‹ CélébritésChapitre 11 sur 12 · E. LE CABDINAL MEKCIEB · texte numérisé non relu

E. LE CABDINAL MEKCIEB

quittait son lit pour discuter, avec les eveques beiges, la situation alarmante causee par les inondations.

Ce mieux fut de courte duree. La semaine suivante, il recevait, a son lit d’agonie, la visite de ses Souverains, de l’abbe Portal, et celle de Lord Halifax, qui a quatre-vingt-six ans, voulut lui rendre un supreme temoignage d ’admiration. Le noble londonien qui, depuis au dela de trente ans, reve de rapprocher l’Angleterre de Rome, s’agenouilla pres du lit du prelat, pour recevoir sa benediction. Quand il se releva, Son Eminence reussit a s’asseoir sur sa couche et lui tendit ses deux mains. On sait qu’au cours de ces heures emouvantes, le venerable malade eut, pour le promoteur de FUnion des Eglises, un geste d’une delicatesse infinie : il lui legua son anneau pastoral. Cette attention supreme de FApotre du Christ, pour son frere separe, ne renferme-t-elle pas tout un symbole ?

Monax-ques, prelats, ambassadeurs, ministres se sont succedes au chevet du grand homme d’Eglise, comme pour apprendre a mourir grandement.

Le cardinal manifesta mi desir opiniatre de vivre assez longtemps pour revoir le prince hei’itier Leopold, en voyage au Congo. Son

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souhait fut exauce. La veille de sa mort, il eut avec le jeune prince, tout en larmes, une touchante entrevue ; puis, vers les trois heures, il fit appeler ses vicaires generaux, sa famille, ses serviteurs et demanda qu’on allumat le cierge benit de la Chandeleur ; a son chevet, le rituel etait ouvert, et l’auguste malade repondit aux prieres des agonisants avec une ferveur de neophyte. Un moment, le medecin s’approcha, mais Son Eminence lui dit, avec une douce fermete : (( L’ame d’abord, le corps apres.)) Et les oraisons se continuerent dans leur impressionnante beaute.

Le matin de sa mort, le 23 janvier, apres la messe, le Cardinal voulut, comme d’habitude, donner sa benediction ; sa main levee etait comme un etendard, et le geste fut d’une supreme majeste. On l’entendit murmurer peu apres : (( Maintenant, il n’y a plus qu’a attendre » et, il pria son medecin de le « laisser mourir en paix ». Celui-ci affirma que son illustre patient etait un modele de douceur de simplicity, de resignation.

Le venerable prelat attendit le depart supreme avec la meme tranquille majeste qu’il avait accueilli les epreuves de la vie. Il conserva toute sa lucidite jusqu’a deux heures et demie. Alors, la respiration devint haletante, et, a trois heures — 1’heure a jamais sacree pour le chretien —

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entoure des membres de sa famille, du nonce papal, de nombreux eveques, du representant du roi, le grand cardinal s’eteignait tres doucement. Dans les derniers moments, il serra la main du fidele frere Hubert, qui l’assistait depuis le commencement de sa maladie ; une soeur lui tenait 1’ autre main, dans laquelle on avait place un cierge allume. Tous ceux qui se trouvaient a son chevet eurent l’impression qu’un saint venait de mourir.

Consolante coincidence : il etait ne un samedi ; il est mort un samedi, jour consacre a la Vierge mediatrice, qu’il avait tant glorifiee.

Decede a Bruxelles, le cardinal fut ramene dans son palais archiepiscopal oil la mise en biere eut lieu, au milieu du recueillement, des prieres et des sanglots. Vetu d’une soutane violette, coiffe de la mitre, et la grande croix d’or reposant sur sa poitrine, le venere pontife regut rhommage d’une foule innombrable de visiteurs. Dans cette procession, d’un calme impressionnant, figuraient les invaiides de guerre, dont quelques-uns pouvaient a peine marcher. N’importe ! ils voulaient a tout prix rendre un dernier temoignage d’attachement et d’admiration a celui qui, aux jours sombres, avait valu des armees. Et pendant que tout un peuple endeuille pleurait la perte de son plus grand

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citoyen, des messages de sympathie venaient de toutes les parties du monde, exprimant la douleur universelle causee par la disparition de « l’Apotre de la Paix )).

La Belgique a fait a l’illustre defunt d’emouvantes funerailles, nationales a Bruxelles, diocesaines a Malines. Jamais, parait-il, depuis 1830, un cityen beige n’a regu pareille unanimite de regrets et de sentiments.

Jeudi, le 28, le cercueil reprenait la route de la capitale, pendant que le glas funebre sonnait a l’eglise de St-Rombaut et se repercutait de clocher en clocher, jusqu’a la gare du Nord. Dans la partie centrale de la station, une chapelle avait ete specialement amenagee pour recevoir le glorieux defunt. Tout le long des rues laterales, des troupes etaient echelonnees, et, de distance en distance, leurs musiques regimentaires executaient la Bra-

bangonne et la Marche funebre de. Chopin. Aux

fenetres, aux balcons, sur les toits, dans les arbres, des grappes humaines se tenaient agrippees pour saluer une derniere fois la depouille mortelle de l’eminent prelat.

Vers dix heures, dans la brume tombante, un drapeau s’agita lentement pendant qu’une empoignante (( Brabangonne )) eclatait dans l’espace : c’etait le signal de l’apparition du convoi.

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Ceremonie funebre le 28 janvieh 1926

Dix heures sonnent ... A la gare, sous le hall immense, orne de tentures noires brodees d’argent, le Roi regoit le cercueil drape des couleurs Rationales, et le salue au moment oil on le descend du train de Malines. Pendant la translation du corps a la chapelle ardente, des ordres retentissent, les soldats presentent les armes ; une musique militaire execute une marche funebre. Le cercueil est depose dans le corbillard, tout simple, sans aucune couronne, mais attele de six chevaux conduits a la main. Lentement, le cortege se forme et se deroule dans un ordre vraiment majestueux. La cavalerie et l’infanterie precedent les canons de campagne. Tous les officiers portent l’epee cravatee de noir. Les drapeaux des regiments, enroules, sont voiles de crepe. Suivent alors les delegations des societes patriotiques, avec leurs etendards, les drapeaux et fanlons aux couleurs alliees, et un millier de pretres en surplis de dentelle blanche sur la soutane noire. Les Ordres religieux precedent le Chapitre metropolitain de St-Rombaut au grand complet, escortant les vicaires generaux de Malines et les eveques beiges. Viennent ensuite les

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cardinaux, drapes dans leur manteau de moire violette, qui remplace, en signe de deuil, la cappa magna ecarlate. Quel imposant spectacle que celui de ces abbes, de ces moines, de ces eveques et de ces cardinaux, tous domines par la mitre haute et toute blanche du nonce papal, revetu d’une chape noire lamee d’or !

Quatre seminaristes portant 1’ « Obiit » avec le chapeau, les armoiries du Cardinal, ses decorations beiges et etrangeres, precedent le char funebre ; immediatement apres, suivent le Roi, interprete de la Patrie en deuil, le due de Brabant, prince heritier, et le marechal Foch, representant de la France ; a la suite du Roi, le clerge, la famille de l’illustre defunt : Madame Leon Mercier et ses fils MM. les abbes Joseph et Paul Mercier, M. Charles Mercier, neveux du cardinal, madame Charles Mercier, sa niece, et une foule de hauts dignitaires : tous les ministres, les senateurs, l’etat-major de l’armee, les representants des nations etrangeres, etc . . .

Le cortege se met en marche au tournant du boulevard Botanique. A ce moment, le ciel gris s’eclaire et le soleil parait, magnifiant ce spectacle grandiose. Les musiques jouent, d’un rythme ralenti, 1’hymne national ou quelque marche funebre ; les sonneries des clairons se repondent et

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bientot le gros bourdon de la Collegiale couvre tous les bruits. Par la rue Roy ale, le defile passe devant la Colonne du Congres, au pied de laquelle dort le Soldat Inconnu, puis descend vers la cathedrale de Ste-Gudule. Avec peine, on penetre dans la vaste eglise bondee, debordante. La reine Elisabeth, en grand deuil, prend place sur un trone, dans le chceur. A 11 heures et 20 minutes, le Roi entre derriere le cercueil, dans cette cathedrale ou la voix eloquente du Cardinal fit tant de fois vibrer les fimes. Des draperies sombres tendues sous les votites endeuillent l’eglise et les lumieres voilees des reverberes projettent leurs reflets attenues sur les drapeaux en berne. Les grandes orgues jouent, les tambours battent, pendant que tout doucement, les hommes noirs introduisent le cercueil en chene de France, et le glissent sous le catafalque monumental, illumine d’innombrables cierges.

Le roi et le prince heritier portent a la manche de leur manteau kaki un large crepe ; un noeud de crepe orne aussi la poignee de leur epee. Ils restent avec le marechal Foch, debout devant le catafalque, sous lequel repose la plus noble figure de la guerre et qui, pour son dernier jour parrni les humains, ref'ait bunion sacree, en rendant aux Beiges la fievre patriotique des

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heures victorieuses. Sur l’assistance on sent planer, invisible mais presente, la figure de l’inimortel defenseur de la justice.

La messe des morts est celebree par Mgr. .Micara, nonce apostolique, assiste de Mgr. Van Olmen et M. le chanoine Leys. La maitrise de St-Rombaut chante la messe de Requiem a cinq voix mixtes de Roland deLattre, et Mgr. Lvrard prononce l'oraison funebre. Avec une eloquence soutenue, l’orateur rappelle les principales phases de la vie du pontife defunt et met en relief ses belles qualites, ses grandes vertus. II termine par un cri d’esperance vers le grand cardinal qui prie pour 1’Fgliseet pour son pays. Apres le panegyrique, les absoutes sont donnees par le legat, assiste, pour cette supreme benediction, de tous les cardinaux et eveques presents.

Une derniere fois, devant le catafalque, le Roi, la Reine, le prince heritier et le marechal Foch s’inclinent dans un supreme adieu. La ceremonie est terminee. Le corps du cardinal est ensuite transports a Malines, pour l’inhumation definitive.

Vendredi matin, le 29 janvier, malgre la pluie, toute la population malinoise est rendue au palais archiepiscopal. Comme la veille, a Bruxelles, les pompiers de Malines ont l’honneur de porter a bras les restes mortels du glorieux defunt. Huit

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dignitaires tiennent les coins du drap mortuaire sur lequel est etendu le grand manteau rouge des cardinaux.

Un peu avant dix heures, pour annoncer le commencement de la ceremonie, le carillonneur Jef Denyn execute, du haut de la tour de St- Rombaut, avec une maitrise incomparable, la marche funebre de Chopin.

A dix heures precises, le comte de M erode , marechal de la Cour, representant du Roi, arrive et aussitot le cortege se met en marche, defilant par les rues principales et dans le cadre historique de la Grand’Place.

A ce moment, le ciel, assombri par les nuages rend plus funebre encore la fagade de la basilique : atmosphere saturee de tristesse ; vision morne . . . vision de gloire aussi, car, sous la voftte du temple, le catafalque se dresse dans l’aureole des cierges, et la pompe liturgique deroule ses splendeurs en presence d’une foule recueillie, d’une foule attentive aux legons sublimes de la perfection evangelique, aux espoirs consolants de l’immortalite.

Commencee a onze heures, la ceremonie s’aeheve vers les trois heures, dans une apotheose. Cinq fois l’absoute est donnee.

Le soir, a sept heures, en presence du clerge et de la famille seulement, le corps est descendu dans la crypte de la catliedrale de Malines.

Et maintenant, il repose a jamais, le bien-aime cardinal, mais son exemple et ses oeuvres continueront son ame ardente, son ame de paix, de charite, de lumiere. II repose dans le cadre familier qu’il aimait tant, et son souvenir vivra toujours dans rhistoire, car les heros et les saints ne meurent pas.

Extrait du Testament Spirituel de Son Eminence le Cardinal Mercier

« Le bon Pasteur donne sa vie pour ses brebis.)) En union avec notre Divin Sauveur, qui a donne sa vie pour le salut du monde, je vous fais aujourd’hui, mon Dieu, 1’humble offrande de ma vie. J’accepte maintenant, en pleine conscience, 1’ arret de mort que votre Justice a porte sur moi, je m’y soumets en vue de reparer lemal que j’aicommis, dans le cours de ma vie, et avec l’espoir que mon sacrifice sera utile au troupeau dont vous avez daigne me confier la garde.

« Recevez done mon ame, 6 mon Dieu, je la remets en vos mains : In manus tuas, Domine, commendo spiritum meum. Enlevez-moi la vie

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quand vous le voudrez et de la maniere que vous voudrez. Que nous vivions ou que nous mourions, vous 6tes notre Maitre et j’entends vous appartenir comme votre chose, sive vivimus, sive morimur, Domini sumus.

« . . . Je vous remercie encore et aussi longemps que je serai en vie je voudrais par chacun de mes actes, vous remercier des graces insignes dont j’ai et6 l’objet de votre part, specialement de mon ordination sacerdotale dont je fete aujourd’hui, en ce Samedi-Saint, l’anniversaire, et de ma consecration episcopale, dont je ne m’explique la faveur que par un acte mysterieux de votre infinie misericorde.

« Si, dans Paccomplissement de mon ministere, j’ai blesse ou maledifie quelqu’un, je lui en demande pardon. Si quelqu’un croit m’avoir manque en quelque chose, qu’il sache que, de tout coeur, je lui pardonne et prie Dieu de lui pardonner.»

t D. J. Card. Mercier.

LOUIS L£ CARDONNEL

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