GABRIELLE, SUZANNE
Au lever du rideau, Gabrielle est assise au coin du feu, la tête entre ses mains. Au bout de quelques secondes, Suzanne entre par le fond.
SUZANNE
Bonjour, ma chérie.
GABRIELLE
Tiens, Suzon!... Que cela me fait plaisir de te voir.
Elles s'embrassent.
SUZANNE
Tu dormais?
GABRIELLE
Je pensais, je réfléchissais. Tu restes avec moi?
Une seconde alors, car j'ai un tas de courses à faire.
GABRIELLE
Sais-tu que tu es joliment rare?
SUZANNE
J'ai été très occupée ces derniers temps.
GABRIELLE
Tu as de la chance... Si tu te doutais combien je m'ennuie, moi !
SUZANNE
Toujours donc?
GABRIELLE
Hélas! plus que jamais! (Un temps.) Oh! cette vie que je mène, cette vie ridicule!... Tiens, je serais dans un couvent que je ne serais pas plus triste !
SUZANNE
René ne change donc pas?
GABRIELLE
Lui, grand Dieu ! il devient plus potau-feu qu'avant.
Ah!
GABRIELLE
Absolument! Ainsi devine ce qu'il fait maintenant après chaque repas?
SUZANNE
Des réussites?
GABRIELLE
Pas môme!... Il s'endort, tu entends, il s'endort... il ronfle... et en face de moi, par dessus le marché ! Quelle existence!
Elle se lève.
SUZANNE
Pauvre mignonne !
GABRIELLE
Et il m'agace... il m'agace... me porte sur les nerfs... et tellement que franchement, si ça doit continuer encore
longtemps comme ça, je tomberai malade, c'est sûr... je dois déjà avoir une mine épouvantable, hein?
SUZANNE
Mais non, je t'assure.
Tu es gentille, et tu ne veux pas me faire de la peine, merci.
SUZANNE
Si j'étais à ta place, je lui parlerais une bonne fois, et je lui dirais ce que je pense.
GABRIELLE
Mais je ne fais que cela du matin au soir... (Un temps.) Aiusi, hier, par exemple, j'ai cassé une pendule dans un mouvement de colère... tu sais, ma jolie pendule Louis XV.
Oui.
GABRIELLE
Eh bien ! il n'a pas bougé, n'a pas sourcillé, et d'un ton très calme : « Allons, encore une qui ne sonnera plus ! » Il ne vous répond que des choses comme ça.
SUZANNE
J'avoue que ce doit être irritant et impatientant à la longue. (Un temps.) Estce drôle, lui qui était si aimable, si prévenant, il y a quatre ans.
GABRIELLE
Que tu es naïve! Il y a quatre ans, il avait envie de ma petite personne : il voulait m'épouser. Aujourd'hui qu'il possède ce qu'il désirait, il s'en moque.
SUZANNE
Crois-tu?
GABRIELLE
Comment, si je crois? Ainsi, avant, il me menait partout, tu t'en souviens?... Maintenant c'est fini et j'ai des robes neuves que je n'ai jamais mises et qui vont passer de mode, naturellement.
SUZANNE
Que c'est ennuyeux!
GABRIELLE
Il était intelligent, — car il l'était — il est devenu stupide, d'une stupidité noire!... Ma bicyclette par ci, ma bicyclette par là... il ne rove et ne parle que de cet instrument idiot! Quand il
n'est pas dessus, il fait aller ses jambes comme ça, tellement il est habitué à faire marcher ses pédales. Ah ! tiens, je ne suis pas méchante, eh bien ! positivement, il y a des moments où j'envie ton sort.
Elle se lève.
SUZANNE
Moi, j'ai perdu mon mari six mois après mon mariage, c'est certain... mais pendant ces six mois, j'ai beaucoup souffert... il ne faut pas l'oublier, ma chère.
GABRIELLE, assise sur le canapé.
Parfaitement, mais tu es tranquille à l'heure qu'il est.
SUZANNE
Ça, oui.
GABRIELLE
Ensuite... Six mois, ce n'est pas trois ans! (Un temps.) Et ces dîners! Oh! ces dîners pendant lesquels nous échangeons une parole toutes les dix minutes... Si encore, il y avait de temps en temps quelqu'un là... un invité!... un étranger... le charbonnier... est-ce que je sais, moi, n'importe qui? pour me distraire!... Pas de danger... il n'y a jamais personne! et ma foi, il a raison... car je ne réponds plus de moi. . . je m'ennuie trop, et je me sens capable de tout !
SUZANNE
Oh! Gabrielle!... ma chérie!...
GABRIELLE
Oh ! Gabrielle ! Gabrielle ! Tu en parles à ton aise, toi... Si ce monsieur s'est
marié pour rester chez lui, au coin de son feu... s'il m'a épousée pour se reposer de sa vie de garçon, s'il était vieux avant l'âge... il n'avait qu'à entrer dans un hospice de vieillards... (Eiie se lève.) voilà tout... Je suis jeune, moi... j'éprouve le besoin de m'amuser, moi !
SUZANNE
Je comprends cela.
GABRIELLE
Et il m'a plu... car il m'a plu... je ne peux pas dire le contraire... Quand j'y songe... je n'en reviens pas.
SUZANNE, se lève.
Allons, calme-toi, et ne te fais pas du mauvais sang... il changera peutêtre.
Ah! qu'il change vite, alors!... qu'il change vite! car j'en ai... Oh! j'en ai par dessus la tête... et je suis décidée h faire n'importe quoi.
SUZANNE
Mais, tu m'effraies?
GABRIELLE, sèchement.
Pourquoi cela? Avec cela que tu ne l'aurais pas fait, toi; si ton mari avait vécu.
SUZANNE
Mon Dieu, ma petite Gabri...
GABRIELLE, sèchement.
Oui... il est mort, alors, il t'est facile d'avancer le contraire.
SUZANNE, froissée.
C'est bon!
GABRIELLE
Non, pardonne-moi, je ne sais plus ce que je dis... je suis tellement énervée... tellement... embrasse-moi. (Elles s'embrassent.) Et tu dînes avec moi, veuxtu?
SUZANNE
C'est que j'ai tant de choses à faire.
GABRIELLE
Je t'en prie !
SUZANNE
Bien! mais je vais jusque chez Maurice alors, et je reviens.
GABRIELLE
Tu te fais habiller chez lui, maintenant?
SUZANNE
Oui, pourquoi?
Pour rien.
A tout à l'heure.
Au moment où elle va pour sortir, René entre par la porte de droite.