C^L^BRIT^S
« Oublier ! est-ce un bien ? Puis-je le d6sirer ?
Oublier les aspirations vers l’infini, la douceur benie des larmes, les reves delicieux de l’&me virginale, les premiers regards jetes sur l’avenir, ce lointain enchante qi ’illuminait l’amour.
Oublier les clartes d’en haut ; les rayons qui s’6chappent de la tombe ; les voix qui viennent de la terre, quand ce qu’on aimait le plus y a disparu.
Oublier qu’on a ete l’objet d’une incomparable tendresse ; qu’on a cru a l’immortalite de l’amour.
Oublier que l’enthousiasme a fait battre le cceur ; que l’ame s’est emue devant la beaute de la nature ; qu’elle s’est attendrie sur la fleur saisie par le froid, sur le nid ou tombait la neige, sur le ruisseau qui coulait entre les arbres depouill6s.
Oublier ! laisser le passe refermer ses abimes sur la meilleure partie de soi-meme ! N’en rien garder! N’en rien retenir ! Ceux qu’on a aimes, les voir disparaitre de sa pensee comme de sa vie ! les sentir tomber en poudre dans son cceur !
Non, la consolation n’est pas la ! ))
Mais la foi, toujours invoquee aux heures lourdes, va lui apporter son reconfort et sa lumiere : peu a peu la resignation entrera dans son ame k la fois si ardente et si bien disciplin6e.
LAURE CONAN
et lui inspirera ces reflexions d’une profonde psychologie :
« Suis-je plus a plaindre que beaucoup d’autres ? Combien qui vegetent sans sympathies, sans affections, sans souvenirs ! Parmi ceux-la is y en a qui auraient aime avec ravissement, mais les circonstances leur ont ete contraires. II leur a failu vivre avec des natures vulgaires, mediocres, egalement incapables d’inspirer et de ressentir un sentiment affectueux. Combien y en a-t-il qui aiment comme ils voudraient aimer et qui sont aimes comme ils voudraient l’etre? Infiniment peu. Moi, j’ai eu ce bonheur si rare, si grand ; j’ai vecu d’une vie ideale, intense.))
Quel solide bon sens encore dans cet entrefilet d’une derniere lettre a Maurice : (( Croyez-moi, ce n’est pas avec un sentiment dont vous avez deja eprouve le neant, que vous rempliriez le vide de votre vie et de vos jours ...»
Et ce coeur que Maurice n’a pas su garder, Angeline le fait taire et lui apprend a n’etre plus qu’une flamme brulant pour son Dieu et sa patrie. Desormais, sa paix reposera sur le roc inebranlable de la volonte divine, et pour toujours.
II n’est pas exagere de dire que ce roman, reedite bien des fois, a consacre la renommee de son auteur.
Dans - a brochnrette : Si les Canadiennes voulaient, publ’ee en 1886. Laure Conan so:licite in- tamment le concours de l’element feminin pour faire revivre le patriotisme et les vertus de nos a eux. C’est i’oeuvre d’une femme qui a aime ardemment sa nation alite et son pays.
La lecture des Relations des Pore •; Jesuites va orienter le talent de la romanciere vers les heros obscurs qu’en 1891, elle commence a ressusciter. Elle nous presente dans la vie du Pere Charles Gamier, l’un des Martyrs que Rome a beatifies en juin 1925, une oeuvre de grande valeur historique. On sait que le 7 decembre 1649, ce religieux, alors qu’il donnait Tabsolution a un Huron mourant, tomba sous la hache d’un Iroquois. L’ouvrage magnifique: A l CEuvre et d VEpreuve, est un vibrant hommage d’admiration pour les missionnaires de la Compagnie de Jesus qui, au prix des plus grands sacrifices et ineme de leur vie, ont evangelise le Canada.
Quelles lignes consolantes dans cette lettre du Pere Gamier a Gisele Meliand, la future Gisele de Jesus, carmelite !
(( Chere Soeur, je vous souhaite 1’esprit de priere. Quand vous l’aurez, vous ne songei'ez plus jamais aux pauvres joies dela terre, et votre ame portera le poids des tristesses et des regrets aussi
LAURE CONAN
facilement que le Saint-Laurent porte le poids des feuilles mortes.))
A cheque page de ce livre unique, Laure Conan a repandu les richesses de sa vie interieure, et c’est bien ce qui en constitue l’edifiante beaute. La France a lionore publ'quement son talent en lui decernant les palmes academiques. Ce fut une grande joie pour les admirateurs de cette plume si bien taillee dont la Canadienne frangaise a le droit d’etre here.
Au cours de l’annee 1893, Laure Conan quitte sa campagne natale pour aller demeurer a St.- Hyacinthe, coquette petite ville aux grands ormei centenaires qui se mirent dans la calme surface de l’Yamaska, du mo’ns dans la partie de la ville qu’affectionne l’ecrivain, et ou demeurent la plupart de ses antes. Vis-a-vis la partie industrielle et commerciale, cette paisible riviere change d’allure et se precipite impetueusement dans les turbines des fabriques. A cent pieds de la riviere s’eleve le monastere du Precieux-Sang. Les religieuses ont affecte a l’usage des dames pensionnaires la maison de fondation de leur communaute, veritable relique de l’architecture canadienne, aux murs epais, aux plafonds bas, ou tout semble inviter au recueillement et a la meditation. C’est dans cet asile de paix que mademoiselle Angers
elit domicile et se trouve tout-a-fait dans son element ; elle vit un peu comme ses hotesses clottrees, redige leur revue, lit, observe et se plait a evoquer les visions heroiques de notre histoire. Peu communicative, elle ecoute plus souvent qu’elle ne parle et repond plutot brievement aux conversations qui se croisent autour d’elle. Une fois, son laconisme fut cause d’une meprise assez compromettante et lui valut une heure d’humiliation profonde : un vieux celibataire, fils de bonne famille, mais de moeurs passablement fibres, venait de mourir. Le dimanche qui suivit les funerailles, l’une des soeurs du defunt prie mademoiselle Angers de remettre a M. le Cure le prix d’une grand’messe pour le repos de Fame de son frere. Mademoiselle Angers accepte le message et s’en acquitte fidelement. Mais quelle n’est pas sa stupeur en entendant le brave cure annoncer, du fiaut de la chaire de verite, qu’une messe, recommandee par Mademoiselle Felicite Angers, serait chantee pour le repos de Fame de Fridolin M . . . La pauvre victime bondit, et apres la messe, toute rouge encore d ’indignation, elle disait : « Seul le respect dll au saint lieu m’a retenue. J’aurais crie : Ce n’est pas vrai ! ))
Comme tous les grands esprits, elle se preoccupe des graves questions de la mort, de F mmortalite
LAURE CONAN
de 1’ame. Un jour, allant rendre visite a une amie, elle s’arrete prier aupres du corps d’un jeune religieux expose en chapelle ardente au couvent des Peres Dominicains. Frappee de son expression de serenite, elle le regarde, le regarde longtemps, comme pour percer le mystere de sa beatitude. Au cours de sa visite de plus d’une heure, sans souci de l’etiquette, elle ne trouve qu’une question repetee a chaque visiteur : « Avez-vous vu le mort ? )) Elle l’avait vu, elle, et de son ame emue, jaillit une page immortelle.
Quelques jours plus tard, au cours d’une conversation avec sa jeune amie de la « Villa des Ancolies )), elle lui confie les profondes impressions ressenties 'ors du deplacement du cimetiere de son village natal, et ses regrets de ce que l’on ose ainsi troubler les morts dans leur dernier sommeil.
Les grands problemes de la vie ne la laissent pas indifferente non plus. A la naissance d’une des filles de l’un de nos ecrivains montrealais, Laure Conan visite la m re et e le insiste pour tenir l’enfant entre ses bras. L’elevant a la hauteur de sa figure, elle l’enveloppe d’un regard prof ond et lui dit : « Qu’etes-vous venue faire dans la vie, pauvre petite? Votre ame etait done bien alter ee de souffrance ! Pourquoi n’etes-vous pas restee dans le grand infini ou les larmes sont inconnues ? )>
CELEBRIT^S
Et se tournant vers le parrain de F enfant : « Ce sera votre devoir, monsieur, de lui apprendre qu’on doit souffrir sans se plaindre.))
L’elegance et la mode ne la preoecupent pas plus a la ville qu’a la campagne. Modestement vetue d’une robe sombre, unie, elle n’attache aucune importance aux details de la toilette, (( J’adore la jeunesse et la beaute )) dit-e-le souvent, mais elle ne manque pas d’ajouter : « Aimer une personne pour son exterieur, c’est aimer un livre pour sa reliure.)) Et de fait, toute sa vie, la beaute morale, celle consacree par la souffrance et la charite, reste 1 unique ambition de cette femme de bien.
Dans les salons, elle aime a entendre causer, mais elle ne se mele guere a la conversat on ; jamais elle ne se met en vedette ; rarement elle parle de ses travaux litteraires.
Liee d’amitie avec les lettres et les meilleures families de St-Hyacinthe, sa patrie d’adoption, elle a aussi d’autres amis qu’elle visite soiivent : ce sont les pauvres et les misereux auxquels e'le prodigue des secours materiels et du reconfort moral. Elle s’applique a leur faire comprendre la valeur du sacrifice et la beaute de la resignation. Jamais elle ne fait parade de ses bonnes oeuvres ; volont ers elle s’associe a celles de ses amies, qui
LAURE CONAN
gardent le souvenir imperissable de la delicatesse dont elle entourait (( I’eminente dignite des pauvres )).
La plume feconde de notre distinguee romanciere fit paraitre dans La Voix du Precieux-Sang :
Annee 1894
De la Devotion au Precieux-Sang dans les 'premiers temps de la Colonie.
Le voile de Plautilla. (Un incident du martyre de saint Paul.)
Le pont des Chapelets, (historique du premier sanctuaire canadien dedie au Saint-Rosaire, Cap-dela-Madeleine.)
Annee 1895
Une Fleur de Rome.
Dans les Prairies du Nord-Ouesi.
Un Penitent.
Notre-Dame du Bon-Conseil Sainte-Anne de Beaupre Ayons pitie des Pauvres.
Annee 1896
Le Respect du aux Pauvres,
Le Feu Nouveau, legende touchante qui poetise, I’ evangelisation de l’lrlande, en 437, par saint Patrice.
Notre-Dame de Liesse.
Eloge de Jeanne Mance.
La Premiere Contemplative canadienne.
Les Debuts d’une Sainte.
Nostra Senora de Guadalupe.
Annee 1897
La Priere du Pauvre (legende.)
Noces d’Or.
Le Pardon des Offenses.
La Clef du del.
Le bonheur de lux ressembler.
L’abbe de Ranee.
Annee 1898
Le premier Miracle du Scapulaire.
L’esclave des Negres.
Le Fondateur de VOrdre des Freres du bien mourir. L’Arbre de Noel.
Ritza.
Le premier Sanctuaire de Marie en Occident.
LAURB CONAN
Son s£jour a St.-Hyacinthe se prolonge jusqu’en 1898. Elle retourne ensuite a la Malbaie, pres de son beau fleuve qui, en face de sa demeure, se donne des airs d’ocian.
C’est 14 que, en 1900, dans la plus belle peut- £tre de ses oeuvres, L’Oublie, elle fait revivre le grand guerrier de Ville-Marie. Lambert Closse, bras droit du fondateur de Montreal, fut un « oublie » jusqu’au jour oil le sculpteur Hebert lui fit une place dans son monument de Maisonneuve, sur la Place d’Armes de Montreal. Laure Conan, a son tour, donne a ce brave des braves, une place d’honneur parmi les gloires nationales que graduellement sa ferveur patriotique tire des ombres du passe.
Le nom d’ Elisabeth Moyen n’est pas fictif ; il appartient a l’histoire. Cette jeune fille dont les parents ont ete massacres, fut enlevee par les Sauvages, puis echangee contre un chef Iroquois, nomme La Plume. Mademoiselle Mance la prit sous sa protection et l’entoura de soin maternels, en attendant de confier le bonheur de l’orpheline au Major Closse, redevable de sa vie a la vaillante enfant qui l’avait sauve du couteau de l’lroquois.
Ce roman de chevalerie a valu a son auteur une fort agreable surprise de la part d’un ecrivain frangais : Joseph, fils de madame Julie Lavergne,
enthousiasme par la lecture de l’epopee que synthetise L’OubliS, la presenta lui-meme a l’Academie Frangaise oil, d’emblee, 1’ouvrage fut couronne. Cette consecration de son talent par le plus liaut tribunal intellectuel du monde fut evidemment Tune des meilleures joies de l’ecrivain; elle en regut l’liommage avec complaisance. Qui oserait Ten b lamer? Ne fut-elle pas la premiere Canadienne a cueillir des lauriers sur le sol de cette France qu’elle aimait de toute sa belle ame ardente ?
Quelque temps apres Fheureuse nouvelle, un Frangais, en visite officielle au pays, se rendit presenter ses hommages a la romanciere : « Laure Conan, c’est la France qui vous salue ! Les lauriers cu illis recemment chez nous sont immorte s comme votre ceuvre, et je vous en felicite sincerement.)) Mademoiselle Angers, muette d’emotion, ne put articuler qu’un simple merci, en lui tendant une main tremblante que l’officier baisa avec respect.
Elisabeth Seton fut encore l’une de ses devotions iitteraires. En 1903, elle ecrit la biographie de cette femme illustre, epouse accomplie mere heureuse, veuve abandonnee par le fanatisme, desolee, ruinee, et qui, par un miracle de vaillance, devient la fondatrice de l’lnstitut des Filles de la
LAURE CONAN
Charite, a Emmettsburg. Cette petite ville est situee a cinquante milles de Baltimore. C’est la qu’en 1808, la veuve Seton avait ouvert une ecole, afin de pouvoir garder aupres d’elle ses cinq enfants orphelins. Malgre la pauvrete et les epreuves, ce grain de seneve est devenu, dans un grand nombre de dioceses americains, un arbre puissant dont les rameaux abritent une infinite de miseies physiques et morales.
Deja, les eveques des Etats-Unis ont ouvert le proces d’informations en vue de l’introduction en cour de Rome de la cause de beatification de la venerable fondatrice. Laure Conan, comme on le voit, n’a jamais aime que les grandes ames, celles qui s’elevent constamment vers les hauteurs de 1’ ideal et du sacrifice, et nous lui savons gre de nous avoir fait connattre celle-la dans toute sa douloureuse beaute.
Une Sainte ignoree ouvre la serie des Pkysionomies de Saints qu’elle nous fait admirer dans une brochure publiee le 14 mars 1913. Comme une infinite de saintes et de martyres des catacombes, le nom de la touchante dominicaine qu’elle glorifie n’est pas arrive jusqu’a nous. D’oii venait-elle? Quelle route l’avait conduite au cloitre ? On n’en sait rien ; seulement, nous dit Laure Conan sur
CELEBRITIES
son monument, restaure en 1687 en Alsace, on lit 1’inscription suivante :
« Dans ce tombeau, repose le corps d’une pieuse soeur dont le nom est inconnu.))
Elle evoque ensuite le souvenir d’un autre oublie : saint Frangois Solano, franciscain espagnol, missionnaire dans l’Am^rique du Sud. Ce religieux mourut deux ans apres la fondation de Quebec, a Lima, appe!£e alors la cite des Rois. Voici comment elle nous fait part de son admiration et surtout de son etonnement au sujet de ce grand meconnu : « Chose curieuse, inexplicable meme, l’Apotre de l’Amerique du Sud est chez nous a peu pres inconnu. Dans route l’etendue du Canada, il n’a pas un autel. Et pourtant, il est le saint par excellence du Nouveau-Monde.)) (1)
Les cordons bleus ne sont pas oublies dans les esquisses de Laure Conan ; ce doit etre a leur intention qu’elle raconte, en des pages emues, la vie de leur patronne, sainte Zite. Au temps de saint Louis, cette humble fille vecut soixante ans dans un simple village des environs de Lucques. Toute sa vie, elle ne fut qu’une humble servante, mais une servante vertueuse et digne de figurer parmi les princesses du paradis.
(1) Dans Montreal-nord existe, depuis plusieurs armies, une paroisse d6di6e k ce saint.
LAURE CONAN
D’autres saintes moins ignorees inspirent a l’ecrivain des pages de la plus haute spirituality. Qui n’aimerait a relire l’histoire de sainte Catherine de Sienne, dont le souvenir flotte encore dans 1 air si doux de sa ville natale ? Et celle de la patronne du Perou, sainte Rose de Lima, limpide comme le cristal, belle comme la fleur dont elle porte le nom gracieux? Et comb’en d’autres vies non moins bienfaisantes et belles !
Apres le congres de Temperance tenu a Quebec en 1910, le grand mouvement anti-alcoolique organise dans toute la province a inspire a Laure Conan un touch: -nt appel : Aux Canadiennes. Dans cet opuscule publie en 1913, elle demande aux meres de famille de se liguer conti ie fleau de l’alcoolisme et des drogues calmantes, si nefastes a l’enfance. (( Si en Norvege, nous affirme-t-elle, la lutte contre l’alcool a eu de si magnifiques resultats, on attribue ce succes prodigieux a l’ardeur avec laquelle les femmes s’y sont jetees. Ce que vous pouvez ? Mesdames . . . mais vous pouvez tout ... Si vous n’avez pas l’autorite, vous avez le charme, l’influence souveraine, irresistible, et vos devoirs sont le fondement de la vie sociale comme de la vie humaine.))
Ces pages suggestives, eloquentes meme, reve- 'ent bien son kme d’apotre et de patriote eclairee.
Elle desire avant tout la sobriete de ses compatriotes et le bonheur de son pays.
Les etudes historiques qu’elle s’est imposees jadis, pour ecrire L’Oublie, 1’ont mise en contact avec les grandes figures qui ont accompli l’oeuvre civilisatrice de laNouvelle-France. Elleecrit leurs biographies et, en 1917, les reunit sous le titre : Silhouettes Canadiennes. Dans une procession splendide, ces personnages illustres defilent sous les yeux du lecteur, eveillant dans son &me des fiertes legitimes et des resolutions genereuses ! Saluons au passage Louis Hebert, premier colon acadien et premier defricheur canadien. Le voeu formule jadis par l’historienne est maintenant realise : sur la place meme ou murit la premiere moisson, un monument nous rappelle le geste auguste du semeur de ble et le courage de son epouse, Marie Rollet, entouree de ses enfants auxquels elle apprend a lire.
Inclinons-nous devant la Mere Saint-Joseph ursuline, qui apprit les langues huronnes et algonquines afin de gagner plus vite le coeur des sauvages, qu’elle voulait instruire et sauver.
Tres admirables aussi, Jeanne Mance, auxiliaire de Maisonneuve et fondatrice de l’Hotel-Dieu de Montreal, et Pimmortelle Marguerite Bourgeois qui ouvrit a Ville-Marie la premiere ecole, berceau
LATJRE CONAN
de la Congregation Notre-Dame, si florissante dans tout le pays.
Touchante personnification du devouement patriotique, cette Jeanne leBer, recluse de dix-huit ans, qui sacrifie tout : libertes,tendresses familiales, caressantes esperances, pour mener une vie de penitence, afin d’obtenir, en ces temps si precaires, la protection divine sur la colonie !
La douce figure de la Mere Catherine-Marie- Aurelie du Precieux Sang, fondatrice du monastere ou la romanciere passa cinq annees de sa vie, se degage aussi en lumiere sur fond d’hero'isme.
Les pages qui suivent sont a l’honneur de nos premieres educatrices, les Ursulines, ces gardiennes fideles de nos traditions nationales On lit avec emotion le compte-rendu des funerailles du grand vaincu des Plaines, qui dort son dernier sommeil dans leur petite chapelle Oh ! notre histoire ! avec quelle puissance d’evocation elle la ressuscite Comme elle voudrait en allumer la flamme sacree dans tous les coeurs canadiens !
Les ecoliers d’Ontario, auxquels elle dedie ce travail si bien documente apprendront avec etonnement dans quelle penurie de livres les religieuses se trouvaient, apres la cession, aux jours sombres de 1760. reimportation des livres frangais etant alors prohibee, les pauvres Soeurs
c&lebritIss
se virent, au debut d’une annee scolaire, avec une seule grammaire pour tout l’externat : (( On l’avait placee, nous dit l’ecrivain, sur un pupitre, oil un cadre de bois retenait la page ouverte ; chaque eleve devait aller a tour de role apprendre la le§on du jour, et la maitresse seule avait la permission de tourner les feuilles du livre respecte.))
Le dernier chapitre relate une entrevue de Champlain avec le premier seigneur de Beauport, son medecin,au Chateau St. -Louis, vers le commencement d’octobre 1635 : Champlain, frappe de paralysie, songeait a faire un testament olographe. Un beau matin, il essayait de tracer son nom, quand le docteur Robert Giffard arriva aupres de son illustre malade. Le medecin l’arrete : « Le temps est delicieux aujourd’hui ; mieux vaut causer au soleil.)) II enveloppa le malade d’un manteau de fourrure, lui mit un chapeau et le conduisit gaiement sur laTerrasse. «L’airetaitdoux, sous le grand ciel pur, le Saint-Laurent resplendissait magnifique et tranquille,mais la foret seculaire, encore proche, n’avait plus l’eclatante beaute de l’automne Autour du fort et partout les feuilles seches s’amoncelaient sur l’herbe fletrie. Champlain jeta un regard melancolique sur le fleuve et les bois qui s’etendaient a rinfini.))
LATJRE CONAN
Cette tristesse du fondateur de notre vieille cite etait sans doute causee par le pressentiment de sa fin prochaine, puisque le jour de Noel 1635, il en trait dans l’immortalite et le premier deuil entrait au CMteau.
Rien de plus captivant que ces silhouettes ou rherolsme et la piete de nos ancetres sont un sujet de perpetuelle admiration pour cette benedictine des lettres et ceux qui lisent ses oeuvres immortelles. Jamais nous ne connaitrons assez les episodes de ces temps epiques, ou religieux et laiques rivalisaient de zele pour triompher de la nature sauvage, pa'ienne et barbare.
A propos de la gravure qui orne le frontispice des Silhouettes, hauteur dit un jour a une religieuse : « J’ai donne la plaquette aux reverends Peres Franciscains, parce qu’ils sont fideles conservateurs des choses du pays et que l’oeuvre reproduce est d’un peintre canadien.)) (1)
Son Obscure Souffrance, publieeen 1919, est une etude dame tres approfondie, qu’elle nous offre sous la forme attachante d’lm journal. Quelle fraicheur, quelle souplesse d’expression et quelle delicatesse dans ces pages, reflets des rares qualites de son esprit et de son cceur:
(1) Chs. Huot.
ClilLEBKITES
(( Malgre tout, j’aime ma vieille maison. Elle est basse comme les anciennes maisons canadiennes, mais tout en cedre, sans une goutte de peinture. Je lui trouve du cachet.
On a ete longtemps sans poele, chez nous. Cette cheminee si large remonte a pres de deux cents ans. Entre ces pierres solides, des milliers d’arbres sont devenus cendre. Que ces belles flammes ont eclaire de labeurs, de deuils, de souffrances et aussi de sourires, d’humbles et saines joies ! J’aimerais savoir a quoi songeaient mes ancetres, quand ils se reposaient a ce foyer.
17 aodt
Agreable soiree chez madame R. . et j’ai pu y aller, ce qui est rare ... II y a quelques annees, je m’y serais, je crois, franchement amusee. Maintenant, j’en suis incapable. Dans un salon, je me trouve depaysee. Je sens que je n’ai pas la mentalite des autres. L’habitude du repliement sur soi-meme prepare mal aux conversations legeres. Je l’ai bien eprouve. Et ce n’est pas sans quelque depit que je songe apres coup a ce que j’aurais pu dire d’aimable et de piquant.
'Maison de Mademoiselle Felicite Angers a St-Etienne de la Malbaie. La fEeche indique la chambre ou la romanciere ecrivit la plupart de ses livres.
Jaime ma vieille maison.
Elle est basse comme les anciennes maisons canadiennes, mais tout en cedre, sans une goutte de peintvre.
LAUR.E CONAN
21 septembre.
Je n’attends rien de l’avenir. Mais la jeunesse ne se supprime qu’imparfaitement, et la sensibilite concentree et dormante a d’etranges reveils.
Ce besoin qu’ont tous les etres de se reprendre au bonheur vit encore en mon ame comme un espoir. Mais quand je pourrais remplir mon existence des plus fabuleux enchantements, quand les plus beaux reves jamais congus par une creature mortelle se changeraient pour moi en realite, je sais que ce bonheur ne me suffirait pas, que je m’en lasserais, que je garderais en moi un abfone d’avidite. Je le sais, je le sens, et la seule pensee d’une joie vive me seduit. Je me perds dans je ne sais quoi d’enchante. Oh ! l’eternelle folie humaine !
29 octobre.
Comme la vie s’adoucirait si Ton restait toujours dans le vrai, si Ton voulait comprendre qu’on n’est pas sur la terre pour y demeurer, pour y etre heureux ! »
A cote de ces pages intimes, il y a, croyons-nous, des tableaux agrestes qui ont la grace, la fraicheur de l’aquarelle et des pastels legers. Celui-ci n’est-il pas ravissant ?
CELijBRITES
« Oui, la verdure est belle et enfin voici le printemps serieusement a 1’oeuvre. On sent circuler la vie fraiche, puissante, exhuberante. En levant les branches d’epinettes posees sur le parterre l’automne dernier, j’ai trouve des pensees epanouies. Le coeur m’a battu de plaisir. Comment ont-elles fleuri dans la froidure, sans soleil ? . . . ou ont-elles pris leur velours brun-dore et leur parfum . . . ? Mystere charmant ! Vie et jeunesse de la vieille terre maternelle ! ))
Et ailleurs : (( Je suis avec charme le travail du printemps. Qu’est-ce que la seve? Merveilleuse ouvriere, celle-la. Si invisible et silencieuse, mais si vive, si active ! Elle a deja pare la terre, ressuscite les arbres. Les branches depouillees se chargent de bourgeons, les peupliers, les aulnes, les pommiers sont en fleurs. O vie cachee ! ))
En m^lant ainsi son ame vibrante a Fame des choses, elle manifeste bien l’exquise sensibilite du Poverello d’ Assise, le plus saint des poetes et le plus poete des saints.
La seconde nouvelle du meme livre, La vaine Foi, est encore une etude d’&me, d’une lecture impressionnante et d’une meditation bienfaisante. Cette analyse demontre l’absolue necessite de conformer sa vie a sa religion. Ecoutez bien ce que dit la
LATJRE CONAN
jeune catholique au protestant qui l’aime et desire l’epouser :
(( Faut-il vous assurer que je ne vous oublierai jamais ? Je songe parfois a notre entretien dans bailee des pins, a ce que vous m’avez dit de votre etat d’&me et je vous plains tant. Le vrai malheur, c’est de ne pas savoir pourquoi on nait, pourquoi on souffre, pourquoi on passe. En me disant que j’etais catholique de nom, vous avez reveille ma conscience. Soyez beni : je vous dois d’avoir compris qu’il faut mettre sa vie d’accord avec sa foi.»
Dans le m£me recueil, on trouve deux contes : La Couronne de Larmes, Le Premier arbre de Noel, et une relation des plus emouvantes sur les debuts des Missionnaires Oblats dans les regions de TExtreme-Nord. Qui ne connatt le devouement sans bornes des Peres Turquetil et Leblanc, partis de Montreal le 23 juillet 1912, pour aller a Chesterfield Inlet, evangeliser les Esquimaux ? Dans ce recit qui emeut jusqu’aux incroyants, Laure Conan met en relief le devouement de ces infatigables apotres, de ces missionnaires perdus dans des contrees ou le froid s’eleve jusqu’a cinquante degres durant l’hiver, un hiver de six mois ! Elle nous promene a travers ces regions de brumes, de glaces, d’ouragans, ou les^habitants
dissemines sur une etendue de huit a neuf cents milles ne connaissant rien de Dieu, de l’ame, de la civilisation. II faut lire les details de la premiere messe celebree en cette mission, deux mois apres le depart des religieux de Montreal, pour constater que le Christ revet encore de sa force les apotres de l’fivangile :
« Deux barils de biscuits servent de support a l’autel improvise ; quelques planches ambouvetees en forment la table, deux petits barils de clous en forment les gradins, une boite vide, recouverte de soie rouge etor, remplace le tabernacle ; de grandes couvertures rouges sont drapees audessus de 1’autel improvise. Cette chapelle est si petite, que les assistants, l’harmonium et le servant de messe sont en dehors.))
L’oeuvre deja considerable de cette femme eminente s’enrichit de plusieurs articles de journaux et revues, dont voici les plus remarquables : une biographie de madame Antoine Legras (Louise de Marillac) fondatrice de l’Ordre des Filles de la Charite, en France, beatifiee le 9 mai 1920 ; une etude sur madame Julie Lavergne, qu’elle admire parce qu’elle a lame vieille France, publiee dans le Journal de Montreal, le 14 aout 1901, et dans le Journal de Frangoise, une legende
LAURE CONAN
intitulee : Les Filles du Roi Lear ; et un autre article : L’Ordre des Defricheurs.
Dans les lo’ntains profonds, elle a vu passer la calme figure du premier seigneur de la Malbaie, Philippe Gaultier de Comporte, et elle en a fixe les traits saillants dans une plaquette publiee a V Action Catholique.
En 1920, voulant populariser les heros de Ville-Marie, Laure Conan quitte sa campagne natale pour la ville de Montreal. C’est dans sa paisible retraite de Notre-Dame de Lourdes qu’elle ecrit une piece dramatique intitulee: Aux jours de Maisonneuve. Elle confie ensuite a des amateurs le soin d’interpreter, au Monument National, ce drame historique.
L’annee suivante, la Societe des Auteurs Canadiens invite le public montrealais a venir entendre les prosateurs dani une soiree oil les principaux ecrivains doivent lire une page ou deux de leurs oeuvres. A cette occasion, le president de la section frangaise se fait un devoir d’inviter Laure Conan a prendre une part active a cette fete litteraire. Rien, pas meme le couronnement de l’Academie frangaise, ne peut triompher de sa timidite naturelle et de son admirable modestie : « Si vous insistez davantage dit-elle, je ferai placer ma tombe dans la coulisse, car,
jamais je ne pourrais survivre a la pensee d’aff renter ainsi le public.))
Animee de semblables dispositions, le theatre ne peut la retenir longtemps ; tout naturellement, elle revient au roman, oil sa plume excelle. Dans sa pensee toujours en activite, elle elabore le plan d’un ouvrage qui poetisera notre survivance nationale. Longuement elle y songe, elle le miirit, et fmalement, ce poeme en prose dont elle reve devient son oraison litteraire : « Mon travail ainsi prepare mentalement est bien moins penible )), avoue-t-elle avec un bon sourire, a l’ami auquel elle confie son projet. II l’approuve, l’encourage, lui suggere meme de presenter cette oeuvre au concours du prix David.
Malgre son age avance, malgre ses infirmites naissantes, elle commence quand meme son hymne a lapatrie canadienne, avec une parole de Garneau comme epigraph e : « Que les Canadiens soient fideles a eux-memes ! )) Et chapitre par chap::tre, le recit se developpe, la trame du roman se tisse, les personnages se dessinent, l’interet s’intensifie.
Mais un accident prive le romanciere de sa main droite et l’oblige a suspendre ce travail oil elle a mis tout son coeur de femme et toute son ardeur de patriote. Le roman ebauche demeure
LATJRE CONAN
sur le metier jusqu’au ler octobre 1923, jour de son arrivee a la Villa Notre-Dame des Bois, residence des dames pensionnaires du couvent de Sillery. Elle se retire dans cette riante solitude, au milieu d’une nature champetre, tout impregnee encore du souvenir des temps heroi'ques de la N ou velle-F ranee.
Des son arrivee, elle se rend a la chapelle et se prosteme en adoration devant le tabernacle. Quelques minutes, et elle sort, s’informe de rheure de la messe et des exercices du mois du rosaire : « Je ne veux rien perdre, dit-elle, de ces richesses precieuses.))
Trois fois par jour, en remontant de la salle a manger, elle fait les cent pas sur la galerie, et quand il pleut, dans le long corridor de l’etage qu’elle occupe. Ensuite, dans sa chambre N° 29, elle s’absorbe en son travail. (( Travail apre, ditelle, auquel je me livre maintenant, bien plus par besoin que par inclination. D’ailleurs, toute ma vie, j’ai dfi lutter contre la paresse.)) Et pourtant, toute sa vie, cette ouvriere de la pensee n’a-t-elle pas travaille a enriebir notre litterature nationale d’ceuvres delicieuses ?
Vers la fin de l’automne 1924, elle regoit une lettre d’un ecrivain frangais, sollicitant pour une collection destinee a la publication, sa devise et
c£l£brites
son autographe. « Maniere facile de former un ouvrage volumineux et lucratif », dit-elle, les levres pincees dans un petit sourire moqueur. Ma devise? La belle demande ! Si je repondais, je dirais que je n’ai jamais pris de devise, mais que j’en ai vecu une : endurer ! En effet, j’ai endure, beaucoup endure, meme la faim ; jamais je n’ai rien pris entre les repas. C’est ma frugalite, je crois, qui m’a valu d’atteindre mon grand age, sans avoir connu la maladie.))
Dans l’apres-midi de Noel, une religieuse lui off re des chocolats et du raisin : « Je vous remercie, dit-elle, je me pique de sobriete.» Puis, lui offrant un siege, elle lui dit : <( Si vous voulez me faire plaisir, relisez-moi cette belle missive ; je voudrais l’entendre tou jours.)) Et la religieuse tira de son carnet une lettre datee de Rome, toute fratche encore et qui lui venait d’un religieux eminent :
(( C’est une chose tres douce pour nous de savoir que nos voeux sont des prieres. J’ai demande au coeur du bon Maitre d’achever en vous son oeuvre de vie, pour que vous ne viviez plus que pour Lui.
Notre condition terrestre peut sou vent nous paraitre etrange ; nous sommes tou jours en quete du definitif et de fait, nous nous trouvons tou jours dans le provisoire et revolution.
LATJRE CONAN
Apres une retraite fervente, nous nous disons : « C’en est fait, j’appartiens a Jesus sans retour )> ; et puis, nous nous apercevons que tout est a recommencer ; nos passions ne sont pas plus mortes que le monde qui nous entoure ; au lieu d’une victoire definitive, nous nous trouvons en face ou bien d’une lutte sans cesse renouvelee, ou d’une defaite.
Beaucoup d’ames ont l’illusion du definitif tres tenace et quand de trop nombreuses experiences leur ont montre que cette illusion est vaine, elles se laissent aller au decouragement qui mene souvent a la tiedeur definitive. II faut done nous xnettre bien en face de la realite telle que le bon Dieu l’a faite ; cette realite est que toute notre vie n’est qu’une lutte constante ; quand l’ame se repose, e’est dans la tiedeur ou la defaite ; elle aura l’etemite pour se reposer dans la victoire. Done, la realite, e’est le combat et l’effort.
Quand on l’a compris serieusement et profondement, alors vient le courage, la priere, la confiance ; ce sont la de precieuses alliances que l’on contracte avec Jesus et Marie ; avec de pareils allies, on n’est battu que si on le veut bien.
Une annee doit etre composee de trois cent soixante-cinq recommencements ; en effet, il faut recommencer chaque jour a vivre uniquement pour Dieu, comme si Ton n’avait rien fait le jour
CiSldSBRIT^S
precedent, mais sans crainte, et avec une entire confiance.»
<( Cette lettre devrait 6tre imprimee )), dit Laure Conan. « Que de bien elle ferait aux limes ! A mon tour, je vais vous dire quelques strophes de la petite Therese d’Alengon, soeur de la grande Th6rese d’ Avila. » Et sa voix sonore, un peu rude d’ordinaire, prend une douceur de cantique pour reciter de memoire :
MON CHANT D* AUJOUKd’hUI
Ma vie est un instant, une heure passagere Ma vie est un moment qui m’echappe et qui fuit;
Tu le sais, 6 mon Diea, pour t’ aimer sur la terre,
Je n’ai rien qu’aujourd’hui !
Oh ! je t’aime, Jesus !. . . vers toi mon &me aspire. . . Pour un jour seulement reste mon doux appai !
Viens regner en mon cceur, donne-moi ton sourire Rien que pour aujourd’hui !
Que m’importe, Seigneur, si l’avenir est sombre !
Te prier pour demain, oh ! non, je ne le puis. . . Conserve mon coeur pur, couvre-moi de ton ombre Rien que pour aujourd’hui !
Si je songe a demain, je crains mon inconstance,
Je sens nattre en mon coeur la tristesse et l’ennui, Mais je veux bien, mon Dieu, l’epreuve, la souffrance Rien que pour aujourd’hui !
LAURE CONAN
Je v&is te voir bientbt sur la rive eterneile,
O Pilote Divin, dont la main me conduit;
Sur les dots orageux guide en paix ma nacelle Rien que pour aujourd’hui !
Ah ! laisse-moi, Seigneur, me cacher en ta Face, La je n’entendrai plus du monde le vain bruit, Donne-moi ton amour, conserve-moi ta gr&ce Rien que pour aujourd’hui !
Je volerai bientot pour dire tes louanges,
Quand ie jour sans couchant sur mon Hme aura lui ; Alors je chanterai sur la lyre des anges L’eternel aujourd’hui !
Sainte Th&rese d’Alenqon.
Comme elle l’aime, la petite Soeur de Lisieux ! Sans s’en douter peut-etre, tous les jours elle met en pratique la maxime energique de la jeune sainte : « II faut aller jusqu’au bout de ses forces avant de se plaindre.))
Son esprit de mortification est admirable : elle observe, tout le long de son dernier careme, un jeune severe. Malgre son grand age et le mal qui s’accentue et va l’emporter bientot, elle continue d’entendre chaque jour la messe a genoux.
A Paques, on lui sert au diner un verre d’eau durable — de seve immortelle — par allusion a
son ouvrage en preparation. Contrairement a son habitude, elle s’en fait servir deux fois. Tout le temps de sa maladie, elle rappelle cet incident, disant n’avoir jamais goute de boisson plus delicieuse. Sa grande souffrance lui vient du mauvais goht qu’elle trouve a l’eau. La chere malade ne peut s’y habituer. On lui en apporte de Belvedere, de Ste-Anne, mais elle soupire toujours : « Ce n’est pas l’eau de la Malbaie »
Quelques jours plus tard un prelat distingue va v'siter la malade et lui dit en la quittant : (( Lorsque vous serez au ciel, j’espere que vous prierez pour votre patrie, que vous avec tant aimee, et pour vos compatriotes, qui en ont tant besoin. — « Oui, Monseigneur ... en femme qui se souviendra d’avoir vecu sur la terre.)) Et son regard lumineux, energique, plonge dans les lointains ; on devine que toute sa vie se leve, deferlant en ondes adoucies, mais douloureuses encore, mille reminiscences d’un passe de sacrifice et d’immolations.
Laure Conan ne se soucie guere de la renomm6e. « Mot futile, chose vaine, dit-elle, sur un ton de pitie.)) Un jour de mai 1924, une dame pensionnaire entrant dans sa chambre, un journal a la main, s’ecrie, sur un ton triomphal : « Un bel article sur votre ouvrage reedite ! )) La malade demeure impassible. « Comment, cela ne vous
LAXJRE CONAN
fait pas plaisir que Ton parle en bien de votre Obscure Souffrance ? » — « Pour la reclame, oui ; pour moi-meme, ga m’est bien egal.)) Et elle refuse meme de jeter un coup d’oeil dans le journal.
Bien tot la maladie prend un caractere menagant, grave ; le medecin la diagnostique facilement, ordonne des remedes energiques et des soins attentifs. La grande malade se soumet avec une docilite d’enfant a tout ce qu’on exige. Parfois cependant elle soupire : « Je n’ai pas ete sage ; j’aurais dd obeir quand vous commandiez le repos et les soins.)) Alors il faut la rassurer, lui redire que le bon Dieu tient le fil des evenements, que cette maladie entre bien dans l’ordre de sa providence toute paternelle ; on lui fait entendre aussi des paroles de consolation et d’esperance. Elle ecoute, les yeux an ciel, grave, un peu triste mais rasserenee. (( Le bon Dieu le veut ! )) Ces mots produisent un effet magique sur cette ame genereuse, forte, taillee a la mesure divine du crucifix. D’une voix lente, profonde, elle repete parfois : « Si Ton savait tout ce que le bon Dieu sait, on voudrait tout ce qu’Il veut.))
Apres une journee de grandes souff ranees physiques et morales, elle s’ecrie : « Comment vais-je mourir ? — Les personnes comme vous meurent tranquil les, lui repond la sceur infirmiere — Je
C&LEBRITES
suis triste et bien mal en mon ame. — Vous avez la tristesse des amis du bon Dieu. — Oh ! les amis du bon Dieu ne sont-ils pas toujours dans la joie ?))...
Malgre ses grandes souffrances, elle a cependant le rare courage d’ecrire, dans son lit, le dernier chapitre de son ouvrage La Seve Immortelle. C’esl le mardi 20 mai 1924, a onze heures du matin, qu’elle met le point final a sa be le oeuvre dont le titre a lui seul, est tout un symbole et l’ensemble, le digne couronnement d’une belle carriere. La voix qui celebre ainsi la fidelite au plus pur ideal canadien ne peut manquer de f rapper bien des oreilles et surtout de rechauffer les patriotismes. Aussi. La Seve Immortelle regoit l’accueil le plus sympathique de la part de nos meilleurs ecrivains et leur inspire des pages emues et fort elogieuses. Jamais, croyons-nous, femme de lettres n’a regu tant de louanges, et des louanges tombees de si haut. Que Ton nous permette de citer une juste appreciation de son chant du Cygne, par Henri d ’Arles :
<( Dans l’Avant-Propos qu’il a ecrit, M. Thomas Chapais dit : « Ce livre, le dernier, est peut-^tre le plus beau que nous ait legue Laure Conan.)) II faut souscrire a ce jugement, l’accentuer m6me, en enlever le « peut-etre )), et dire hardiment
LAURE CONAN
« le plus beau )>, et d’ungrand bout. Le plus beau, par l’ampleur de la conception, l’importance de l’enjeu mis en cause, — notre survivance nationale — le devouement presque sacerdotal avec lequel Jean le Gardeur de Tilly sacrifie son amour pour Therese d’Autree, renonce a toutes les promesses de la fortune, a tous les avantages d’une situation privilegiee en France, pour se consacrer ici, dans la pauvrete, parmi les deuils et les humiliations d’une patrie conquise, a la mission salvatrice : conserver sur les bords du St-Laurent l’antique seve frangaise, ?a renouveler, la rendre plus genereuse. C’est un tres haut probleme qui est etudie dans ce roman, profondement historique. Peu importe que les personnages du roman aient existe ou non. La question n’est pas la. Ce qui est vrai, historiquement prouve, c'est qu’il y a eu des Frangais, particulierement dans la classe des officiers qui n’ont pense qu’a une chose, ap es le desastre final, que dis-je ? apres une victoire sans lendemain, — la bataille de Sainte-Foy, — s’en retourner en France ainsi que font les d’Autree. Ce qui est non moins stir, et si beau, c’est qu’il y a eu des families, comme celle des de Tilly, deja enracinees au sol, a qui le depart du pays etit semble une desertion, une trahison envers les ancetres qui ont voulu esperer contre toute espe-
ranee, et reprendre, dans des conditions absolument paradoxales, l’oeuvre, apparemment finie, de la Nouvelle-France. Se sont-elles trompees dans leurs calculs ? Leur devouement fut-il depense en pure perte? Ceci se passait dans des temps moins anciens que ceux dont parle le poete. Mais deux slecles ecoules, cela compte tout de meme dans la vie d’un peuple. Deux siecles e’est bien assez pour justifier les Le Gardeur de Tilly d’avoir eu foi en notre seve immortelle. Tous les personnages de ce roman sont d’une grande verite humaine, meme les d Autree, meme le lieutenant Leycraft. C’est le petit nombre qui se hausse jusqu’a l’heroisme N’en est-il pas ainsi dans la vie reelle? II n’est pas indifferent de savoir que notre existence comme peuple est le fruit de cet heroisme.
Laure Conan est de la race des ecrivains qui entrainent. Son dernier ouvrage est un cri de confiance en la perennite de notre vie nationale. A ce titre seul, il merite le suffrage de tous les gens de coeur.))
Maintenant, detachons une jolie page du chapitre oil cette lettree de premier ordre evoque le souvenir de Montcalm ; rien ne fera comprendre plus directement la pensee de l’auteur :
LATJRE CONAN
— Dites-moi, Le Gardeur, pensez-vous quelquefois aux funerailles de monsieur de Montcalm ?
— Pouvez-vous me le demander ; mais c’est ineffaceable ... Ce maigre convoi, ces miserables funerailles, a huit beures du soil-, sans cloches sans clairons . . . sans tambours . . . que c’etait, lugubre ! . . .
— Et le pauvre cercueil informe ! . . .
— C’est 1’homme de peine des religieuses Ursulines qui l’avait fait. Le desarroi etait si grand qu’on n’avait pu trouver d’ouvrier.
— Mais voir Montcalm entre ces planches mal rabotees, mal clouees . . . ces yeux noirs, qui langaient l’eclair, fermes pour jamais. Que c’etait tr'ste, dit Jean, qui semblait y etre encore.
— Oui, c’etait triste . . . Comme on sentait que la Nouvelle-France etait morte!
— Dans ma fievre, ce souvenir me revenait. Je voyais descendre le cercueil dans la fosse . . . puis, je l’avais sur moi ! . . . ses clous me transpergaient . . . C’etait affreux ! Mais recemment, j’ai fait un reve que j’aurais voulu faire durer. . . un si beau reve !
Un leger sourire eclaira son visage
— Quel reve avez-vous fait ? inte rogea Le Gardeur.
CELEBRTT^S
— J’etais encore dans Peglise des Ursulines. J’assistais au Libera de monsieur de Montcalm. La pluie filtrait a travers le toit, coulait sur le drapeau. J’entendais les prieres, les sanglots . . . Quand on prit le cercueil pour le mettre en terre, je saisis le drapeau . . . Je voulus le rouler, mais le drapeau m’echappa des mains . . . s’eleva tres haut . . . s’etendit au loin . . . couvrit la terre canadienne.
La pluie avait cesse, le soleil brillait. »
Et son volume se ferme, comme un poeme, sur un chant d’amour qui resume tout et qu’elle prete a la douce Guillemette de Muy :
« Vous m’aimez, Jean ? . . . Alors, croyez-moi, je porterai toutes les peines de la vie aussi facilement que le Cap Tourmente porte les gouttes de rosee.))
Lorsque la souffrance laisse quelque repit a cette grande resignee, elle cause avec une religieuse. Apres les questions de spirituality ses sujets favoris sont : les influences des premieres lectures, l’importance du choix des mots, de leur cadence et les impressions ineffagables qui restent dans Fame de la jeune fille surtout. Elle s’interesse encore a l’education et a tout ce qui releve la condition de la femme. Un jour qu’elle est bien en verve, elle dit a la bonne soeur, avec la con-
CATTRE CONAN
fiance d’une mere devisant avec sa fille : (( Encouragez bien vos eleves a profiter de l’etude. Ditesleur de ne point perdre une minute, — et elle appuie ses levres fines sur cette minute, — qu’elles ont le devoir de lui consacrer.)) Puis, elle ajoute avec un soupir contenu : « Je n’ai passe que trois ans chez mes bonnes Meres Ursulines, il m’en edt fallu bien davantage. J’etais trop jeune pour en profiter ; j’ai dll, plus tard, faire mon instruction moi-meme et vous savez, ma Mere, que ce n’est pas la meilleure.))
Sa maladie s’aggrave de jour en jour, a tel point que les medeins ne gardent bientot plus d’espoir que dans une operation chirurgicale. Elle s’y resigne avec une energie admirable et prononce ces mots du Livre des Rois : « Je ne veux pas vous offrir, Seigneur, des sacrifices qui ne me cod ten l pas au coeur.))
Le 26 mai 1924, en montant dans l’ambulance qui doit la conduire de Sillery a l’H6tel-Dieu, l’ftme saturee d’angoisses, elle murmure doucement aux religieuses qui l’entourent : « Voulez-vous faire une visite speciale a la chapelle en mon nom pour demander pardon a Notre-Seigneur, de toutes mes froideurs et negligences ? )) Et elle s’en va . . . laissant a Sillery le souvenir d’une grande chretienne. En efl'et, pendant les quelques mois passes
en cette charmante solitude de Notre-Dame des Bois, toutes celles qui Font approchee en ont ressenti une impression bienfaisante.
A la nouvelle de son arrivee a FHotel-Dieu, une amie, accompagnee de sa niece, future novice des Missionnaires de FImmaeulee-Conception, s’empresse de la visiter. La jeune fille lui confie son projet. « Tres bien, mademoiselle, dit la malade, avec un pale sourire, vous me rapporterez de Chine, des fleurs d’Aster.)) Des fleurs, toujours des fleurs, ce fut l’une de ses grandes passions. Elies ont parfume l’aurore de sa vie, et les ombres du soir s’en impregnent delicieusement.
Apres ses preparatifs supremes, elle confie a son ami, l’honorable M. Thomas Chapais, le soin d’executer ses dernieres volontes.
Durant les derniers jours de sa maladie, elle reste inconsciente. Le 6 juin 1924, a cinq heures et demie du soir, entouree de ses parents et de quelques intimes, elle s’endort paisiblement.
Elle repose au milieu des siens, dans le cimetiere de sa Malbaie jolie, mais son souvenir grandit, car sa vie demeure une legon et un exemple pour ceux qui s’obstinent a chercher dans la vie mieux que la vie. De bonne heure, cette femme a compris que la sagesse n’est pas de poursuivre des cliimeres, mais d’accepter la vie telle qu’elle est et de la
LAURE CONAN
rendre feconde, utile et meritoire. Son ceuvre est la peinture d’une ame qui monte vaillamment de la souffrance h la serenite. S’il s’en degage parfois de la tristesse, cette tristesse n’a rien du mal romantique ; elle nous semble plutot le tourment de l’artiste, en face de la realite, si inferieure au r&ve qu’elle porte en son ame eprise de beaute.
Elle dort, la douce morte, et en attendant qu’une pierre commemorative, mieux encore, un monument digne d’elle rajeunisse la gloire de cette femme d’elite, redisons ces vers, veritable expression de notre pensee et de nos patriotiques esperances :
« C’est a nous d’effeuiller des roses sur sa cendre, « C’est k nous de jeter des lauriers sur son nom,))
■ ill