RUE AUBER
Dans la partie de la rue du Vieux-Colombier, la plus proche de Saint-Sulpice, au troisième étag'e d'une maison banale, M'"^et M"® Jacotin vivaient à Tétroit.
Le concierge de Timnieuble : M. Brantu, pour se venger de ses impécunieuses locataires, les appelait avec dédain « les Jacotines », mais, il eût sans peine modifié son opinion, moyennant une légère augmentation des étrcnnes annuelles.
Les dames Jacoliii n'étaient point parisiennes. Originaires d'une ville médiocre du centre de la France : Jaligny-sur-Alliery elles étaient venues à Paris, à la mort du capitaine Jacotin, leur époux et père.
L'abandon de sa ville natale fut un sacrifice douloureux pour M""^ Jacotin.
Un inspecteur des Beaux-Arts, pontife esthète et décoré, ayant entendu un soir, à la sous-préfecture où il était descendu, Célénie Jacotin dire passablement « La Nuit d'Octobre » l'avait engagée d'une voix sibylline à entrer au théâtre. Il lui donna sa carte et lui offrit son appui.
Ce conseil n'avait été, pour le fonctionnaire errant, qu'une phrase d'ingénieuse politesse, pour la jeune fille il devint une obsession.
Secondée par la faiblesse de sa mère, elle sut par un manège obstiné arriver à son but.
Ces dames louèrent, assez avantageusement, la petite maison familiale où le capitaine Jacotin avait passé les derniers jours de sa retraite et où il était mort.
CKLHME JACOTIN
On ciila>r5a le mobilier provincial et caduc dans les wag"ons jaunes du déménageur ; on fit quelques visites en répandant les promesses de fidélité épistolaire; on porta un dernier bouquet sur la tombe du capitaine, un bouquet de roses, de ses roses préférées, « le Maréchal Niel » puis on partit.
M™^ Jacotin était triste ; Gélénie rêvait de gloire.
Ces dames s'installèrent dans cet appartement de la rue du Vieux Colombier, et leur médiocrité de là-bas devint, à Paris, une pauvreté décente.
Une après-midi. M™® Jacotin revêtit la robe de satin noir, qu'elle portait depuis son mariage, aux grands jours seulement, et que trente années avaient trente fois transformée, par égard pour une mode incertaine.
Célénie pria M. Brantu de héler un fiacre ; cette prodigalité stupéfia du reste le concierge ; et après une course, pendant laquelle rémotion étreignit les deux femmes, elles arrivèrent chez l'inspecteur des beaux-
4 CJÉLÉNIE JACOTIN
arts. Celui-ci leur avait offert son appui alors qu'il pensait ne les revoir jamais.
Il marqua quelque surprise, en voyant pénétrer dans son cabinet ces deux personnes à la mise un peu archaïque, mais il était galant homme et les reçut avec déférence, après avoir assuré qu'il les reconnaissait.
Il fut même bienveillant pour Célénie, qui était belle. On causa, puis de l'écriture hâtive des hommes importants, il g-riffonna quelques mots sur sa carte qui portait un nom illustre et la remit à Célénie. C'était une recommandation pour un professeur renommé qui devait la préparer à suivre les cours du Conservatoire.
Homme de tact et voulant témoigner à la jeune fille qu'il avait foi en son talent, il reconduisit ces dames jusqu'au bas de l'escalier, avec des paroles d'encouragement, et des marques de considération évidente. Elles en furent touchées, parce qu'elles avaient conscience de leur faiblesse et de leur isolement, au milieu de la grande indifférence parisienne. Et M"'^ Ja-
colin en remontant dans le fiacre s'écria :
— Cet homme-là est vraiment très bien I Gélénie, qui avait de vraies dispositions,
fut admise l'année suivante au Conservatoire. Elle obtint un premier accessit au concours, et la seconde année un deuxième prix de Irag-édie.
Après ce triomphe, M™® Jacotin se vêtit * encore de sa robe de satin noir, agrémentée cette fois de quelques passementeries brodées de jais, et ces dames parcoururent le cercle restreint de leurs relations récentes, pour publier le succès de Gélénie. Le soir, au retour de cette tournée glorieuse, où quelques familiers obscurs avaient loué sa fille avec l'emphase propre à l'indiflerence polie, M""® Jacotin dit a Gélénie qui disposait leur modeste couvert :
— Tu as un nom prédestiné, mon enfant, Gélénie Jacotin, répétait-elle, en détachant les syllabes, cela ressemble à Géline Montalant, puis avec un ton de promesse elle ajoutait: — Gélénie Jacotin.... de la Comédie Française !
Et la digne femme apercevait en rêve sa
fille, acclamée et célèbre, jouant sur la scène unique, entrevue quelque soir, lorsque le professeur de Gélénie qui était de la « Maison » donnait des billets de faveur.
La vie de ces dames, nous l'avons dit, n'était point large. Chaque matin, une femme de ménage venait faire les ouvrages trop serviles, et M""*^ Jacotin se chargeait du reste, pour épargner à sa fille des besognes réalistes. On arrivait à vivre à l'aide de combinaisons d'une incroyable astuce. Pour augmenter ses ressources, M™® Jacotin louait une chambre meublée qui se trouvait indépendante de l'appartement. Célénie de son côté donnait quelques leçons de diction à de jeunes bourg-eoises qui s'imag*inaient procurer du plaisir à leurs invités, au cours de soirées dites musicales et artistiques, au détriment des infortunés poètes qu'elles interprétaient.
Gélénie, qui devait ce prénom quasi mytholog-ique et ridicule, au préjugé de sa marraine, choisie dans l'espoir d'une suc-
cession aléatoire, était une charmante fille, proche de sa trentième année.
Bien faite, g*rande, avec quelque chose d'opulent, d'oriental, ou plutôt de judaïque dans ses lignes, et dans sa physionomie très accentuée, elle eût agréablement personnifié la muse, en quelque fresque officielle.
Ce n'est pas que sa beauté fût très régulière, mais elle pouvait avoir un charme singulier, lorsqu'elle était aidée par la volonté de plaire ou la présence de quelqu'un qui l'invitait à séduire.
A ce charme, s'ajoutait encore la culture de son esprit ; la lecture des grands auteurs, le commerce quotidien avec les gens de lettres et de théâtre, avaient fait d'elle une femme rare, héritière un peu dégénérée de celles qui furent autrefois la gloire de la société française.
Il lui manquait cependant l'aisance et le ton que son monde et sa naissance n'avaient pu lui donner, mais que son ambition lui permettait d'acquérir.
Célénic souffrait de vivre dans une so-
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ciété médiocre; les déceptions accroissaient encore cette souffrance. Elle refusa d'honorables eng-ag-ements en Province, et même à Paris : la Comédie Fançaise, rOdéon ou rien, cette résolution était arrêtée chez elle, ratifiée par son orgueilleuse volonté, autant dire qu'elle était définitive.
M""® Jacotin, elle, représentait « la grosse dame » dans toute l'ampleur de l'expression. Vulgaire de visage et d'entendement, mais non pas de manières, rien ne se pouvait saisir chez elle qui pût témoigner d'une beauté ancienne. Elle n'avait même pas de beaux yeux, de ces yeux qui, chez tant de femmes, survivent à la jeunesse et à l'agrément du visage, et sont comme les fleurs de leur ruine.
M""® Jacotin était une sorte d'être insexué bon et dévoué sans distinction extérieure, et sans autre pensée que le bonheur et la gloire future de sa fille.
Ce n'était donc pas à sa mère que Gélénie devait son teint mat et méridional, mais au capitaine Jacotin, qui fut en son
vivant, grand, brun et sec, avec un peu de sang- arabe, lointain peut-être, mais possible en Roussillon où il était né.
Le quartier Saint-Sulpice a un aspect calme de petite ville ; il paraît aussi éloigné de Paris que s'il était au bout de la France, c'est pourquoi M""" Jacotin s'y sentit aussitôt à l'aise.
Par un vieux ménage : M. et M""® Agnus qui terminaient au premier étage de la maison leurs jours commencés dans l'épicerie en grossies dames Jacotin se firent quelques relations. Elles furent conviées à des soirées dominicales, à des dîners parcimonieux de petites gens où les conversations évoluaient lamentablement dans une banalité continue. M"^ Jacotin rendait toutes ces politesses par du thé à discrétion, et Gélénie dans son répertoire.
Dans cette société vulgaire, Gélénie s'ennuyait fort, et souffrait plus encore de n'en pouvoir sortir. Ses déceptions ajoutaient à sa souffrance qu'elle tenait secrète pour ne pas y associer sa mère, torturée déjà par Panxiété sans trêve de la vie maté-
rielle. Pour sedonner l'illusion d'un monde supérieur, Célénie soig-nait infiniment sa toilette et considérait cette recherche extérieure comme un auxiliaire de sa réussite. Très vite, elle avait acquis les qualités lég-endaires de la Parisienne et appris le secret défaire beaucoup avec rien, mais ce rien était encore onéreux, et Célénie pour se le procurer avait recours aux. expédients. Sous un nom d'emprunt, elle jouait quelquefois sur de petits théâtres heureux de cette aubaine, les premiers rôles aux dernières conditions, et affectait ces bénéfices dérisoires à l'entretien de son ag-réable personne. M'"^ Jacotin indulgente pour les scènes nationales, s'était d'abord opposée à ces combinaisons, puis avait consenti en soupirant. Célénie préférait encore ce stratagème honnête aux moyens faciles que lui eût permis sa beauté.
Sa morale n'était cependant point stricte .
Une aventure avait traversé son noviciat artistique, elle crut aimer, fut aimée, connut l'abandon et la rupture sans éclat,
CÉLÉNIE JAGOTIN H
[)uis la consolation et enfin l'oubli. Il n'y «'ut même pas une discussion entre elle, sa conscience et ses scrupules. Se sachant vouée au célibat définitif par sa carrière et son manque de fortune, voyant chaque jour effacer un peu de sa jeunesse et de ses
harmes, elle succomba et sans penser mal laire, accueillant l'amour comme une occupation pour son oisiveté, comme une
ompagnie pour sa solitude, comme un raj'on dans la brume épaisse d'un horizon attristé. Elle ne prit conseil que de son àme romanesque bourrée de vers romanlicjues, et lasse de soupirer les tendresses d'autrui, elle désira le bonheur d'aimer par elle-même. M"" Jacotin, retenue à la maison, par des travaux domestiques
I un asthme favorable, n'accompagnait j)oint Gélénie au Conservatoire, ni même dans les autres sorties quotidiennes. La faute fut commise en faveur d'un camarade de cours. Le roman évolua sans peine. Les préliminaires furent d'une infinie
louceur. On se comprit, on s'aima, et une course sentimentale, dans le jardin pro-
pice des Médicis, en mai, au coucher du soleil amena la chute finale qui eut lieu dans l'appartement sans poésie, qu'occupait le galant, au fond d'une rue, de truanderie, proche deSaint-Séverin.
M"^° Jacotin ne soupçonnait point cette faillite de vertu, ne possédant aucun esprit d'observation et confiante dans les principes que sa fille avait reçus d'elle, sa sécurité demeurait complète. Gélénie avait su du reste conserver les apparences. Elle accompagnait sa mère aux offices du dimanche, impassible, recueillie, son rêve pouvait sans peine jouer la prière ou la ferveur, et rien n'indiquait que sa foi fût lointaine et désormais incapable de lui assurer une vie sans défaillances.
Ce jour-là, vers huit heures du soir, comme les dames Jacotin terminaient leur repas, le timbre vibra dans le vestibule. Gélénie se leva de table en marquant quelque impatience, elle fit un geste révolté qui trahissait sa souffrance de se servir soi-même et alla répondre à la porte. On l'entendit bientôt s'écrier :
— Maman, c'est M™« Agnus !
M'"^ Jacotin se levant à son tour avec déférence, clama d'une voix engageante :
— Entrez donc, madame Agnus ! Célénie, <lonne un fauteuil à M"""" Agnus!
Gélénie poussa vers l'ancienne négoiante un des deux fauteuils de velours rouge, où celle-ci s'écroula tout en conservant une dignité et une assurance, en rapport avec sa supériorité financière.
— Ne vous dérangez pas! Mesdames, je vous en prie, dit-elle, d'un ton qui signifiait tout le contraire, ne vous dérangez pas !
Et, représentante de l'inquisition bourgeoise, comme de la curiosité féminine, lie s'efforça, en dépit de sa myopie, d'analyser le menu des dames Jacotin, pour ♦'n déduire leur exacte situation et les estimer en conséquence.
— J'ai reçu cette après-midi, dit-elle iprès deux ou trois coups d'œil circulaires, une visite qui vous était destinée.
Et comme les dames Jacotin l'interroireaient du regard, elle poursuivit :
— Votre locataire, M. Bonnin, a sonné chez vous, à plusieurs reprises, et personne neJui ayant répondu il est descendu chez moi, au premier — ce mot fut prononcé royalement — et m'a priée de vous remettre son mois de loyer ; il part pour passer l'été dans sa famille et vous prévient que vous pourrez dès demain, disposer de sa chambre.
— C'est bien contrariant, ne put s'empêcher de dire M"^® Jacotin, tout en prenant les cinquante francs que M^^ Ag-nus déposait avec respect sur la table, en les comptant d'une voix devenue soudain solennelle :
— Vingt, trente, quarante, cinquante.
Puis elle se rassit.
Pendant ce temps les mêmes pensées traversaient l'esprit de Gélénie et de sa mère, mais elles étaient trop fières pour laisser paraître leur déconvenue.
Elles ne pouvaient s'expliquer comment M. Bonnin avait pu prendre cette détermination, si grave à leur sens, un garçon qui aimait tant Paris, et ne rencontrait dans sa
faiiiille qu'une vie monotone et une hostilité permanente à ses projets d'avenir ; que de fois il avait dit à ces dames :
— Je ne puis plus vivre en province, il faut faire de continuelles concessions à une majorité d'imbéciles ; ce n'est pas dans mon caractère !
— Après lui un autre ! dit Gélénieen affectant rindifférence.
— Je compte, reprit M"^® Jacotin, qu'il viendra nous faire ses adieux, je l'ai si bien soigné pour sa bronchite, cet hiver?
La pauvre femme pensait surtout à ce moment :
— Pourvu que je retrouve un autre locataire.
La disparition des cinquante francs que rapportait la location de la chambre causait un appréciable çléficit dans le budg-et mensuel des deux femmes.
Célénie songeaità ses toilettes d'été qu'il fallait faire, à ses élèves qui quitteraient bientôt Paris pour la campagne ou pour la mer. Elle se souvint qu'on lui avait proposé un engagement au casino de Caute-
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rets, elle se proposa dès lors d'accepter. M™' Jacolin, qui souhaitait demeurer en bons termes avec les Agnus, se leva péniblement et tira du buftet d'acajou une bouteille apportée de la ville natale, et trois petits verres.
— Un peu de liqueur d'orang-e, madame Ag-nus ?
Et comme M™^ Agnus se défendait en minaudant, M™^ Jacotin lui versa une ration copieuse d'un liquide doré qui n'avait point mauvaise mine.
M™^ Agnus goûta :
— C'est excellent, dit-elle.
M™^ Jacotin, oubliant un instant ses soucis, fut flattée de cet éloge ; car on savait dans la maison que les Agnus se dédommageaient d'une vie de labeur par une gourmandise quotidienne, et que chez eux on excellait dans les préparations délicates et compliquées.
— C'est une recette de ma pauvre mère, dit M"^" Jacotin.
— Il faudra me la donner, demanda poliment M'"'' Agnus. Mademoiselle Célénie,
je compte sur vous pour me récrire.
Puis après avoir gravement parlé de choses sans intérêt, de sa cuisinière, de la gravelle de M. Ag-nus, de sa fille qui effectuait une g-rossesse difficile, du sans-g-êne des concierg-es Brantu, M""*" Agnus prit cong-é et regagna son premier étag-e avec majesté.
Les dames Jacotin terminèrent tristement cette soirée, échang-èrent leurs impressions en prévoyant avec amertume de prochaines difficultés financières, se rassurant Tune etl'autre sans grande conviction.
Célénie déclara enfin :
— Je jouerai n'importe où, mais il faut en finir, c'est trop triste !
Elle eût été fort malheureuse d'être prise au mot, mais avait du mérite en abdiquant son ambition et sa volonté.
Vers onze heures, les deux femmes se mirent au lit. Célénie s'endormit du sommeil subit de la jeunesse. M"'"" Jacotin roula hjng"ucinent, dans son âme maternelle, de tristes pensées, puis s'endormit à son tour.
Elle rcva ([u'elle n'habitait plus Paris.
Elle se vit revenue dans la petite maison familiale, au jardin planté de rosiers. Elle y passait une vie douce et provinciale. On allait veiller le soir chez M. Pompée, le notaire, et chez M. Ghambard, le Receveur de l'Enregistrement; on avait retrouvé les grandes causeries et les petits bonheurs. M™*" Jacotin rêva même qu'elle mariait Célénieet qu'elle berçait un bel enfant blond.
Paris, cet horrible Paris, n'était plus dans son rêve qu'un songe pénible et lointain.
Lorsqu'elle s'éveilla, vers six heures, heureuse des pensées d'une telle nuit ! c'était Paris, la triste réalité.
Le ciiuelière de Vésonnes est très éloignéde la ville. Il était près de midi, lorsque Pierre Archambault revint; la pluie qui menaçait depuis le matin avait commencé de tomber en larges gouttes d'averse, comme on sortait du cimetière, et la cérémonie s'était terminée en une ruée hâtive de silhouettes noires, conciliant tant bien que mal la sympathie, les convenances et la précipitation.
20 CÉLÉNIE JAGOTIN
En passant devant Pierre Archambault debout en habit noir et en cravate blanche, gêné de son costume et de son rôle, ce furent des saluts pressés et des phrases banales, et les parapluies s'éloignèrent à la hâte avec un claquement sourd de soie qui se déplie.
Pierre ne songeait point à la pluie ; certes il pensait à son père qu'il venait de laisser là pour toujours. Sa douleur était sincère, profonde même ; mais comme tous les timides, il se préoccupait de son attitude et de sa tenue. Avec angoisse, il se demandait s'il était bien dans le rôle et dans le recueillement d'un iils qui vient de perdre son père.
Timoré, malhabile à évoluer parmi les gens du monde, craignant sans cesse de paraître ridicule, il redoutait le jugement d'autrui. Et cependant, c'était un bel homme, en pleine vigueur, d'un visage agréable, en un mot ce qu'on appelle vulgairement « un beau brun ».
Son malaise moral était tel, dès qu'il se trouvait en quelque compagnie, qu'il l'em-
CÉLÉME JACOTIN 21
péchait d'y rencontrer le moindre plaisir.
A l'ég-lise, tout à l'heure, il avait remarqué son cousin : Etienne Lhostelier qui le fixait avec attention à la hauteur de sa cravate, aussitôt il s'imag-ina que le nœud en était dérangé, et cette pensée lui devint insupportable.
Enfin la foule des g'ens de Palais, dont son père était, s'écoula, mais il fallut encore attendre un groupe de retardataires qui après avoir écouté le discours du bâtonnier, voulut admirer le nouveau monument du Souvenir Français.
Tout est fini, les indifférents polis s'en sont allés ; le prêtre et ses enfants de chœur passent, des voitures s'éloignent, un autre convoi pénètre dans le cimetière : quelques parents éloignés, de ceux qu'on ne voit qu'aux enterrements prennent alors congé de lui. Us lui serrent la main avec des regards pénétrés, vraies grimaces de comédie et se retirent à leur tour, en songeant peutêtre que Pierre est riche et célibataire et que les événements les peuvent appeler à en hériter un jour.
— Pierre, il faut rentrer, dit M. Lhostellier père. Et le chef de Division de la Marine et son fils Etienne, officier de chasseurs, g'rêle, dans l'azur trop pâle de son dolman, entraînent Pierre vers une immense guimbarde, de la famille des landaus, qui les attend.
Ce retour fut rapide et sans conversation ; la pluie tombait alors par torrents, un coin de ciel cependant commençait à s'éclaircir.
M. Lhostellier, las et effondré sur les coussins de la voiture, pensait avec détresse qu'il n'aurait point le temps de déjeuner avant le rapide de deux heures. Le lieutenant s'ennuyait franchement, roulant entre ses doigts une cigarette et n'osant l'allumer.
C'était un officier élégant aux fines moustaches blondes, un peu fauves, et qui prétendait se connaître en chevaux. Volontiers il laissait entendre qu'on se disputait son cœur, et en ce triste retour de funérailles pensait à sa jument « Sylvia » qui devait courir le lendemain à Auteuil et à
sa maîtresse, récente conquête faite par lui au coin de la rue de la Paix et de la rue Saint-Honoré.
— Quelle corvée je viens d'accomplir !
pensait-il ; de plus l'image de la mort le terrifiait.
Il se décida à allumer sa cigarette ; toujours il avait considéré son cousin Pierre comme un lourdaud un peu bête, en quoi il se trompait, et comme un empoté un peu gauche, ce qui était vrai.
Le lieutenant s'imaginait que Pierre l'admirait fort. Il y avait un peu de cela. Pierre Arcliambault était intelligent, instruit, artiste, mais si sauvage et si dépaysé dans le monde, qu'il enviait, sans malice d'ailleurs, ce jeune officier, svelte, aisé de manières, pourvu d'un esprit facile et sans profondeur, apprécié des femmes qu'il régalait de compliments et de fadaises, et dont lui, Pierre paraissait l'antithèse vivante.
M. Lhostelier père était un homme point sot, mais sans esprit, qui facilement devint un j)arTait fonctionnaire, mais rien de
plus. C'était le « ri§ht man in right place ». Chef de division du matériel au Ministère de la Marine, il s'entendait à conclure un marché avec l'industrie privée, à vérifier les comptes de nos ports, parlant comme un ingénieur ou un marin des constructions navales. Rien au delà, sinon un goût très marqué pour la bonne chère, d'où lui venait un ventre rondelet et une g-outte fréquente.
Des amiraux ironiques prétendirent que M. Lhostelier n'avait jamais vu la mer, mais il dédaig-na ces sarcasmes.
En toute équité, il faut avouer que c'était un homme ennuyeux et d'autant plus, qu'il était bavard.
Marié à une sœur de l'avocat Ambroise Archambault, femme spirituelle et cultivée qui le trouvait monotone, il eut, grâce à elle et à la fortune qu'elle apporta, un intérieur agréable et où fréquenta une bonne compagnie. Son rôle de maître de maison consistait à ordonner les repas qu'il offrait à ses supérieurs, dans l'intérêt de son avancement ; le malheur fut qu'il s'y servit
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trop lui-même, mais la qualité de la chère indemnisait les convives de la médiocrité du discours.
La voiture entra soudain dans la ville. Pierre demeurait silencieux, un bruit de terre, tombant sur le cercueil tout à l'heure, tintait encore à ses oreilles.
M. Lhostelier pensait encore que Pierre eût pu être son gendre.
Autrefois, on souhaita marier Pierre ArchambaultavecM"® Germaine Lhostelier, la fille du chef de Division. La jeune fille jug-eait son cousin difficile à parisianiser, mais bel homme et bong-arcon et se serait résignée sans peine à l'épouser, Pierre devant avoir quelque jour, malgré les conversions et la baisse des loyers, cinquante ou soixante mille « livres » de rentes. Au besoin, Pierre se serait épris de cette cousine spirituelle et attrayante sinon jolie, dont le corsage bien rempli promettait d'agréables découvertes à son goût païen pour la femme. Mais il eût souhaité se trouver marié, sans demande, sans cour, sans les épreuves accoutumées, d'un ma-
riage ; il en fut si effrayé qu'il recula. Devant les instances de son père, il resta silencieux après un refus définitif, tout en avouant que sa cousine était charmante.
La voiture roulait toujours, et le silence prolongé entre les trois hommes tournait à la gène.
Le lieutenant risqua cette phrase :
— Voici que la pluie a cessé !
— En effet ! répondit le chef de Division.
Il tira sa montre perdue dans son g-ilet vaste, et ajouta :
— Il n'est que midi moins dix, nous aurons le temps de déjeuner avant le train. Ce fut tout, mais cet échange de quelques mots soulagea la carrossée.
Le soleil avait reparu.
Un peu plus loin le lieutenant dit encore :
— Un joli attelag-e !
Et ils croisèrent alors une charrette anglaise conduite par un officier. A son coté, une dame était assise, coiffée d'un chapeau trop fleuri et s'abritant sous une ombrelle
trop écarlate. Pierre regarda par politesse, mais l'attelag-e avait disparu.
La maison des Archambault est située à l'ang^le de la rue de la Parcheminerie et de la place de Bissy. La face principale donne sur la place, qui est la plus belle de Vésonnes, où s'élève un monument au Président Carnot, œuvre d'un trop moderne style, dont les lignes semblent laborieusement combinées pour arriver à l'ensemble le plus disgracieux qui soit.
Le logis en brique et pierre est du xvn® siècle. Au xvni° on abaissa les fenêtres et on ajouta des balcons d'une élégante ferronnerie avec lambrequins et chiffres , enlacés. Un rez-de-chaussée élevé de sept à huit marches, un premier étage, un toit aigu avec de hautes cheminées et des girouettes fleuries de plomb, sept fenêtres de façade, voici la physionomie générale.
La porte, sur la rue, est percée dans un mur, ajouré au sommet d'une balustrade à mollets et s'encadre dans une maçonnerie massive à bossages. La menuiserie fort simple porte un marteau de fer forgé, qui
cède son rôle d'avertisseur à un timbre électrique, récent et déplorable anachronisme.
La cour sablée se termine en face d'un grand mur recouvert de réseaux de bois peints en vert, parmi lesquels un lierre robuste s'enchevêtre.
Un jardin obscur, planté d'arbres très vieux et très hauts s'étend, parallèle au logis ; des parterres de fleurs communes et vivaces et de nombreux rosiers égayent cette austérité sombre.
Deux statues de pierre grise profilent leurs antiques formes sur la pelouse circulaire ; des bancs propices à l'isolement sont répandus un peu partout. On devine qu'un bâtiment situé entre la cour et le jardin abrita jadis des chevaux et des voitures, mais depuis longtemps quoique fort riche, le père de Pierre Archambault n'avait plus d'équipage.
De son vivant, M. Arcliambault père, comme on dit à Vésonnes, habitait le premier étage. Son cabinet de travail formait angle sur la place. C'était une immense
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pièce, avec deux bibliothèques, l'une roiiiplie d'ouvra4^es arides de jurisprudence et de droit, l'autre, armoire normande dont les panneaux avaient été remplacés par des places, montrait des reliures pareilles à de mornes orfèvreries.
Un casier reg^orgeait de dossiers.
La table de l'avocat était à pieds tournés et à traverses, comme on en fit sous Louis XllI.
Sur la cheminée : une pendule LouisXVI en albâtre et bronze doré, d'une étonnante t^xécution et d'une dorure à braver les out rages du temps et des serviteurs; deux (lambeaux assortis accompagnaient deux vases antiques, réductions de Barbedienne.
Au mur, une grande glace de Venise, à cadre de marqueterie hollandaise, un peu "lémodée; hollandais aussi, le lustre char- :i,''é de bougies jaunies par le temps. Aux murs encore, des tableaux encadrés de noir et d'or, un portrait flamand d'homme, à fraise, que Tavocat attribuait avec raison à Van derllelst ; à côté une madone d'Italie à la robe d'un rouge presque rose, exquis
et indéfinissable, morceau éclatant dû, sans aucun doute à l'un des Tiepolo, et venu à Vésonnes on ne sait comment.
Quelques primitifs étalaient les conceptions naïves des scènes évangéliques, et les nimbes d'or des saintes se détachaient étincelants, sur des fonds d'or plus pâle. Plus loin, des eaux fortes : une épreuve des « Disciples d'Emmaus », le beau Véronèse du Louvre, gravé par Henriquel Dupont, attire surtout les yeux.
Sur la table : un encrier en bronze : le Voltaire de Houdon, comme presse papiers le lion de Ninive, du Louvre.
Du reste la maison entière est meublée avec un goût rare, et se compose de pièces vastes remplies de meubles anciens et d'objets d'art.
Dans la salle à manger : une profusion de faïences de toutes les provenances célèbres, un dressoir avec une argenterie nombreuse, lourde et cossue.
C'est là que Pierre offrit à déjeuner à son oncle et à son cousin Lhostelier. 11 avait un appartement à lui, mais pre-
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liait d'habitude ses repas avec son père.
Le déjeuner fut raffiné, la cuisine de la maison Arcliambault était célèbre dans Vésonnes.
Le chef de division fît largement honneur à tout ce qu'on servit, son fils aussi ; quant à Pierre, il mang-ea sans appétit, j)lutôt par instinct, toujours triste et accablé.
^L Lhostelier avait déjà oublié parmi les délicates sensations de cette chère choisie son beau-frère Ambroise Arcliambault. Il se félicitait en lui-même en pensant qu'il n'aurait plus à se rencontrer ici-bas avec cet homme, mordant et ironique, qu'il soupçonnait parfois de se moquer de lui. M. Lhostelier se trompait. M® Ambroise Archambault se moquait toujours de son beau-frère qu'il jugeait insipide, gourmé, et trop fonctionnaire.
Le lieutenant ne pensait à rien à son ordinaire ; il avait même sur son père cette infériorité de n'avoir jamais soupçonné que son oncle Ambroise le plaçait dans son estime, fort au-dessous de son cheval. Il ne comprit point certaine réponse que lui
fit l'avocat l'année précédente, dans cette même salle à manger.
— Mon oncle, avait-il demandé, pourquoi n'aimez-vous pas les chevaux?
— G'est^ mon ami, parce qu'ils voient une trop médiocre compagnie.
M*'- Ambroise Archambault haïssait les gens de sport à l'excès, non qu'il fût hostile aux exercices corporels mais il les voulait discrets et sans aucune publicité mondaine.
Pierre avait soufFert de cette réponse, jetée sèchement à son cousin ; quant au lieutenant il estima que son oncle baissait fort.
Après le déjeuner, on descendit chez Pierre.
On échangea les banalités dolentes et les consolations vagues, jusqu'au moment où le vieux domestique de Pierre annonça :
— La voiture de ces Messieurs est avancée !
Le chef de division, que congestionnait son cigare, se leva, tendit les bras à son neveu avec une physionomie de père noble,
très dans le ton, et de bon gré, Pierre se prêta à cette théâtrale accolade. Le lieutenant s'en tira avec une poignée de main correcte et ces mots :
— Du courag^e, mon ami, du courag-e!
Tandis qu'en lui-même il pensait :
« J'arriverai à temps pour dîner avec Antoinette. »
Les deux Lhostelier disparurent dans le landau immense et suranné, la portière claqua sèchement, ils partirent.
Pierre rentra seul dans le vaste log-is, soulagé et affranchi par ce départ.
Il regag-na son cabinet de travail, après avoir quitté son habit noir, dans lequel il (tait contraint et mal à l'aise.
Sur sa table, épars, quelques billets à bordure noire étaient demeurés.
I*ierre en prit un et le relut. Devant ce témoignage officiel de son malheur, il se sentit accablé, et se renversant dans son fauteuil, les yeux clos, il réfléchit.
Il vit cette grande maison, désormais vide et muette, il se souvint que tous ceux qu'il avait aimés s'en étaient allés, de la
même manière, un soir d'été, vers cinq heures.
Sans souffrances ni terreurs, sa mère était morte la première, puis sa sœur aînée et l'avant-veille son père s'était éteint doucement, dénouant sans doute en un autre monde le rêve commencé dans celui-ci.
Il était mort, en tenant la main de son fils, tandis qu'un prêtre ag^enouillé promettait au chrétien l'éternelle vie, qu'un cierge brûlait, pâle, parmi la lumière diurne, et que des oiseaux ironiques chantaient dans le jardin, sous les fenêtres. Pierre se voyait seul, tout seul, et brisé par ce sentiment d'abandon et surtout par la fatigue de ces trois jours passés au service de la mort. Car, il avait tenu à veiller son père, ne voulant le quitter qu'à la fin, au bord de l'abîme définitif. Les fils qui veillent sur les cercueils de leurs pères s'acquittent ainsi envers ceux qui veillèrent sur leurs berceaux.
Sa douleur était sincère, mais calme : il était de ceux qui se mettent vite d'accord avec les événements, comprenant la néces-
site d'une détente que le temps amène fatalement. Cependant, malgré sa raison et ^on égoïsme, il sentit les larmes poindre a ses yeux et avec simplicité les laissa couler tout à fait, larmes silencieuses et bienfaisantes.
Quelque chose avait disparu, lui seml)lait-il, qui le protégeait et l'entourait, désormais il se croyait sans appui et sans refuge contre les adversités mal définies, «n somme il pleurait sur lui-même.
A l'exception de deux ou trois amis, nul ne demeurait qu'il pût aimer ou qui l'aimât. Par dévouement, Pierre ne s'était jjoint marié autant que par originalité saus âge ; le prétexte de ne point quitter son [»ère avait honorablement dissimulé son goïsme, sa misanthropie et sa terreur d'aliéner son indépendance.
Pierre était un type très spécial quoique très bon, à tout prendre, un vieux garçon (jui avait versé sans bruit dans les ornières du célibat. Il aimait les femmes pour le |)laisir qu'on en espère, mais il redoutait les femmes du monde, auprès desquelles
36 CÉLÉNIE JAGOTIN
il était sans hardiesse et dont la chute exigeait trop de temps et d'efforts.
Epicurien au sens moderne du mot, il se promit qu'après avoir rempli sa tâche de dévouement filial, il profiterait larg-ement du plaisir, sa fortune lui permettait un tel souhait.
Il eût pu facilement se marier. Que de fois les matrones amies ou alliées étaient venues avec des allures diplomatiques et des circonlocutions, entretenir M""^ Archambault d'un beau parti pour son fils.
Toutes ces dames échouèrent se heurtant à une invincible résolution.
Durant les loisirs de sa vie recluse et astreinte à l'exigence paternelle, il avait considéré souvent quel serait pour lui l'avenir. Rien ne lui était apparu, que de triste, d'une tristesse, sans issue.
Pierre ne pouvait éloigner de lui la vision de cette grande maison déserte; et il avait peur d'y vivre. Il avait cependant en lui les éléments d'une existence intelligente et utile. 11 ne les soupçonnait pas encore. Effacé devant son père, homme
supérieur, il s'ig-norait lui-même, ne devinant point les ressources de sa nature comprimée par l'autoritarisme paternel.
11 était bien seul, il serait toujours seul, à table, au salon, les soirs d'hiver, au jardin les soirs d'été. En rentrant, il ne trouverait que la solitude, il ne pourrait même pas parler, personne ne lui répondrait.
Ce serait le logis glacial malgré le feu, sombre malg-ré la lumière, désert, malg-ré la présence des serviteurs, dénudé malg^ré la profusion des meubles, parce qu'il manquerait ce qui fait la douceur du foyer familial : des yeux pour accueillir, des cœurs pour aimer, des voix pour animer et plaindre, des bras pour étreindre.
EtPierre,lesyeuxtoujoursclos, continua de chercher dans son souvenir les chères silhouettes déjà indécises des êtres aimés, et sans fausse honte, recommença de pleurer.
Le temps était sombre, il pleuvait encore !
L'étude de M® Rambaud, notaire à Vésonnes, était située rue duPuits-qui-parle, non loin 'de la cathédrale Saint-Amable.
M* Rambaud administrait en cérémonie les grandes fortunes de la ville, c'était un homme scrupuleux, honnête et gourmé.
De son costume, il tirait une notable partie de son prestige. V(Hu d'une redingote austôr<», craval»' de batiste, rasé comme un Consul de Rome, les yeux mi-clos derrière
des lunettes d'or, il estimait que cet accoutrement, pareil à celui de son défunt prédécesseur, était une condition essentielle de son évidente réussite.
Pour lui, l'arg-ent était quelque chose de sacré. Il n'en parlait point comme en parlent les autres hommes, il lui faisait même les honneurs d'un solécisme original et galant: argent pour lui était du féminin.
Volontiers, il répondait au solliciteur d'un emprunt temporaire et surtout aléatoire :
— De l'argent! mon ami, vous voulez de l'argent? elle est rare l'argent, elle est chère !
Et il appuyait cette affirmation peu grammaticale d'un sifflement caractéristique qui témoignait de sa défiance et de son hésitation.
Solennel, et d'une déférence un peu obséquieuse avec sa clientèle aristocratique, il savait au besoin jouer la bonhomie nécessaire avec les ruraux et les petits bourgeois.
Magnanime et désintéressé lorsqu'il avait
confiance ; lorsqu'il se défiait, il savait faire croire à la circonspection et à la prudence professionnelle.
C'était un bon notaire.
Ce jour-là vers trois heures de l'aprèsmidi, M= Rambaud, entr'ouvrit, du geste brusque de Thomme pressé, la porte qui séparait son cabinet de son étude : une longue étude sombre et d'aspect généralement verdâtre où six ronds de cuir noircissaient du papier tout le jour, sans se hâter, en chuchotant les histoires scandaleuses de la ville et les rengaines pornographiques qui se transmettent dans la basoche, avec un soin jaloux.
— Avez-vous préparé la déclaration de succession Archambault? demanda-t-il au maître clerc M. Ghouberski, dont le nom polonais est immortel dans la fumisterie française.
M. Ghouberski releva ses lunettes énormes sur sa calvitie luisante et répondit :
— Oui, Monsieur, M. Boiveau s'en occupe.
— Faites en sorte qu'elle soit prête à quatre heures, M. Pierre Archambault doit venir.
Le notaire referma sa porte tandis que M. Ghouberski interrogeait M. Boiveau avec une politesse exquise :
— Monsieur Boiveau aura-t-il bientôt terminé la déclaration Archambault?
— Oui, Monsieur, répondit M. Boiveau sans même lever les yeux.
— Ce n'est pas tous les jours que le patron en fait de pareilles, articula M. Ghouberski, dont la voix prit une inflexion importante.
— Encore un qui ne veut pas mourir de faim, pensa tout haut M. Pitois, le caissier, qui était à deux mille quatre pour le reste de ses jours.
L'expéditionnaire, le père Crothin, dont le nom, en dépit de son orthographe savante, était une source inépuisable de plaisanteries scatologiques, le père Crothin qui allait avec conscience, chaque premier avril, retirer la traite des nègres dans les banques étonnées de Vésonnes ou deman-
der au pharmacien de la place de Bissy une purg-e d'hypothèque légale, le père Crothin qui faisait des additions provisoires et pleurait en parlant de Louis-Philippe, s'écria tout à coup en se croisant les bras :
— Oui, Monsieur, vous croyez que c'est juste qu'il y ait des g^ens riches comme ceux-là, tandis que moi, j'arrive à peine à vivre, heureusement que Julie est casée et bien casée. Je ne suis pas exig-eant, j'hériterais seulement cinquante mille francs, cela me suffirait, j'habiterais avec Julie...
— Oh ! Monsieur Crothin protestèrent en chœur les clercs de l'étude Rambaut.
Julie Crothin, ce n'était pas un mystère pour aucun des hommes de Vésonnes, était l'idole éphémère et salariéedes célibataires de la ville. Maître Rambaud seul l'ignorait ou feignait de l'ignorer. Elle était la maîtresse d'un banquier qui n'en avait plus que faire, mais la conservait par vanité ; candide, il s'en croyait aimé !
Elle avait transformé son nom plébéien en celui de Julia Trottin, qui n'était plus
guère démise, l'embonpoint l'envahissait, elle avait dépassé la trentaine.
Loin d'être humilié, le père Grothin, telle une mère de danseuse de l'Opéra, se félicitait de la condition de sa fille, et la considérait (( comme ayant bien réussi » . C'était sa propre expression. Il la tenait pour être du monde, aussi ne s'expliqua-t-il point l'exclamation indig-née de ses collèg-ues.
— Alors, Monsieur Grothin, dit avec solennité M. Ghouberski, vous tolérez les amours coupables de jVr^^ Julie, bien plus vous les approuvez ! alors que vos cheveux blancs devraient en rougir...
M. Ghouberski releva ses lunettes et attendit Teffet de cette phrase vigoureuse et point nouvelle qu'il avait retenue sans doute de Paul de Koch ou de Ponson du Terrai], lectures favorites de M™* Ghouberski que son mari, latiniste à ses heures, appelait tendrement « dimidia mea ».
— Julie ? répondit l'expéditionnaire, j'ai tout fait. Messieurs, pour la retenir, mais c'est si friand, l'amour, elle a connu un sous-ofhcier...
CÉLÉNIE JAGOTIN 40
— Qui lui a montré à faire l'exercice, ajouta M. Boiveau, qui s'indig-nait à la surface, mais était profondément intéressé par cette conversation et répandait avec bonheur les fleurs de son esprit facile.
Tout autre que le Père Grothin se fût indigné, mais sa conscience de brute routinière ne lui reprocha rien, il se tut sous Taff'ront, les autres riaient.
M. Boiveau ayant terminé la fameuse déclaration la relut avec soin et parut satisfait puis la tendit à M. Ghouberski. Celui-ci l'examina d'un air attentif, en pensant à autre chose, et sans même 1 avoir lue la porta à Maître Rambaud dans son cabinet.
— Bien, dit le notaire, dès que M. Pierre Archambault sera venu, faites-le entrer et qu'on ne nous dérang-e pas.
Le notaire prononça ces mots avec une déférence qui montrait en quelle estime singulière il tenait son client.
La famille Archambault, en effet, était des mieux situées à Vésonnes; depuis deux
GELENIE JACOTIN
OU trois siècles, on la trouvait à la tête de la haute bourg-eoisie.
Sous l'ancien régime, se haussant de toute sa taille, et s'appuyant sur tous ses moyens, elle avait acquis des offices nobles ; sous le nouveau, elle s'abaissa à remplir des charges inférieures qui s'en trouvèrent honorées.
Les Archambault étaient de ces bourgeois plus nobles que beaucoup de nobles. Leur écu s'effaçait sur les dalles funéraires de la cathédrale, recouvrant les restes d'un Archam.bault qui fut vicomte-mayeur de Vésonnes et d'un autre, président à mortier au Parlement, qui résista au Roy et mourut en exil. Leur nom avait été mêlé à tous les fastes judiciaires et politiques de la province, et tous avaient vécu entourés de respect, d'estirne et dhonneurs.
La vie de cette famille, dans l'hôtel de la place de Bissy, avait été sévère, droite, hautaine et économe. L'économie qu'ils tenaient pour une vertu cardinale n'entrava cependant jamais leur bienfaisance, mais leur assura une fortune considérable^
■(■ du reste par la révolution. Le grand-père de Pierre l'avait cependant diminuée. Sénateur sous le premier Empire, et désireux de tenir son rang avec l'éclat d'une résurrection, il avait, sans hésiter, et pour la gloire de son nom, entamé quelque peu le capital héréditaire.
Son fils, Ambroise Archambault fut d'abord magistrat, puis avocat, lorsqu'il pensa ne plus pouvoir concilier ses principes et ses convictions avec les exigences de la liberté contemporaine, il sut ramener son patrimoine à son ancienne prospérité.
Avocat de tout premier ordre, qui unissait à une éloquence impeccable et élégante, une entente et un sens complet des affaires, M® Ambroise Archambault vivait largement de sa parole et laissait ses revenus s'accumuler réparant ainsi la prodigalité paternelle.
Ambroise Archambault s'en était allé, comme ses pères, en laissant une mémoire honorée. Homme de bien, autant que d'esprit cultivé, il se préoccupa toujours de soulager les misères d'autrui, donnant sou
bien avec largesse, et sa personne tout entière. Les pauvres avaient suivi nombreux son convoi funèbre, attestant, mieux que tous les discours, les vertus de cet homme rare.
A ses heures de loisir, l'avocat s'adonnait aux lettres. Aimant le passé parce qu'il le connaissait et le jug-eait sainement, il le faisait revivre dans des études remarquées qu'il publiait dans le Correspondant ou les Mémoires de l'Académie de Vésonnes dont il était le secrétaire perpétuel.
Il se faisait .honneur de compter parmi les membres de ces sociétés savantes de province si méprisées des Parisiens, mais qui ont du moins le mérite de perpétuer le culte des études littéraires délaissé de notre temps. M^ Archambault s'efforçait d'y faire pénétrer les idées et les questions générales submergées trop souvent par un fatras local et sans grand intérêt.
Religieux au fond de son cœur, mais hostile aux minuties d'une religion mal comprise, il croyait en Dieu, et ressentait
quelque fierté en pensant que son âme était immortelle.
Il admettait toutes les convictions et toutes les idées, lorsqu'elles se fondaient sur la morale, sur le vrai et sur le bien. Comme il souhaitait que sa conscience fût respectée, il respectait celle des autres. Incapable de bassesses et de compromissions, c'était un beau caractère fait de droiture, de bonté et de libéralisme, en un mot c'était un homme.
M. Archambault laissait à son fils Pierre une belle succession morale.
Vers quatre heures, Pierre Archambault arriva chez le notaire, et fut introduit aussitôt dans le cabinet mystérieux par M. Ghouberski attentif. M" Rambaud se leva avec empressement, Pierre lui serra la main, et s'assit dans le fauteuil que lui ottrit le notaire.
— Suis-je riche? demanda-t-il sans anxiété.
— Très riche, Monsieur Pierre, répondit APHambaud.
— Je dois vous dire que mon père ni'a toujours laissé à l'écart de ses affaires d'intérêt. Il me donnait cinq cents francs par mois^ qui me suffisaient largement ; même après le décès de ma mère, je n'ai rien demandé, ni jamais cherché à savoir quoi que ce soit. J'ai cru m'apercevoir que mon père ne touchait pas à ses revenus. Notre g-enrede vie était modeste et mon père m'a dit avoir reçu une moyenne de trente mille francs d'honoraires chaque année.
— En effet, depuis une dizaine d'années M. Archambault ne touchait pas à ses revenus.
— Cependant il faisait beaucoup de bien.
— Sa parole suffisait à tout, Monsieur Pierre.
— En sorte que ma situation?...
— Est des plus enviables, ajouta Me Rambaud, du reste je dois vous la résumer, pour que vous puissiez administrer votre fortune.
— Monsieur Rambaud, reprit Pierre j'ai toute confiance en vous, et je vous prie de vous occuper de mes intérêts.
— Je VOUS en remercie, cher Monsieur, mais au moins faut-il que vous connaissiez les éléments de votre fortune. Ecoutez-moi, je serai bref. Plus tard, si vous le désirez, je vous donnerai des détails. A son décès, Madame votre mère a laissé environ cinq cent mille francs. Votre sœur étant morte, vous étiez donc son unique héritier. Vous savez queM.Archambault se maria lorsqu'il était procureur de la République à Montauban, et que dans ce pays le régime dotal est très en faveur. Votre grand-père, le sénateur, ne voulut point accepter ce genre de conventions matrimoniales qu'il considérait comme une marque de défiance.
D'autre part M. de Lansac, votre g-randpère maternel, esclave des traditions et des coutumes locales ne consentait point à contracter sous le rég'ime de la communauté. Les notaires les concilièrent et on adopta le régime de la séparation de biens. De sorte qu'à la mort de votre mère vous avez hérité tous ses biens, votre père conservant son usufruit légal, vous me • comprenez? vous êtes avocat...
— Oh, si peu ! dit Pierre, avec modestie, mais enfin je vous comprends, mais abrég-ez, maître Rambaud, abrégez !
— Vous avez donc de ce chef cinq cent mille francs. M. Archambault laisse à ma connaissance en titres de rente française et en valeur de premier ordre, environ six cent mille francs ; cinq maisons de rapport à Vésonnes, l'hôtel de la place de Bissy ; la terre et le château de Geuvre ; la forêt de la Rente-Rouge; la ferme de Chantalouette et enfin une somme de trois cent trente mille francs placée sur premières hypothèques, en résumé deux millions et demi de capital, et quatre vingt-dix -mille francs de revenus. Je ne compte pas le mobilier de votre maison et il a une grande valeur. Votre grand-père et votre père collectionnaient, et vous savez qu'aujourd'hui, les objets anciens et authentiques n'ont pas de prix.
Pierre s'attendait à posséder une de ces fortunes qui comptent pour la province s'élevant à un million à peine, mais il ne comptait pas que son père laisserait plus
du iluuble. Et cependant, en y réfléchissant, il le comprenait. Il se rappelait la sévère économie de leur maison. On vivait bien, mais sans luxe extérieur. Les réceptions étaient rares chez les Archambault.
Lorsqu'il était bâtonnier de Tordre JVP Archambault recevait ses confrères à dîner, largement, mais sans recherche et Pierre le voyait encore surveillant tout, choisissant les vins à la cave, s'occupant de tout. Il Tentendait encore répéter :
— Que Ton a donc de peine à faire manger son bien !
Phrase qu'il ne savait comment interpréter mais dans laquelle l'intérêt entrait pour quelque chose. Avec la bienfaisance seule, on ne lésinait point dans la maison.
— Mon père a-t-il fait un testament, <juestionna Pierre?
— Pas que je sache, répondit M^ Rami»aud, du reste, il me paraît qu'il n'en était |)as besoin. Il m'a dit un jour : » mon fils sait quelles sont mes dernières volontés. »
— La veille de sa mort, en effet, il m'a irulKnié fni'il désirait assurer douze cents
francs de rente viag-ère à chacun de nos domestiques, et m'a prié de remettre dix mille francs au bureau de bienfaisance.
Vous ferez le nécessaire pour tout cela, Monsieur Rambaud et vous voudrez bien à l'avenir vous occuper de g-érer mes affaires. Vous me verserez mes revenus, tous les trimestres, mais je veux être en paix.
Pierre se leva, serra la main du notaire qui le reconduisit jusqu'à la rue.
Ils se séparèrent, enchantés l'un de Tautre.
Bonne affaire ! pensait M« Rambaud et s'il se marie jamais, quel contrat ! Monsieur, quel contrat...!
Et il rentra dans son cabinet en fredonnant une fanfare joyeuse, marque évidente de son contentement intérieur.
— Je suis riche et indépendant, songeait Pierre, en regagnant la place de Bissy, je puis être heureux.
Rentré chez lui, Pierre erra longtemps sous les grands arbres du jardin sombre, un parfum montait des corbeilles en fleurs. Pierre composait un programme de vie,
CtLENlt: JACOTIN ^>0
>jiii^ i'oiiii)ler avec les surprises de l'avenir.
L'ang^élus sonnait lentement au campanile de Saint-Amable; le ciel était pâle; la nuit tombait.
M. Ambroise Archambaull avait fait graver sur son ex-libris aux armes, cette phrase de Senèque :
« Olium sine littoiis mors et vivi lioniinis sepultura. »
« Le loisir sans les lettres est une mort prématurée, et comme la sépulture d'un liomme encore vivant. »
Cette sentence avait passé dans l'àme do Pirrre avec lontr sa force, et ce fut pour
lui la part la plus précieuse de l'héritage paternel.
Quelle existence eût été la sienne dans ce triste logis de Yésonnes auprès de parents attristés par la vieillesse, la souffrance et les deuils, s'il n'avait eu le commerce quotidien de ces inventeurs de pensées que son père avait rassemblés avec un discernement subtil.
A la sortie du collège, il fut occupé par les cours de droit ; comme tout jeune bourgeois, il passa ses examens convenablement, sans triomphe tapageur ni fâcheuse insuffisance. Après son service militaire, il termina son doctorat.
M° Archambault, homme d'un sens droit, sans illusions même sur son fils, avait compris que Pierre ne pouvait songer à lui succéder au barreau, où il était inscrit du reste pour la forme, et pour perpétuer les traditions familiales. Sa timidité, sa crainte de la parole publique, une inexpérience très légitime, justifiaient cette opinion du père sur son fils.
Pierre fut obligé d'occuper sa vie, et il
CÉLÉ.NIE JAGOTIN 59
trouva dans les lettres le moyen de se soustraire à l'ennui.
Sa destinée eût été lamentable, sans cette intelligente résolution.
Certes, il eût pu couler des jours uniformes, dans la monotonie calme de Vésonnes, se lever tard, flâner sans but dans les rues de la ville, en promenant un vague chien; s'entretenir des nouvelles locales et des médisances urbaines ; il pouvait prendre l'habitude des apéritifs bi-quotidiens, événements considérables dans la vie d'un provincial désœuvré.
Le cercle était un asile indiqué pour abriter une telle vie. Pierre pouvait, à son gré, s'ankyloser à une table de bridge ou s'échauffer aux abords d'un billard. 11 pouvait encore s'érailler la voix à soutenir ses idées politiques, s'il en avait eu, en croyant convaincre son interlocuteur, ce qui est une utopie d'esprit un peu candide.
Sa fortune lui permettait d'avoir des chevaux et de les placer dans son estime à la hauteur de personnages de qualité. Le stick à la main, les mollets pris dans des
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legg'ing's irréprochables, il aurait considéré avec des flexions dextres, senestres en avant et en arrière, l'admirable ensemble des formes chevalines et se serait ému avec g-ravité, de la moindre anomalie de poil, de muscles ou de peau.
Olympien et poussiéreux, il aurait encore pu traverser Vésonnes effrayée, dans une trente chevaux du plus récent modèle, en risquant, pour son plaisir, de donner la mort à quelque citoyen attardé sur sa route, ou sourd au ranz des vaches dont il accompag-nait son trajet nauséabond.
La politique aussi, aurait pu le tenter : en un temps, il fut Tespoir financier d'un parti modéré dont il se réclamait par atavisme et par amour de la saine raison.
Les réunions publiques auxquelles il assista le détournèrent pour toujours des aspirations municipales ou lég-islatives.
Il ne lui plut pas d'être confondu avec ces hommes qui abusent les masses, détournent leur reg-ard de l'idéal, et leur jettent en pâture des promesses qu'ils ne tiennent point, dès qu'à la faveur de la sot-
CÉLÉNIE JACOTIN Gl
lise populaire ils ont atteint le but proposé par leur ambition parfois, et par leur intérêt toujours.
Propriétaire de domaines immenses, Pierre eût joué facilement le g-entilliomme campagnard, mais il lui répugna de troubler par une présence indiscrète des fermiers exacts et paisibles.
M. Tarchiprétrede Saint-Amable le pressentit vers la trentième année pour faire partie du conseil de fabrique de la paroisse. Il ny consentit point, non par respect humain, mais en estimant qu'il n'était pas dans les dispositions requises, et que cette fonction lui imprimerait une marque qui n'était pas la sienne. Pierre n'était pas clérical ,mais pensa le devenir par libéralisme."
Jamais il ne s'étonna que le peuple eût <Ioué Jésus au gibet d'infamie, il ne fut pas surpris que ce même peuple oubliât celui (|ui avait osé dire au patricien de Rome, au marchand d'Alexandrie, au prince de Judée et à l'impérator lauré et victorieux |>oussant devant lui les vaincus asservis : Ton esclave est ton égal
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11 ne s'étonnait pas que la foule ne se souvînt point des morts ressuscites, des lépreux guéris, des multitudes nourries et abreuvées parce que cette foule était stupide et barbare.
Mais ce que Pierre n'admettait pas : c'est qu'à vingt siècles de distance, les disciples de ce même Jésus fussent insultés et bannis par la même plèbe stupide et barbare, oublieuse de l'égalité morale conquise, ignorante de ce que fit pour elle la parole de cet homme divin qui répétait sans cesse : « Aimez-vous les uns les autres » et qui sut endormir la souffrance des humbles qu'il ne pouvait supprimer, en fortifiant leur patience par des promesses d'éternelle félicité.
L'ingratitude étant le propre de la majeure partie des hommes, Pierre expliquait sans peine ces sentiments populaires, mais il en éprouvait une révolte intérieure, qui, s'il n'avait été plus égoïste qu'indigné, l'aurait jeté dans la lutte.
Pour remplir ses longs jours vides, il pouvait se laisser aller à de faciles amours,
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car la vertu est rareà Vésonnes; sans doute, il aima, mais sans son cœur.
Pierre eut une seule intrigue avec une femme de son monde.
Celle-ci, beaucoup plus jeune que son mari, convoita le commerce de ce beau garçon et elle le contraignit de l'aimer. Il se laissa faire, prit quelque plaisir tant qu'il fut nouveau, puis, se lassa non sans se promettre à soi-même de ne plus risquer sa tranquillité pour une aussi minime compensation.
Pierre n'avait jamais aimé vraiment et rien n'avait éveillé son cœur vers sa vingtième année, comme il advient chez la plupart des hommes.
Sans transition, il passad'uneadolescence studieuse à une jeunesse sans joies, environnée de douleur et familière avec la mort, il obéit à ses sens, mais point à son âme. Par notre destinée psychologique, nous aimons tous au début d'un amour idéal un peu niais peut-être, mais très doux où le sentiment est une sauvegarde et que les femmes apprécient tant parce que c'est le
premier qu'elles aient connu et sous Tinfluence duquel elles demeurent. Pierre avait ig-noré cet amour, il avait franchi la période où le cœur se révèle, sans éprouver rien de semblable, non qu'il fûtréfractaire ou indifférent, mais en raison des circonstances de sa vie.
Dans cette austère maison, entre une mère mourante et un père rigide, éloigné de toute rencontre et de tout contact qui eût été le prologue d'un roman, hostile aux relations mondaines, craintif auprès des jeunes filles, il avait connu delà femme ce que l'instinct seul fait rechercher en elle.
Chez lui, Tamour fut une satisfaction sensuelle et il ne soupçonna pas les délices singulières que la plupart des jeunes hommes y rencontrent, lorsque leur cœur anxieux et charmé tressaille, tandis que leurs yeux pleurent d'heureuses larmes.
Pierre avait vécu la vie à rebours. Sans s'inquiéter du présent, il existait surtout pour le passé.
Dans son cabinet de travail aux heures
de retraite et de solitude, il isolait son âme de son corps, et, comme l'observait son ami Arnoult, à la manière d'un certain Hermosime de Glazomène, disciple de Pythagore, dont Tâme voyageait tandis qu'il demeurait inerte et indifférent.
Pierre se complaisait alors dans des visions antiques.
Son esprit le transportait parfois à Gorinthe, la cité opulente, au diadème d'or à laquelle Vénus sortant du sein d'Amphitrite envoya son premier sourire.
11 errait par la ville en compagnie de M. Anatole France, contemplait longuement la mer, suivait de l'œil les oiseaux aquatiques, mêlant la blancheur de leurs ailes à la blancheur de l'écume, au sommet des vagues sonores.
Puis, il traversait la place publique, écoutant un instant des hommes qui disputaient entre eux de philosophie. L'un annon(;ait un dieu inconnu que les autres raillaient, aux applaudissements de la multitude.
Va Pierre songeait que rien n'avait
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changé parmi les hommes, depuis que les philosophes de Corinthe injuriaient Paul,, le grand apôtre.
Dans le décor d'un crépuscule au ciel apaisé, son esprit transporté à Athènes, s'acheminait vers les jardins d'Académuspour ouïr la parole de Platon, il l'imag-inait et l'écoutait, puis lorsque la vision avait disparu, il se demandait si depuis lors, l'âme humaine avait fait quelques progrès dans la connaissance de son origine et de sa destinée.
Assis, dans l'atrium frais de Pétronius Arbiter, où Teau bruit doucement sur les^ porphyres sanglants, parmi les lauriers roses, l'âme de Pierre entendait le poète dérouler des strophes, dont Sapho, la première posa, dit-on, les règles ingénieuses.
Quelque jour, Pierre évoquait en son esprit troublé l'effrayant cataclysme où sombra le monde Romain. Il voyait ces hommes innombrables et implacables venus de l'Orient, poussés par une force divine, détruisant les villes et les villages, brûlant les forets, confondant les maîtres
t'I les esclaves dans la mort, tuant les femmes et les enfants, nivelant toutes les hauteurs, désolant toutes les prospérités, abaissant tous les orgueils et toutes les splendeurs. Il les voyait encore se retirant après la tâche faite, sans savoir pourquoi ils étaient venus.
Son esprit errait à travers les souvenirs séculaires, de l'agora au forum, de l'hôtel Saint-Pol à Versailles. La vie du passé lui était familière; il lui semblait que les hommes disparus avaient été ses amis et ses contemporains.
De son père, Pierre tenait aussi le goût des bibelots et des vieilles choses. Dans l'hôtel de Vésonnes, entouré d'objets uniques, réunis par trois générations éclairées, il s'était épris de l'art ancien, et en songeant aux hommes ses prédécesseurs sur la terre, il s'intéressait infiniment à ce qui leur appartenait et les avait autrefois charmés.
Dans la compagnie de son père, Pierre avait appris l'admiration de toutes les boniités Mnrionnes. Ensemble, ils visitèrent
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et apprécièrent les monuments du passé.
La lecture fréquente d'ouvrages techniques d'architecture, lui permit de discerner les causes de ses enthousiasmes.
Des voyag'es austères presque scientifiques, où l'avocat se reposait de ses travaux judiciaires complétèrent l'initiation, Pierre devint, en peu de temps, un archéolog-ue accompli, et sans sa timidité naturelle, on eût découvert sans peine en lui un amateur de premier ordre, presqu'un savant.
L'imag-ination ne lui manquait point, il avait acquis un goût sûr et s'il eût consenti à partager ses pensées avec d'autres que son ami Arnoult eût passé pour un « homme très fort ».
Malgré sa froideur et sa réserve gênée, Pierre était un sentimental. La présence de son père dont l'activité autoritaire le tenait en haleine, l'avait empêché de s'en apercevoir.
La solitude lui révéla les aspirations de son cœur et il soupçonna qu'aux joies intellectuelles, il fallait ajouter autre chose pour parvenir au bonheur : l'amour!
Pierre Archambaull avait un vieil oncle à la mode de Bourgogne, qui finissait en paix sa vie dans une calme demeure.
M. Zéphirin Perusson était un original et un égoïste; grand, maigre, jaune et glabre avec une chevelure blanchâtre et ascendante, il présentait un aspect indescriptible.
Depuis longtemps, veuf sans enfants, son veuvage avait été comme un retour au célibat.
Il ne se dérangea même point pour l'enterrement de son cousin Ambroise, sous le
prétexte bizarre que ce jour-là, « il prenait médecine » . Contemporain de Molière, il eût été à sa place dans l'une de ses comédies; au ving-tième siècle, il apparaissait comme un phénomène archaïque et dépaysé.
M. Zéphirin Perusson ne sortait g-uère que dix fois l'an de son domicile : et ces sorties n'avaient lieu que dans des circonstances déterminées et immuables.
Il allait à la messe aux quatre grandes fêtes de l'Eglise: notons à ce propos qu'en échange d'une aumône raisonnable et en qualité de fabricien, il avait obtenu d'ouïr la messe dans un confessionnal par crainte des courants d'air.
Au premier janvier il visitait trois personnes, et au premier avril se rendait sur le cours, exactement à quinze cents mètres de chez lui, en voiture de remise, pour constater le retour annuel de la feuille sur un marronier d'élection.
M. Zéphirin Perusson coulait ses jours dans l'uniformité et dans la crainte de toute émotion.
Vêtu d'une robe de chambre de molleton
écarlate, usée à la partie postérieure, il se -coifFait d'un bonnet g-rec de velours noir, se chaussait de pantoufles chaudes et silencieuses et si hautes qu'on eût dit des bottes de feutre. La majeure partie du jour, M. Perusson demeurait assis dans un fauteuil Voltaire placé près de la fenêtre, sur une sorte de petite estrade. De ce trône domestique, il découvrait toute la place Sainte-Sabine, assistait aux mariag-es et aux enterrements de la paroisse et se mêlait par la seule vision, à la vie de ses concitoyens.
Sur un frêle guéridon Louis XVI, en acajou et cuivre placé à sa droite, il y avait à demeure :
Une boîte à tabac, d'or, ornée d'une délicate miniature.
Un mouchoir à carreaux jaune et rouge plié avec soin,
L'almanach que vous savez,
Trois journaux : le Petit Vésonnais, r Acclimatation et la Patrie,
Un verre de limonade que Zéphirin buvait avec un chalumeau.
La médecine de Raspail ;
Un Horace, édition Firmin-Didot, cum novocommentarioad modum Joanis Bond
Cet Horace, que M. Perusson n'ouvrait jamais, n'était là que pour entretenir les visiteurs dans la pensée que leur hôte avait quelque penchant pour les lettres humaines et s'y complaisait à loisir.
M. Perusson vivait seul avec sa servante et un chien d'une vingtaine d'années.
La nourriture du dig-ne homme était celle d'un convalescent, jusqu'au dîner du soir, plus substantiel et qu'il prenait en compagnie de son meilleur ami, M. Auguste Lacaille, ancien conservateur des hypothèques, célibataire mais ennemi d'une continuelle solitude.
De ce chef, M. Lacaille payait quarante francs de pension mensuelle à M. Perusson qui n'y gagnait point, le conservateur des hypothèques ayant un appétit énorme.
Zéphirin avait ouï dire que l'eau de Vésonnes était lourde à l'estomac et qu'au contraire la fontaine d'un village voisin
était absolument pure, c'est pourquoi chaque semaine, il frétait un commissionnaire auquel il confiait la mission de l'approvisionner d'eau. Ostensiblement on charg^eait un tonneau sur une voiture à bras. Zépliirin, de sa fenêtre, faisait des recommandations et le commissionnaire partait. Dès qu'il était hors de la vue de M. Perusson, il remplissait avec soin le tonneau à la plus proche des fontaines municipales, entrait dans un café voisin, y demeurait le temps nécessaire à sa course et harassé ramenait le tonneau avec une sollicitude étudiée.
M. Perusson remplissait un verre, le plaçait, en l'élevant, entre lui et le soleil, le reg"ardait à droite, le contemplait à gauche et s'écriait avec componction :
— Quelle limpidité ! mon ami, quelle pureté, du cristal ! quelle différence avec l'eau de Vésonnes. Et il l'avalait avec de rares délices tandis que le commissionnaire s'éloignait avec humilité et déférence.
On ne pouvait guère imaginer qu'un
tel homme eût été marié, et surtout qu'il eût été avocat.
Défunte M™^ Perusson, née Augustine Givoiset, était du même §"enre que son mari, aussi cette union fut-elle infernale, et Zéphirin ne regretta pas cette épouse acariâtre. Jamais ils ne furent du même avis. Ils ne prenaient point leurs repas ensemble, et ne pouvaient se voir sans échanger des paroles aigres ou critiques. Cependant, ils partageaient la même couche : à ce propos il est bon de noter que souhaitant l'un et l'autre lire le Siècle à la même heure, c'est-à-dire en se couchant, on avait pris deux abonnements et on tirait le lit conjugal au milieu de la chambre à coucher, de façon que chacun des époux pût avoir sa lampe et lire commodément.
^/[me Perusson eût souhaité pour son mari la gloire politique : tout ce qu'elle put obtenir fut que Zéphirin acceptât la présidence du Comice agricole dans le canton où ils passaient les vacances. A cette occasion, un jour de pluie, devant le ministre
de l'agriculture venu tout exprès, M. Perusson prononça le discours suivant reproduit par les journaux de Vésonnes :
« Monsieur le Ministre,
« Messieurs,
« C'est à vos suffrages éclairés que je dois d'être assis sur ce siège, vous avez compris que vos besoins étaient les miens et que par une entente cordiale et sympathique rien n'était plus facile que de les satisfaire.
« Dans ma jeunesse, enthousiaste de la race chevaline, j'ai beaucoup fréquenté notre haras départemental, je sais toutes les difficultés qu'on éprouve et les efforts nécessaires à la reproduction, aussi malgré mon âge, je suis encore à votre disposition pour vous aider de ma vieille expérience et de mes conseils.
« La reproduction n'est pas le seul but que vous poursuivez, et c'est dans Télevage que se montrent les forces vives de l'agriculture.
u Sachez-le bien : sans élevage, pas de bétail.
« Sans bétail, pas d'engrais, sans engrais pas de culture ni d'agriculture, cette mère nourricière dont vous êtes les fécondes mamelles.
« Votre travail est incessant sous les rayons brûlants du soleil, sous la neig-e et les frimas.
(( N'oubliez jamais que c'est par Tagriculture et sous la sag-e conduite du gouvernement que vous représentez. Monsieur le Ministre, que la France marche à la tête de la civilisation.
(( Marchez aussi en tenant haut et ferme le drapeau de l'agriculture. »
Ce discours fut l'apothéose de M. Perusson qui fut fait chevalier du mérite agricole, ainsi qu'en témoignait le ruban vert et rouge qui s'étalait sur sa robe de chambre.
M^ Perusson, avocat, avait laissé au Palais de Vésonnes une renommée égale à sa célébrité rustique.
Ses plaidoiries, rares, il est vrai, étaient demeurées légendaires.
Une fois, écoutant un jeune confrère, de
ceux qui suppléent à rexpérience par l'aulorité des auteurs, citer, à l'appui de sa théorie, l'opinion d'Aubry et Piau, M^ Perusson lui cria majestueux :
— Plaidez donc avec le code, jeune homme, et n'invoquez pas ce jurisconsulte italien, il faut être patriote, que diable!
Ce jour de novembre, vers cinq heures du soir, M.Perusson, qui s'était transporté avec les accessoires déjà décrits au coin de la cheminée où flambait un feu d'ételles, savourait la chaleur bienfaisante de son foyer.
Il présentait une main à la flamme, puis l'autre, entr'ouvrant sa robe de chambre pour être pénétré partout dechaleur lorsque sa servante introduisit Pierre Archambault. Celui-ci n'ayant que faire était entré en passant, voir ce débris familial, auprès de qui il trouvait un accueil favorable. M. Perusson était reconnaissant à ceux qui h' visitaient.
Depuis la mort de son père, Pierre n'était point venu. Sa présence amena un
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sourire sur le visage de M. Perusson, si toutefois il pouvait sourire.
— Bonjour, mon ami, dit-il sans se lever bien entendu, en tendant la main à Pierre.
— Bonjour, mon oncle, vous allez bien?
répondit Pierre.
— Je ne vais jamais bien, mon ami, jamais, et que fais-tu depuis la mort de ce pauvre Ambroise ?
— Je suis triste et très seul, je vois quelquefois Arnoult et Delestrée, et le reste du temps je lis.
— Mon garçon, ce n'est point une existence à ton âge, du reste, tu as mauvaise mine, dit Zéphirin, de confiance, car on était entre chien et loup, le foyer seul donnait une clarté fantastique; écoute-moi bien, il faut te purger, c'est indispensable après les grandes émotions.
— Mais mon oncle, je vous assure que...
— Je sais ce que je dis, ensuite il faut changer d'air, te distraire. Tu es riche, célibataire, libre, ah ! mon ami, si j'avais ton
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âge el la fortune, je serais le plus heureux des hommes, il faut voyager.
Veux-tu dîner avec nous? Lacaille va venir. Vous parlerez voyages, il te donnera des idées, il a beaucoup voyagé, Lacaille!
Pierre accepta l'invitation; cela changerait le cours de ses pensées inquiètes.
M. Pcrusson profita d'un silence pour bourrer son grand nez d'un tabac des plus fins, dans lequel il versait quelques gouttes d'essence de rose, et pour avaler une gorgée de limonade.
Pendant une heure environ, Pierre et son oncle s'entretinrent du passé, des incidents, sans grand intérêt, de la ville, évoquèrent le souvenir des disparus, M. Perusson ne manquant point de mêler à cette conversation les réflexions saugrenues dont il avait le monopole.
Comme six heures sonnaient à la pendule, du genre dit « Religieuse » signée de Zacharie Martinot, un peu égarée dans cet intérieur sans goût, un bruit de pas se fit ciitondre dans le vestibule.
— Voici Lacaille, dit M. Perusson.
La porte s'ouvrit, et la g-ouvernante de M. Perusson, Eug^énie, qu'on appelait dans la maison : « Génie » parut tenant à la main une lampe qu'elle posa sur le guéridon de Zéphirin.
M. Lacaille la suivait.
C'était un petit homme court à barbe inculte, portant un lorgnon, l'air intelligent, et il l'était. Très instruit, collectionneur, curieux, loquace, en un mot, l'homme à la retraite qui s'occupe avec esprit.
Il toussa en entrant, non qu'il fût enrhumé, mais par habitude, sa toux était un prélude à sa parole et lui permettait de réfléchir.
Il serra la main de Pierre qu'il connaissait depuis l'enfance et celle de M. Perusson.
— Il neig-e, Zéphirin, dit-il.
— J'en étais sûr, répondit M. Perusson qui n'y pensait en aucune façon, ma jambe m'a fait souffrir cette nuit, j'en souffre toujours quand il doit neig-er. Lacaille, que sais-tu de nouveau. As-tu vu le cours de la
Bourse? Que devient le Turc unifié? J'ai beaucoup de Turc unifié et avec ces barbares, je ne suis jamais tranquille.
— 11 monte, mon ami, il monte.
M. Lacaille s'assit dans son fauteuil accoutumé.
— Génie, dit M. Perusson, en s'adressanl à sa g-ouvernante, qui prolongeait sa présence sous prétexte d'arrangements «octurnes mais en réalité pour entendre la conversation, tu soigneras la cuisine, M. Pierre dîne avec nous !
— Monsieur peut être en paix, j'ai tout ce (ju il faut.
Et elle se retira, un peu bouleversée par celle nouvelle qui troublait sa routine or- <1 inaire.
— Lacaille, voici un garçon qui s'enjiuie, comprends-tu cela ? célibataire, riche, indépendant, toutes les conditions du Jioiiliciir.
— Vous vous ennuyez, Monsieur Pierre?
interrogea M. Lacaille.
— l'as précisément. Monsieur, mais la iiolilude me pèse, lorsqu'elle est aussi con-
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tinuelle. Tous mes amis ont quitté Vésonnes à l'exception d'Arnoult que vous connaissez et qui est ma seule ressource. Il y a des indifférents que je vois au cercle : Delestrée, Fag-art et d'autres, mais leur compagnie est aussi une solitude, je lis beaucoup, une partie de la journée...
— Et vous avez raison, mon ami, moi aussi, je lis et de tout ; aujourd'hui M.Emile Fag-uet m'a présenté Montaigne, quel homme que ce Montaigne, j'avais de lui quelque souvenir classique et le tenais pour un génie sur la foi des critiques et de la renommée, mais je suis curieux de le mieux connaître.
Faire connaissance avecM. de Montaigne par le moyen de M. Fagueta été pour moi une rare jouissance.
— Je lis aussi Fag-uet, répondit Pierre, c'est un descendant sans tare des grands esprits d'autrefois, et qui nous parle de ses ancêtres dans un style pareil au leur. Je l'aime moins dans ses chroniques théâtrales.
— ïlya Faguet et Faguet, reprit M. La-
caille, de bonne foi, mon ami, comment pourrait-il bien parler de choses aussi détestables que la plupart des comédies modernes ? Et toi, Zéphirin, que lis-tu ?
M. Perrusson, qui était dans une complète ignorance du sujet de conversation, montra d'un g-este vag-ue, les deux volumes posés près de lui.
— Tu lis Raspair?et tuasun Horace pour faire croire que tu entends encore le latin.
— J'ai relu Balzac, poursuivit Pierre, tandis que M. Perusson haussait les épaules.
— Ah ! Balzac, reprit M. Lacaille, on le méconnaît à vingt ans, à quarante, on répare Terreur littéraire. Si celui-là avait écrit avec le style de Flaubert ce serait le premier romancier français. Je ne lis plus guère les romans, je préfère l'histoire, les mémoires. Ce passé me fait oublier le présent.
— C'était l'avis de mon père, dit Pierre tristement.
La porte s'ouvrit, et « Génie » annonça avec cérémonie :
— Monsieur est servi !
— Tant mieux, dit M. Perusson, qui, à tout prendre, n'avait adopté l'état valétudinaire que comme forme d'orig-inalité.
Il prit dans un tiroir un petit paquet renfermant sa dose quotidienne d'aloès et ils passèrent dans la salle à manger.
Le couvert était blanc, simple et rig*oureusement propre, un de ces couverts de très vieille maison où l'exécution du menu indemnise largement les convives de la simplicité du décor.
La lampe brillait au-dessus de la table, ce qui procura à M. Perusson l'occasion de s'affubler de lunettes noires en raison de la délicatesse extrême de ses yeux.
On savoura un consommé, cuit durant tout le jour, auprès d'un feu dormant.
M. Lacaille dit à Pierre :
— Vous feriez bien de voyager.
— J'y pense souvent, dit Pierre, mais avec qui ?
— Si j'étais moins vieux, je me proposerais, répondit M. Lacaille, mais votre ami Arnoult ?
— Il ne veut pas quitter Vésonnes, il a liorreur des voyages. Il prétend en plaisantant qu'il a toujours eu des déceptions: En Italie surtout, ayant demandé à Aoste à voir le lépreux de Xavier de Maistre, il ne les vit pas, et cite ce fait à l'appui de ses opinions.
ISÏ. Lacaille sourit.
— « Génie, w dit M. Perusson, as-tu monté une bouteille pour ces Messieurs ?
Génie prit une bouteille sur laquelle s'effaçait le nom de Ghamberlin et la date célèbre de 1865 et remplit les verres.
Lorsque celui de M. Perusson fut plein :
— Une larme, ma fille, dit-il avec un geste d'anachorète, tu sais que le vin m'est contraire.
— Ça fortifie, Monsieur, répondit-elle.
— II est bon ton Ghambertin, assura M. Lacaille, nous n'en avions pas bu depuis l'élection du pape.
A l'issue du Gonclave, en effet, M. Lacaille ayant appris, au cours d'une de ses promenades fréquentes dans les environs de Vésonnes, l'élévation du patriarche de
Venise au souverain pontificat, avait adressé à M. Perusson, l'étonnant télégramme que voici :
« Zéphirin Perusson, « fabricien Vésonnes.
« Suis élu, offrez Ghambertin Lacaille, (( amitiés. »