LETTRE LI'MI'NAIRE
DE
M. I c Chanoine Hector Reynaud,
Docteur Es Lettres.
Madame,
Votre Stude sur le poete Louis Le Cardonnel nous arrive comme un Scho sonore et harmonieux de Vame canadienne. Cette ame vibre, telle une harpe, sous la brise venue de France, et cede a V enchantemem d’un lyrisme pur entre tous. Vous admirez, Vest justice, mais vous motivez votre admiration et vous satisfaites, du meme coup, a la critique la plus exigeante. Vous insistez a bon droit sur le cas a peu prls unique de notre aede sacerdotal, quand vous montrez en lui la f usion du poete et du pretre.
Vous nous retracez une carrier e dSja longue, vous en marquez les etapes, vous en prScisez V aboutissement. De telles indications nous paraissent tout a fait concordantes avec les conclusions de la critique contemporaine qui, des Vabord lente a reconnoitre les
cilLEBRITES
merites d’une oeuvre hors ligne et hors cadre, Va exaltSe a peu pres sans reserve et d’une commune voix. Les recompenses ojficielles sont venues en leur temps ; nous y avons applaudi sans surprise mais avec joie, nous les admirateurs de la premiere heure et dont V admiration paraissait outranciere, il y a vingt ans. Nous aimons vous voir saluer aujourd’hui, de l’ autre cote de V Atlantique, une gloire indiscutee.
Votre effort de diffusion et de vulgarisation savanie, outre Vhommage rendu a un poete de premier ordre, ecartera et reduira a neant une opinion des plus mal fondles, la pretendue incompatibilitS de la poesie avec le dogme catholique. On voit ires bien, dans votre etude, comment le genie de Louis Le Cardonnel a rSsolu ce probleme : cSlebrer nos mysteres en une langue poetique digne d’eux. De la des strophes d’une extraordinaire magnificence, un ruissellement d’images neuves, une musique, pour tout dire, dont l’ inspiration, la douceur ou l’ eclat trahissent la main d’un grand maitre, celui-la meme que l’ on a rapprochS lour a tour de Fra Angelico, de Fiesole et de Cesar Franck.
Telles sont, Madame, les pensees et impressions que nous suggerent vos pages si justemem admiratives. Elies rallieront V approbation du public inter esse aux questions actuelles de literature et d’art. Elies
LOUIS LE CARDONNEL
sont dignes des meilleurs Sloges et de notre reconnaissance emue.
Veuillez, Madame, trouver ici V expression de ce double sentiment et agreer Vhommage de mon devoue respect.
Hector Reynaud.(I)
Valence, 24 decembre 1926
(1) Ouv rages de M. le chanoine Reynaud, docteur es lettres : Jean de Monluc, Eveque de Valence, in-8°, pp. 310. Paris, Thorin, 1893.
De Claudii Lingendii Sacris orationibus, these latine, in-8°, pp. 110. Mont61imar, Bounon, 1893.
Mgr Cotton, Eveque de Valence, in-8°, pp. 52. Valence, lmprimerie Valentinoise, 1905.
Pie VI A Valence : grand in b° avec illustrations p.p. Grenoble. Falque et Perrin, 1899.
Ames franchises, in-16, pp. 312. Paris, Picard 1922. (Imp. Valentinoise.)
Pour les Ffaes chrttiennes : Sermons et Panegyriques. In-16, pp. 220. Paris, Picard. (Imp. Valentinoise) 1924.
Gerbes litteraires : Critique et impressions. In-16, pp. 210-1926. Valence. Imp. Valentinoise.
Pour les dimanches chretiens : Commenlaires sur les Collectes, Efitres, Evangiles des dimanches et des fries. In-16, pp. 418. Avignon, Aubanel, fils alne, 15, Place des Etudes, 1926.
En lisant les Fables de Lafoniaine. (lmprimerie Valentinoise).
LOUIS LE CARDONNEL
Le 25 fevrier 1862, a Valence-sur-Rhone, Louis Le Cardonnel ouvrait au jour ses yeux predestines.
. . . Je suis ne dans Valence, aux memoires romaines,
Qui voit bleuir les monts dans ses horizons clairs. . .
Valentinois de naissance, il est de souche lorraine par sa mere, femme vaillante et vertueuse qui, des I’age le plus tendre, lui inspire l’amour du vrai, du juste et du beau. Du cote paternel, il compte des ancetres irlandais et normands :
. . . un jour vo as vous etes M6l6s, fier sang gael, au rude sang normand.
Sa vie, comme celle de tous les reveurs, renferme de piquantes originalites : ne quitte-t-il pas un jour la maison paternelle pour aller vivre laviede nature dans les champs ? La musique des vents, le chant des cigales et le murmure des ruisseaux le ravissent. On le cherche, et on le retrouve occupe a cueillir des sauterelles qu’il n’eut pas meme le temps de . . . manger. Une autre fois, il cede aux attractions de l’ecole buissonniere mais la vigi-
CELEBHITES
lance maternelle, toujours en eveil, le ramene au devoir et l’y maintient avec fermete. Qui aurait pense que, plus tard, le barde s’absorberait dans l’etude des Lettres et enrichirait la litterature de poesies dignes d’une antbologie frangaise ? . . .
Au sortir de la classe enfantine, 1’enfant (( aux pensives prunelles )) entre au vieux college, puis au petite seminaire de sa ville natale, et, de bonne heure, il excelle dans les dissertations litteraires.
En quelques lignes, son ami, M. le chanoine Hector Reynaud nous peint le tout jeune eleve : « Sous ses traits d’un ovale assez allonge et tres pur de lignes, dans ses yeux bleu clair, au regard limpide et profond, dans la delicatesse de cette physionomie reveuse, des maitres, observateurs et psychologues a la fois, devinaient une &me deja inquiete, aux ardeurs contenues. Ils etaient frappes d’un sens litteraire eveille, a l’age ou d’autres anonnent tant bien que mal la syntaxe de Lhomond ; bien plus, cet eleve de treize ans etit aborde sans sourciller maint probleme philosophique.»(l)
Ses etudes terminees, le jeune homme laisse quelque temps sa vie glisser au fil des jours, sans ambition, sans desir de gloire. Dans le splendide decor d’un jardin provengal, il se promene en
(1) Ames FranQaises, p. 157.
LOUIS LE CARDONNEL
regardant Pabeille butiner de rose en rose, et ses reves, sont comme Pabeille, errants.
Mais sa famille ne le retient pas longtemps. Des sa vingtieme annee, il s’en va tenter la fortune litteraire a Paris, alors en plein mouvement symboliste. Accueilli avec joie par les maltres de Pheure, le jeune debutant se jette dans la melee : compagnon des Jean Moreas, Maurice Barres, Charles Maurras et de tant d’autres, il frequente les fameuses soirees de Stephane Mallarme, prince des symbolistes,
. . . Pacifique aux yeux doux, Transmutant toute chose en or mysterieux.
Chaque mardi, jour de reunion, le poete revient dans ce cenacle discretement eclaire, oil l’on discute sur Part, la poesie, le poeme en prose, la chronique la musique, le theatre. En des reunions plus melees, il se rapproche de Verlaine. Certain soir, il rencontre le pauvre poete devoye, melancolique, regardant la Seine du haut des ponts. Sans plus de fagon, il le prend charitablement par le bras, et, avec des paroles fraternelles et de vehementes exhortations, il le reconduit a sa mansarde.
Cependant, la vie des milieux litteraires de cette epoque ne convient guere a son ame meditative. Sa gravite naturelle souffre au milieu de ces groupes bruyants ; naturellement delieat et reserve, il semble se meler a regret au tourbillon fievreux de la grande ville; on le voit parfois s’isoler avec un confrere pom derouler « l’echeveau d’or des longues causeries ». Mais un beau jour, brusquement, il disparait et ses amis s’etonnent. Quelque temps se passe et le poete, la figure sereine, revient d’une retraite fermee. Que de fois, pom convertir ses amis, les symbolistes, il les entraine aux ceremonies grandioses de Notre- Dame ! Et lorsque se deroulent les splendeurs impressionnantes d’une procession de la Fete- Dieu, il leur souffle tout bas : « N’est-ce pas que c’est beau ? Avouez done que e’est beau.))
En 1888, tourmente par l’appel de Dieu, il quitte le monde pour entrer au seminaire d’Issy. Il y reste six mois, puis s’en va demander le repos aux Benedictins de Solesmes. Il revient ensuite dans sa famille, en passant par Sorreze, toujours indecis, toujours inquiet . . .
Apres deux ans d’absence, retour a Paris, ou il vit dans l’intimite d’Albert Samain, et collabore comme lui aux jeunes revues catlioliques du
LOUIS LE CARDONNEL
temps. Isole dans la foule, perdu au milieu de ceux qui l’entourent,
11 erre, s eplorant sur la vie, il est triste ;
Seule encore la nuit des eglises lui plait.
11 demande aux vitraux de pourpre et d’amethyste
D’envelopper son front d’un glorieux reflet.
Et la profonde voix, la voix tendre et secrete,
Revenant lui parler dans son charme ancien,
Dit au Pretre futur cache dans le Poete :
J’ai mis sur toi mon signe, un jour tu seras mien.
Enfin, Le Cardonnel cede a l’appel toujours plus pressant, mais au prix de quelles luttes ! Ses amis le croyant perdu, mettent tout en oeuvre pour l’attacher a son art. Pour y reussir, nous dit son jeune compatriote et ami, M. Pierre Richard : « les Marguerites organisent de petites soirees intimes ». Ces sympathies et ces temoignages d’affection enchantent un moment son coeur, mais ne le peuvent enchainer. Sa decision est irrevocable. « Tu as autre chose a faire )>, lui repete la voix interieure qui l’appelle vers les sommets de l’ideal sacre de la perfection sacerdotale.
II trouve un precieux reconfort dans l’amitie de M. et Mme Delzant, qui l’encouragent et le soutiennent dans son genereux dessein. Le poete reconnaissant donnera, plus tard, a lamemoirede
CELEBRIT^S
sa bienfaitrice un souvenir emu, religieusement exprime dans la belle piece In memoriam :
« Lourd de pensers fievreux, vers vous j’etais venu ;
En moi, j’interrogeais mon destin inconnu ;
Vous m’avez dit : Restez, lentement tout s’eclaire ;
Sur mon front votre main a pass£, tutelaire,
Et, Vestale du Christ au regard inspire,
Vous avez dans mon cceur gard6 le feu sacre.
Puis, d’un geste vaillant, doucement energique,
Vous m’avez designe Rome theologique.
Moi qui devais gravir l’Autel terrible, un jour,
J’y suis parti, de loin suivi par votre amour.
Mais quand l’ete flambait sur la Rome eternelle,
Je retrouvais, dans Aix, 6 Vierge Maternelle,
Avec votre maison, votre hospitalite.))
Ordonne pretre, le 11 decembre 1896, il exercc le saint ministere au vicariat de St -Donat (Drome), puis en 1898, il passe a celui de Pierrelatte. En 1900, il entre au noviciat de Liguge, cloitre par « le plus gai et le plus frais des paysages » Il y rencontre Huysmans composant L’Oblat, et se lie d’amitie avec le celebre converti ; par les beaux soirs d’ete, tous deux se promenent, regardent la lune sur les arcades claustrales,
Epelant lentement, de son doigt de clart6,
Les mots de paix graves ga et la sur les dalles. (1)
Toujours fidele a sa mission de chanteur sacre, il publie des vers dans le Bulletin de la communaute, sous son nom de religieux : Frere Anselme
(1) Hymne lunaire. Poemes.
LOUIS LE CARDONNEL
Malheureusement, la delicatesse de sa sante l’enleve a sa chere famille benedictine. II vient done aux portes du midi, se fortifier dans Fair natal.
Parler de Valence, n’est-ce pas encore parler du poete? la petite patrie se reflete tou jours un peu dans l’&me du lyrique et, par consequent, dans toute son oeuvre. Valence-la-Jolie, situee sur la rive gauche du Rhdne inspirateur, a la reputation de subir trop souvent les coleres du mistral ; mais en compensation, un soleil ardent fait epanouir les fleurs et mfirir les fruits d’une tres riche vallee.
Outre les beautes naturelles ou Fame s’enivre de lumiere, de couleurs et de parfums, on y peut admirer plusieurs monuments, precieuses reliques d’un autre age : le plus interessant, est a coup silr, la tres vieille cathedrale de St-Apollinaire, bel edifice roman du onzieme siecle. On remarque encore le Pendentif, sorte de mausolee de style Renaissance, erige en 1538, pour la famille de Mistral, et deux maisons sculptees au temps de Louis XII et de Francois Ier. Les pelerinages enchanteurs que le poete valentinois fera plus tard en Italie, n’effaceront jamais de son coeur les souvenirs de sa ville natale, dont le caract&re
influa tant sur sa formation intellectuelle. Mais, il a herite de ses aieux lointains
« Le d6sir du voyage et l’attrait des exils.))
Une mysterieuse inquietude semble tourmenter sans rel&che cette ame a la fois ondoyante et mystique :
« Si j’aime, en purs contours, en immuables lignes,
Les marbres se dressant dans I’or des matins bleus, J’aime aussi les grands vols nostalgiques de cygnes S’enfongant dans un ciel d’automne nebuleux.
Ah ! que toujours l’espace, avec son amplitude,
M’incite a souhaiter des espaces meilleurs,
Qu’il jamais une austere et sainte inquietude Me fasse soupirer vers l’immortel Ailleurs !
Pourtant, malgre les epreuves et les luttes d’une existence difficile, malgre ce manque de sante qui l’empeche de se consacrer au ministere paroissial ou de se plier a la regie monastique, il sent bien qu’il marche dans la voie tracee par la Providence, et ne r egret te rien.
11 voit sur les sommets blanchir la grande Aurore, 11 suit dans l’air du ciel de chastes visions Et tu chantes en vain, pour le tenter encore,
O vieux Passe jaloux, tes incantations ’
LOUIS LE CARDONNTEL
Au cours de l’annee 1902, il part pour Assise, « ville ou le passe gravement se prolonge ». La cite du Poverello occupe une grande place dans l’oeuvre du poete. Aussi, est-ce sous la lampe franciscaine que, pretre libre, il travaille a l’elaboration de ses (( Poemes », publies en 1904, au «Mercure de France)) Un concert d’eloges sinc&res les accueille, les couronne meme du titre de chefsd’oeuvre. Certaines de ses strophes sont de v6ritables prieres, tant elles disent le grand 61an d’une ame vers son Dieu, source infinie d’amour et de beaute. Pour bien apprecier ce poete grave et melodieux, c’est a haute voix qu’il faut lire :
La Poursuite Divine
O mon Dieu, vous avez des ruses adorables Pour triompher des coeurs et vous les attacher.
Car vous 6tes epris de ces coeurs mis6rables ;
Jusqu’au bord de l’enfer, vous courez les chercher Et vous penchant sur eux, doucement vous leur dites De c6der ^ l’Amour et de ne plus p6cher.
Puis, si l’enchantement des vanit6s maudites Ne les a pas lass6s, vous ne vous lassez pas,
Vous, de renouveler vos ardentes poursuites.
Vous allez devant vous et vous tendez les bras ;
11 faudra que detnain la brebis 6gar6e Y repose arrach^e aux ronces d’ici bas.
celLbrites
Ah ! comme en Emmaiis, dans la calme soiree,
Qu’au moins, sur votre sein, vers le tomber du jour, Nous appuyions, Seigneur, notre tete eploree !
Et que nos coeurs, longtemps cherches par votre amour, Afin qu’ils n’aillent pas, rejetes de la Gloire,
Loin de Vous, dans la nuit, se crisper sans retour,
Vous laissent remporter la derniere victoire !
Souleve par l’attraction divine, le poete se detache de plus en plus des choses ephemeres, des vanites d’ici-bas. Puis, des hauteurs ou plane sa belle ame, il se retourne vers les chemins douloureux de sa jeunesse, et dans YAttente mystique, il s’ecrie :
. . . je reviens d’un long voyage amer,
Ou j ’ai lasse mon cceur, et d’ou je ne rapporte Que sterile regret d’avoir tente la mer. . .
Le ciel s’eclaircit ; le soleil parait et son ame rasseren^e gohte entin le repos. Le Levite peut maintenant murmurer avec confiance :
Aux jours de ma jeunesse ardente et solitaire,
Du fond de mes peches, vous m’attiriez a Vous,
O Dieu, dont les desseins sont voiles de mysteres.
Partout vous me suiviez comme un arnant jaloux ; Vous faniez pour mon cceur, d’avance, toutes joies ; Vous me faisiez palir des plus amers degohts.
LOUIS LE CARDONNEL
Chasseur, vous m’attendiez, deguise sous mes proies Et je marchais, vaincu deja, dans vos chemins, Quand je croyais errer encore dans mes voies.
A present me voici tout entier dans vos mains : Vous m’avez rajeuni pour votre oeuvre future,
En trompant les calculs et les pensers humains.
J’ai traverse l’angoisse et connu la torture,
Seigneur, mais votre force a chaque fois dompte Les emois qui troublaient ma fragile nature.
Et maintenant, soldat de votre volonte,
Ame en qui, par torrents, vos graces sont venues, Dans le renoncement trouvant ma volupte,
Plein d’espcir je m’en vais vers des croix inconnues !
Dans les jardins ensoleilles ou l’entoure une jeunesse ardente et joyeuse, le mystique reveur d’ Assise formule ainsi les preceptes de son art : (( Rien de beau, rien de grand qui ne soit difficile.)) II insiste encore sur l’ideal auquel doit tendre tout labeur intellectuel :
La gloire a conquerir est rude, mais qu’importe
Que nous devions un jour forcer sa sombre porte !
Ce qui compte est d ’avoir, par son ame, exalte
Des limes ; c’est d’avoir desire la Beaute.
Le Cardonnel ne cache pas non plus les peines de toutes sortes qui attendent les vrais elus de la Muse. Au jeune Italien, son disciple, qui lui confie ses projets d’avenir, il ecrit :
Toi qui rfeves d’amour, toi qui reves de gloire,
Avant que de tenter ces p6rilleuses mers.
Grave cette sentence au fond de ta m6moire :
Le myrte et le laurier tous les deux sont amers.
Apres divers sejours en Suisse et en Provence, l’infatigable pelerin retourne a Rome ... La Ville eternelle l’attire toujours. Sous le ciel bleu de l’ltalie, il ecrit ses chants sacres, publies en 1912, sous le titre : Carmina Sacra. Couronne par l’Academie frangaise, comme le precedent, ce recueil renferme de belles pages qui refletent une belle vie. II faudrait les citer toutes, depuis les Stances a une Carmelite jusqu’a Y Ascension, modele de poesie liturgique. Et quelle musique ! d’autant plus penetrante que la pensee transparait sous cette melodie, la soutient, la vivifie.
La guerre de 1914-1918 le ramene a Valence. II s’emeut sur le sort des heros souffrants ; la vue de leurs blessures glorieuses lui inspire de beaux accents poetiques :
Que je donne aux bless6s de saintes accolades,
Dans mes gestes portant l’attrait du Christ vainqueur, Que je trouve les mots qui reinvent un coeur. . .
Au plus intime de son 6tre, il souffre de dechirantes angoisses en entendant « la clameur des cites que le Monstre devaste et l’indicible cri des
LOUIS LE CAEDONNEL
enfants massacres ». De la toute une gerbe de poemes intitules : Sub signo Mortis. La foi lui parle de la vertu redemptrice du sang verse pour la plus noble des causes. Cette
. . . brfilante rosee.
Sans donte fera saint et fecond I’Avenir !
Un soir, il croit entendre le chant d’un rossignol. Au fond du feuillage sombre, le (( musicien des heures etoilees )), vocalise la mort du Vautour germanique et il annonce
. . . le jour des Resurrections,
Une ere fraternelle aux eclatants rayons.
La Paix, joignant enfin les mains des Nations.
Apres la guerre, Le Cardonnel n’interrompt son silence que pour donner quelques chroniques religieuses dans diverses revues. En 1921, la « Connaissance )> tire un fac-simile des manuscrits du poete, intitule : Du Rhone a VArno, avec un portrait grave a l’eau forte, par Henry de Groux. Peu de temps apres, les Editions du Pigeonnier publient, en plaquette de luxe, le poeme : A sainte Therese, avec des gravures sur bois, de Jou.
Entoure d’une jeunesse studieuse, Le Cardonnel s’avance ensuite d’un pas harmonieux, vers Florence et Sainte-Marie-des-Fleurs, Figline et le
Val d’Arno, La ville des Medicis l’enthousiasme toujours. « Florence est un bien tel qu’on ne peut le payer », dit-il, en contemplant ses palais et ses jardins, ses musees et ses eglises ; et le soir, quand l’ombre enveloppe les domes et les clochers, l’admiration du poete se traduit en un chant d’une grande beaute :
Ltoiles qui regnez dans la nuit florentine, fitoiles qui brillez dans cette ombre divine,
Ou l’Arno lance a peine un eclair pale et froid,
Je vous regarde en haut trembler . . .
Quel pass6 se reflete en vous, clartes lointaines ?
Sans doute vous songez a la seconde A.thenes Que fut cette Florence en des temps abolis.
Et de ce sejour heureux, il emporte au Val d’Arno le souvenir des yeux rencontres,
. . . de tels yeux,
Qu’il semble qu’on les ait d6j& vus dans les cieux.
Revenu a Valence, en 1924, le poete cede aux instances de ses amis, et nous presente de nouvelles gerbes de rimes, sous le titre bien significatif : De Vune a V autre aurore. Ce recueil obtient un grand succes et merite a son auteur deux distinctions insignes : la Croix de la Legion d’Honneur et le Prix Lasserre. Le ruban rouge (promotion
LOUIS LE CARDONNEL
Ronsard) attache sur sa poitrine est encore un hommage a son genie, et comme la consecration de sa renommee.
Ces nouveaux chants font suite a Carmina Sacra et, comme l’ceuvre entiere, portent une empreinte sacerdotale.
Parti de la nuance symboliste, le poete n’en a garde que l’idealisme. Toujours il a tendu vers une forme plus nette, plus claire, plus lumineuse. Le poete se souvient qu’il est pretre, et comme tel, se propose non seulement d’emouvoir, mais d’instruire, de consoler, de porter vers Dieu l’ame de ses lecteurs. Aussi, ses poemes exercent-ils sur celle-ci l’influence la plus heureuse; a travers la strophe musicale, berceuse, passe un souffle divin, qui endort les soucis et apaise le coeur souffrant de 1’homme, son frere. Nul mieux que lui n’a chante la soumission aux lois divines et les triomphes de l’fiternite.
L’auteur de Carmina Sacra exhale aussi des sentiments du lyrisme le plus harmonieux et le plus exquis. Qu’on en juge par ce retour sur lui-meme, a l’entree de cette periode de la vie qui suit la jeunesse :
O temps de la premiere et genereuse seve,
Oil les yeux rayonnaient, ou le pas sonnait fier !
II me semble a present que ce fut comme un reye,
Et que c’etait hier !
Mais quarante ans, helas, me pesent sur la t£te, Quarante ans, tout remplis de douloureux efforts. Ah ! comme ils ont passe ! La vie humaine est faite De successives morts.
Chaque jour, sur ma route, un de mes amis tombe. Adieu les beaux espoirs et Ies desirs trop grands . . . L’homme est fragilite. J’ai deja dans la tombe Couche tous mes parents.
Ce n’est plus le matin, dans sa fratcbeur limpide ; Ce n’est plus le printemps, c’est le ccetir de l’ete.
Je m’avance a pas Iourds sous le soleil aride De la maturite.
O mon Dieu, soutenez mon etre miserable :
II me faut votre ferme et paternel secours,
Puisque je reste seul, et que le poids m’accable Des travaux et des jours.
Le poete rend a merveille le charme (( ambre et dore de l’automne », saison chere aux lyriques de tous les temps. On ne lira pas sans emotion ces vers exprimant nos propres meditations, amplifiees, embellies, orchestrees :
Ah ! de supremes fleurs la tete couronnee,
Arr6te un peu ta marche, Automne qui descends. Pour preparer bientdt le declin de l’annee,
Un calme chemin d’or sous des bois jaunissants.
Prends mon front dans tes mains misericord ieuses. Vision souriante et pensive a demi,
Par les apres-midi lentes et radieuses,
Devant l’eau qui reflete un beau del endormi.
LOUIS LE CARDONNEL
Et quand le jour sera comme las de sa gloire,
Fais, avec des appels par mon 4me entendus,
Monter du passe mort et de la tombe noire Les visages charmants de mes amis perdus.
Choeur indulgent, surgi des fun^raires mousses, Tournant vers moi des yeux que mes doigts avaient clos, Qu’ils viennent, de lpurs voix plus graves et plus douces, Me vanter leur extase et leur divin repos ;
Et que m’abandonnant sans luttes a tes cbarmes, Sentant sous ta douceur ma poitrine eclater,
De trop de songes lourd, gonfle de trop de larmes, Automne, dans ma voix je te laisse chanter.
Et, comme le soir d’un beau jour, son livre se termine par une priere d’une inspiration si elevee et si sincere, d’un sentiment poetique si vrai et si profond :
Chaque jour un peu plus, mon Dieu, que, de moi-mSme, Je ne fasse qu’un vide ou Vous deveniez tout,
Entrez en moi, Seigneur, 6 Verit6 supreme,
Vous seul qu’on puisse aimer sans treve et sans d^goht.
Oui, je vous ai regu ce matin a la Messe ;
De ma tremolante voix je Vous ai consacre.
Que j’aille maintenant benissant la jeunesse,
Les yeux clairs, le front pur, limpide et delivre.
Que tout ce que je dis passe en vigueur aux &mes :
Elies n’ont plus de joie, elles n’ont plus d’amour ;
Un vent froid a souffle sur les antiques flammes.
Nous errons dans la nuit : mais Vous etes le jour.
Us seront eclaires d’espoir a mon passage,
Me sentant plein d’ardeur a la fois et de paix ;
Mes pas les guideront si Vous me gardez sage :
Seigneur, pr6servez-moi de moi-m£me a jamais.
Soyez-moi dans la lutte une sure defense ;
Entretenez sans fin ma lumiere et mon feu.
Mais j’entends l’avenir oui chante dans l’enfance :
Je vais parmi les fils et les filles de Dieu.
Puissent les alexandrins cites au cours de cette modeste etude, inspirer une juste admiration pour le grand poete, Louis Le Cardonnel ! II les ecrivit, ces vers, dans la paix des cloitres, avec toute l’humilite et la ferveur d’un Giovanni, le peintre des anges. Sa parole chantee est un viatique des plus efficaces offert par le pretre et le poete :
<( Tons deux consolateurs et tous deux inspires.))
cRen«c cf ea ©■
tm«a