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SAINT-ETIE'NNE DE LA MALBAIE

LAURE CONAN

Le 9 janvier 1845, Marie-Louise-Felicite Angers, mieux connue sous le pseudonyme Laure Conan, vint au monde dans une modeste villa de la Malbaie. Elle etait la quatrieme des six enfants d’Elie Angers et de Marie Perron.

L’enfance des femmes celebres offre parfois des faits typiques, mais celle de la petite Felicite, si beureuse au milieu des siens, semble ne pas sortir de Tordinaire. Des l’age le plus tendre, sa mere s’applique a inculquer dans son ame toute blanche les premieres notions de la foi, et a diriger elle-meme les progres d’une intelligence remarquable. Excellente ecole, la meilleure de toutes, que celle d’une mere chretienne s’attachant a developper les qualites solides plutot que les dehors brillants ; aussi Felicite n’oubliera-t-elle jamais les lemons du foyer. Dans son coeur delicat et profond, toutes s’epanouissent en vertus et donnent cent pour un.

Elle commence ses etudes a l’ecole primaire de son village, et vers l’age de treize ans, les poursuit chez les Ursulines de Quebec.

Toujours avide destruction, la jeune pensionnaire se livre avec bonheur a l’etude qui, pour elle, ne fut toujours qu’une forme de la lecture. D’une memoire heureuse, il lui suffit, pour bien savoir ses legons, de les lire une ou deux fois. Au temoignage de l’une de ses compagnes d’alors, elle etait en classe un modele vivant d’application, a la chapelle, un ange de piete ; et a la salle de recreation, une timide quelque peu distante et qu’il fallait voir de pres pour apprecier sa sensibilite fine et profonde, propre aux esprits superieurs.

Au cours de sa deuxieme annee de pensionnat, le bon Pere Lemoyne, pour recompenser ses succes de redaction, lui donne un livre intitule : Les Heures serieuses d’une jeune per sonne, par Charles Sainte-Foi, lui recommandant de le lire par petites tranches et d’en tirer le meilleur profit possible. C’est ce qu’elle fait. Elle lit encore d’autres ouvrages du brillant moraliste et se prend d’estime et d’affectueuse veneration pour cet auteur devenu le personnage ideal de son ardente imagination. Trop jeune encore pour se conformer a la regie de vie qu’il preconise, elle s’en console en disant a ses bonnes Meres : « Lorsque je serai plus grande, je vivrai de cette vie frugale et reglee, si hautement louee par mon auteur de predilection.))

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Apres ces annees de pension, la jeune fille revient dans sa famille, qui s’eclaire au rayonnement de sa jeunesse sereine et joyeuse. Levee a six heures, elle se rend chaque matin a la messe par le sentier de la greve. Est-ce pour mieux contempler les paysages incomparables de sa petite patrie laurentienne ? C’est bien possible et tout naturel pour une ame poetique comme la sienne. En quelques traits, elle nous peint son eglise et les pittoresques beautes qui l’environnent :

« Le siecle avail deux ans lorsquon a commence a la construire. C’est jeune encore pour une eglise. Pourtant les hirondelles l’affectionnent, car les nids s’y touchent et, en levant les yeux, on apergoit tou jours quelque jolie petite tete, qui s’avance curieusement au dehors. Elle est batie sur le fleuve, a l’embouchure de la riviere Malbaie. C’est un fort beau site. En face, la baie — cette charmante baie que Ton compare a celle de Naples, — a droite, des champs magnifiques, une hauteur richement boisee, ou chantent les oiseaux et les brises d’ete ; a gauche, la riviere, puis le Cap-a-l’Aigle, sauvage et gracieux, et en arriere, les montagnes vertes et bleues qui ferment l’horizon.))

Elle aime les pelerinages solitaires a la chapelle Harvieux, simple grotte de sept a huit pieds de

profondeur, taillee dans le roc. (( 11 y a bien longtemps, ecrit-elle, un religieux frangais du nom de Harvieux y celebra la messe. Ce missionnaire descendait le fleuve en canot pour visiter les colons etablis sur les c6tes, et fut retenu la par une tempete. J’aime cette solitude sauvage, et qu’elle doit etre grande et triste quand le vent gemit et que la mer se livre a ses formidables coleres ! )>

Mais cette contemplative qui, partout sait decouvrir le beau, ne dedaigne pas Taction ; avec dignite, avec une certaine majeste qui lui est naturelle, elle accomplit les plus humbles taches ; d’ailleurs, tous ses actes sont empreints de ce cachet distinctif. On la voit preparer un repas succulent avec le meme soin qu’elle apportera plus tard a T edition de ses livres. L’art culinaire n’est pas un vain mot pour cette idealiste; elle y excelle bien avant de s’adonner a Tart litteraire. Elle possede aussi un jardin qu’elle cultive avec tendresse et dont elle est si fi&re ! Une bonne fermiere n’est pas plus heureuse que mademoiselle Angers devant ses petits pois verts, ses fraises rougissantes et ses pommes dorees . . . Les massifs qu’elle dispose avec un art infini, les plates-bandes multicolores oil dominent les anemones, les pensees moirees, les tulipes et les

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gla'ieuls, entourent une tonnelle enlierree, situee an coeur du jardin. Oh ! l’abri reposant que ce minuscule berceau decoupant le ciel en losanges bleus ! Le toil, frele clocher de verdure, sert de reposoir aux oiseaux qui s’y donnent rendezvous . . . C’est dans cet asile de fratcheur et de parfums qu’elle ecoute leur chant musical; et le soir, a la faveur de F ombre silencieuse, elle se recueille et commence son oraison litteraire. C’est la que la pionniere des lettres se retirait pour tracer dans son esprit les vagues lineaments des oeuvres dont elle a enrichi la litterature canadierme.

Le parterre constelle de roses, attenant a sa maisonnette, excita, plus d’une fois, la convoitise des Americains en villegiature. Un jour, une voiture s’arrete devant sa porte; un monsieur et une dame en descendent pour demander le prix des roses. — “Elies ne sont pas a vendre”, fut la reponse de mademoiselle Angers. Ils insistent, elle tient ferme . . . Les deux etrangers poursuivent un instant leur route, puis ils reviennent contempler cette richesse inaccessible . . . Devant la deception evidente de ces riches, l’aimable jardiniere de la Riviere-Mailloux s’emeut de pitie et d’un geste large, leur fait l’aumone . . . d’une

rose.

Pourtant ses fideles n’ont pas oublie les gerbes paifumees qu’elle leur offrait si liberalement, pendant les vacances joyeuses de jadis. Cette nature concentree, mais loyale et sans detours, avait peur des inconnus : de rares privileges ont eu l’avantage de l’approcher et de pouvoir apprecier la noblesse de son ame.

Comme toutes les femmes vraiment dignes de ce nom, elle aime les enfants, et dans cet amour, fait de tendresse et de respect, jamais elle ne se permet le tutoiement, pas meme avec les bebes ; elle trouve un charme infini dans leurs gestes menus et s’extasie devant leur sourire. Avec quelle complaisance elle cite leurs reparties ! Cependant, ce coeur delicat nesaurait pardonner les cruautes de cet (( age sans pitie )) : un jour, se rendant au village, elle apergoit un groupe d’enfants maltraitant un ecureuil. Indignee, elle arrache a ses bourreaux 1’innocente victime, l’enveloppe dans son chale et Tapporte a la maison, ou elle l’installe sur un lit de mousse, dans une petite cage. Pour ne pas l’effrayer, elle s’en approche, lui parle, la flatte. Malgre un fremissement de tout son etre, « Friby )) devient parfaitement apprivoise. Elle s’amuse de ses gentillesses, surtout de son habilete a ouvrir lui-meme la porte de sa cage pour recevoir les noix que lui presente sa liberatrice. « Un

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marguillier en charge n’ouvre pas mieuxla porte du banc d’oeuvre )), ecrit-elle, un jour, a Tune de ses amies.

Eloignee des centres intellectuels, si favorables a l’eclosion et au developpement des talents, mademoiselle Angers lit, etudie et medite. Elle sait,- — on le lui a dit — , qu’avant l’effort qui conduit au franc succes, bien d’autres efforts doivent passer inapergus. N’importe ! a ses heures de loisirs, et elles sont nombreuses, le soir, a la campagne, elle prend contact avec les maitres de la pensee frangaise, toute la pleiade du grand siecle. Les psychologues, tout d’abord, ont ses preferences. La Bruyere la captive, Bossuet et Fenelon deviennent ses auteurs de chevet ; Chateaubriand, Sainte-Beuve et Louis Veuillot sont largement representes dans sa bibliotheque. Sylvio Pellico lui laisse des impressions ineffagables. Mais de tous les ouvrages de 1’immortel captif, Mes Prisons est celui auquel elle revient sans cesse, parce que, dit-elle, ce livre admirable enseigne de tous les arts le plus difficile, comme le plus necessaire, Part de la souffrance.

A ses heures de verve, elle cite — de mcmoire — des passages entiers de 1 Ecriture Sainte, des Peres de l’Eglise, surtout de saint Augustin, de saint Jerome et de saint Jean Chrysostome.

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Son admiration pour notre historien national est connue. Que de louanges a l’adresse de l’infatigable travailleur que fut Garneau ! « C’est l’un de mes regrets de ne l’avoir jamais vu )>, ecrit-elle un jour. « Mais j’ai beaucoup pense a lui, a ses difficultes si grandes, a son education solitaire et, avec respect je verrais cette mansarde ou, sans maitres et presque sans livres, notre historien travaillait a sa formation. Oh ! qu’il a ete courageux ! qu’il a ete perseverant ! et combien de fois je me suis attendrie en songeant a cette faible lumiere qui veillait si tard pour eclairer notre glorieux passe ! )>

En lisant nos vieux textes historiques, elle grave en sa memoire l’histoire des heros de la Nouvelle-France, et nous verrons plus tard avec quelle ardeur elle s’appliquera a les tirer de l’oubli. C’est ainsi qu’aux moments perdus pour bien d’autres, cette femme laborieuse atteint toute seule son plein developpement. Dans sa chartreuse, au milieu de la nature accidentee qui borde le domaine paternel, elle egaie sa vie, et la tonifie au vent de mer sature d’iode et de salin. Sur une plage envahie par les touristes, elle s’isole pour vivre sa bonne vie d’idealiste et realiser . . . dans ses livres, les voyages reves de ses vingt ans.

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Son beau talent litteraire se revele au public dans une nouvelle tres emouvante, publiee, en septembre 1878, dans la Revue de Montreal, sous le titre : Un amour vrai. Ce court roman raconte l’histoire d’un Ecossais anglican qui se convertit a la mort de sa fiancee. A-t-il devine que cet ange terrestre, apres avoir espere en vain son abjuration a offert le sacrifice de sa vie pour lui meriter la foi ? Quoi qu’il en soit, a ce moment supreme, la verite penetre dans l’esprit du jeune homme. Instruit des mysteres de notre religion, il en accepte tes dogmes et la morale ; plus encore, il sacrifie ses esp6rances mondaines pour se vouer, dans un monastere, a une vie de priere et d’austerites.

Rien de plus impressionnant que ces pages si simples, limpides comme ces sources que rien n’a ternies et dont les ondes n’ont reflete que l’azur du ciel.

Un editeur de Montreal se permit de mettre en volume cet article de Revue, en 1897, sous le titre : Larmes d’ Amour. Inexperimentee, Laure Conan avait oublie de reserver ses di’oits d’auteur. Genereusement, elle pardonna, mais toujour, dans son cceur persista le regret de cette indelicatesse.

Angeline de Montbrun, son second roman, publie en 1882, dans la Revue Canadienne et mis en volume en 1884, n’est certainement pas, quant a

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la forme, le plus parfait de ses ouvrages, mais il n’en demeure pas moins l’un de ; plus goutes, par les sentiments qu’il exprime dans une langue souple, de bonne venue et d’une exquise fratcheur. Certains lecteurs se demandent si les sentiments idyllises ont ete vecus ; d’autres, plus categoriques, assurent que le heros mis en lumiere a reellement existe et qu’il a tenu une place dans le coeur de la romanciere. Lorsque ses amies tentent d’eclaircir la question, mademoiselle Angers se contente de sourire, et de sa voix profonde, nuancee de mystere, elle repond : « Charles de Montbrun, pere d’Angeline, c’est Charles Sainte-Foi, mon auteur prefere, l’ami de ma jeunesse et de toujours.))

La premiere partie de ce roman renferme des lettres si joliment tournees qu’elles ont valu a l’auteur le titre charmant d’Eugenie de Guerin du Canada. La seconde se compose de cent cinquante feuilles de journal, toutes plus prenantes les unes que les autres. Ces pages sont fremissantes d’humanite ; on y sent palpiter une ame, et c’est sa pensee tout entiere qu’elle nous livre en ces lignes exquises :

(( Comme on reste entant ! Depuis hier, je suis folle de regrets, folle de chagrin. Et pourquoi ? Parce que le vent a renverse le frene sous lequel Maurice allait s’asseoir avec ses livres. Cet endroit

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de la cote, d’ou l’on domine la mer, lui plaisait infiniment et le bruit des vagues l’enchantait. II avait enleve quelques pouces de l’ecorce du frene, et grave sur le bois, entre nos initiales, ce vers de Dante :

L’amour impose a qui est aim6 d’aimer en retour.

Amere derision maintenant ! et pourtant ces mots gardaient pour moi un parfum du passe. La derniere fois que j’en approchai, une araignee filait sa toile sur les caracteres que sa main a graves, et cela me fit pleurer. Je crus voir l’indifference bideuse travaillant au voile de l’oubli. J’enlevai la toile, mais qui relevera l’arbre tombe, renverse dans toute sa force, dans toute sa seve ?

Le coeur se prend a tout, et je ne puis dire ce que j’eprouve en regardant la cote oil je n’apergois plus ce bel arbre, ce temoin du passe.))

Elle a la nostalgie du { endre et s’y refugie comme en un buen retiro ou sont enfouies Ls heurts exquises d’un passe que rien n’efface ; elle s’y berce dans une constante reverie tout etoilee d’or sur fond de velours bleu d’azur . . . bleu de nuit. C’est la vie : espoir, amour, bonheur, tout passe, tout, excepte le souvenir et l’espoir chretien. li faut relire ces passages inspires de son grand coeur fidele :

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