‹ Céline, ou Une autre Madeleine à l'asile du Bon-Pasteur de QuébecChapitre 2 sur 23 · LA PRISON · texte numérisé non relu

LA PRISON

" J'étais en prison, et vous êtes venu à moi." (St. Math, xxv.35.)

Vers la fin de juillet 1852, un Prêtre, plein de zèle pour le salut des âmes, visitait la prison de Québec; œuvre qu'il accomplissait aussi souvent que les fonctions multipliées de son ministère pastoral lui en laissaient le loisir. Son grand cœur alors n'était jamais à court de consolation, pour ces infortunés que les mauvais penchants et les perfides sociétés retiennent sous la main de la justice. Luimême va nous raconter son entrevue, avec le ;v>rsonne qui fera le sujet de relation.

En entrant dans la salle des femmes, dit-il, y vis qu'une nouvelle malheureuse était venue augmenter le nombre de ces pauvres égarées. Je remarquai chez elle une grande propreté, un regard intelligent. un maintien modeste, en un mot, ce quelque chose qui dénote une éducation qu'on ne rencontre pas ordinairement «n pareil lieu.

En faisant Visite à chacune d'elles, Bon tour vint; je lui adressai alors quelques mots, en bien mauvais anglais, auxquels elle répondit: "Je suis

protestante, Monsieur. " Sur cette déclaration, je passai outre, laissant à Dieu le soin d'inspirer cette âme et de faire briller à ses yeux les lumières de l'éternelle vérité.

Continuant ma ronde autour de la salle, je m'aperçus que cette jeune personne me suivait du regard, avec quelques signes d'intérêt; et quand vint le moment de partir, elle manifesta le désir de me parler. Je l'écoutai volontiers; malheureusement son langage ne m'etant pas très familier, je ne saisis qu'imparfaitement tout ce qu'elle tenait à me raconter.

Elle fit donc appeler, comme interprète, ta gardienne des salles; alors elle me mit au courant de ses malheurs et de ses déplorables égarements. J'étais prévenu en sa faveur, cependant je fus étonné de tant de franchise et de simplicité dans une personne étrangère à ma langue, à ma croyance, et en présence d'une interlocutrice elle-même catholique. L'infortunée avait alors dix-sept ans .... âge qu'on appelle par un abus de termes, âge de l'innocence!

et déjà elle avait suivi tous les désirs «l'un cœur corrompu.

Sa profonde douleur, ses regrets, ses larmes abondantes produisaient sur moi un effet indescriptible, et dont le Fouvonir ne s'effacera jamais de ma mémoire. Elle alla jusqu'à m'exprimer le désir de se faire catholique, si c'était encore possible, disait-elle, après un pareil aveuglement.

A cette proposition inattendue, une certaine défiance vint refroidir mon zèle; je trouvai brusque et rapide son changement de pensées et de sentiments, son mépris pour une religion à laquelle elle me parut si fortement attachée, lorsque sur un ton qui ne permettait aucune réplique, elle me répondit: "Je suis protestante, Monsieur." -Te résolus d'agir avec prudence et discrétion. "Le bon Dieu ne vous manquera pas," lui dis-je, et je laissai l'appartement.

Tant de fois déjà j'avais entendu, de la part de ces infortunés, des propos de conversion qui n'avaient point eu de suites salutaires!! Telle était la cause de mon peu de confiance dans les désirs apparents de ma nouvelle pénitente.

Je ne laissai pas cependant de m'intéresser à son âme; et, avec ardeur, je demandai à Dieu de détacher ce cœur des plaisirs funestes et trompeurs qui l'avaient séduit, pour lui faire goûter ceux qui n'ont rien que de solide et de durable.

Mon peu de foi en ses prétendues dispositions ne subit aucune amélioration, dans les visites que j'eus occasion de lui faire, pendant les quelques jours qui suivirent notre première entrevue. Je sentais en moi un je ne sais quoi, qui m'empêchait de me prononcer sur les destinées de cette âme. Etait-ce l'avertissement que le Saint-Esprit nous donne par la bouche d un dos plus fidèles serviteurs de Dieu? "Prenez garde qu'on ne vous séduise par les illusions de certaines paroles tuielleuses et mensongères!" C'est ce que la suite fera voir.

A quelque temps de là, étant à distribuer des paroles de consolation aux pauvres affligés de cette maison, je fus abordé par ma jeune protestante qui me pria de m'intéreser à celle, afin d'obtenir son élargissemeirl avant l'époque fixée pour sa mise en l'iberté. Elle trouvait, disait-elle, l' occasion de

s'en retourner chez son père, aux Etats-Unis; son beau-frère, arrivé d'Angleterre, avait la complaisance de se charger des frais du voyage. Je pris donc des informations auprès de In gardienne, qui me parla en effet d'un visiteur étranger qui semblait s'intéresser vivement au sort de la jeu no infortunée. Cet incident me fit croire à la réalité du projet de voyage. et, je ne sais par quel prestige, je fis des démarches en sa faveur, auprès des autorités. et son désir fut exaucé.

J'écrivis au si charitable parent que sa belle-sœur était libre, et pouvait à l'instant se rendre dans sa famille.

Hélas! j'étais le jouet d'un infâme complot ! La jeune fille, ainsi libérée, était réellement en possession de cinq louis, mais le généreux et soi-disant beau-frère, qui l'en avait gratifiée, était son infâme corrupteur! j'avais été l'instrument involontaire d'une vilaine intrig-ue! Je regrettai, mais trop tard, de ne m'être pas tenu dans les bornes de mon premier acte de prudence et de sage réserve.

Cependant, comme mon infidèle n'était pas encore disparue, je lui fis part des nouvelles instructions que r avais obtenues sur son compte, et j'essayai de la retenir sur le bord du précipice dans lequel elle allait retomber. Hélas ! rien de tout ce que je pus lui dire n'entra dans son cœur! Méprisant ma voix, qu'elle aurait dû respecter puisque c'était celle de Dieu, elle nia tout, et voulut me faire creire à son départ pour les Etats-Unis.

Afin de m'assurer que j'avais déjoué le calcul du ravisseur, je la fis conduire à l'embarcation pour Montréal, ayant eu soin de la faire çrarder à vue jusqu'au moment du départ du bateau à vapeur. Mais j'en fus quitte pour les frais d'une nouvelle pièce; le >vat, séjournant au port de Qj'.él e . retrouva sa complice de vie dissipée et de honteux égarements; dès le lendemain, la voyageuse paradait dans les rues de la ville, courant après ses faux plaisirs rpn ne sont que des semences de peine et de douleur. -T'en fus informé le jour même, et riant un peu de ma trop grande crédulité, je mis en oubli, comme tant d'autres velléités d.' ce genre, un projet de conversion , dont les suites étaient si fâcheuses et si regrettaBles.

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