‹ Célénie Jacotin de la Comédie françaiseChapitre 2 sur 6 · PIEX. P. M · texte numérisé non relu

PIEX. P. M

— Ce doit être une farce ! avait déclaré M. Perusson en faisant monter le vin en question, mais il porta volontiers la santé du Saint Père.

Et comme on attaquait d'excellents perdreaux rôtis, Zéphirin, qui ne se souvenait pas qu'il pût exister d'autres latitudes et d'autres climats que Vésonnes reprit :

— Il n'est g-uère possible de voyager l'hiver.

— Allez à Paris, conseilla M. Lacaille à Pierre, je suis sûr que vous connaissez mal Paris; j'ai toujours regretté que le hasard de l'Enregistrement et des Hypothèques ne m'y ait point appelé.

— Paris ! oh, je connais bien Paris,

j'irais d'autant plus volontiers, mais pas à l'hôtel et moins encore chez mon oncle Lhostelier, qui me suivrait du matin au soir, puis c'est toujours la même question : la solitude.

— Prenez une demoiselle de compag-nie, répondit en riant, M. Lacaille ; écoutez-moi et parlons sérieusement. Vous souhaiteriez trouver à Paris un intérieur agréable, rentrer chez vous le soir, pouvoir causer un peu, prendre au besoin votre dîner sans aller au restaurant, être soigné avec prévenance et sollicitude, mon ami, j'ai votre affaire. Lorsque j'étais receveur de l'enregistrement dans le Bourbonnais j'ai fait la connaissance de braves gens : les Jacotin. Le père était un capitaine en retraite, je passais chez eux toutes mes soirées. A sa mort, Gélénie, sa fille, s'est mis en tête d'entrer au théâtre. La mère est venue habiter Paris. Gélénie a suivi les cours du Conservatoire et second prix depuis quatre ans, n'a pas encore trouvé d'engagement. Mademoiselle ne veut entrer qu'au Français ou à rOdéon et je la crois vertueuse, la

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vertu est parfois un obstacle à la réussite,, c'est une charmante fille...

— Jeune? s'écria Pierre soudain très intéressé.

— Elle approche de la trentaine, mais c'est une femme superbe, une taille et un visage à souhait, et de l'esprit et de la littérature, maispour revenir à mon sujet, je vous avouerai que ces dames ne sont pas riches^ elles louent une chambre indépendante de leur appartement, elles joignent ainsi les deux bouts.

M™^ Jacotin m'écrit quelquefois. J'ai reçu d'elle dernièrement une lettre où elle me disait son ennui d'être sans locataire pour le moment, peut-être la chambre est-elle toujours libre, vous pourriez y descendre et mêmey dîner quand vous seriez fatigué, vous leur rendrez service et vous pourrez échanger des impressions avec Célénie, qu'en dites-vous?

Pierre avait écouté M. Lacaille avec un intérêt croissant. Il ne lui répugnait pas, quoique riche et de bonne race, de se trouver parmi de petites gens, seul séjour où

sa grande limidité ne se transformait pas en contrainte. La curiosité lui vint de cette belle fille ; il avait senti poindre le désir de la connaître et de pénétrer un peu, par elle, dans ce monde nouveau pour lui des artistes et des gens de théâtre. Et son parti fut aussitôt pris.

— Ecrivez, cher Monsieur, votre proposition me va, il sera toujours facile d'al)réger mon séjour si ces dames ne me plaisent pas.

— Vous y resterez longtemps mon ami.

Célénie est délicieuse, je m'y connais î

On sortit de table, Zéphirin absorba lentement une infusion de camomille en manière de café, et ces Messieurs commencèrent leur quotidienne partie de piquet, tandis que Pierre réfléchissait aux paroles de M. Lacaille et se mêlait par des monosyllabes à la conversation sans intérêt des joueurs.

Vers onze heures, Pierre et M. Lacaille prirent congé de M. Perusson qui évita de les reconduire pour ne point prendre froid.

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Un vent sec balayait la place Sainte- Sabine, les deux hommes cheminèrent ensemble.

— Mon ami, dit M. Lacaille, à Pierre, permettez-moi de vous donner un conseil, vous en ferez ce que bon vous semblera. Vous avez des g-oûts artistiques, l'esprit cultivé, de la fortune, luttez un peu contre la tendance de tout provincial à s'immobiliser dans sa ville natale et à se confiner dans sa maison. Vous êtes à l'âge où Ton prend les habitudes et les manies dont on devient l'esclave, je vous parle avec la propre expérience que j'en ai faite et dont je souffre encore chaque jour.

Il faut réagir, je ne vous parle point de mariage, je suis mal qualifié pour traiter cette question-là, dont vous êtes seul juge, mais je vous avoue que la vieillesse solitaire est la pire des conditions, et, si je n'avais pas songé autrefois à me faire des souvenirs, je serais fort malheureux.

Depuis la mort de votre père, vous vivez comme un ermite ou un misanthrope sans proHterdes moyens de bonheur dont vous

disposez. Allez à Paris, voyez, étudiez, tenez -vous au courant de l'évolution littéraire, artistique et sociale, et surtout ne soyez pas de ces hommes qui s'attardent en arrière toute leur vie, faute d'avoir marché avec le temps.

Je vais écrire à M'"® Jacotin, elle vous soignera comme un fils après vous avoir accueilli comme un ami. Paris vous réveillera, vous distraira, vous transformera, et vous conviendrez à votre retour que j'avais raison.

— J'en conviens dès à présent, cher Monsieur, c'est décidé je partirai, dès que vous aurez la réponse de ces dames, prévenez-moi.

Ils étaient arrivés devant l'hôtel Archamhault, Pierre serra la main de M. Lacaille et rentra.

En traversante vaste maison déserte où les parquets craquaient sous les pas peu fréquents, Pierre songeait à la vérité des paroles qu'il venait d'entendre.

Il se mit au lit et pensa longuement et s'cfFon;ant de pénétrer dans quel but la

providence, le hasard, on la destinée, il ne savait trop qui, l'envoyait à Paris à l'improviste, puis il s'efForça de se représenter cette CélénieJacotin dont onlui avait parlé avec enthousiasme.

Et il s'endormit apercevant, dans son imagination ensommeillée, une femme grande, brune, gracieuse, belle, et un peu triste qui avait quelque ressemblance avec la réalité.

André Arnoult, l'ami de Pierre, habitait un appartement étrange, aménagé dans un ancien couvent de Cordeliers.

C'était en plein cœur de Vésonnes, au fond d'un quartier tranquille proche de Tévéché.

Des fenêtres ogivales prenaient vue sur la cour romantique, où des plantes croissaient en un désordre enchevêtré.

La propriétaire, une vieille demoiselle, podagre et cacochyme qui ne voyait plus

que pour tricoter et jouer au boston avec trois de ses contemporains, laissait Arnoult se livrer aux extravag-ances végétales les plus bizarres.

Il semait des g^raines mélangées, aux fentes des pavés, s'opposait à ce qu'on taillât les rosiers et les vignes folles, et obtenait ainsi, en juin de chaque année, un immense bouquet de toutes les nuances, d'où montaient, les soirs de grande chaleur ou d'orage, des parfums multiples et délicieux.

Là, André Arnoult vivait avec une servante hors d'âge, âme sœur de la concierge, qui Taidait à entretenir le home original de son maître.

Dans ce logis, il y avait des livres partout, si bien qu'on pouvait s'y croire chez un bouquiniste, un éditeur ou dans une bibliothèque municipale, universitaire ou bénédictine.

André Arnoult n'était point bibliophile et moins encore bibliomane. Il étudiait simplement pour perfectionner son esprit et occuper sa vie.

La pliilosophie avait loulc sa prédilection et aux jours d'attendrissement scientifique, il appelait Boutroux : son père. Si son cabinet de travail, autrefois, le réfectoire du couvent, en bordure sur le quai de TArar qui arrose Vésonnes, n'avait point la vue fleurie de la cour, il était aussi favorisé : l'ogive de son immense fenêtre était la bordure stable des tableaux les plus mouvants et les plus divers.

Ail fond, les flèches de Saint-Amable, la tour du château, le beff*roi, les clochers jumeaux de Notre-Dame, les pignons aigus du (juai des Pelletiers, puis au premier plan la masse d'eau grise de l'Arar décrivant une courbe parmi des constructions inégales qui semblent monter les unes sur h's autres, l<>ii( un paysage enfin sans cesse animé et vivant était sous les yeux d'André Arnoult.

Les bateaux glissaient sur le fleuve; l'heure sonnait successivement aux horloges ; rapides, des passants se croisaient ; les oisifs unissaient leur flânerie sur le pont voisin. I.s ( iJs Jes marchands am-

bulanls montaient dans le bruit sourd des voitures.

C'était la vue sur un petit coin du monde et sur le monde tout entier.

Aux heures calmes des soleils couchants, le fleuve reflétait des lueurs vives qui pâlissaient pour faire place aux étoiles dans le miroir sombre.

A la tombée du jour, l'hiver, pour peu qu'une brume traînât sur l'eau, voilant les silhouettes pointues des tours et des clochers, toute une vision rhénane ou flamande apparaissait. Le fleuve gris et brumeux, le soleil diffus répandant des tons atténués, les bateaux, et les péniches immobiles dans l'ombre lourde, tout donnait l'impression d'une ville des Flandres attendant doucement la nuit.

C'est dans ces différents décors qu'André Arnoult vivait les trois quarts de sa vie.

Souvent, lorsque Pierre venait, vers quatre heures du soir, rejoindre le philosophe en son séjour de prédilection, il lui disait en souriant :

— Bonjour, Erasme !

Vêtu d'un long" vêtement noir qui tenait de la robe de chambre et de la soutane, coiffé d'une sorte de bonnet noir aussi, ce jeune homme au visag-e rasé et pâle rappelait bien le philosophe de la Renaissance.

A voir André Arnoult attentif et absorbé, lisant, prenant des notes, parmi tous ses livres aux fauves reliures, rangés ou amoncelés, on pouvait songer à Erasme corrigeant les épreuves de ses œuvres pour Martin Froben, imprimeur bâlois.

Et la venue silencieuse des fantômes pourprés de Grimani ou de Bembo, à la nuit tombante, dans cette pièce obscurcie, n'eût point semblé extraordinaire.

Cesoirlà, lorsque Pierre entra, contrairement à son habitude, qui était de ne point troubler le travail de son ami Arnoult et de feuilleter quelque volume, jusqu'au moment où celui-ci lui adressait la parole, il dit :

— Je pars demain pour Paris !

— Tu pars pour Paris? reprit André, on levant les yeux du dernier volume de Tabbé Loisy qui paraissait l'intéresser au plus haut point.

— Ouij vois-tu, je suis las de Vésonnes^ je suis excédé de solitude, de tristesse et d'abandon !

— Est-ce un reproche? interrog-ea le philosophe, qui avait conscience de s'être dévoué à son ami, dans toute la mesure permise à son ég"Oïsme de célibataire et d'homme d'étude.

— Non, ce n'est pas un reproche, tu es^ mon meilleur ami, tu es même la raison qui m'a empêché de partir plus tôt. Toi^ André, tu n'as pas connu ton père et ta mère, ou si peu, que tu ne me comprendras, pas. Tu ignores ce qu'est une famille, et tu n'imagines pas le désarroi où l'on se trouve lorsqu'on a vu partir tout ce qu'on a aimé.

— Ton père était dur cependant, et si froid et si autoritaire, que de fois tu t'esplaint !

— Mon père était ce que tu dis, mais il était bon, et ma mère ! sa mort avait été le commencement de ma déroute morale. Une maison sans femme n'est plusune maison.

Il faut que je m'éloigne de tous ces sou-

venirs; lointains, ils mcsontdoux, proches, ils me font souffrir. Si tu savais Tamerlume de mes pensées, lorsque je traverse ces chambres où les feux sont éteints, où les pendules sont arrêtées, ces chambres, auxquelles la mort a donné un aspect si définitif, où règne Tordre glacial de Tabsence. Et les places vides à table ! et ceux qu'on attend et qui ne viennent jamais ! et le silence et le bruit des pas, et les meubles qui craquent, c'est trop triste !!

— Mais, dit André avec calme, c'est de la neurasthénie aiguë !

— Non, c'est du chagrin, c'est la fin d'une lutte entre mon cœur et ma raison : ou ma raison succombe. Je pensais m'habituer à une existence sçlitaire. A quarante ans on est vieux garçon. Mais je sens que mes sentiments sont plus jeunes que moi, je suis moins blasé, et moins sceptique que je croyais, je me faisais illusion.

— Marie-toi, dit André, ému malgré lui et oubliant sa philosophie et ses principes.

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— Me marier ! Gomment, c'est toi qui me donnes ce conseil ? Souviens-toi des peintures enchanteresses que tu m'as faites : l'indépendance aliénée, les soucis, les infortunes conjugales, la vie compliquée, tout cela mis habilement en regard d'un heureux célibat, tranquille et sans responsabilité. Et les exemples que tu me citais : Delestrée trompé par sa femme ; Mestral, à certains jours difficiles, portant, sur ses mains, les stigmates de la passion conjugale ; et la vie mondaine obligatoire qui me fait horreur et que tu me montrais inévitable ! et c'est toi qui me conseilles de me marier ?

— De deux maux, c'est le moindre, il vaut mieux être relativement heureux dans le mariage, que désolé dans la tristesse et l'isolement. Je préfère certainement ma condition. Je vis avec les auteurs de mes livres, avec mes habitudes, mes gourmandises espacées et mes petites fredaines hebdomadaires, et je suis satisfait. J'ai formé mon âme à se passer d'affection et à ignorer le sentiment. Je n'ai besoin ni

CÉLÉME JACOTIN iOl

d'être aimé, ni d'aimer, d'amour, s'entend, car l'amitié de quelques-uns m'est précieuse.

— Tu es bien convenalDle, dit Pierre, mais avoue que l'amitié t'est chère parce qu'elle est une des conditions de tes habitudes.

— Non, ce n'est qu'à moitié vrai, je tiens à mes amis, et je ne les considère pas uniquement comme un débouché pour mes heures oisives, enfin, puisque tu n'es pas le maître de ta conscience, marie-toi, mais marie-toi bien !

— J'y ai song-é déjà, reprit Pierre après un silence, mais trouverais-je ce que je souhaite?

— Et que souhaites-tu donc? dit André Arnoult avec curiosité.

— Je ne veux point d'une toute jeune femme, je ne veux pas que mon mariag'e ressemble aux infamies d'un vieux Monsieur. De toutes jeunes filles ! il y en a quarante, à Vésonnes, que leurs mères m'amèneraient parées pour le sacrifice à cause de ma fortune. Je suis trop vieux pour

faire une éducation sentimentale ou autre, et pour vivre un roman qu'on peut mettre dans toutes les mains.

— Tu rêves donc de saturnales? demanda en riant André Arnoult.

— Nullement, au contraire, mais je rêve d'une femme toute différente de celles que les familles honorables nous livrent actuellement, à des prix incroyables de bon marché. Si je me décide à m'associer avec quelqu'un pour exploiter la vie, je tiens à ne pas être exploité moi-même. Une femme me plairait, sérieuse, grave, instruite pour elle-même et pour moi, très femme de corps, mais énerg-ique et mâle d'esprit, sentimentale aux jours fériés et positive à son ordinaire.

— C'est un objet de haute curiosité, il faut naturellement qu'elle soit jolie, riche.

— Jolie? non! mais très bien faite, un marbre g'rec dans un costume tailleur!

Quant à la fortune, je n'y tiens pas. La dot d'une femme est le prétexte de toutes les sottises et de toutes les folies et la réponse à tous les reproches, je suis riche pour

deux et je veux conserver la supériorité que la fortune donne.

— Ce n'est plus le mariag-e, c'est leservag-e, dit André Arnoult, je préfère Tég-alité!

— L'égalité, toujours tes utopies, ou plutôt tes théories nouvelles. La femme est l'ég'ale de l'homme? Ces dames ont proclamé récemment cette formule, des hommes de talent pour faire leur cour, l'ont ratifiée et soutenue, et nous, les intéressés, nous n'avons rien dit, et c'est passé en force de chose jug'ée, jamais je n'admettrai que la poule chante à l'unisson du coq.

— Tu es d'un classique, mon cher!

— J'ai simplement le sens commun, reprit Pierre. Qu'en fait la femme soit l'ég'ale de l'homme, je le veux bien, mais qu'elle lui laisse au moins un pouvoir honoraire. Elle a tant de ressources qui lui permettent d'être supérieure. Le féminisme est le tombeau du charme et de la grâce, c'est la production à bref délai d'être monstrueux et moralement difformes. C'est l'a-

néantissemeiit d'un charmant pouvoir sous lequel nous étions asservis avec bonheur. C'est la guerre où nous succomberons peutêtre, mais c'est sûrement aussi la révolte contre la loi naturelle, relig"ieuse et civile. — C'est plutôt la conséquence de notre temps. Il y a là un socialisme conjugal, et tu es un réactionnaire domestique. Je pense au contraire, poursuivit André Arnoult, qu'une femme peut être cultivée, instruite, persuadée que sa valeur morale égale celle de son mari, et conserver un visag-e ag*réable avec tout le charme que tu pleures. Elle peut aimer son mari, soigner ses enfants, être dévouée, économe et laborieuse, discuter ce qui lui plaît à ses heures de loisir, et affirmer que son sexe est supérieur au nôtre. De ce qu'on voit quelques pécores hystériques se pâmer sur Ibsen et d'Annunzio, en négligeant, sous prétexte d'art, leurs besognes les plus impérieuses, il ne faut pas comprendre toutes les femmes intelligentes dans une réprobation excessive. Si tu trouves une femme selon ton idéal, marie-toi, maisréflécliis et

ne fais pas de ton union un long repentir.

— J'y tâcherai 1 répondit Pierre, devenu grave.

— Et tu pars ?

— Demain !

— Et tu descends?

Alors Pierre raconta l'offre de M. Lacaille, présenta les dames Jacotin comme s'il les connaissait et sous le jour le plus avantageux. Il se félicita de cette combinaison, et invita le philosophe à le rejoindre à Paris.

André Arnoult déclina l'invitation.

— Tu lisais l'abbé Loisy? dit Pierre en désignant le volume resté ouvert sur la table.

— Je lisais Pabbé Loisy, le pauvre homme, il voulait remettre la maison à neuf avec tous les perfectionnements modernes, il eût sauvé la clientèle, maison Pa chassé de la maison pour lui préférer une ruine fatale.

— Il est vrai, répondit Pierre, que le sentiment religieux disparaît, l'indifférence le

remplace, pire que la haine qui est une preuve de force,

— Quelles naerveilleuses conceptions cependant que la morale chrétienne et que lÉg-lise. Il est lamentable de les voir remorquées par l'évolution sociale, alors qu'elles ont tous les droits d'en tenir la tête, dit André Arnoult.

— Les disciples ne ressemblent pas au maître et si Jésus revenait parmi nous, il ne reconnaîtrait peut-être personne parmi ceux qui se flattent d'être à lui !

— Jusqu'à preuve contraire c'est encore la religion chrétienne la plus parfaite, même au point de vue social. A tout prendre, le socialisme est un mysticisme sans Dieu. Je doute qu'on puisse remplacer la morale chrétienne par la morale laïque fondée sur la raison qui n'est pas aussi commune chez les hommes qu'ils veulent bien le dire.

— La religion chrétienne, dit encore Pierre, nous donne au moins un espoir posthume, qui compense l'horrible certitude que nous avons de la mort. L'homme est

Trtre le plus à plaindre. Seuls, nous avons conscience de l'anéantissement futur. La foi nous sauve du désespoir en nous conviant à l'immortalité.

— C'est vrai, très vrai, je passe mes jours à retourner des hypothèses sans arriver à la moindre certitude. J'ai rencontré ridée que tu viens de m'exprimer dans des vers que je veux te lire :

Et André Arnoult, après avoir cherché dans ses notes brumeuses et entassées, lut :

Ig'norant de mon but, incertain de ma route, J'ai sonçé qu'il faudra que je m'en aille seul, Et ce n'est pas la mort que je crains, c*est le doute, L'inconnu plus que le linceul.

Si cependant le ciel était une légende, Que le prêtre au mourant conte pour l'apaiser. Comme une mèrecndort l'enfant qui la demande. Et le console d'un baiser.

Si cependant ta voix n'était qu'une caresse, G prôtre qui viendras pour me clore les yeux. Et si nul n'était là pour remplir la promesse, Que tu fis en montrant les cieux.

Même, si j'étais sûr qu'alors tout se termine, Que l'aube ne luit plus, que c'est le dernier soir, Je bénirais ta voix et ton erreur divine, 0 toi qui me donnes l'espoir !

— C'est aussi'mon avis, reprit Pierre. La solitude à l'instant de la mort serait horrible. Voilà pourquoi je veux encore me marier. Et la vieillesse solitaire, as-tu quelquefois pensé à l'abandon auquel nous sommes destinés? Mourir avec l'espérance que notre souvenir demeure au moins dans une âme, n'est-ce pas une atténuation de la mort?

— Tu es lugubre, aujourd'hui, répondit Arnoult.

La nuit était tombée. Par la large baie ogivale, Pierre et André considéraient le ciel noir, sans une étoile, et le fleuve noir sans un reflet.

Une lumière cependant tremblait au flanc d'une péniche, paraissant et disparaissant aussitôt, entre les deux profondeurs sombres du ciel et de Teau.

— Tu vois cette lumière? demanda André?

— Je la vois, répondit Pierre.

— Elle me fait song-er à notre vie.

Ils s'entretinrent encore, puis Pierre regagna le vieil hôtel de la place de Bissy.

M"*" Héloïse Audouin, des Variétés, avait souhaité que sa chambre à coucher fût de pur style Louis XVI, c'est pourquoi le vicomte Jean de Preigney, dont elle liquidait sûrement la fortune, avait su, pour lui plaire, rassembler les plus merveilleux meubles anciens ou prétendus tels.

Et comme elle était blonde, rose avec des yeux et des sourcils noirs et des traits d'une finesse extrême, elle apparaissait

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vraiment dans son cadre, parmi la blancheur des boiseries, les teintes mortes des tentures et des ors, un peu partout répandus avec une discrétion de bon aloi.

AF"^ Héloïse Audouin pouvait se flatter d'une double réussite, au théâtre et en amour.EUe jouait des rôles honorables sur la scène la plus parisienne de Paris, et se trouvait être la maîtresse d'un homme riche, noble, élégant et sans défense.

Cet après-midi de novembre, M"^ Héloïse Audouin, étendue sur sa chaise longue recouverte de brocatelle bleue à fleurs, apprenait un rôle sans entrain.

Visiblement, elle s'ennuyait, faisant de grands gestes de lassitude qui révélaient l'harmonie de ses formes sous son peignoir de crêpe de chine blanc, garni d'Irlande.

La porte s'ouvrit.

Héloïse tressaillit.

— Je ne te dérange pas? dit une voix sous la portière.

— Me déranger? toi, jamais I

Elle s'était levée et avait entouré de ses bras Célénie qui entrait.

— Que lu es belle ! dit Héloïse en la considérant moulée dans un costume noir un peu sévère peut-être, mais qui suivait sans une faute ses superbes contours.

Gélénie sourit, d'un triste sourire, qui signifiait : Que me sert d'être belle et bien faite!

Héloïse continua :

— Tu arrives à point, il y a relâche partout ; au théâtre ce soir d'abord, et puis le vicomte chasse en Seine-et-Marne toute la semaine. Pourquoi n'es-tu pas venue déjeuner? nous aurions causé un peu, on ne te voit plus.

— Je suis venue la semaine dernière, tu A'iais sortie.

— Ah ! oui, ce jour-là, Preigney a voulu aller au salon d'automne, nous avons dîné chez Voisin ; que deviens-tu, es-tu plus raisonnable ?

Gélénie s'était assise auprès du feu dans la bergère, heureuse de la chaleur, après la bise aigre du dehors.

— C'est la nouvelle chambre ? dit-elle

en passant un rapide examen durant lequel avec la sûreté du coup d'œil féminin, elle apprécia toutes les merveilles découvertes une à une chez les marchands, de la rue des Saints-Pères à la rue de Châteaudun.

Elle comparait, sans envie, du reste, cet intérieur digne d'une duchesse authentique avec celui de sa mère.

Elle songeait, elle aussi, qu'elle aurait pu posséder des choses semblables et vivre en un pareil décor, si elle avait surmonté ses répugnances, et arriver à une célébrité amoureuse, sinon à une renommée artistique.

— Es-tu plus raisonnable? interrogea encore Héloïse Audoin. Si tu veux entrer dans ma boîte, Samuel t'engage, il me l'a promis.

— 11 ne me connaît pas !

— Il t'a entendue au concert des blessés russes; pour les finances, c'est médiocre, mais si tu voulais, j'arrangerais les choses. Preigney a un ami qui ferait ton affaire et toi la sienne. Que veux-tu ? ma petite, il

faut vivre avant tout, les femmes honnêtes en font autant !

Célénie était devenue grave, elle savait tout cela, mais que c'était loin de son rêve !

— Enfin, moi, j'ai bien compris que je n'avais rien à espérer des scènes nationales, reprit Héloïse, je ne te vaux pas, c'est vrai, mais enfin je ne regrette rien, je recommencerais.

— C'est différent, moi j'ai une mère, et...

— Je comprends, tu es du monde, toi, tu es une bourgeoise. Une fille de blanchisseuse comme moi, c'est différent, tu as raison, ma mère est très flattée de mes succès, je suis d'abord une bonne pratique pour elle, elle me blanchit, et puis je l'aide à élever ma sœur. Je suis très excusable d'avoir quitté le sixième étage de la rue Saint- Denis pour venir ici, c'était pour moi la seule manière d'entrer dans le monde.

— Dans le monde ! répéta Célénie ironicjuement.

— Dans le demi-monde, si tu veux. En fait, je suis du demi-monde la journée, au théâtre, au restaurant, aux courses, au

bois, mais la nuit, je suis du vrai monde, et du plus chic, je suis même du faubourg*.

— Voyons, Héloïse, ta mère estfière de toi, tu le dis, mais la fille du commandant Jacotin ne peut pas se faire entretenir, ma mère, à moi, elle en mourrait ; j'ai aimé, tu le sais, j'ai failli, tu le sais encore, j'avais pour excuse la jeunesse et l'entraînement. Je le regrette tant, mais c'était de l'amour vrai, je ne me vendais pas, non, vois-tu, ne parle plus jamais de tout ceci. Je suis une bourgeoise, j'ai peut-être des préjugés, je neveux pas les changer pour des remords.

— Tu n'arriveras à rien, ma pauvre petite.

— C'est très possible, je sais ce que valent les promesses des inspecteurs des beaux-arts, des journalistes et des directeurs : Je retournerai en province, d'où je n'aurais pas dû sortir. Je donnerai des leçons de français ou de piano, je gagnerai ma vie et celle de ma mère.

— Nous ne pourrons jamais nous entendre, reprit Héloïse ; veux-tu une tasse de thé ?

— Je veiixbien,ditCélénie. M"® Audouin sonna ; son valet de chambre parut, respectueux et d'une tenue honorable.

— Servez le thé, dit sèchement Héloïse, avec ce ton rog*ue et altier des parvenus qui veulent affirmer leur récente fortune.

— Que fait ta mère?

— Elle va bien, elle est très occupée ; à propos, j'oubliais de te dire qu'il nous arrive un bonheur, c'est si rare que je ne devrais pas l'oublier.

— Dis vite, interrompit M'^"^ Audouin qui aimaitvraimentCélénie d'une affection humble et dévouée, toujours reconnaissante à cette jeune fille d'une origine supérieure à la sienne de ne point la mépriser.

— Tu sais que nous avons une chambre indépendante de notre appartement, que nous louons. Nous avons reçu la semaine dernière une lettre d'un ami de mon père, un Monsieur Lacaille, qui était receveur de l'Enregistrement autrefois, chez nous, à Jalligny et qui a pris sa retraite à Vésonnos. C'Vst un homme très bon, qui vient

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nous voir à chacun de ses voyag-es à Paris. Il connaît, paraît-il, un homme jeune et riche, très riche, un peu sauvag-e et orig-inal, qui veut se logerailleurs qu'à l'hôtel. M. Lacaille a pensé à nous. Ma mère lui avait écrit que nous étions sans locataire et que ce vide dans notre budget nous était très sensible.

— Il vient ce garçon ? demanda Héloïse.

— Il arrive demain, ma chère, maman était un peu effrayée de le recevoir, il doit avoir d'autres habitudes que nous. On a changé le papier de la chambre et recouvert les fauteuils ; j'ai fait des arrangements extraordinaires avec des riens, enfin c'est très réussi, pourvu qu'il soit de cet avis. Nous sommes un peu confuses, il annonce qu'il versera six cents francs par mois pour sa chambre et le repas du soir quand il souhaitera le prendre avec nous. Gela me paraît un peu une aumône, qu'en pensestu ?

— Non, c'est peut-être un homme généreux et large, qui estime avec raison que sa présence augmentera vos dépenses dans

une grande mesure, et qui veut être pour vous un profit et pas une charge.

— Enfin, reprit Célénie, il ne faut pas décourager la providence et se formaliser de ses rares bienfaits.

— Tes concierges vont dire que c'est ton amant ! observa Iléloïse Audouin.

— Maman a déjà prévu le cas : pour les Agnus, pour les Brantu, pour toute la maison, c'est un cousin qui vient à Paris pour faire des recherches dans les bibliothèques. M. Lacaille Ta prévenu. Tu penses quel thème pour le voisinage, sans cette précaution.

— C/est un bel homme ? interrogea Iléloïse.

— Je ne sais pas ; M. Lacaille, dans sa dernière lettre, annonce qu'il est très doux, assez timide, un peu sauvage même, pas gênant, comme dit maman, avec des habitudes simples, mais il ne parle pas de son physique.

— Il restera lonsrtemps ?

— Je crois, il s'ennuie paraît-il à Vésonnes, c'est un amateur de tableaux, de

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bibelots, de meubles, il vient à Paris pour cela ; je suis, depuis deux semaines, les conférences de Salomon Reinach et de Lafenestre pour me documenter sur l'art et ne point paraître trop simple. Je suis déjà capable de servir une de ces phrases qui laissent croire aux spécialistes qu'on le& comprend.

— Tu apprends tout si vite, toi, quelle actrice tu aurais faite. Enfin, voici le chapitre premier du roman de Célénie, ajouta en riant M^^^ Audouin.

— Ma pauvre amie, je n'y compte guère. Si c'est un sentimental, il n'aura pour moi que de la défiance, et, si c'est un sensuel, tu avoueras que Paris a autre chose à lui offrir, et comme je ne marcherais que pour le bon motif, nous sommes en pleine chimère. Un jeune homme riche me prendrait encore pour maîtresse, si j'y consentais^ mais pour femme, non. Le vois-tu revenant à Vésonnes avec une femme légitime qui aurait joué sur un théâtre, ce serait une révolution, ma chère ; nous divaguons.

— Tu me le présenteras, insinua M''*" Au-

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doiilii, (|ui songeait que la fortune de M. Preigney ne serait peut-être pas aussi durable que ses charmes et voyait, dans cet opulent inconnu, un successeur éventuel.

— Ma pauvre Héloïse, tu as de singulières idées. Ce Monsieur fera ce qu'il voudra, il sera notre pensionnaire et non pas notre hôte, et quelle opinion aurait-il de moi, si je lui proposais de le présenter à une actrice entretenue, pour qui j'ai de l'afFeclion et une indulgence qui pourrait peut-être l'étonner.

M"*^ Andouin comprit que Célénie l'assimilait dans sa pensée à une parente

pauvre, presque honteuse se rendit

compte delà situation et eut le bon sens de n'y point contredire.

Elle servit le thé dans des tasses de Vieux-Sèvres bleu céleste, à guirlandes, et les deux femmes continuèrent à parler de potins de théâtre, de toilettes, d'espoirs et de déceptions.

Célénie voulut essayer le peignoir d'IIéloïse qui donna pendant ce temps le spec-

lacle d'un beau clown vêtu de linon vert d'eau.

A quatre heures, Célénie se leva, et malgré les instances d'Héloise pour la retenir, elle partit en promettant de bientôt la revoir.

— Tu y viendras à mes combinaisons, avait ditHéloïseen l'embrassant.

— Jamais, tu m'entends, jamais, avait répondu Héloïse avec une gravité qui témoignait d'une résolution définitive.

Lorsqu'elle fut dans la rue, Célénie s'aperçut que le ciel était devenu clair, elle décida de rentrer à pied pour économiser les six sous de Tomnibus.

— J'ai été dure pour cette pauvre Héloïse pensa-t-elle.

Elle eut une envie insurmontable aussi de flâner sous ce crépuscule très pâle de novembre.

M"® Audoin habitait à l'orée de la rue Blanche, la course était longue pour revenir à Saint-Sulpice.

Célénie marchait d'un pas rapide, percevant au passage les regards des hommes

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qui la croisaient et y devinant un hommag-e et une convoitise inspirée par sa belletaille et sa g^ràce.

Sur le boulevard, elle remarqua qu'on la suivait ; elle n'en fut pas alarmée, elle en avait l'habitude et en éprouvait une certaine fierté.

En descendant l'avenue de l'Opéra, un Monsieur qui devait être de province et peu accoutumé au charme de la parisienne que Célénie réalisait en toute sa splendeur, dit imprudemment à une épouse acariâtre qu'il escortait par devoir, au cours d'achats interminables :

— Quelle jolie femme! et il désignait Célénie.

— Je ne trouve pas, répondit la matrone, avec l'aigreur d'une femme qui juge une beauté victorieuse.

Célénie fut heureuse de ces deux hommages si différents. Elle s'arrêta devant les étalages de modistes et de couturiers, considéra les bijoux de Hamel et arriva sur la place du Théâtre Français.

Comme elle passait devant la sortie des

artistes, elle aperçut une de ces femmes qu'elle enviait.

Elle ne put la reconnaître, mais elle la vit monter dans son coupé parmi un bruissement de soie, laissant sur le seuil de l'immortelle maison un cortège d'admirateurs.

Elle pensa qu'elle aussi, pour peu que le hasard l'eût favorisée, serait riche, illustre, enviée et elle s'attrista.

Elle traversa la Cour du Louvre, et, arrivée au pont du Carrousel, s'arrêta quelques secondes pour admirer la féerie du soleil couchant sur la Seine ; sur les palais, sur la Sainte-Chapelle.

Nous quitterons Paris, pensa-t-elle, si je ne trouve rien, dès que M. Archambault s'en ira. Elle se sentait découragée, elle se reprochait les soucis infligés à sa mère et regrettait avec une amertume angoissée d'être venue dans cette ville qui lui avait enlevé jour par jour ses illusions avec brutalité.

Sur la place Saint-Sulpice, Célénie aperçut un petit marchand de fleurs.

Elle lui acheta trois boutons de roses,

édos peut-être dans un jardin de la province lointaine, flétris par la première gelée, meurtris par la bise d'automne, et qui venaient expirer dans le grand Paris.

Elle respira le subtil parfum qui demeurait encore en eux. Des larmes lui vinrent aux yeux; peut-être pensait-elle que l'histoire de ces pauvres fleurs était la sienne.

Elle rejoignit dans l'escalier M'"^ Jacotin qui rentrait.

Pierre s'installa dans un comparlimenl de première classe, où une destinée favorable lui assura la solitude.

Il quittait Vésonnesavec une satisfaction complète, il lui parut qu'une renaissance s'opérait en lui, dès l'instant où dodelinant et sonore, le vieil omnibus de ville le vint prendre, dès neuf heures du matin, pour le conduire sans hâte à la g-are.

— Monsieur part pour longtemps? avait

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interrogé Catherine, la cuisinière, avec la hardiesse que donnent trente années de bons services et le souvenir de l'enfance du maître.

— Peut-être pour un mois, peut-être pour toujours, avait répondu Pierre énig-matique.

Les domestiques avaient déduit de ce que la malle de leur maître était fort petite que l'absence serait courte.

Catherine répondit donc :

— Monsieur veut rire !

Et elle lui souhaita bon voyag-e.

Le train était parti. Sous un ciel bleu et très pâle d*hiver, le vent courait dans la plaine. Pierre debout près de la portière considérait le paysag-e hivernal attristé par le soleil, du moins il éprouvait cette impression que la lumière solaire, éclairant parmi les silhouettes mornes des arbres, pénétrant les masses des bois roussâtreset dénudés et les plaines labourées, faisait apparaître mieux encore leur désolation.

Pierre s'assit, déplia l'un des journaux achetés par routine au moment du départ.

— le Phare de Vèsonnes^ — et le parcourut sans grand intérêt. La politique l'ennuyait, la politique locale surtout ; les communications rurales et injurieuses, signées de pseudonymes où la pharmacie et le calembour fraternisent, telle cette signature : Kina-Papcur, l'exaspéraient. Les comptesrendus de soirées organisées par des instituteurs zélés et prétentieux, les récits d'enterrements civils ou d'adorations perpétuelles, l'analyse d'une conférence donnée à Vésonnes par le citoyen Lombois, ajusteur de son métier, sur les réformes sociales, lui firent fermer le journal.

Il pensa cependant que le citoyen Lombois, ajusteur, ressentirait une joie étonnée à la vue de M. Brunetière ou de M. Izoulet s'essayant à travailler l'acier, la fonte ou le fer.

Puis il tenta de lire un journal de Paris qu'il jeta encore avec ennui.

Il ferma les yeux et songea. En luimême il se félicitait de sa résolution, et se réjouissait intérieurement de tout ce qu'il allnit rfM'Dir. Venu souvent à Paris pendant

son enfance et sa jeunesse, avec son père, il avait eu des visions trop rapides des choses et souhaitait les examiner en détail. 11 voulait découvrir Paris, aller à la recherche des logis historiques ig-norés des provinciaux éphémères et pressés, qui n'emportent de Paris que le souvenir du bruit, des femmes, des dîners trop chers, des grands magasins et des pièces nouvelles. La poésie qu'il devinait dans les quartiers déserts et calmes de la rivegauclie l'attirait, il se promettait d'évoquer, sur place, les ombres des hommes qui avaient vécu là où il passerait, l'âme mémorativeetémue.

Des tableaux du passé surgissaient devant lui, bizarres imaginations issues de ses connaissances historiques très sérieuses, empruntées aussi aux fantaisies de Victor Hugo, dans Notre-Dame de Paris, ou aux gasconnades d'Alexandre Dumas.

Tout ce flot de réalités et de fictions, montant à son cerveau, débordant dans sa conscience, faisait poindre en lui un enthousiasme de Paris qui le transportait d'impatience de s'y trouver enfin.

Qu'il était loin de l'état d'aine habituel de la brute béotienne qui arrive à Paris pour son plaisir et pour publier au retour, d'un air polisson et important le récit du voyag'e, afin d'étonner ses concitoyens.

Car, malgré les rapides communications et la facilité du séjour, c'est encore une source de gloire mondaine et sociale, en province, que de revenir de Paris.

Pour le commun des Français le souci majeur, lorsqu'ils arrivent à Paris, c'est de se donner « l'air Parisien » et de s'imaginer que l'on s'inquiète de leur personne.

Ils se font donner une couche de tous les vernis, habiller des pieds à la tête en négligeant souvent la tête et les pieds.

Avec un pardessus clair, le dernier parfum, tenant sa canne la poignée en bas, allant parfois jusqu'au monocle et au bouquet blanc à la boutonnière, on s'imagine être un autochtone sans alliage. On va voir les pièces nouvelles, afin de pouvoirdédaigner la scène locale. Les cabarets de Montmartre sont des mines de plaisanteries, qui servent aux habiles à dilater les

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bedaines amies, au cours des digestions savantes, durant les réceptions d'hiver. Et les célibataires reviennent, les yeux encore éblouis par les visions plastiques et plantureuses, les nerfs encore las de sensations savantes qu'ils narrent avec une emphatique discrétion à leurs concitoyens sevrés de plaisirs orientaux, et parfois aussi aux concitoyennes curieuses, dont ils souhaitent les faveurs.

Que Pierre était loin de tout cela ! C'était parmi le Paris intelligent qu'il évoluerait, parmi cette foule intellectuelle et unique que la France entière fournit à Paris. Il n'était pas homme à mépriser le plaisir, il l'appréciait mieux que tout autre, mais il le voulait rare.

Sa préoccupation était de s'assimiler tout ce que Paris possède d'élégances morales, et de s'en servir en perfection, pour affiner son esprit, son entendement et son sens artistique. La solitude l'effrayait un peu.

Partager ses impressions avec quelqu'un qui pût les discuter, l'aurait comblé de bonheur. Il tenta d'amener avec lui son

ami Arnoult, mais celui-ci, prétextant ses études favorites, avait refusé de l'accompagner, surtout à Paris.

Sa pensée se reporta sur les dames Jacotin, ses futures hôtesses, dont il allait partager la vie. Maniaque prématuré, Pierre craignait les rentrées tardives, les soirs de neige et de brouillard, et affectionnait le coin du feu. Sa fortune lui eût permis de descendre dans un hôtel en renom, mais il redoutait le luxe et surtout le contact d'un voisinage ou d'un personnel qui le forçât à se contraindre.

Ce qui lui plaisait dans ce gîte modeste offert par M. Lacaille, chez ces dames, c'était la médiocrité du milieu, l'absence d'étiquette, et la suprématie que lui donnerait aussitôt sa fortune et ses origines, révélées sans doute par le conservateur des hypothèques.

Lorsqu'il rentrerait, las de ses courses artistiques, il trouverait un foyer accueillant, il pourrait chausser ses pantoufles, dîner sous la lampe, causer ou lire durant la soirée. Célénie Jacotin était instruite,

artiste, musicienne et très littéraire, il se promettait d'agréables entretiens avec cette jeune femme dont il pensait déjà tant de bien.

M. Lacaille ne lui avait pas dissimulé la g-êne des pauvres femmes, il tint à ce que sa présence fût une cause de bien-être pour elles, et non seulement d'un maigre bénéfice. Pierre n'avait point hérité la parcimonie des Archambault et depuis qu'il connaissait sa fortune, il était plus enclin encore à la largesse envers soi-même et les autres.

Il pensa donc aborder, dès le premier contact, la question financière avec M""® Jacotin, mais il ne voulait pas de discussion ; il jug-ea que ving-t francs par jour ou six cents francs par mois seraient un prix convenable pour être là, comme chez lui.

Le train filait à g-rande allure tandis que Pierre roulait toutes ces diverses pensées. On traversait la forêt de Fontainebleau. Paris approchait.

Pierre considérait les villas et les châteaux de la banlieue sous la lumière du

soleil couchant. La nuit tomba rapide; en se penchant par la portière, il aperçut les lueurs de Paris toutes proches.

Et dans le tumulte, la fumée et les sifflements, le train s'arrêta sous le hall de la gare de Lyon.

Pierre ressentit une émotion en se trouvant sur le quai, il lui vint cette pensée qu'il commençait une période considérable de sa vie, et anxieux, sans savoir pourquoi, il donna l'adresse à un gros cocher jovial:

— 8, rue du Vieux-Colombier !

11 était six heures. M'^^Jacotin, majestueusement assise dans son salon provincial transporté à Paris, travaillait à une interminable tapisserie commencée à Jallig-ny quelque vingt ans auparavant.

Célénie, appétissante et radieuse, dans un corsagede drap blanc, garni d'Alençon, épave d'élégance passée, recueillie dans les cartons maternels, s'assurait que tout était en ordre.

Elle finit de disposer sur la cheminée

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un gros bouquet de violettes acheté en passant, au marché de la place Saint-Sulpice, puis posa, sur le coin d'une table, comme avec nég-lig-ence le dernier roman d'Henri de Rég-nier, et les récents vers de M'^Me Noailles.

Elle alluma une lampe à colonne dont l'énorme abat-jour couleur soufre donnait une note moderne au mobilier suranné, ouvrit une partition sur le pupitre du piano, composant ainsi un ensemble de musique interrompue.

Les photographies nombreuses où souriaient de jolies femmes de théâtre, amies de Gélénie, furent disposées avec art, quelques chiffons soyeux et légers répartis un peu partout rompirent heureusement la monotonie du velours roug-e et de l'acajou. Les candélabres étaient allumés, un feu de bois brûlait clair, avec des pétillements secs, un bon feu de province, ignorante de la parcimonie et du chauffage industriel.

Ce n'était ni somptueux, ni élégant, ni nouveau, mais la pièce avait un aspect

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d'intimité hospitalière qui suppléait à toutes les lacunes.

— ; Rien ne manque plus dans la chambre? interrogea M'"'' Jacotin.

— J'en viens, répondit Célénie, il ne manque rien, le feu flambe, il fait très bon.

Depuis une semaine, ces dames s'occupaient de cette chambre.

Soigneusement, on avait blanchi les rideaux blancs à l'ancienne mode ; M"^ Jacotin avait livré sans difficulté une pendule Louis XVI, ornement ordinaire de sa cheminée, épave du luxe passé de sa famille; deux vases de Sèvres gagnés jadis au concours de tir par le capitaine, complétaient une garniture sans banalité. Célénie avait confectionné des housses en cretonne à petites fleurs, pour dissimuler la vétusté des sièges. La pièce très grande avait deux fenêtres ouvrant sur un balcon, au-dessus de la rue. Une grande table en noyer ciré était placée bien au grand jour, on y pouvait lire et travailler à l'aise, et un grand fauteuil permettait, après la lecture ou l'é-

tude, la méditation ou le sommeil confortable.

Ces dames avaient acheté un tapis rouge uni : il y avait aux murs des gravures pas trop horribles et une glace en bois noir, l'ensemble enfin ne rappelait en rien le type connu de la chambre garnie.

Géléniese chargea du cabinet de toilette; soigneuse de sa personne à l'excès, elle voulait les mêmes raffinements chez autrui. Avec quelques mètres de linoléum et d'étoffe claire une glace et une garniture à dessins vifs, elle avait fait un chef-d'œuvre comme la plupart des femmes savent en faire, avec rien.

M"^*^ Jacotin avait bien poussé quelques cris de détresse au sujet de toutes ces dépenses, mais Célénie avait répondu :

— Si M. Archambault ne reste pas longtemps, nous louerons plus cher ensuite, on ne peut loger un homme de son âge et de sa condition comme un étudiant !

Célénie s'était assise auprès de sa mère. Pensive, elle se sentait curieuse de vérifier si Pierre Archambault réalisait vraiment

la personnalité qu'avait conçue son imagination.

— Gélénie, j'ai fait un arrang-ement, dit M"™^ Jacotin — - qui faisait toujours des arrangements — avec la femme du cocher qui habite le sixième, elle est toujours chez elle à partir de cinq heures, et viendra servir le dîner chaque fois que M. Archambaultsera là. Elle a été dix ans femme de chambre, ce sera très bien et pas cher.

Célénie se félicita de cette décision qui sauvait les apparences, elle admira, en intellectuelle surprise, que sa mère eût songé à ce détail.

— Tu es vraiment « entendue », maman, dit-elle, avec une admiration naïve.

— Tu ne crois pas que nous aurions servi nous-mêmes, ce n'eût pas été digne. M. Archambault vient dans une famille et non dans un hôtel. Je n'ai jamais servi personne. Chez ma grand-mère Tamisier, il y avait trois domestiques, et quand ton père était en activité, nous avions toujours pour ordonnance un valet de chambre de |)rofession.

— Que les temps sont changés! dit Célénie, sur le ton du Conservatoire. Et le silence demeura.

Une voiture s'arrêta devant la maison.

— C'est lui ! s'écria Célénie, en se précipitant devant la glace pour vérifier son aspect général.

M'"*' Jacotin, en proie à quelque émotion, se leva de son fauteuil.

On sonna.

La femme du cocher, de noir habillée, avec un tablier blanc etTair correct d'une bonne de ménage modeste, introduisit Pierre Archambault.

— Vous ferez monter les bagages de Monsieur, dit M"^" Jacotin.

Pierre mit dix francs dans la main de la femme de chambre.

— Vous réglerez la voiture et vous garderez le reste, dit-il tout bas.

— Madame, dit Pierre, un peu gêné, à sa coutume, mais avec une politesse native, je vous présente mes hommages et vous remercie de l'hospitalité que vous voulez bien me donner.

11 s'inclina profondément devant Gélénie attentive, et occupée à rendre un jugement très favorable sur le nouveau venu.

— Je vais vous conduire à votre chambre, Monsieur, vous devez avoir besoin de repos et de quelques soins.

— Très volontiers. Madame, je voyage depuis neuf heures du matin et je vous prie d'excuser ma tenue.

— Monsieur, répondit avec un à-propos inusité M"*" Jacotin, nous sommes destinés à vivre quelque temps ensemble, vous êtes ici chez vous, ne vous tourmentez point de votre tenue et surtout ne prenez aucune i;êne I

Et M"'*' Jacotin, faisant signe à Pierre de le suivre, le conduisit à son appartement, où elle l'abandonna discrètement.

Pierre examina la chambre et fut satisfait, en faisant une toilette rapide, il pensa naturellement à Gélénie, et constata qu'il éprouvait quelque déception. Elle était belle, sans aucun doute, bien faite, il s'en était assuré d'un coup d'œil, dès

vSon entrée au salon, mais il la trouvait froide, un peu hautaine et triste.

En réfléchissant il admit cependant que Gélénie ne pouvait lui sauter au cou dès le premier contact. Il l'eût presque souffert, parce que, durant le voyage, son imagination l'avait emporté vers un rêve très doux, et il s'étonnait que ce rêve ne fût point une réalité.

— Oh ! qu'il est bien ! disait, pendant ce temps, M™^ Jacotin à Gélénie. Quel beau garçon, comment le trouves-tu ?

— La première impression est bonne, le physique n'est pas tout chez un homme, répondit Gélénie.

Pierre revint au salon. Presque aussitôt, on annonça que le dîner était servi. Pierre avait offert le bras à M'"'' Jacotin qui se crut un instant revenue aux prospérités passées, lorsqu'elle donnait à dîner au colonel et au sous-préfet.

Pierre n'eut point à souffrir de sa timidité, il fut à l'aise dès le second plat.

On se fit des confidences pour se connaî- Ire mieux. M"**^ Jacotin raconta sans élo-

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quence, mais avec une simplicité rédemptrice, leur exode à Paris, et sans égard pour Tamour propre de Gélénie, avoua hautement, avec la sagesse qui suit l'expérience, qu'elle eût préféré demeurer chez elle.

Gélénie se répandit en lamentations sur les directeurs et sur tous ceux qui promettent et ne tiennent pas, et finit par admettre sans peine la nécessité de retourner un jour à Jalligny-sur-Allier.

M'"^ Jacotin sentit le besoin de réhabiliter le talent de sa fille.

— Je ne sais comment j'ai pu me décider à venir ici, Monsieur, nous étions si heureuses là-bas. Deux ou trois amis m'ont persuadé que Gélénie avait du talent, je suis arrivée à Paris ne connaissant personne ; ma fille, avec une recommandation, a été bien préparée pour le conservatoire, elle y a obtenu son deuxième prix, et nous attendons encore un engagement depuis près de cinq ans.

— Je compte, dit Pierre avec politesse, que Mademoiselle voudra bien nous dire quelque chose ce soir.

— Je suis un peu lasse, Monsieur, maisles autres jours, tout ce qu'il vous plaira, répondit Gélénie, qui, se sentant émue par la présence de Pierre, redoutait de n'avoir point tousses moyens.

Implacable, M'"^ Jacotin poursuivit :

— Les engagements n'ont pas manqué,, mais nous ne voulions que les scènes nationales ; je n'aurais jamais consenti à ce que ma fille montât sur des scènes secondaires. Nous sommes de bonne famille, et pour rien au monde, je ne souffrirais que Gélénie devînt une cabotine. Croyez, Monsieur, que j'ai fait déjà un gros sacrifice en laissant ma fille s'engager dans une telle voie.

— J'ai un oncle qui est directeur au ministère de la marine, peut-être pourrait-il recommander Mademoiselle aux Beaux- Arts, si vous le désirez, insinua Pierre.

— Vous êtes bien bon. Monsieur, répondit Gélénie, je veux encore tenter cette suprême fortune, si elle ne réussit pas, je renonce à tous mes beaux rêves.

Elle demeura silencieuse, attristée sans

doute par la pensée de ses rêves d'avenir et de la réalité présente.

Alors Pierre parla de son père, de lui, de Vésonnes, qu'il dépeignit à ces dames.

— C'est une ville triste, dit-il, la médisance est la principale distraction des habitants. La société se divise en deux parts très difFérentes, les gens y sont arriérés à l'excès, ou modernes avec fureur.

— S'amuse-t-on beaucoup ? questionna Gélénie pour dire quelque chose.

— Si vous entendez parler des réceptions mondaines, elles sont fréquentes à Vésonnes ; quant à l'amusement qu'elles procurent, je vous avoue. Mademoiselle, que je l'apprécie bien peu. AVésonnes, les femmes donnent des bals pour pouvoir dire qu'elles les donnent, elles satisfont ainsi leur amour propre, en s'efForçant de faire mieux que les autres, et leurs petites vengeances, en n'invitant pas ceux (jui souhaiteraient de l'être.

— Je n'aime pas les bals î dit Célénie avec une décision qui attestait sa franchise.

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