‹ CélébritésChapitre 9 sur 12 · E. LE CARDINAL MERCIER · texte numérisé non relu

E. LE CARDINAL MERCIER

l’autorite. Lui seul a droit a l’affection de nos coeurs, a notre soumission.

(( Dieu sauvera la Belgique, mes freres, vous n’en pouvez point douter. Disons mieux : il la sauve. En verity a travers les lueurs des incendies et les vapeurs du sang, n’entrevoyez-vous pas deja les teinoignages de son amour ? . . . »

Cette pastorale fut saisie: caeliot pour i’imprimeur, prison pour les cures qui persisteraient a la lire en chaire ; convocation du Cardinal chez le gouverneur allemand, Von Bissing. Mgr. Mercier refuse net de se rendre a 1’injonction. Prisonnier pendant deux semaines en son palais cardinalice menace de mort violente, il se maintient fierement en ses nobles quartiers, refusant de se retracter et meme d’attenuer l’expression de sa Lettre. Etonnee, l’Allemagne comprit qu’elle ne pouvait rien contre ce vieillard sacre dont la conduite tenait a la fois du heros et du saint : elle lui rendit le droit de circuler parmi ses diocesains si rudement eprouves. Il reprit solennellement sa houlette, releva les courages ebranles, organise des comites de secours, mais surtout il continua par la parole et par la plume, de lutter pour le droit et la justice. Ecoutez-le dans une de ses predications a Ste-Gudule, lors des odieuses de-

portations d’ouvriers,(l) predication qu’il terminait ainsi : « L’homme, en pays civilise, a droit a la liberte de son travail ... il a le droit de reserver ses services a la patrie ; les reglements qui peuvent etre imposes en violation de ces droits ne lient pas la conscience. Oui, je le dis sans haine, ni esprit de represailles; je serais indigne de cet anneau episcopal quel’Eglise m’amis audoigt, indigne de cette croix que je porte sur ma poitrine, si j’hesitais a proclamer bienhaut que le droit violente reste toujours le droit et que l’injustice appuyee sur la force n’en est pas moins 1’injustice.))

Au debut du careme de 1916, dans une autre Lettre pastorale, le cardinal envoyait a ses fideles ce message vibrant d’espoir :

(( La conviction naturelle et surnaturelle de nctre victoire finale est plus profondement que jamais ancree dans mon &me . . .

« L’avenir n’est point douteux pour nous, mais il faut se preparer.

<( Ne sommes-nous pas tous, toujours plus que le ■ is des champs et l’oisillon qui voltige sur la branche, dans la main du Tout-Puissant ? Levez vos plans diessez vos batteries, ordonnez vos mouvements, il reste que l’liomme propose et que Dieu dispose.

(1) Douze mille personnes deson diocese ont ete d6port6es en Allemagne.

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<( Imaginez une nation belligerante, sure de ses corps d’armee, de ses munitions, de son commandement, en passe de remporter un triomphe : que Dieu laisse se propager dans les rangs les germes d’une epidemie, et voila ruinees, sur rheure, les previsions les plus optimistes ! »

L’epidemie en question devait 6tre celle de la faim, cause de la revolte et de la deroute dans les rangs ennemis.

Von Bissing eut un nouvel acc&s de rage, a la lecture de cette lettre. Rouge d’indignation, il jeta son casque par terre et le pietina de colere. Et il depecha ses aviseurs aupres du venerable prelat afin d’obtenir des excuses. Mais aucune excuse ne vint de Malines.

Les principales etapes de cette lutte epique sont marquees par la correspondance du cardinal, ses Lettres pastorales et ses allocutions, que Mgr Baudrillart a reunies et publiees sous le titre : Per crucem ad lucem ! Par la croix, vers la lumiere ! Ce titre bien significatif est celui d’un sermon emouvant prononce par le cardinal, le 21 juillet 1916, dans la collegiale de Ste-Gudule. On sait qu'en face d’un ennemi toujours aux ecoutes, l’lieroique prelat ne craignit pas de derouler par avance les phases du glorieux centenaire qui, en 1930, verra dans ses eglises rebaties une foule

immense chantant, avec ses eveques et son Roi, le Te Deum de la gratitude. Pcoutez ses dernieres paroles :

« La date prochaine du premier centenaire de notre independance doit nous trouver plus forts, plus intrepides plus unis que jamais. Preparonsnous-y dans le travail, dans la patience, dans la fraternite, dans la priere.

(< Lorsqu’a pareil jour, nous rememorerons les annees sombres, elles nous apparaitront les plus lumineuses, les plus majestueuses, et, a la condition que nous sachions des aujourd’hui le vouloir, les plus heureuses et les plus fecondes de notre histoire nationale.))

Helas ! la Providence ne lui a pas accorde de voir ici-bas, ce centieme anniversaire que, du haut de la chaire de Ste-Gudule, il contemplait d’un regard prophetique.

Pendant que sur l’Yser, le Roi-Soldat defendait le dernier lambeau inviole du sol national, le grand eveque, au fond de son palais, protestait energiquement contre les atrocites allemandes : incarcerations des pretres, requisitions des cuivres, vol des cloches et finalement, il l’emportait a force d ’intelligence, de courage et de fermet6.

Puis, quand vint la fin de la guere, le 17 novernbre 1918, le baron von der Lancken, s’inclinant aux

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pieds de l’eminent prelat, lui faisait l’aveu de sa defaite, en lui remettant la note suivante :

(( Vous incarnez pour nous la Belgique occupee, dont vous etes le pasteur venere et ecoute. Aussi est-ce a vous que le Gouverneur general m’a charge d’annoncer que, lorsque nous evacuerons le sol de votre pays, nous vous rendrons spontaneinent vos prisonniers politiques et deportes.))

Les hommages les plus eclatants ont contribue a projeter sur cette grande figure une lumiere et une majeste incomparables. Au lendemain de la victoire des Allies, M. Eugene d’Eichtal, president de l’Academie des Sciences morales et politiques de France, disait : « Parmi les heros non combattants les armes a la main, le premier qui s’est impose au respect de l’Academie est le cardinal Mercier. En lui decernant la plus haute distinction dont nous disposons, nous honorons l’un des plus nobles caracteres que notre temps aura connus.))

Regu solennellement a l’lnstitut, le cardinal, dans sa magistrate reponse aux Academiciens, resumait ainsi sa philosophic de la vie : « Le deeouragement ne vient pas de Dieu, il vient d’une resistance de notie amour-propre a la loi imprescriptible du devoir.

« L’honnetete porte en elle-meme sa valeur, ainsi que sa premiere et infaillible recompense :

quoi qu’il advienne, l’on ne doit jamais regretter une bonne action.

«Chacun de nous collaboreala realisation d’un plan d’ensemble qu’il n’a point forme, et dont l’accomplissement echappe a sa direction. Se prater a ce plan, s’y livrer de toute son ame, de toutes ses energies, c’est faire son devoir ; s’y soustraire, parce que l’ceuvre ne suit pas l’orientation de nos preferences personnel les, c’est substituer I’amour de soi a l’accomplissement de la volonte de Dieu. A cette resistance la volonte s’use, perd son courage.

«C’est sur votre terre toute de clarte et d’energie, qu’est nee la formule, devenue aujourd’hui un adage universel: L’homme s’agite et Dieu le mene.

((Sachons attendre, dans la serenite, le deroulement complet du plan de Celui qui, nous faisant l’bonneur de nous associer a son oeuvre, nous demande d’avoir foi en la sagesse de sa conduite et en la splendeur finale de son souverain commandement.))

Cette page philosophique de si grande allure nous revele bien le secret de l’optimisme du vainqueur sans armes, que la nation beige et son roi Albert le Magnanime honor aient official lement, le

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