exerçait d'avance à l'imiter. '*
L'éloge de Charles V concourut , en 1767 , pour le li prix de l'Académie française où il obtint une mention ^ honorable. On n'y fît pas, malgré cela, grande attention, et je ne crois pas que cette négligence fût injuste, i Quelques traits remarquables, quelques idées élevées i et noblement rendues, ne rachètent pas le défaut de i plan et d'ordonnance, le vague et l'incomplet de la ' composition. Quoique cet ouvrage n'ait pas dû s'amé- . liorer en vieillissant, on le lira cependant aujourd'hui avec un intérêt, qu'il ne sut point se faire accorder i dans l'origine. On sera peut-être curieux de voir j quelle était , à cette époque , sur un des plus sages et , des plus dignes représentants de la royauté, la pensée \ politique d'un homme qui devait, si tristement pour ! lui, inaugurer vingt ans plus tard l'ère de la liberté. '■
On remarquera les mêmes qualités et les mêmes i imperfections dans les éloges de Molière et de Cor- , i neille : de brillants détails, d'élégantes broderies je- | tées càet là sur un canevas commun, sur un tissu sans ^ consistance. Celui de Lacaille est un pieux hommage ; qu'il rendait à son maître. C'est exact, précis, correct, ^ I d'un jugement sûr et droit, vu de haut et avec am- | pleur, mais cela ne touche pas et cela pouvait tou- \ cher beaucoup. Cette vie simple et modeste, constam- j
BAILLV. 307
ment enfermée dans la science, que rien n'émeut, que rien ne dérange, qui ne connaît rien de la terre que l'amour du travail et la probité du devoir, qui converse plus avec les étoiles qu'avec les hommes, et, haletante de fatigue, ne renonce à l'entretien que pour mourir, c'était un grand et beau spectacle à présenter au monde. Il nous en parle en spectateur, mais il ne nous y fait point assister.
lia mieux réussi dans l'éloge deLeibnitz, qui remporta , en 1 768 , le prix proposé par l'Académie de Berlin. Ce n'était pas facile après Fontenelle, qui a traité ce sujet avec une rare liabileté ; mais pour certains esprits, la difficulté est un aiguillon. Je ne crois pas qu'il ait effacé son devancier; mais il l'a quelquefois égalé. Fontenelle est plus simple, et cette simplicité fait peut-être mieux ressortir et sa propre valeur et la grandeur de celui qu'il loue. Bailly est plus solennel, et cette pompe d'élocution accuse plus, je le crains, l'impuissance du peintre, qu'elle ne révèle la supériorité du modèle. On sent qu'il a fait effort pour y atteindre, et cela nuit à la ressemblance. Fontenelle nous inspire plus de confiance. Il a l'air d'être en intimité avec le grand homme qu'il nous présente. Il nous rapproche familièrement de lui, et cette distinction qui nous flatte nous le fait admirer davantage. Bailly y met plus de cérémonie : il nous tient un peu
308 BAILLY. i
trop à distance de son Dieu, et le sentiment de notre | infériorité s'unit à l'admiration qu'il veut faire naître. ' Ces critiques n'empêchent pas que son œuvre ne mérite i d'être connue. Nous en citerons le début, pour qu'on l ne nous croie pas uniquement sur parole. j
« Lorsqu'un grand talent se montre, il éclipse tout ! ce qui l'entoure. Des milliers d'hommes se mesurent m à ce colosse, et peut-être se plaignent-ils de la nature; | peut-être pensent-ils que, pour organiser une seule |i tête, elle dépouille une génération entière. La nature [l ost juste, elle distribue également tout ce qui est né- ['> cessaire à l'individu, jeté sur la terre pour vivre, tra- ,| vailler et mourir. Mais elle réserve à un petit nombre I d'hommes le privilège d'éclairer le monde ; et en leur ,1 confiant les lumières qu'ils doivent répandre sur leur ,| siècle, elle dit à l'un : tu observeras mes phénomènes; ,! à l'autre, tu seras géomètre; elle appelle celui-ci à h connaissance des lois ; elle destine celui-là à peindre i les mœurs des peuples et les révolutions des empires, i Ces génies passent en perfectionnant la raison hu- j maine, et laissent une grande mémoire après eux. ; Mais tous se sont partagé des routes différentes. Un homme s'est élevé, qui osa être universel, un homme, dont la tête forte réunit l'invention à la méthode, et qui sembla né pour montrer l'étendue de l'esprit humain. A ces mots, l'Europe reconnaîtra Leibnitz, qui
jfiit à la fois poëte , jurisconsulte, historien, politique,
• grammairien, géomètre, physicien, théologien, meta-
I physicien, et philosophe,ou simplement philosophe; car
! les différentes recherches, où l'homme s'engage, ne sont
I que le développement des vues du philosophe, qui,
I spectateur de l'univers, placé entre Dieu et son ou-
|vrage, contemple l'un pour s'élever jusqu'à l'autre. »
j II y a pour les belles âmes un plaisir plein de di-
|gnité à étudier, pour nous les recommander par des
louanges bien senties, ceux qui ont honoré l'humanité
par leur génie et leurs vertus. On aime à entretenir
avec leur mémoire un commerce qui épure et agrandit
l'esprit. Bailly aimait le genre d'ouvrages qui avait
fait la gloire de Thomas, et il y revint encore après
l'éloge de Leibnitz, auquel il aurait dû s'arrêter. Il y
ajouta plus tard ceux du capitaine Cook et de Gresset,
pour qui je ne m'explique pas ses sympathies.
Malgré quelques passages distingués, ces productions sont médiocres, et si elles ont obtenu des prix dans quelques athénées de province, elles n'ont tout au plus aujourd'hui droit qu'à des accessits. Le panégyrique manqué d'un homme célèbre n'est qu'un libelle qu'on fait, sans le savoir, contre soi-même, et Bailly risquait de se compromettre; mais il avait assez de génie pour n'avoir pas besoin d'en montrer tous les jours, et il fut faible impunément.
310 BAILLY. 'i
Insignifiants aujourd'hui , ces essais eurent sur son J avenir une influence qui nous les fait remarquer. Ilsl] lui donnèrent Tambition de l'éloquence et des hon- : neurs qu'elle promet. Il se laissa de nouveau fasciner *i par cette gloire d'écrivain, d'autant plus séduisante j que, n'employant que les armes de tout le monde, elle :j paraît ne devoir échapper à personne. Si difficile à i atteindre, il avait intérieurement ses raisons pour ne il pas la croire inaccessible, et, renonçant à l'observa- 1! tion, il ne fit plus, pour ainsi dire, que de rastrono-li mie littéraire. ^
Resté poète au fond du cœur, Bailly conçut l'idée :j de mettre l'univers à notre portée, et d'initier le vul- ^| gaire aux conquêtes du savant. C'est à cette décisioii [i que nous sommes redevables de V Histoire de l'Astronomie ancienne et moderne^ un des chefs-d'œuvre du dix-huitième siècle, un des ouvrages les plus iri' structifs et les plus attachants qu'il soit possible de rencontrer. On doute quelquefois de cet intérêt, et ces volumes sérieux, qu'on croit abstraits, nous font i peur. L'homme, en général, ne se plaît qu'aux livres
OÙ il se retrouve, qui l'entretiennent de lui, et constamment de lui. Qu'on se rassure! Le livre de Bailly ne nous détourne pas autant qu'on pourrait le croire de cette égoïste contemplation. L'histoire des cieux est encore la nôtre : c'est le mirage de nos annales vues au télescope, à travers les nuages du passé ou les brunes de l'avenir, à travers nos illusions d'orgueil ou ries songes d'espérance.
Qui de nous, dans ses heures de rêverie, n'a pas senti son âme voler vers ces globes lointains qui ne nous envoient que de la lumière, et, perdu dans ce ' dédale de mondes d'où l'on se croit venu, où l'on se ' flatte de remonter, n'a pas envié l'astronome, qui les connaît tous par leurs noms, dont l'œil navigue, sans ! se tromper, dans cet océan démesuré du vide, dont les univers sont les îles? Nous redescendons de ces hauteurs , effrayés d'y errer sans guide et de monter sans jamais aborder. Ce guide, que nous n'avons pas, c'est que nous ne voulons pas l'avoir. Ces voyages que nous essayons, et que nous désespérons d'accomplir, des êtres comme nous les ont faits, et Bailly nous les raconte, en nous apprenant comment on les recommence.
A'ous redoutez d'être seul de votre espèce au milieu de ces déserts d'étoiles! Ne craignez rien: l'homme est partout où vont ses yeux. Ses croisières d'idées ont
312 BAILLY. j
marqué de leur sillage ces impalpables solitudes : il y ! a de ses traces dans tous les chemins de l'infini , et ; Bailly vous les montrera. Vous verrez, dans ses pages brillantes, tout ce qu'ont fait de hardis esprits pour i soumettre et s'approprier le ciel, pour vous en parta- i ger les plaines et y coloniser vos pensées. C'est le récit ■ des victoires de la science et du génie, passant, pour la i première fois, de la langue mystique à la langue vul- j gaire. « C'est un compte-rendu, devant l'espèce hu- ^! maine, des travaux de quelques grands hommes; » et i ce n'est pas moi qui vous dis cela, c'est lui. i
L'on s'étonne, et l'on doit s'étonner, que ce livre ne soit pas dans toutes les mains. Ce n'est que trop ex- | plicable. D'un côté, les gens du monde allèguent leur \ insuffisance pour y rester. Il leur faudrait, pour se | plaire à de pareils ouvrages, une éducation qu'ils ! n'ont pas reçue, et qu'ils n'ont pas le temps de se i donner. D'autre part , les savants se figurent que la j
science n'est pas faite pour les gens du monde, et i qu'elle dégénère en se popularisant. A quoi bon un I livre intelligible à première vue? Ce qu'on ne devine i qu'avec peine doit se comprendre de même. Il est facile de répondre à cette double erreur. ' Ceux qui ne veulent pas absolument s'instruire, sous prétexte qu'ils ne sont pas suûlsamment iivslruits pour essayer, sont pour la plupart des esprits infirmes
OU paresseux , qui ont peur de se fatiguer, en se hasardant hors de leurs ténèbres. Ils ont tort : il n'y a pas de fatigue à redouter. Il s'agit seulement de s'approvisionner d'un peu plus d'attention qu'on n'en dépense pour lire un roman de Walter Scott ou de ! George Sand. Il n'y a guère dans les livres que l'objscurité qui amène la lassitude. Ici tout est clair, tout jSest lucide: où vous supposez la sécheresse, vous trouvez l'abondance; point de chiffres, point de calculs, point de courbes, de carrés , de sinus et de cosinus ; point de ces caractères hiéroglyphiques, qui ne peuvent être épelés que par les écoliers du bureau des longitudes! partout de l'éclat, partout des images. La science, pour abréger la roule des découvertes, ne jmarche qu'entourée de cercles et de triangles! Elle a inventé , pour se révéler, le lan'gage algébrique de l'analyse ; elle a imaginé de réduire le ciel en formules! Bailly n'a pas fait moins ; il a traduit ces formules en phrases de poète et d'orateur. Il a trouvé moyen d'appliquer l'éloquence à la géométrie.
Quant aux savants, s'ils ne dédaignent pas tous l'oipulence et l'harmonie du style , il en est parmi eux un trop grand nombre qui ne sont pas loin d'y voir un vice; c'est faute, je crois, de réflexion. Ils traitent a science comme les prêtres égyptiens traitaient la
•eligion : ils en dérobent les vérités sous le voile énig-
matiqiie de leur alphabet, et ne s'adressent qu'aux i initiés. Je leur voudrais plus de générosité. La science i
et la religion sont soeurs ; ouvrez à deux battants i
toutes les portes du sanctuaire ! Il n'y peut jamais pé- ,j nétrer assez de monde et de lumière. C'est ainsi que ,| pensait Bailly. Il n'a pas mis, comme des sphynx, ses ii équations de garde au seuil du ciel ; tout le monde ; y peut entrer. ^ij
Il y a encore, sans parler des envieux , une autre J classe d'individus , qui abonde en mauvaises raisons ij pour ne pas tenter une lecture qui les effarouche et i vous prêcher leur répugnance : ce sont les demi-sa- i vants. Ils vous disent naïvement que Bailly n'est pas ;!
à la hauteur scientifique de l'époque actuelle , et que ,
partant il est inutile de s'en occuper, le style n'étant ,i
de rien dans la balance. Cette chicane déclinatoire a i
l'avantage de n'être pas longue à réfuter, comme I
toutes les chicanes de ces messieurs. L'Histoire de ]\
V Astronomie est au niveau des connaissances, que,j
nous avions il y a moins de cent ans. Le présent n'y j
est pas et ne peut pas y être ; mais le passé est exact, i|
et je ne sais pas trop ce qu'on peut exiger de plus | d'une histoire. ;
Pour rendre pleinement justice à Bailly, il faut se ; reporter à l'époque où il entreprit cet ouvrage. La littérature alors, la science, ne possédaient rien de sein-
blable ou d'analogue. On n'avait point encore imaginé de raconter les faits et gestes de l'esprit comme on raconte ceux qui forment le fond commun de nos annales : d'exposer avec suite et méthode les voyages et les étapes de la pensée , ses luttes , ses combats , ses victoires, et quelquefois ses défaites. Suivre de siècle en siècle une idée dans toutes ses phases, l'étudier dans toutes ses transformations, et, de tant d'éléments souvent contradictoires composant l'unité d'un drame dont la scène estrinfini, intéresser le monde aux aventures de l'intelligence comme aux intrigues de nos passions, c'est ce qu'on n'avait pas cru possible de faire, et c'est ce qu'il a fait; ce qu'il a fait avec une intrépidité de volonté prodigieuse, avec une audace de pénétration inouïe, avec une persévérance de clarté infatigable. La Place le savait bien, et dans son système du monde, où il y a tant de pages de Bailly, il aurait dû dire, assez haut pour que l'univers l'écoutât, ce qu'il a dit si bas que personne ne l'a entendu : que, ces pages, les plus belles peut-être, c'était à son ami qu'il les devait.
Ce livre n'est pas seulement un des plus éloquents et des plus instructifs que nous ayons ; il est aussi un des plus curieux, un des plus satisfaisants pour notre orgueil, et des plus consolants pour notre infirmité. On voit là par combien de broussailles et de détours
l'homme a passé et repassé, pour arriver à une appré- i ciation raisonnable des merveilles de la création. Si 1' vous êtes désireux d'accompagner pas à pas l'esprit i humain dans sa marche, vous ne la trouverez nulle } part mieux dessinée, plus ingénieusement décrite, ' que dans ces fastes. Ce n'est guère, jusqu'à Newton, ! qu'un long récit de nos erreurs; mais le jour est || au bout. Les erreurs sont le grand chemin de la j'| vérité. i
Bailly, dans son ouvrage, avait énoncé une opinion ;i
qui parut plus spécieuse que solide , et qu'on re- r; poussa sans l'approfondir, comme c'est l'habitude, n L'Orient, selon lui, n'était plus le foyer générateur du *; savoir ; il n'en était que le dépositaire et le propaga- j leur. Le soleil primitif ne s'était point levé dans l'Inde: j toute lumière était venue du Nord, et d'un peuple j perdu dont il retrouvait les vestiges dans les constella- i tiens. Voltaire fut des premiers à attaquer cette hy- i pothèse, et prit parti pour les Brames contre cette ': nation inédite annoncée par Bailly. L'astronome crut i avec raison que , s'il persuadait Voltaire, il convaincrait le public : et ce fut, pour éclairer l'un et l'autre, |. qu'il écrivit ses Lettres sur Vorlgine des sciences et sur r Atlantide. Après avoir montré tout ce que le génie peut extraire de poésie des mathématiques, il sut en mettre dans l'érudition. C'était sans
doute plus dillicile, car pcM'sonnc depuis n'a suivi sou exemple.
Aristolc disait que l'Atlantide n'avait jamais vécu que dans les rêves de Platon, et qu'il l'avait détruite I après l'avoir créée, à peu près comme Homère qui, dans la plaine où fut Troie, élève d'un mot des murs qu'il renverse d'un souille. Bailly combat cette incrédulité. Platon, dit-il, raconte et n'invente pas. Il croit comme lui que, parvenu à l'apogée de l'industrie et du savoir, un grand peuple a sombré dans l'Océan, et que les tlots ont poussé jusqu'en Grèce et en Egypte les épaves de sa civilisation. Il poursuit les traces de son naufrage et nous indique où il faut les chercher. Ce n'est pas dans les Canaries où quelques savants ont cru les apercevoir : c'est sous ces latitudes polaires, où la nature achève d'expirer dans la brume et la neige, entre le Groenland, le Spitzberget la nouvelle Zemble, climats jadis féconds, aujourd'hui désolés, où lleurissait le jardin des Hespérides, où s'étoulïent maintenant des légions de glaçons.
A-t-il réellement, comme il se l'imagine, retrouvé ce fameux pays des Atlantes, ((ui n'existe plus qu'à l'élat de fantonit' dans un coin du Critias et du Timée? A-t-il prouvé que cette contrée disparue est le véritable berceau des arts et de la philosophie? C'est ce
que nous n'entreprendrons pas d'assurer ou d'infir-
mer. Ce qui me paraît hors de doute, c'est que, si ses conjectures ne sont pas fondées, il a su grouper autour d'elles les arguments les plus subtils et les plus adroits. Ce qui est incontestable, c'est qu'il présente ses paradoxes avec une loyauté qui impose, avec une éloquence qui les rend plausibles. Il ne faudrait pas, d'ailleurs, parce que ce sont des paradoxes, se presser de les rejeter et de crier au sophisme. Tous les systèmes ne sont pas vrais , mais il y a du vrai dans tous les systèmes , et peut-être plus dans celui-là que dans bien d'autres, qui ne continuent de régner et de passer pour légitimes, que parce qu'il ne s'est encore trouvé personne pour les détrôner. Puis, en admettant que ses idées ne soient que du roman, qu'importe, quand on est prévenu? Lisez avec précaution, si vous voulez, mais lisez.
On croit avoir tout dit , avoir tout renversé avec ce mot de roman , qu'on pousse comme un bélier contre les renommées les plus célèbres et les plus brillantes. Cela ne renverse rien du tout. Qu'est-ce que cela fait , je vous prie, qu'il y ait du roman dans Descartes? Est-ce que cela l'empêche d'être un des plus admirables génies qui aient jamais vécu? Est-ce qu'il n'y a pas beaucoup de roman aussi dans les Spéculations transcendantes de Buffon, dans les Inventions géologiques de Burnet , dans les Théories de Ballanche,
dans les Contemplations métaphysiques de Charles Bonnet, dans les Inductions historiques de Herder ou de iVico? En sont-elles pour cela moins captieuses, moins saisissantes? On ne suit qu'avec défiance Bernardin [de Saint-Pierre dans ses Etudes! La nature, qu'il transforme et qu'il teint de ses rêveries, en a-t-elle dans !ses ouvrages moins de charmes pour l'âme, moins de ■séductions pour l'esprit? Quant à moi, je le confesse, je préfère de pareilles fahles à certains faits irrécusables, que Rivarol accusait d'être écrits avec de l'opium sur des feuilles de plomb. Je n'ai qu'une foi Imédiocre dans l'instruction qui m'ennuie, et la vérité qui m'endort ne vaut pas pour moi le mensonge qui m'éveille.
Quoiqu'il no soiL pas d'usage d'être payé dans ce iionde du bien que l'on y fait, d'y obtenir surtout la •écompense qu'on désire, Bailly obtint assez prompte- «nent de ses travaux le prix qui lui souriait le plus. Tant de livres remarquables et par le fond et par la orme, sortis sans interruption de son laboratoire, le irent, en 1784, appeler à l'Académie française. Il y
remplaça M. de Tressan , dont il eut l'esprit de faire l'éloge , et, soit dit en passant, cela prouve qu'il y a 1 toujours moyen de louer quelqu'un. Cet éloge, assez adroit pour être court, est sans contestation le meilleur :, de ses ouvrages oratoires. On y distingue d'ingénieuses idées élégamment rendues, un beau passage , entre autres, sur l'accord des sciences et de la littéra-
ij
ture, et les secours mutuels qu'elles se prêtent. Il était ^j là sur son terrain, et il en parle sans arrogance, avec 1; un ton de commandement qui défend la contradic- ( tion. . [I
« Le sauvage fortement remué, peut être aussi élo- [i quent que Bossuet ; les Celtes ont été poëtes, et au fj nord de l'Angleterre, les anciennes Muses nous parlent jj encore dans les poèmes d'Ossian. 11 n'en est pas de ij même des sciences , elles ne sont point attachées ^ au physique de l'homme : il est né ignorant ; les ■ sciences sont des domaines qu'il a acquis. L'esprit hu- i|| main s'est étendu, s'est élevé avec elles. Cette croissance j n'a peut-être pas de bornes; c'est une mer qui recule i ses rivages, et qui, sans cesser d'être une, s'agrandit (i par ses conquêtes. L'esprit humain est aujourd'hui la ! somme des idées de vingt siècles et de vingt peuples i qui se sont succédé : et, avec celte force acquise, il a i partout inventé les arts, poli le langage, multiplié les ; jouissances, modifié le physique même, en rendant les ^
sensations plus délicates. Alors le goût s'est montré dans les productions des arts; alors l'éloquence, en conservant son puissant caractère , a pris des mouvements plus mesurés et des formes plus agréables; la poésie est devenue plus riche et plus nombreuse, et elle a pu choisir ses expressions et ses images. Tout est enchaîné dans la société comme dans la nature; les sciences et les lettres doivent être unies parles mêmes honneurs et par les mêmes récompenses. Ce que les sciences peuvent ajouter aux privilèges de l'espèce humaine n'a jamais été plus marqué qu'au moment où je parle. Elles ont acquis de nouveaux domaines à l'homme. Les airs semblent lui devenir accessibles comme les mers, et l'audace de ses courses égale presque l'audace de sa pensée. Le nom de Montgolfier, ceux des hardis navigateurs de ce nouvel élément, vivront dans tous les âges. Mais qui do nous, au spectacle de ces superbes expériences, n'a pas senti son âme s'élever, ses idées s'étendre, son âme s'agrandir ?Cet(e impression est le sentiment d'une nouvelle force que l'esprit humain a reçue : il la tient de l'eiTortet de l'élan même de l'invention , et cette force sera transmiseàceux qui, dans leurs écrits, célébreront ces merveilles. »
Le diplôme académique a beau n'engager à rien, Bailly se crut obligé de joindre une fois de plusl'exem-
322 BAILLY. i
pie aux préceptes qu'il avait posés, et pour justifier ce qu'il avait avancé, qu'il n'est chose abstraite et sévère h qu'on ne puisse plier aux grâces de l'éloquence, il fit, | un an après sa réception , paraître son Histoire de 'i r Astronomie indienne et orientale. Ce volume, égal j à ses aînés , lui fit peut-être encore plus d'honneur. | On était accoutumé, dans le dernier siècle, aux efl^orts ^ de rérudition. Les recherches de Fréret , les travaux de Court-de-Gebelin et de Dupuis, nous avaient habitués à croire qu'il n'y a rien d'impossible à la volonté de l'homme. Bailly sut ajouter à cette convie- ^i tion. Ce qu'il a de plus que ses rivaux, c'est une sa- îl gacité d'imagination, qui fait revivre ce qu'il découvre; ■ c'est une richesse d'élocution,qui serpente comme des '[ filons d'or dans les ténèbres du passé. On lui a fait un ! crime de celte richesse même , qui dérange , dit-on , |J l'attention. Nous ne saurions nous en plaindre : la dé- S ranger, est encore l'exciter. 1
L'archiviste du ciel, dans son premier ouvrage, avait | déjà jeté les bases de celui-ci. Il avait essayé de poursuivre la naissance de l'astronomie jusque dans les cycles de brouillards qui précèdent le déluge : il avait essayé de dégager un petit nombre de vérités primitives du chaos de fables qui s'y entortillent, de surprendre, sous le voile nébuleux des hiéroglyphes et des symboles, les éclairs révélateurs qui s'y tapissent : il avait souvent ï
réussi. Il osa davantage dans cette histoire spéciale du ciel asiatique. 3Iettant le savoir contemporain au service de l'antiquité, il créa réellement, sous mine de la refaire, une science plus ingénieuse que vraie, et qui est I plutôt la sienne que celle des Brahmes ou de la Chine. Il reprit, pour le corriger, le calcul hyperbolique de leur chronologie sidérale, et tenta d'accorder les lumières positives des modernes avec l'exagération fantastique des Yedas. Il peut y avoir des erreurs dans cette œuvre de patience et de divination ; mais elles ont cela de particulier qu'elles n'ôtent rien au mérite du livre et qu'elles sont elles-mêmes instructives.
Il y a , dans cette Bible du firmament indien , une opulence d'érudition qui étonne, et un charme de style qui ne se dément jamais, même au milieu des sécheresses techniques, où l'auteur est obligé de s'enfoncer. Frappée de ce talent, qui ne lui est que trop souvent étranger, l'Académie des inscriptions ouvrit immédiatement ses portes à Bailly. On n'avait vu jusqu'à lui que Fontcnelle, qui fût revêtu de cette triple dignité académique.
Fontenelle, dont quelques écrivains se sont amusés à nier l'esprit, pour tâcher de prouver le leur, le docte et facile auteur de \^ Pluralité des mondes^ avait donné l'exemple de parer les sciences des séductions
324 BÀILLY.
du style , et de nous déguiser leur profondeur pour i apprivoiser notre ignorance. Je sais qu'orner l'erreur, i c'est la rendre plus dangereuse ; mais le danger est si ! rare que ce n'est pas la peine de le signaler. Disciple i de l'historien des Oracles et son émule , Mairan sut i allier aux qualités de son maître une élégance plus l austère, et j'en prendrais à témoin son Traité de raii- \\ rore boréale, s'il était aussi connu qu'il mérite de ; l'être. Plus audacieux et, suivant l'expression d'un l'i poëte , égarant la science à force de génie, Buffon lui 'i fit parler un langage, dont le luxe est quelquefois du II faste. Encore un de ces défauts contre lesquels il est '^ assez inutile de prévenir notre prudence ! Élevé à leur , école , Bailly se montra de taille à marcher sur leurs '
traces, et il y marcha sans leur ressemhler. Il est ce- 'î
pendant bien de leur famille. Il a surtout, avec plus !i de laisser-aller, un peu de cette pompe oratoire, qui fit f surnommer BulTon le Cicéron de l'histoire naturelle. ^ Si ces sortes de rapprochements n'étaient pas d'ordi- ij naire des jeux d'esprit qui brillent sans éclairer, on pourrait, avec autant de justice, appeler Bailly le Buffon de l'astronomie. Ce serait faire l'éloge de tous les deux.
Fatigué par la publication de ses grands ouvrages, l'illustre et poétique mathématicien avait besoin de se retremper dans le calme et l'isolement, et dans sa sim-
I plicité de cœur, il crut se retirer à la campagne en se retirant à Chaillot. Même à cette époque ce n'était ! guère plus les champs qu'aujourd'hui; mais c'était un j quartier lointain, où l'on vivait plus tranquille qu'aulx tour du Louvre : où l'on pouvait échapper, plus facilement qu'ailleurs, à l'empressement des oisifs toujours prêts à se frotter contre la célébrité, dans l'espoir qu'elle déteint. Ce fut dans cette petite maison de Chaillot, connue de peu d'amis et sanctifiée par l'étude, qu'il se reprit un instant aux premières occupations de sa jeunesse, à ses premières erreurs plutôt, et tenta de se dérober par les vers aux assauts sérieux de la pensée. C'était peut-être aussi pour dépister la renommée qui venait frapper de temps en temps à sa porte, pour voir s'il ouvrirait.
Bailly était un vrai philosophe, assez raisonnable pour ne pas mépriser la gloire, mais peu jaloux des distinctions qu'on prend quelquefois pour son ombre. Il en donna la preuve avec une fermeté modeste, mais sage, qui ne croit pas qu'on ajoute par des faveurs aux ipriviléges qu'on tient de Dieu, en n'acceptant pas le cordon de Saint-Michel et des lettres de noblesse que le Roi lui faisait offrir. « Non, dit-il, pas de ces hon- Qeurs pour moi ! j'appartiens aux trois premières acaiémies de l'Europe; c'est plus que je n'ai rêvé : cela ioit me suflire. » J'aime mieux cette réponse que le
3â6 BÀILLY.
refus rogue et hautain do Fonteiielle : « De tous les titres de ce monde, je n'en ai jamais eu que d'une espèce, des titres d'académicien, et ils ne seront profanés par aucun mélange d'autres plus mondains et plus fastueux. » C'est assurément très-beau d'avoir de pareils parchemins, mais cette noblesse est-elle donc si pure qu'il faille, à la moindre caresse extra-acadér mique , crier si haut à l'adultère ! cette morgue virginale n'est que de la pudeur de parvenu.
Nonobstant son désintéressement des honneurs qu'il| ne croyait pas faits pour lui, et son peu de goût pour| le commerce bruyant du monde , malgré son stu-[^ dieux penchant pour la retraite , même pour la|J solitude, Bailly n'avait pas que la passion des let-^j très, que l'amour de la gloire, qu'elles donnent ouj qu'elles promettent. Il aspirait à être utile, utile dans| l'acception la plus directe et la plus positive de oêH mot, car il ne pouvait ignorer que les grandes idéestl sont mères des grandes actions , et que les beaux oû-i| vrages sont des bienfaits. C'est à ce sentiment généi! reux (jue l'on doit ses Mémoires sur le magnétism^ animal et l'établissement de l'Hotel-Dieu. L'Académif des sciences avait nommé une commission pour e^ j miner ces deux questions, et il en fut le rapporteur!! On verra plus loin combien cette distinction mérité^j j lui fut fatale. Il avait toujours été heureux; mais ilj
BÀILLY. 327
est, dans la prospérité, des degrés qu'il ne faut pas franchir : l'abîme est de l'autre côté.
Il se présente, dans la vie des peuples, des moments où le doute s'empare de tout et se remet à tout interjroger; où, comme l'humanité, la nature elle-même semble vouloir changer d'axe et se renouveler. Le dixhuitième siècle en était arrivé à une de ces époques cllmatériques.
La fièvre de l'innovation commençait déjà vers 1 785 à se glisser dans les moindres veines du corps social. Avant d'en venir à saper ce qu'on voit, on avait fait tout ce qu'il faut pour saper et détruire ce qu'on ne voit pas.jUne absurde philosophie avait remué ciel et terre pour détrôner la religion et y substituer le culte de la physique. Puis, comme l'homme ne peut pas se passer de jmystères, une fois qu'il eut remplacé Dieu par une "orce quelconque dont il ne savait pas le nom, il clier- ;ha à en faire découler les mêmes miracles inexpli- »bles,dont il avait déshérité rÉternel. On niait la )résence réelle , et on croyait à l'existence anté-diluienne de Cagliostro ou de M. de Saint-Germain. On le voulait point admettre que Jésus-Christ eût fait
328 BAILLY. l
voir les aveugles et parler les muets, et l'on s'imaginait qu'il n'y avait rien de plus simple que de s'exprimer, en dormant , dans une langue qu'on n'a ja- ;i mais apprise ; que de lire , les yeux fermés ou par lei]
diaphragme, un livre qui n'est pas plus ouvert que les 1
t yeux. Ceux qui se moquaient des prophètes deman-|j
daient des nouvelles de l'avenir au sommeil. On avait]
déserté la piscine sacrée pour aller s'agenouiller de-:i
vaut le baquet de Mesmer. C'était par ces scandales j
d'intelligence que s'annonçait la révolution. |
Le roi, qui devait être si faible contre un autre fa4|
natisme, contre les charlatans de la liberté, voulut.'
avoir raison de cette espèce d'idolâtrie médicale, qui
menaçait d'envahir l'opinion publique. Ce fut lui qui exigea l'examen approfondi des prétendues doctrines, de Mesmer, et il accueillit avec faveur l'exposé probej et consciencieux des expériences de Bailly.. ,;
On reconnaît dans son rapport l'exactitude et lej soin d'un savant qui ne veut rien donner au hasarcj des conjectures ; mais , gêné sans doute par la timi-,! dite ou les scrupules de ses confrères, son sentiment personnel paraît s'envelopper de trop de réservesi; On sent s'agiter, je ne sais quelle vérité vague ej voilée, derrière la fraude, dont il met à nu les jonglej ries, et on regrette que sa pensée n'ait pas cherché J démêler cet alliage. On devait s'attendre à des vue
plus pénétrantes et plus hautes. On devait espérer \ que, s'il ne résolvait pas le problème, il y jetterait de ! ces regards qui préparent la solution des difficultés. On fut trompé. Il désabusa de Mesmer et de ses pasquinades ; mais l'énigme ne fut nullement éclaircie. La question est encore aussi indécise que le premier jour. Je ne pense pas qu'elle soit susceptible d'être complétei ment décidée, car on peut toujours douter d'une conviction, dont les éléments mystérieux ne sont appréciables que dans la conscience même où ils s'élaborent; mais il me semble qu'on pouvait faire plus que n'a fait Bailly. Si sévèrement étudié qu'il soit, son travail ne satisfait pas. Aussi fut-il sans résultat. Le magnétisme trouve encore aujourd'hui autant de croyants que d'incrédules, et il ne serait pas impossible qu'on eût raison des deux côtés.
Le second Mémoire, relatif au projet de construction d'un hôpital, fit sensation. Ce n'est pas qu'il se distinguo par la vigueur ou l'élévation des idées, par le relief ou l'éclat de l'expression ; non : c'est de la véritable littérature administrative, de l'éloquence de statistique. L'auteur ne fait point de phrases, mais il signale les abus avec une netteté désolante , avec une rigueur de calcul qui commande l'effroi. Il sentit qu'il n'y avait pas d'imagination , pas de style , même le sien, qui pût rivaliser avec les faits. Un commentaire
330 BÀILLY. ]
les eût peut-être affaiblis : il se contenta de les ex-» ■ poser. >
Quel que soit leur mérite, nous ne nous étendrons; pas davantage sur ces opuscules, qui, mieux faitsplus soignés que ne le sont en général les rapports de | bureaux, n'ont cependant rien d'assez marquant pour fonder ou augmenter une réputation. Peut-être même n'en eussions-nous pas parlé, s'ils n'étaient le premier pas de l'auteur dans une route où il a péri. Ce sont eux^ bien plus que ses grands ouvrages, qui, en 4789, attirèrent sur lui l'attention ; ils le firent élire secrétaire de l'assemblée électorale chargée de nommer des dé^ pûtes aux états-généraux, et ensuite député du tiers à la Constituante. Il était digne de cette mission; mais cet honneur fut une calamité.
Bailly était né pour la vie tranquille et retirée qu'exigent les travaux de l'esprit. Les liommes qui savent joindre l'action à la pensée, qui se trouvent ' partout at home, comme disent si pittoresquementles Anglais, qui se sentent aussi bien chez eux sur le champ de bataille ou au forum, que dans la plus paisible des solitudes , ces hommes-là sont des accidents de l'histoire, qu'on ne peut guère se proposer pour règle et pour modèle ; ce sont des phénomènes, ' et les prodiges ne font pas loi. Jamais, jusqu'à là convocation des trois ordres, le savant philosophe ne
>'était mêlé au niouNCiueiiL des aHaircs publiques, et plût à Dieu que, continuant à les suivre des yeux, il n'en eût pas tenté l'apprentissage 1 Plût à Dieu qu'à l'âge où le génie peut encore avancer sans déclin dans la voie qu'il s'est ouverte, mais ne s'en fraie pas aisément de nouvelles, il eût été assez bien inspiré pour se ramasser tout entier dans la science! Plût à Dieu que, voyant le monde d'assez haut, ou d'assez loin, pour lui préférer l'isolement et le calme du foyer domestique, il se fût imposé pour unique devoir d'achever son Essai sur les Fables et son Histoire de la Religion des Perses! ISous aurions très probablement deux beaux ouvrages de plus à applaudir , et un meurtre de moins à déplorer.
Je ne suis point d'avis que les hommes de lettres, ceux qui méritent ce nom s'entend , ne sont propres qu'à faire des livres, quoiqu'à coup sûr ce soit assez, quand les livres sont bons. Je ne dis pas qu'ils ne doivent jamais s'occuper des intérêts de l'État. Je voudrais seulement qu'ils fussent bien persuadés d'une chose : c'est que, s'ils sont vraiment des hommes d'étude et de réflexion, il y a cent à parier contre un qu'ils ne «auront pas exécuter ce qu'ils pensent. Excellents pour le conseil, ils ne valent rien pour le combat. Tout s'oppose à ce qu'ils y réussissent : leurs habitudes d'activité sédentaire et recueillie, que l'agitation
tourne à l'impatience, leur caractère contemplatif qui se trouve dépaysé dans le tumulte des événements, l'envie qui , après avoir décrié leur plume, les renvoie sans cesse à leur écritoire. L'envie, quoique aveugle, y voit souvent très clair. Il ne faut pas lui en savoir gré; mais plus elle est méprisable , plus on doit se garder de lui donner raison. ^
« Heureux, disait Voltaire, les peuples dont les annales sont ennuyeuses ! » Ce mot d'esprit , devenu proverbe, s'applique merveilleusement aux individus, aux écrivains surtout; ils ne doivent nous étonner, nous captiver, que par leurs pensées. Le romanesque est de trop dans notre vie dévouée aux labeurs de
l'intelligence : c'est l'uniformité seule qui peut en dé-
velopper la sève et la grandeur. En lui donnant du |
relief, les aventures l'abrègent. Quant au bonheur, il f
ne se concilie pas mieux que l'étude avec les tracas de i
l'ambition, avec les soucis d'une existence d'apparat. Nos jours ne s'accidentent qu'aux dépens du bien-être, et on expie presque infailliblement par la souffrance le privilège d'exciter la curiosité. Si, jusqu'en 89, l'existence de Bailly n'eut vraiment d'intérêt pour ses |i concitoyens que par l'importance de ses ouvrages, le drame ne domine que trop dans ses dernières années.
Cet homme, dont les heures avaient coulé jusque-là
BAILLV. 333
dans l'ombre, et à si petit bruit qu'on n'a rien retenu de leur murmure, qui n'a mesuré le temps que par la succession de ses pensées , le voilà tout à coup condamné à le mesurer par ses douleurs! Lui, qui se cachait pour méditer, comme un cénobite pour prier, va bientôt se cacher comme un criminel. Pauvre, errant, !) sans asile, ne marchant que la nuit, n'osant , de peur de les perdre, frapper à la porte de ses amis, il finira par braver le péril pour en finir avec l'adversité. Le sort a distribué pour lui dans un petit nombre de jours plus de calamités qu'il n'en faut pour remplir une longue histoire. C'est un siècle qui se passe en quatre ans.
Les derniers malheurs de Bailly n'ont point désarmé les ressentiments, et on l'a souvent accusé d'avoir été le premier à l'assaut de la royauté. C'est lui en effet qui donna le signal de sa chute en présidant cette fameuse séance du Jeu de Paume , qui fut comme la première assise de l'échafaud de Louis XVL Mais ce n'est pas à l'orgueil de l'homme qu'il faut s'en prendre, à cet amour effréné du pouvoir qui s'embarrasse peu de ce qu'il renverse, pourvu qu'il reste debout. Il n'y a de reproche à faire qu'à sa prévoyance : c'est une faute qu'il partage avec bien d'autres, et qu'il était plus que personne appelé à commettre. Homme de
science et d'imagination, il se laissa fasciner par l'es-
334 ËAILLt.
poir de régénérer la France, et d'émanciper une nation moins lasse de sa tutelle qu'affamée de liberté. Il eut la faiblesse de croire à une révolution pacifique et gé- i; néreuse. Cela prouve qu'il connaissait mieux les astres, j que les hommes. C'était un songe, dont il se réveilla, \ les deux pieds dans le sang et les pleurs dans les yeux* La punition eût dû s'arrêter là.
Il est impossible, même à l'esprit de parti qui ne pardonne rien , de supposer que Bailly voulût le renversement du trône. Il n'avait éprouvé d'autre passion que celle du savoir, et ce n'est pas celle-là qui fait f les républiques. Il jugeait, avec toutes les grandes intelligences de son siècle, que le temps était arrivé d'asseoir le gouvernement sur de nouveaux principes, de corriger des abus qui offensaient la raison publique, d'étendre à tous les citoyens des privilèges qui n'é- \ talent réservés qu'à un petit nombre, d'établir enfin ' entre toutes les classes de la société, qui avaient ou 5 qui devaient avoir les mêmes droits, un équilibre dont i on s'était passé jusqu'alors, mais que réclamaient im- i périeusement les générations nouvelles. Partisan du progrès, et antagoniste sans violence de la routine, il était de ceux qui pensent qu'on peut réparer sans abattre et modifier sans détruire. Son espoir n'allait pas au-delà de ces améliorations. Trop supérieur, pour \ ne pas sentir qu'on ne change pas impunément le lit
ftAlLLY. 33â
d'un lleu\e, el le lit d'un peuple , il n'aspirait qu'à le voir s'assainir. Il crut possible de rectifier le cours des mœurs et de la monarchie. Cette confiance n'était certes pas une erreur ; mais c'en fut une de se croire capable de contribuer à ces réformes. Il pouvait prétendre à éclairer les réformateurs; il ne devait point se mêler à eux. Habitué aux mouvements réguliers des globes célestes, il se laissa déconcerter par les brusques perturbations de la terre.
Mil ton était peut-être de force à aider Cromwell, à soutenir vaillamment sa part du fardeau de l'État, voire même à le porter tout entier : Dante avant lui n'avait pas plus fléchi sous le poids des affaires, qu'il ne fléchit, en les quittant, sous le triple poids du monde surnaturel ; un autre homme de leur famille, que je ne nommerai pas, parce que l'amitié doit avoir sa modestie, a su traverser le pouvoir sans s'amoindrir ; mais combien, depuis qu'il y a des peuples, comptezvous de ces esprits-là? Donnez donc à Descaries autre chose à débrouiller que la nature, et il se perdra dans des tourbillons qui n'auront même pas l'avantage d'être ingénieux. Otez le ciel à Newton pour lui confier la terre, et, oubliant qu'il lui a (racé sa r(;u!(\ il la laissera aller à la dérive. Arrachez Kepler à ses planètes, ce législateur de l'infini pourra bien être em- 1 barrasse de gouverner un village. Les hommes comme
ui vont toujours, exilés de leur sphère , ou plus loin qu'ils ne veulent, ou moins loin qu'il ne faut ■
Les États s'étant réunis, on sait que Bailly fut élu le i{ premier pour les présider. Ce poste lui fut conservé, ^1 lorsqu'ils se constituèrent en Assemblée nationale ; et i! quand Louis XVI, prenant une offensive qu'il ne devait point soutenir, eut fait fermer le lieu de leurs séances, ce fut Bailly qui, malgré la défense du roi, entraîna le 20 juin 1 789 les députés au Jeu de Paume; ce fut lui qui leur fit prêter le serment de ne point se séparer, qu'une constitution nouvelle n'eût été votée.
A en juger par les résultats, ce fut sans doute une résolution fatale, mais il ne faut pas trop se presser de l'incriminer. Les esprit les plus modérés, les plus sages, les plus élevés, partageaient alors l'ivresse de la nation, qui, vierge encore de licence, marchait d'un rêve unanime à la liberté. Personne alors ne pouvait prévoir à quel prix se feraient des conquêtes justes et raisonnables qui étaient l'espoir de tous, et Bailly n'eut que le tort de tout le monde, celui d'ouvrir les yeux trop tard. S 'il présida la séance du Jeu de Paume, n'oublions
pas qu'André Chénier la chanta, André Cliénier, coupable comme lui d'imprévoyance et de vertu, qui devait, déjà marqué pour la mort, écrire sous l'inspiration de Malesherbes l'inutile et admirable lettre de Louis XVI à la Convention.
L'astronome, égaré dans la politique, eut bientôt des honneurs plus périlleux à encourir que celui de diriger les débats d'une assemblée sans expérience, dont la plupart des membres, ne tenant aucun compte du passé, cherchaient à nous doter d'un avenir de leur invention. Les événements, pour surgir, n'attendaient pas l'ordre des députés. Il n'y avait pas un mois que les orateurs étaient à l'œuvre, que le peuple était en armes, se jetait sur la Bastille, et, comme une charrue vivante, passait le pied sur ses ruines. Deux jours après, le malheureux Bailly se laissait nommer maire de Paris, en même temps que M. deLafayette se faisait proclamer commandant de la milice parisienne. Lafayette accepta cette dignité avec enthousiasme : Bailly n'accepta la sienne que parce qu'il ne savait comment la refuser.
« M. Bailly, dit le procès-verbal de son élection, qui ne fut qu'une immense acclamation, s'est incliné sur le bureau, les yeux baignés de larmes et le cœur tellement oppressé, qu'an milieu des expressions de sa reconnaissance, on a seulement entendu qu'il n'était
338 BAILL\ .
pas digne d'un si grand honneur, ni capable déporter un tel fardeau. y> Lui-même, dans ses mémoires, a pris soin de confirmer ces paroles, qu'on pourrait soupçonner d'infidélité :
« Je ne sais pas, écrit-il, si j'ai pleuré : je ne sais pas ce que j'ai dit; mais je me rappelle bien que je n'ai jamais été si étonné, si confondu, si au-dessous de moi-même, La surprise ajoutant à ma timidité naturelle, et devant une grande assemblée, je me levai; je balbutiai quelques mots qu'on n'entendit pas, que je n'entendis pas moi-même, mais que mon trouble, plus encore que ma bouche, rendit expressifs, et qui signifiaient ce que le procès-verbal me fait dire. Un autre effet de ma stupidité, c'est que j'acceptai sans, savoir de quel fardeau je me chargeais. . »
Un tel passage n'a pas besoin de commentaire : l'homme est là tout entier. Ce n'est pas avec des pleurs de femme et des bégaiements d'enfant qu'il faut aborder un peuple qui se soulève, pour changer de destinée. Avec ces molles délicatesses, on se fait beaucoup de mal, on ne fait de bien à personne. Le sort de Bailly suffit à nous l'apprendre. Sa nomination toute populaire commença par lui aliéner pour jamais le parti de la cour. Elle avait le malheur de coïncider avec l'assassinat de M. de Flesselles, et on ne craignit pas de lui en attribuer sa part, lui, qui devait si pro-
chainement s'aliéner le parti du peuple en réprimant lune sédition grosse de nouveaux meurtres. Tant il est vrai qu'en révolution il faut y regarder à deux fois avant de se saisir de l'autorité, et ne la prendre que lorsqu'on est bien sûr d'être de bronze ou d'acier. Les savants et les poètes ne sont pas faits de ce métal.
Bailly porta dans des fonctions, qui n'étaient point faites pour lui, sa probité, sa droiture, son désintéressement; mais, nous le répétons, ce n'est pas avec ces vertus privées, qui commandent l'estime et la vénération, qu'on parvient à contenir les masses qui se déchaînent, à comprimer une turbulence qu'attisent à la fois et l'ignorance de te qu'elles veulent, et la corruption des agitateurs qui l'exploitent. Bailly sut d'abord se faire aimer de cette multitude échappée, qui courait ventre à terre au devant des bourreaux, qu'elle prenait pour des libérateurs. Cet amour tumultueux ne pouvait pas durer. Le peuple n'obéit pas longtemps à la main qui le flatte ou le conseille; il rejette le joug, mais respecte le frein. Bailly était aussi incapable de l'asservir que de le diriger ; on le méprisa.
Ce mépris stupide et brutal fut encouragé par une 3spèce de bête fauve déguisée en homme, qui le poursuivait de son écume et de sa bave depuis les premières lances de l'Assemblée constituante. Cet être mixte,
340 BÀILLY.
qui tenait de l'hyène et du pourceau, ce monstre hy-i drophobe et lépreux, avait deux motifs de rage contre Bailly qu'il ne connaissait pas : Bailly était un savant du premier ordre et le premier fonctionnaire de la capitale. Ce sont là des crimes qui ne se pardonnent pas, quand on a été baffoué parla science, et qu'on n'a jamais pu être autre chose que le dernier des charlatans. En arrivant de Genève à Paris, il avait présenté à l'Académie, sous le nom deMarat,des mémoires sur la lumière, sur l'électricité, sur la physique du monde, |; qu'on avait regardés comme les rêves d'un malade ou| d'un fou. C'était là, en attendant qu'il eût des vi-l vants à déchirer, qu'il avait essayé de tuer un mort, etiji un mort qui en valait la peine, Newton. L'Académie ij ne crut pas nécessaire de répondre à ces attaques, elle i jugea qu'il n'y avait pas lieu de s'en occuper. Bailly i était du nombre des indifférents qui n'avaient pas dai- 1 gné dire un mot de ces inepties : et le retrouvant à la | tête de l'administration de Paris, le féroce insensé! cherchait à se venger du savant et du magistrat, en déblatérant contre une gloire volée sur celle qui lui re- i venait, en calomniant ses moindres actions. Il s'était ] fait d'un mauvais journal une niche, d'où sortaient | ses grognements sans relâche contre tout ce qui l'of- i fusquait. 11 est inutile d'ajouter que ses grossières invectives avaient par cela même beaucoup d'échos, et |
JLULLV. 341
ce l'ut lui qui coiUribua le plus à ébranler la popularité de Bailly.
Nous n'essaierons pas de raconter toutes les tribulations du maire de Paris, ou de discuter les actes de son administration. Je ne veux pas même examiner si, après le voyage de Varennes, ce fut une faute de proclamer la loi martiale, et de balayer militairement le Champ-de-Mars. Ce n'en fut une que parce qu'il avait eu jusque-là la main trop molle, et que, s'il eût eu dans le cœur un peu de cette impassibilité qui fait les hommes d'État, il aurait pu prévenir l'émeute qu'il se vit forcé d'écraser. Ce que je crois, c'est qu'il ne sévit qu'à son corps défendant. Ce que je garantis, c'est qu'il gémit, en l'exerçant, d'une rigueur dont il était au fond de l'âme tout autant la victime que l'ordonnateur. Je ne me figure pas que ce soit ainsi qu'il faille exercer le pouvoir. Il n'y a pas plus à hésiter qu'à gémir devant le devoir, et ce n'est pas pour rien que la Justice, dans l'antiquité, portait un bandeau sur les yeux. La justice est toute pensée : elle juge et ne voit pas.
Effrayé de la responsabilité qui pesait sur lui, bien qu'il eût l'intime conviction d'avoir fait ce qu'il devait faire, craignant de se voir encore une fois en face d'une nécessité terrible, Bailly s'empressa de renoncer à sa magistrature. Je ne pense pas pour cela que sa
démission fût un repentir; les regrets ne sont pas des remords. On ne doit attribuer cette abdication qu'au retour de l'homme de bien sur lui-même, quand il ne se sent pas au niveau de la tâche qu'il s'est laissé imposer. Il y avait eu, malgré ses faiblesses, du courage à accepter ses fonctions ; il y eut de la noblesse à les ré- | signer. On ne lui sut gré de rien ; c'était l'équité du j temps, et peut-être est-ce, hélas 1 l'équité de tous les 1 temps. I
Bailly, en entrant aux affaires, s'était promis de tenir j régulièrement le journal de sa vie publique. Il est fâ- \ eheux qu'il n'ait pu remplir cette obligation que pen- ^ dant deux ou trois mois. On aimerait à suivre jour j par jour, dans une gestion de plus de deux ans, les ( luttes de l'homme intègre et sage contre les dilïicultés |
incessantes d'une administration en désarroi, où tout «
le monde veut commander, oii le chef n'a d'autorité (j que celle que lui donnent la modération de son carac- ji tère et la droiture de ses intentions. C'est assez pour ^ mériter l'estime^ ce n'est pas assez pour la forcer, j Dans les temps de crise surtout, il ne faut point tâtonner. Il faut se décider vite, et agir de même, agir (i comme s'il n'y avait absolument qu'un seul parti f^ prendre. Bailly en voyait toujours cinq ou six, et n'était jamais bien sûr que celui auquel il s'arrêtait fût le meilleur. L'exécution se ressentait de ces incertitudes,
in voulait le bien qu'il ne fit pas, et laissa se faire le imal qu'il voulait prévenir. Aussi, quoique curieuse, la lecture de son journal est-elle pénible : on l'aime et on le plaint ; mais ce sentiment de pitié respectueuse 3St sans cesse comprimé par l'idée qu'il pourrait emipêcîier ce qu'il ne pourra combattre; on lui en veut, malgré soi, du sort qu'il se prépare.
Bailly quitta la Municipalité le i 2 novembre 1 791 , 3t se retira dans sa petite maison de Chaillot, où il espérait retrouver avec ses livres, sinon le bonbeur, au moins le calme et la sécurité. 11 se trompait. Les igno- (jles criailleries, qui avaient assiégé l'homme en place, vinrent troubler le travailleur qui reprenait sa plume 3tses études. Marat, qui s'attribuait l'honneur de l'avoir chassé de la mairie, ne pouvait pas se contenter pour si peu. Il répétait à tue-tête, sur tous les tons de la calomnie : que Bailly rende ses comptes, et qu'on le lige ! Ses comptes n'étaient pas longs à faire; il avait trouvé vide la caisse de l'Hôtel-de-Ville, et il y avait mis la moitié de sa fortune. On lui en redemanda aientôt le reste. Le conseil de la commune décida que '.'était à lui de payer l'impôt pour l'hôtel qu'il avait )ccupé avec ses bureaux, et il fut obligé de vendre sa )ibliothèque pour s'acquitter des dettes de l'Etat. Son ugement ne devait pas être plus compliqué que ses :omplcs,
Tous ces orages, toutes ces infamies, avaient profon- ; dément altéré sa santé, et il essaya d'échapper par les i voyages autant aux afflictions du corps qu'aux souf- i frances de l'âme et aux déceptions du citoyen. Il partit j vers le mois de juin 1792, et après quelques excur- J sions dans les départements voisins, alla près de Nantes j cacher son existence à la campagne. Il avait besoin de ' retremper dans un air pur et tranquille son esprit ob- ij sédé par les agitations de la vie publique, de se re- 1 1 mettre à la contemplation du ciel pour oublier les,| tourmentes des hommes; mais ce fut en vain qu'il,! s'efTorça de rappeler à lui la méditation, d'ajou-,' ter par quelque nouvelle œuvre à ses richesses et à I notre ingratitude. La sève de son génie n'était pas ,; tarie, mais arrêtée, et il eût fallu le bonheur public (! pour la remettre en mouvement. Tout ce qu'il pouvait ^i faire c'était de lire, et ce n'était point à des livres se- ji rieux comme les siens qu'il demandait ses distractions, j Il passait ses journées à chercher dans les romans un i monde moins troublé, ou autrement troublé que celui- J
ci, à se créer dans quelque site imaginaire un rêve de /
bonheur et de tranquillité. Tous ces beaux châteaux d'air, qu'échafaudaient ses songes, s'évanouissaient bientôt. Il n'y avait point alors en France de place où ^ ne parvinssent le bruit et le contre-coup de nos désor- j dres, le cri de nos haines, de nos vengeances ou de ,
nos (erreurs; le calme n'habitait pas plus les champs que les cites, et il fut bientôt inquiété dans son asile. ' Il erra quelque temps de retraite en retraite, clier- I chant partout, ne rencontrant nulle part, un lieu pai- I sible où il pût se reposer de ses souvenirs et se repren- I dre à ses chères occupations : puis, fatigué de cet exil I voyageur qui convenait si peu à sa nature laborieuse, )i il écrivit à son confrère M. de Laplace, qui s'était réi fugié dans les murs de Melun, pour lui demander la I moitié de son toit. 11 ne reçut pas à temps la lettre où son ami lui défendait de venir. Melun était alors encombré d'un ramassis de brigands qui s'étaient faits les pourvoyeurs des prisons de Paris, et à peine le malheureux savant eut-il mis le pied dans la ville, qu'il fut arrêté. Il fut immédiatement dirigé sur la capitale et enfermé à la Conciergerie ; c'était l'antichambre de Téchafaud.
Les grandeurs de la Convention ont pu faire oublier quelquefois ses arrêts ; elles ne peuvent ni ne doivent les excuser. Si les fautes sont souvent des crimes, il y a une vérité qui domine celle-là : c'est que
les crimes sont toujours des fautes. Nous n'en sommes i pas à compter celles de la Convention ; elle nous a i coûté bien des illustrations, mais aucune qui soit plus | regrettable que Bailly, qui avait su réunir tous les ti- I très que peut donner l'intelligence, à qui il n'a man-r \ que qu'un peu plus de résolution, pour avoir dans ! l'histoire la même place que dans les lettres.
Dèslecommencenientde ses persécutions, il lui aurait été facile de se sauver ; il ne le voulut pas. Soit | qu'il fût rassuré par sa conscience, soit qu'il regardât i comme indigne de lui de fuir des périls qui n'auraient | jamais dû l'approcher, il négligea et repoussa même! toutes les occasions de se dérober par un bannissement I volontaire aux misérables dictateurs qui voulaient re- i nouveler la France.
Tandis qu'il était à Nantes, le marquis de Casaux, ; dit M. Arago dans une longue et curieuse notice publiée '< depuis celle-ci, alla le supplier de prendre passage avec i; sa femme à bord d'un bâtiment qu'il avait frété pour lui et sa famille. Les offres les plus généreuses accompagnaient ces propositions. Bailly les refusa. « Depuis le jour, répondit-il, oii je suis devenu un homme public, ma destinée se trouve invariablement liée à celle de la France ; jamais je ne quitterai mon poste au moment du danger. En toute circonstance, la patrie pourra compter sur mon dévouement.Quoiqu'il arrive, je resterai. »
Durant sa courte détention dans la ville de Melun, rien encore ne lui eût été plus aisé que de s'enfuir. Ses amis les plus chers le lui demandaient en pleurant ; mais rien ne pouvait le détourner de ce qu'il croyait son devoir, et il fut aussi inflexible à Melun qu'à Nantes. Tout en l'admirant, on ne peut que déplorer cette vertu rigide et inutile. Que pouvait servir l'austère intégrité de Caton à côté de ces ignobles Brutus, qui parodiaient outrageusement l'antiquité! Quand on ne peut pas avoir l'honneur d'en faire justice, il faut an moins, lorsqu'on le peut, leur ôter le plaisir de vous égorger.
Transféré à Paris, une dernière chance de salut s'offrit à lui, la plus sûre de toutes. Mais celle-là n'était bonne que pour ses juges : elle ne valait rien pour lui. Appelé, quoique prisonnier, à déposer dans le procès delà reine, on lui fit comprendre que, si, au lieu de se déclarer pour elle, son témoignage venait au secours d'une accusation qui ne savait sur quoi s'appuyer, il avait tout à espérer de la clémence du tribunal. Ce tribunal n'était pas fait pour prévoir la conihiite de Bailly, qui avait peut-être partagé sur Marie- Antoinette quelques-unes des préventions de la populace, et qu'on croyait capable de les soutenir. — Connaissez-vous l'accusée? lui demanda le président. — Ah ! oui, je la connais, répondit-il avec émotion, et en
la saluant avec plus de respect qu'il ne l'eût peut-être jamais fait dans les salons de Versailles. Il lui voyait au front un diadème plus auguste que la couronne de France : un bonnet de veuve sur des cheveux blanchis par des douleurs de mère. Il protesta de toute l'énergie de son âme et de sa vertu contre les atrocités dont on la chargeait, et se retira comme il était entré, en s'inclinant devant la victime. C'était son arrêt de mort qu'il venait de signer ; Fouquier-Tinville ne le lui fit pas attendre. Condamné le M novembre 1793 à l'unanimité des voix, il fut exécuté le 12, un an jour pour jour après sa retraite de l'Hôtel-de-Yille , avec des raffinements de cruauté plus dignes des cannibales que d'un peuple qui prétend à la liberté.
Je ne sais si c'est par erreur de calcul ou de pitié, que la plupart des historiens l'ont constamment présenté comme un vieillard, qui n'avait plus que quelques jours à vivre. Le forfait est plus grand qu'ils ne pensent. Bailly n'était pas jeune, mais il était encore en pleine virilité. Il avait encore sous le front plus d'un trésor à nous confier; il avait encore dans l'âme plus d'un noble exemple à donner ; Bailly avait cinquante-sept ans.
On a comparé la mort de ce philosophe à celle de Socrate : c'est presque lui faire tort. Elle fut aussi peu méritée, supportée avec autant de stoïcisme et de ma-
gnanimité; elle eut de plus l'agonie. Les bourreaux ne jouèrent point avec la coupe de Socrate : ils ne la lui firent pas toucher trois fois des lèvres avant de le forcer à la vider ; et, de honte ou de respect, ils se détournèrent quand il la but. Les bourreaux de Bailly démontèrent et remontèrent à trois reprises la guillotine, pour prolonger leurs avanies et allonger ses tourments. Socrate se coucha sur son lit pour mourir; la tête de Bailly tomba sur du fumier. Aussi lâches qu'imbéciles, ses meurtriers n'ont pas vu que ce dernier affront était un hommage, qui lui serait compté dans l'avenir. Ils traitaient l'historien du ciel comme ils traitaient le ciel même, contre lequel ils jetaient, au lieu de boue, leurs ignobles blasphèmes et leurs sales pensées. Le contraste ne sert qu'à faire paraître le ciel plus radieux, la victime plus pure.
La France perdit en Bailly un magistrat intègre, un écrivain de la grande école. Faible peut-être quand il fallait être fort, il s'est élevé en mourant jusqu'à l'héroïsme. Le mot : Si je tremble, c^est que j'ai froid, est un des plus beaux que puisse enregistrer l'histoire, aussi poignant, aussi majestueux que celui de Guatimozin sur les bûchers d'Espagne. Dieu n'en avait fait qu'un homme célèbre : en voulant le dégrader, ses assassins en ont fait un glorieux martyr. Estce pour cela qu'on ne voit son buste nulle part, et
qu'on ne possède pas une seule édition complète de ses œuvres? Nous fûmes cruels et nous sommes in^ grats ; il me semble que c'est trop.
Encore si nous n'étions qu'ingrats ! Mais après l'outrage du silence est venue l'insulte des souvenirs. Quoiqu'elle ne manque pas de vivants à déchirer, l'envie persécute quelquefois les morts. Vous tombez sous la hache, et sans respect de cet holocauste, il se trouve, un demi-siècle après, des écrivains qui vous traitent cavalièrement en vieillard de comédie! Le bonhomme Bailly, a osé dire un récent historien, avec cette légèreté dénigrante qui ne s'aperçoit pas que l'insouciance du meurtre est une complicité. Que penser de ce dédain goguenard qui plaisante un tombeau? c'est vouloir, après l'homme, supplicier sa mémoire.
Ce singulier Géronte, qui avait écrit siècle par siècle les annales du firmament, et discipliné sous son compas tant de légions d'univers ; qui, roi de l'espace, s'honora dans son pays du titre de citoyen ; qui présida le premier cette assemblée, mémorable malgré ses fautes, dont datera l'ère moderne; qui fut élu maire de Paris sur les ruines de la Bastille, méritait, se fût-il quelquefois trompé, un autre piédestal qu'une potence dressée dans un bourbier. Quand un homme qui a illustré la France et l'Europe a été si cruellement payé de son génie et de ses vertus, on passe,
chapeau bas, devant sa fosse : on ne la rouvre pas pour y cracher une impertinence ou une injure.
Quelque temps après sa mort, quand la France, délivrée de ses hideux tuteurs, commença à sortir de son abrutissement, quelques amis des sciences et des lettres essayèrent de retrouver, sous les décombres de la monarchie, quelques titres de gloire des victimes. On se souvint de Bailly, et l'on tenta de réveiller sa mémoire, en publiant deux de ses livres inédits échappés aux bourreaux : V Essai sur les fables et le Journal d'un témoin de la Révolution.
Le premier de ces ouvrages n'est pas terminé, et doit ajouter à notre deuil. Ce sont les premières assises d'un monument, qui promettait d'être grandiose. Il devait être le développement de cette idée avancée primitivement par Bailly, que les premiers habitants de l'Olympe n'avaient été que des héros divinisés. C'eût été en quelque sorte la mythologie expliquée par la science et l'histoire. Ce n'est qu'une ébauche, mais une ébauche de maître, où l'on retrouve la pensée ingénieuse, le style poétique et coloré, qui recommandent à nos sympathies tant d'admirables pages. L'astronome Lalande assurait qu'il eût préféré l'honneur d'avoir écrit ces deux volumes à celui d'avoir été maire de Paris, et président de l'Assemblée constituante. Ce jugement ne serait un éloge, que si Bailly
se fût montré dans la politique aussi habile que dans les lettres. En présence de sa vie, ce n'est qu'un regret, qui vient se confondre avec les autres.
Imprimé plusieurs fois sous le titre de Mémoires, nous n'avons rien à ajouter au jugement que nous avons déjà porté de son journal. C'est un livre écrit, au courant de la plume, avec plus de sagesse que de profondeur. Il peut être utilement consulté par ceux qui veulent étudier aux sources l'histoire des prodromes de la révolution. Mais il serait plutôt de nature à compromettre qu'à augmenter la réputation de Baill} . Une fois qu'on ne voit plus l'écrivain, on est forcé de voir l'homme d'État, et c'est un spectacle pénible. On se prend à oublier son génie, pour déplorer sa faiblesse et son irrésolution.
Ces deux publications passèrent inaperçues. Ce n'est pas qu'il s'en fît de meilleures ; l'une surtout avait droit à toute notre attention ; mais la France n'était alors occupée que d'étourdir dans le plaisir le reste des jours néfastes qu'elle venait de traverser. Elle croyait respirer en s'enivrant, et Bailly continua d'être oublié. Ce fut encore la même chose sous le Consulat et l'Empire. Vainement l'Empereur donna-t-il le signal aux souvenirs en pensionnant la veuve de Bailly, en ordonnant la recherche de ses manuscrits dispersés et une riche édition de ses œuvres. Les es-