CÉLÉ.NIE JACOTIN
— On vous a raconté ?
— Qu'elle avait un faible pour Pierre Archambault, dit M"'^ de Balathras attendant TefFet de cette révélation.
— Vous m'ouvrez les yeux, ma chère.
Quand j'ai annoncé la grande nouvelle à cette pauvre Suzanne, elle a pâli, chancelé ; surtout elle est devenue furieuse et veut à tout prix empêcher le mariage.
— Quand je vous le disais, je n'ai jamais eu confiance en elle. Avez-vous remarqué ses façons avec les hommes?
— C'est de la jeunesse !
— Ou autre chose, répliqua M"'*" de Balathras, mais il faut agir. M'"® Delestrée a raison. Prenons une détermination, trouvons un moyen pour empêcher cette honteuse folie.
— Il faudrait en parlera ces messieurs !
— Rien de plus facile, vous venez ici tous les vendredis passer la soirée, demain soir par conséquent, je préviendrai les personnes qui portent de l'intérêt à Pierre Archambault : lesLicrnolles, M.Tabournel, le colonel Bourquelot qui était ami de
M. Ambroise Archambault, l'abbé Jossequin, M. Rambaut le notaire de la famille, il est de bon conseil, et nous aviserons.
— C'est une idée. A demain soir, chère amie.
Et M'"^ de la Brocatière se retira. Comme elle rentrait chez elle, sur la place de l'Hôtel-de-Ville, M'"^ Thériton, femme du bâtonnier des avocats de Vésonnes, Taborda.
Aussitôt M'"*" de la Brocatière lui apprit la nouvelle. M™^ Thériton, qui fut transportée d'une telle aubaine, révéla au barreau l'infamie d'un de ses membres.
— On va sans doute le rayer du tableau, disait-elle avec l'importance que lui donnait la dignité de son mari.
On parla si bien et tant que le soir, en arrivantau cercle, M. Balig-ant, l'avoué, dit avec effroi :
— On vient de m'apprendrequeM. Pierre Archambault épouse une danseuse du Moulin-Roug'e. A Vésonnes le Moulin- Roug-e passe pour tout ce qu'on peut imaginer de pire.
CÉLÉME JACOTIX 281
On ne protesta point, on continua de médire.
Le lendemain, vers huit heures du soir, M. de laBrocalière, M. Mestral, le colonel Bourquelot, le comte de Liernolles et M. Tabournel étaient réunis dans le jardin deThôlel deBalalhras.
L'abbé Jossequin et ces dames ne devaient revenir qu'après les exercices du « Mois du Sacré-Cœur o, vers huit heures et demie.
Ce jardin était vaste, une g-rande pelouse environnée de massifs épandait son humidité tiède et le parfum de ses corbeilles de rosiers et de verveines.
Un dernier rayon de soleil rougissait le faîte des toits voisins.
Ces messieurs étaient assis devant la maison sur une terrasse que bordait une balustrade de pierre.
La chaleur était encore forte. On étouffait avec distinction, ces messieurs n'osaient point se dévêtir. M'"* de Balathras se montrait formaliste, et ils étaient de bonne compagnie. On causait en attendant la
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venue du conliiigent féminin. Les deux grands événements qui passionnaient l'opinion : le mariage de Pierre Archambault et le divorce de l'Eglise et de l'Etat faisaient les frais de la conversation.
M. de la Brocatière reprenait son thème d'élection.
— A tout prendre je crois que la République a fait une faute, dit-il, dont nous devons nous réjouir !
— Mais elle n'est pas faite et ne se fera pas, assura M. de Balathras qui comptait en secret sur une intervention divine et espérait que le feu du ciel consumerait le parlement, parmi des vapeurs sulfureuses, au son du tonnerre.
— Détrompez-vous, la loi sera votée parce qu'elle est une nécessité de l'évolution sociale qui s'accomplit, reprit M. de la Brocatière. La République aurait dû, en ouvrant l'histoire, se souvenir que les persécutions fortifient ceux qui les subissent, que le clergé grandira dans l'épreuve et la souffrance, et surtout que du jour où les Français payeront leurs prêtres et sub-
viendront à leur culte ils tiendront à les voir respectés. Et la question des éveques 1 N'étant plus comme hier des fonctionnaires déférents et soumis ils exerceront une influence avec laquelle le g'ouvernement devra compter. Il apparaît à mon sens que nos hommes d'état, en brisant l'entrave concordataire, ont délivré les captifs mais conservent la lourde chaîne entre leurs mains et que l'affranchi n'est point celui qu'on pense.
Un bruit de voix interrompit M. de la Brocatière.
Ces dames apparurent, suivies de l'abbé Jossequin. M. Rambaud les accompagnait.
11 y eut un instant de confusion. On s'installait, on s'informait des santés réciproques, on constatait l'intensité de la*chaleur.
M. Tabournel, lancien président du tribunal, homme chronolog"ique et rabâcheur, commença.
— J'ai vu la même températureen 186.3, j'étais juge suppléant à Saint-Chamond...
On lui coupa la parole.
M™® de la Brocatlore disait :
— Vous savez tous le mariage de Pierre Archambault avec une demoiselle Célénie Jacotin, une actrice, paraît-il, c'est tout dire. Nous voulons, ces dames et moi, empêcher ce mariage, par respect pour la mémoire de M. et de M""*" Archambault dont nous étions les meilleurs amis, et aussi pour leur fils qui se met ainsi en dehors de la société et manque aux obligations que lui imposent sa naissance, son rang et son nom. Nous désirons. Messieurs, avoir votre avis et vos conseils.
— J'ai déjà manifesté mon opinion à ma femme, répondit M. de la Brocatière, l'événement est déplorable, mais nous n'y pouvons rien. Nous sommes trop éloignés de Pierre pour exercer quelque influence sur lui, et il apparaît à l'évidence qu'une intervention ne modifiera point sa volonté. M. Rambaud ou l'abbé Jossequin seuls auraient peut-être quelque chance d'être écoutés.
Le notaire sursauta.
— Ceci dépasse mes attributions, dit-il.
CÉLÉME JACOTIN 285
— Et VOUS tenez à conserver la clientèle, ce qui est très lég-itime, répondit M. de la Brocatière.
— Je crois, reprit le notaire, que M. le Chanoine aurait qualité plus que moi pour une telle démarche. Il était le confesseur de M°*^Archambault, il a recueilli son testament moral ; avec un peu d'adresse et d'imagination, il pourrait peut-être...
— Sans doute, sans doute, susurra Tabbé Jossequin, qu'une telle mission n'enchantait point. M. Pierre, n'est pas pratiquant et je crains que mon influence soit minime.
— Alors, Monsieur, c'est à vous d'intervenir, dit M'"'' Delestrée à M. de la Brocatière, c'est votre devoir. Ce mariage ne peut se faire !
— Madame, répondit, avec une politesse froide, le gentilhomme, je n'ai jamais reculé devant le devoir, j'ai considéré la démarche comme inutile. Si vous êtes d'un avis différent, je m'y rangerai. Je veux simplement n'être pas seul.
— Mais, dit l'abbé Jossequin, ne peut-on
trouver un prétexte pour que deux ou trois de ces Messieurs se rendent à Paris, et ainsi profitent de loccasion pour voir M. Pierre.
Ces dames frémissaient d'indig-nation devant le peu d'enthousiasme et d'énergie de ces Messieurs.
— On dirait qu'ils s'en désintéressent, chuchotait M"'^ Gonfrier.
— Il y a bien le chemin de croix, insinua M. Tabournel.
— Excellente idée, s'écria M. de Balathras, on hésitait à l'acheter à cause de la séparation, mais c'est une chimère, et nous pouvons fort bien nous rendre à Paris dans ce but.
Une vieille demoiselle, récemment décédée, avait légué cinq mille francs à la fabrique de Saint-Amable pour acquérir un chemin de Croix. On avait différé cette acquisition dans l'incertitude où Ton se trouvait de l'avenir.
— C'est un bon prétexte, dit M. de la Brocatière et puis, nous pouvons ne rien acheter du tout. Tabournel et moi, qui
CÉLÉNIE JAG3T1N 287
sommes fabriciens, nous irons, nous emmenons Balatliras qui est Parisien dans l'a me, et nous voyons Pierre. Rien n'est plus simple, une invitation à dîner, et au dessert nous abordons la question.
— Très bien, dirent ces dames.
— Ces messieurs acceptent, interrogea M. de la Brocatière, en se tournant vers MM. Tabournel et de Balatliras.
— Nous acceptons, affirmèrent ces messieurs.
— C'est en 1878 que..., commença M. Tabournel.
— M. le Chanoine devrait écrire, appuya M'"^ Delestrée qui ne voulait rien nég-liger.
— J'écrirai, Madame, j'écrirai, dit l'abbé Jossequin, heureux de s'en tirer à si bon compte.
— Et quand partez-vous?
— Lundi prochain, si ces messieurs ensont d'avis, répondit M. de la Brocatière.
— Parfaitement, répondirent M. de Balatliras enchanté de cet exode inespéré, et M. Tabournel qui n'avait point d'avis.
Le colonel s'offrit comme quatrième, il
avait à voir son dentiste. On accepta.
Ces dames exultaient.
Un domestique apporta un plateau cliarg-é de verres. C'était de l'orangeade et du sirop.
On complimenta la maîtresse de la maison qui avait insinué être l'auteur de ces fraîches boissons.
Puis on recommença de parler du mariage de Pierre. Les considérations indignées, les lamentations et les termes de mépris sortirent de toutes les bouches.
Vers onze heures, on se sépara. La lune montait, rouge dans le ciel. La chaleur était tombée. Un rossignol chantait dans les lilas, au fond du jardin.
— Il faut réussir, ordonna M""^ Delestrée à M. de la Brocatière.
— Nous ferons notre possible, Madame.
Cet ultime dialogue s'échangeait devant
l'hôtel Delestrée.
On s'était dispersé dans toutes les directions.
M. Rambaud revint chez lui rapidement ^t écrivit à Pierre pour l'informer des in-
cidents de cette soirée et de la prochaine visite qu'il devait recevoir.
Il porta lui-même la lettre à la gare.
— 11 ne faut pas qu'on m'oublie pour le contrat, pensa-t-il.
Minuit sonnait quand il rentra.
M. et M'°^Brantu n'y comprenaient plus rien, même avec le concours éclairé et quotidien de AP^xVg-nus.
M. Archambault n'habitait plus la maison, mais y venait du matin au soir.
La femme du cocher était muette comme la tombe, on n'avait pu la faire parler.
C'était un défilé de garçons de magasins, de modistes, de couturiers. On apportait des fleurs, on venait essayer les robes de Mademoiselle.
— Ça va chez Raudnitz et chez Laferrière , a-t-on jamais vu, grommelait M^^Brantu, qui avait servi jadis chez une danseuse bien entretenue, et connaissait encore les bonnes marques.
Gomme on voyait le digne M. Lacaille venir chaque jour chez les dames Jacotin, M'^'Brantu disait à M"^"Ag-nus :
— Elle en a deux maintenant, je vais prévenir le propriétaire.
Enfin M™^ Jacotin crut devoir faire part aux Agnus du mariage de sa fille. Après cette visite, elle fut reconduite avec une considération évidente. Pierre ayant glissé deux louis dans la main de M^^Brantuqui venait de monter un splendide nécessaire de voyage choisi chez Keller le matin même, la concierge modifia son opinion.
Et lorsque M""^ Agnus lui apprit le lendemain le mariage de Célénie elle répondit tout naturellement :
— J'avais toujours pensé que c'étaient d'honnêtes femmes.
La concorde était revenue dans Timmeublo.
Ce jour-là, Pierre arriva vers dix heures.
— Nous serons prêtes dans une quinzaine de jours, dit Gélénie après les effusions accoutumées.
Alors il faut prendre une date, le mardi 16 juillet vous convient-il ?
— Parfaitement. Nous sommes de votre avis pour la cérémonie, le mariage à la mairie, une messe basse à Saint-Sulpiceet un déjeuner.
— Après lequel nous nous installons à riiôtel Scribe où je vais retenir une chambre, et le lendemain nous partons pour Evian, et ensuite les lacs d'Italie ; du reste nous irons où vous voudrez.
— Vous êtes trop bon, Pierre, dit-elle.
— Voici votre courrier, mon ami, dit M™® Jacotin qui en Ira au salon. Il y a une lettre pour Gélénie.
Gélénie prit l'enveloppe, l'ouvrit sans la regarder, puis ayant jeté les yeux sur la lettre, eut une exclamation étonnée.
— Tous les bonheurs à la fois, dit-elle avec une émotion si intense que Pierre se précipita sur la lettre.
294 CÉLÉME JAGOTIN
Une lettre de TAdministrateur de la Comédie Française qui vous informe que vous êtes eng"agée comme pensionnaire et que vous débuterez en novembre prochain.
— Elle vient trop tard, mais laissez-moi accepter, j'enverrai ma démission en octobre, je serais si fière d'avoir été de la Comédie Française.
— Si même vous vouliez jouer une fois, dit Pierre.
— Oh, cela non ! j'ai trouvé une autre voie et j'y demeure. M""^ Pierre Archambault ne peut jouer même sur la première scène du monde !
— Je préfère, dit Pierre en embrassant Célénie.
M""^ Jacotin avait écouté en silence.
— C'est la recommandation de votre oncle. Quel dig-ne homme !
— Célénie Jacotin de la Comédie Française, répéta-t-elle, comme autrefois, en scandant les syllabes. Je suis si heureuse de notre premier bonheur que celui-ci ne me semble plus rien.
— On se blase vite, répondit Gélénie, lorsqu'on est comblé, quelle joie nous aurions eue Tan dernier!
Pierre lisait la lettre de M. Rambaud -et pensait : que ces gens sont donc ennuyeux et de quoi se mêlent-ils ? Enfin c'est une épreuve finale, je la subirai.
Il réfléchit quelques instants.
— J'ai trouvé. Tout se passera le mieux du monde avec ces messieurs, pensa-t-il encore.
Il ouvrit une autre lettre.
— Madame, voici qui vous concerne, dit-il en s'adressant à M""^ Jacotin. J'avais écrit au notaire de Jallig-ny, pour le prier de résilier avec votre locataire. C'est arrangé. Vous trouverez, le mois prochain, votre maison réparée à neuf et prête à vous recevoir. Le notaire à qui j'avais demandé s'il ne connaissait pas une propriété qui pût me convenir dans le pays, me propose la maison d'un M. Taillefert, qui joint la vôtre, paraît-il ; qu'en pensez-vous?
— Mon cher ami, je ne sais comment vous remercier. La propriété. Taillefert est
très belle et ce serait si bon de vous voir tout près de moi.
— Je vais y penser. Je veux quitter Vésonnes. Cette ville m^est insupportable.
Nous passerons l'hiver au bord de la Méditerranée, et l'été auprès de vous. Nous irons à Paris quand nous le voudrons et à Gheuges en automne ; qu'en dites-vous, Gélénie?
— Je ferai ce qui vous plaira, je serai bien où vous serez.
— Je veux acheter une villa au bord de la mer. J'y enverrai tout ce qui meuble l'hôtel de Vésonnes, et je le louerai. Nous choisirons le pays qui nous conviendra sur la côte Française ou Italienne. Vous viendrez nous y voir, chère Madame?
— Je suis si peu habituée aux voyages, enfin pour vous j'irais au bout du monde ! répondit M""*^ Jacotin qui croyait encore rêver.
Gélénie était sortie un instant du salon. Pierre songeait au pays qu'il souhaitait habiter. La Méditerranée et ses bords étaient ses paysages privilégiés. Ge n'était
pas la côte mondaine et cosniopolite où se déroulent chaque hiver les diverses phases de la singerie humaine qui Tattirait. Non, c'était une calme et petite villa assoupie aux bords delà mer bleue, à l'abri des rochers roug-eâtres, parmi les orangers, les myrtes et les rosiers, sous un ciel doux aussi bleu que la mer. De sa fenêtre il pourrait évoquer le souvenir des héros et des dieux, qui voguèrent là, dans les temps merveilleux. Il poursuivrait en paix des visions antiques et retrouverait sur les routes des traces de pas romains.
Florence et Rome seraient proches, n'étaient-ce point les villes natales de son âme.
M™^ Jacotin interrompit son rêve.
— Il sera convenable que j'invite les Agnus au mariage, ils ont été bons pour nous autrefois. M. Agnus sera le témoin de Célénie avec M. Lacaille.
— Invitez, chère Madame, j*ai écrit à Arnoult et à mon oncle Lhostellicr d'être les miens, vous ferez du reste comme il
VOUS plaira, pourvu que la cérémonie se fasse brièvement et sans bruit je m'en rapporte à vous.
L'après-midi, Pierre, qui n'avait point encore vu son oncle Lhostellier et n'avait pas reçu de réponse à une lettre l'informant du mariage, jugea convenable de l'aller voir.
Vers cinq heures il se présenta chez le chef de division et le trouva. Il rentrait de son bureau. La nouvelle du mariage de Pierre l'avait surpris désagréablement sans l'étonner, il avait été froissé que son neveu épousât cette étrangère, suspecte à ses yeux, après avoir dédaigné sa propre fille. Il eut la conviction que M^'® Jacotin déçue dans ses aspirations artistiques avait résolu, faute de mieux, d'accaparer Pierre et sa fortune. Aussi d'accord avec M™® Lhostellier avait-il durant ces derniers jours multiplié les démarches et les intrigues pour obtenir, de l'Administrateur général de la Comédie Française, l'engagement de M"® Jacotin. Il avait réussi et pensait que l'ambitieuse personne abandonnerait ses
CÉLÉNIE JACOTIX 299
projets matrimoniaux et que la succession de Pierre resterait à ses petits enfants.
— C'est sérieux ce mariage? demanda M. Lhostellier en tendant la main à Pierre.
— Très sérieux, mon oncle.
M. Lhostellier eut un mouvement de dépit.
— Alors, nous aurons M""® Archambault de la Comédie Française, c'est nouveau !
— Je venais vous remercier, mon oncle, de vos démarches et de leur résultat. Célénie vous est infiniment reconnaissante de lui avoir obtenu l'honneur de faire partie durant quelques mois de cette illustre compagnie.
— Comment quelques mois?
— Elle enverra sa démission en octobre et ne débutera pas. M™® Archambault ne peut jouer sur aucun théâtre pas même sur celui-là.
M. Lhostellier jugea que le mal était irrémédiable et pensa devoir changer d'attitude. (( Ils n'auront sans doute pas d'en-
fants, pensait-ilj il vaut mieux le ménager. »
— C'est une très bonne note pour ta future femme, reprit-il. Mon ami, je ne veux point me mêler de tes affaires, tu as trente-huit ans, tu es libre. Cependant comme étant ton plus proche parent je dois te dire ma pensée et attirer ton attention sur certains côtés de ce mariage que tu n'as peut-être pas assez considérés.
— Dites, toujours! interrompit Pierre.
— En somme, tu connais peu cette jeune fille. Je veux croire le bien que tu m'as dit d'elle, mais enfin si c'était une intrigante, qui joue avec toi une comédie savante, avec plus d'art encore qu'au théâtre. As-tu cherché dans son passé? sais-tu si sa vie est irréprochable? Ne te cache-t-elle pas quelque tare que l'avenir te découvrira ? Ce n'est point pour t'affliger ou te contrarier que je te parle ainsi. Comme ton père l'eût fait je t'avertis, j'aurais grand peur à ta place d'être déçu quelque jour, ne me réponds pas, réfléchis !
Pierre en écoutant ces paroles songeait;
Si je pouvais lui dire la confession que Gélénie m'a faite et lui démontrer ainsi son honnêteté et sa valeur morale. Et penser que tous les gens auront d'elle une pareille opinion !
— J'ai réfléchi, mon oncle, dit-il.
— A quand le mariag-e ? interrogea M. Lhostellier avec une bienveillance un peu contrainte.
— Au 16 juillet; voulez-vous être mon témoin. Je ne prie pas ma tante d'assister à la cérémonie pour ne point la mettre dans une situation fausse, mais vous un homme, je crois que vous pouvez me rendre ce service. Du reste il y aura le mariage civil, la messe et un déjeuner, le tout sans aucune solennité.
— J'accepte, dit M. Lhostellier, soigne le déjeuner.
Il voulait demeurer dans les bonnes grâces de Pierre et n'était point fâché de connaître sa future nièce.
Pierre se retira et tandis qu'il gagnait la rue du Vieux-Colombier, il pensait :
— Cela s'est mieux passé que je ne l'au-
rais cru !
M. Lhostellier pensa de son côté :
— Ce doit être une rouée cette fille-là. Après tout, elle est peut-être honnête.
Pierre avait reçu un « petit bleu » de M. de Balathras, l'informant qu'il l'attendait le soir même vers sept heures à la terrasse du café de Rohan.
— Voici le dîner de l'ambassade, avait dit Pierre en souriant.
Et à sept heures sonnant à l'horloge du Conseil d'Etat, il abordait ces Messieurs, dont la tenue trop médiocre ou trop soignée décelait Toriginc béotienne.
Les mains se tendirent vers lui, il les serra.
— Nous sommes venus à Paris en qualité de fabriciens de Saint-Amable, crut devoir expliquer M. de la Brocatière, pour acheter un chemin de Croix en suite du legs de M'^^ Gremillet. Nous savions que vous étiez à Paris et nous avons voulu passer une soirée avec vous.
— Messieurs, vous êtes trop aimables, répondit Pierre, c'est moi qui vous invite, je suis un peu chez moi ici et je dois vous recevoir.
Ces Messieurs protestèrent, mais comme ils étaient parcimonieux, ils acceptèrent.
— Voici des gens, se dit Pierre, qui sont fort gracieux pour des justiciers de la morale et des vengeurs de la société ; tout vient de leurs femmes.
On suivit Pierre qui les mena chez Voisin.
Il donna ses ordres magnifiquement, à en juger par l'attitude onctueuse et déférente du maître d'hôtel, puis en attendant •que l'on servît et profitant d'un silence il
récita tout d'un traita ses compatriotes ce petit discours préparé d'avance :
— Messieurs, je connais le but réel de votre voyag-e; vous avez cru, paraît-il, en raison de votre affection pour mon père, devoir me détourner du mariage que je veux faire.
Je vous suis profondément reconnaissant de l'intérêt que vous me portez, mais je suis d'un âg-e où l'on n'ag-it point sans réflexion. Je suis indépendant, j'ai la plénitude de mon jug-ement, rien ne peut changer ma résolution. La jeune fille que j'épouse est parfaitement honorable. Je me marie le 16 juillet prochain, le lendemain je pars pour Evian, je traverserai même Vésonnes, vers midi, je crois. De là j'irai en Italie afin de découvrir une résidence car, ces dames peuvent se rassurer, je n'habiterai pas Vésonnes.
Voici mon programme, je n'y changerai rien. Si vous le voulez bien parlons d'autre chose et passons ensemble une agréable soirée !
Cela fut dit doucement, avec un sourire
un peu ironique mais sur un ton résolu et définitif.
Ces Messieurs étaient un peu déçus. Qui avait pu prévenir Pierre de leur démarche?
Le silence devenait gênant. M. de Balathras le rompit.
— Mon cher, vous avez raison, ce sont ces dames, nous n'y sommes pour rien.
Nous leur dirons que nous n'avons pas réussi et n'en parlons plus, c'est votre avis, Messieurs?
— Mais certainement, répondirent le colonel Bourquelot et M. Tabournel.
M. delà Brocatière fit un geste désespéré qui signifiait : Je savais bien qu'il n'y avait rien à faire.
Et comme Pierre l'avait prévu l'incident fut réglé.
On parla de toute autre chose, de Vésonnes, des événements survenus depuis le départ de Pierre. Une discussion artistique s'éleva entre de la Brocatière et Pierre à propos de la réfection des vitraux de Saint- Amable.Onfut courtois de part et d'autre, le dîner fut excellent, M. deBalathras, en-
clin à la bienveillance propre aux estomacs satisfaits, porta la santé des futurs époux. Personne n'osa contredire à la proposition et comme on allait se séparer, Pierre remit à M. de la Brocatière une enveloppe.
— Voici mon cadeau pour Saint-Amable. Veuillez le transmettre à l'abbé Jossequin, remerciez -le de sa lettre affectueuse et de ses bons conseils, et faites-lui mes amitiés.
On se quitta dans les meilleurs termes et M. de Balathras en rentrant à l'hôtel du (( Bon La Fontaine » dit à sescompag-nons :
— Si nous avions écouté ces dames, quelle bonne soirée nous aurions perdue, en somme, c'est un charmant g-arçon.
— Après tout, répliqua M. Tabournel, ce mariage c'est son affaire. Quand j'étais procureur à Sens en dix-huit cent...
M. de la Brocatière l'interrompit :
— C'est vrai, mais ce n'est pas un mariage pour un Archambault ! Messieurs, nous avons notre parole d'honneur réciproque de ne point parler à notre retour
de ce qui s'est passé. Ces dames ne le pardonneraient pas.
— Sans doute ! répondirent en chœur les autres ambassadeurs.
Et ils rentrèrent dans leur chambre.
Dans la demi-heure qui suivit tous ressortirent, se dirigeant vers un même but, le dîner avait été soigné et ils ne venaient pas à Paris tous les jours.
Le 16 juillet, à 11 heures du matin, Pierre épousa Gélénie. Le mariage fut béni en l'église Saint-Sulpice, dans une nef latérale, très discrètement.
— Ta femme est délicieuse, avait dit André Arnoult en apercevant Gélénie.
Gomme on sortait delà sacristie M"° Héloïse Audoin arriva et sautant au cou de
son amie s ecria !
— Je crois que tu as choisi la meilleure part.
— G'est mon avis, répondit Gélénie en passant tendrement son bras sous celui de Pierre.
Ces dames, en apprenant que M. et M™* Pierre Archambault traverseraient Vésonnes le lendemain du mariage, marquèrent rintention devoir « cette créature ».
— Le train arrive à midi trente-six, avait dit M™*Delestrée, qui brûlait d'apercevoir sa rivale victorieuse, nous déjeunerons de bonne heure, et nous irons à lag-are.
M'"Me BaIathras,M"* Gonfrier, M'^'^'iMestral et de la Brocatière avaient accepté
avec enthousiasme celte proposition. Les hommes n^étaient pas moinscurieux. Avant midi tout le monde se tenait sur le quai.
Des personnes plus discrètes, ayant appris le passag-e du couple fameux, se dissimulaient dans les salles d'attente.
]y[me Delestrée avait une toilette de jour férié. Peut-être espérait-elle que Pierre, après une comparaison, lui accorderait un regret. Elle ne pensait point cependant lui infliger une souffrance, sa vanité et sa bonne opinion de soi-même n'y prétendaient pas.
Le soleil était au zénith, l'air brûlant, un souffle chaud traversait le hall de la gare. M™® Delestrée s'éventait en minaudant, tandis que M'^Me Balathras s'épongeait vigoureusement avec son mouchoir.
André Arnoult, revenu de Paris la nuit précédente, arriva à son tour heureux d'entrevoir son ami. Il se promenait à l'écart, saluant avec politesse des personnes, qui lui rendaient son salut avec froideur. On le considérait comme « l'artisan de la chute » de Pierre.
— Vous verrez, ma chère, disait loul bas à ces dames ]\r'° (lonfrier, celle toilette et celte allure, ces femmes-là ne peuvent pas dissimuler.
Les Messieurs, sous une apparence de réprobation indignée, frétillaient de curiosité.
M. de la Brocatière, se retournant du côté des salles d'attente, s'écria :
— Voici M. Perusson !
Tout le monde se précipita. C'était Zéphirin lui-même qui n'avait pu attendre le retour de M. de la Brocatière pour avoir des détails et qui s'était fait amener à la gare en voiture fermée. Vêtu d'une pelisse fourrée, coiffé d'un chapeau melon en paille jaune, avec une ombrelle à la main et un plaid sur l'autre bras ; il s'installa dans le fauteuil roulant qui sert au transport des voyageurs malades.
Bien placé, derrière les vitres de la salle d'attente, il étendit son plaid sur ses genoux au milieu de l'hilarité générale.
On lui proposa un grog, une bouillotte, un oreiller, il demeurait souriant.
Le train était annoncé.
Ces dames rectifièrent la position.
— Soyons graves et dignes avec un air indifférent, dit M™® de la Brocatière.
Zéphirin Perusson s'arma d'une manière de face à main, le colonel Bourquelot frisa ses moustaches, M. de Balathras boutonna ses gants.
Le « Léman-Express » entra en gare, poussiéreux, essoufflé et ralenti. Il s'arrêta.
La figure souriante de Pierre apparut à la portière d'un sleeping.
— Les voilà, dit M^'Mestral.
Tous les yeux se portèrent vers le wagon signalé.
André Arnoult ouvrit la portière et serra la main des nouveaux mariés.
Tout Vésonnes est venu pour vous voir.
Pierre fit une grimace puis ajouta :
— Cela m'est égal, je ne veux pas leur refuser ce petit plaisir. Allons au buffet.
Célénie suivit Pierre qui était descendu sur le quai.
Le buffet était en face ils y pénétrèrent sans passer devant la foule curieuse et
hostile, massée quelques pas plus loin.
— Elle est charmante, disait le colonel. ^jme Oelestrée, qui s'attendait à voir une
personne vêtue d'un arc en ciel, tapageuse et ébouriffée, fut interdite, en apercevant cette charmante femme simplement habillée de gris avec un chapeau dans les mêmes tons, et une allure du meilleur aloi. Les hommes proclamaient leur admiration, les femmes étouffaient leur dépit.
— Elle n'a pas l'air jeune ! dit M™' Delestrée.
— Ce sont les plus dangereuses, clamait M"® Gonfrier.
— Colonel, venez avec moi près de leur wagon, implora M"*" Delestrée, je suis myope, je l'ai mal vue.
— Volontiers, Madame, répondit le colonel heureux de ce choix.
Ils s'avancèrent tout près du wagon.
M. et M"^ Pierre Archambault sortaient du buffet.
Pierre se trouva nez à nez avec le colonel et M"® Delestrée.
Le colonel salua profondément.
— Vous saluez ça, dit très fort M^'^Delestrée.
Et faisant une pirouette elle rejoignit le groupe, tandis que le colonel honteux se précipitait derrière elle.
Pierre avait entendu, fort heureusement Gélénie, ayant repris sa place dans le sleeping, ne soupçonna rien.
— Voici le commencement, dit-il, à André Arnoult.
Celui-ci haussa les épaules.
Le train s'ébranlait. Pierre debout à la portière fit un signe d'adieu à son ami.
— A bientôt! fit-il.
Le train sortit de la gare, franchit les faubourgs, Gélénie près de son mari considérait cette ville, qu'elle désirait tant connaître parce qu'il y avait vécu et souffert.
Pierre songeait à cette femme qui venait d'insulter la sienne. Il pensa que c'était une vengeance, le prix de la rupture, sans aucun doute et la morsure du vaincu.
Il revit un instant M''"' Delestrée trahissant la foi conjugale, se donnant à lui et aux autres, coupable deux fois comme
femme et comme épouse, il se souvint en même temps de la pauvre fille venant avouer sa faute, faisant le sacrifice de son amour et de son avenir pour ne point le tromper.
Il vit Tune entourée de respect et de considération, Tautre montrée avec dédain et vouée au mépris par les préjugés et la sottise.
Et il pensa :
— Que le monde est injuste et ([uelle farce est la vie !
Le train avait laissé Vésonnes sur sa droite.
De ce côté, la ville apparaissait rigide ; ses hautes maisons de pierre formaient de loin un amas blanc et stérile ; nulle frondaison n'émergeait des murs ; la rivière desséchée montrait une courbe blanche où des flaques luisaient, de place en place, sous le soleil implacable, dans un ciel plombé.
Pierre se retourna eta[>erriitGélénie près de lui ; elle souriait, ses yeux profonds caressaient, elle lui tendit la main qu'il serra.
El comme Vésonnes disparaissait hautaine et impassible, là-bas, à l'horizon, Pierre, Tâme encore meurtrie de l'affront récent, serra plus fort la main qu'il tenait dans la sienne, et sous la caresse des yeux de velours, prononça tout bas ces mots pareils à ceux d'un antique et célèbre anathème.
— Ing-rate patrie, tu n'auras pas mon bonheur!
Mai 1904-Janvier 1906.
DIJON, IMPRIMERIE DARANTIERE.
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Huguenin, Pierre 2ol5 Célénie Jacotln de la Corné
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