RENÉ, GABRIELLE
Bonjour, Gabrielle.
Il l'embrasse sur le front.
GABRIELLE, froidement, assise pouff, droite.
Bonjour, bonjour!
RENÉ, en se laissant tomber dans un fauteuil.
Ouf! je suis éreintél
Le contraire m'eût étonnée.
RENÉ
Pourquoi?
GABRIELLE
Pouf rien.
Se lève. — Un silence.
RENÉ
Figure-toi qu'il m'en est arrivé une bien bonne cette après-midi... tu m'écoutes?
GABRIELLE
Je ne fais que ça.
RENÉ
Je descendais la rue de Rome et j'allais à une allure telle, que n'ayant pas eu le temps de serrer mon frein, j'ai
renversé un bossu, un petit bossu haut comme ça!... Heureusement qu'il ne s'est pas fait de mal... N'importe, j'ai bien ri.
GABRIELLE, très ironique.
Le fait est que c'est très comique.
(Un temps.) Et ma commission?
RENÉ
Quelle commission ?
GABRIELLE
Le livre de messe que je t'ai prié de m'acheter.
RENÉ
Oh!
GABRIELLE
Tu l'as oublié?
Totalement ! Saperlipopette, va !
GABRIELLE
Merci !
REN'É
Dieu de Dieu de Dieu de Dieu ! Que c'est bête ! (En se levant.) AUons, ne boude pas et sois gentille tout de môme ! Tiens, veux-tu que je saute sur ma bicyclette et que j'aille te le chercher?
Inutile de t' agiter... J'irai demain...
D'ailleurs, un livre de messe, quelle importance ça a-t-il pour toi?
RENÉ
Gomment, quelle importance cela a?
GABRIELLE
N'étant pas dévot pour deux sous, ça
t'ennuie que les autres le soient... naturellement.
RENÉ, s'avançant vers elle et lui caressant la joue.
Méchante !
GABRIELLE, se redressant.
Oh! ne me touche pas... ça m'est absolument désagréable.
RENÉ
Ah !... tu l'auras demain matin, là!
GABRIELLE
Demain, c'est dimanche... la messe est à dix heures.
RENÉ
Je me lèverai à sept s'il le faut... Estu contente, maintenant?
gabrislltî:.
Ravie !
Allons, sois de bonne humeur pour une fois... je le suis bien, moi.
GABRIELLEj narquoise.
Tu es de bonne humeur?... Ce n'est pas possible !
RENÉ
Si, c'est possible !
GABRIELLE
Que je suis heureuse ! Pourquoi?
RENÉ
J'ai fait une rencontre qui m'a fait un plaisir énorme !
GABRIELLE
Ah ! tu ne vas pas recommencer l'histoire du bossu, je suppose.
Mais non... C'est un vieux camarade de collège que j'ai retrouvé.
GABRIELLE, vivement.
Et qui t'a emprunté cinq louis?
RENÉ
Ma foi, non !
II est riche, cet ami?
RENÉ
Je te crois... Il a un conseil judiciaire.
GABRIELLE
Tu as de belles connaissances!.. Et il s'appelle?...
RENÉ
Henri de Bressac.
GABRIELLE
Et qu'est-ce qu'il fait?
RENÉ
Il fait la noce.
GABRIELLE
C'est tout?
RENÉ
Oui, jusqu'à maintenant.
GABRIELLE
Joli métier!....
RENÉ
Quel être exquis ! Il a un esprit du diable, cet animal-là... Et d'un parisien... Ah ! en voilà un qui l'est jusqu'au bout des ongles! Avec lui, pas moyen de s'ennuyer une seconde.
GABRIELLE
Il est jeune ?
RENÉ
Trente à trente- trois ans. Du reste, tu le verras tout à l'heure.
GABRIELLE
Gomment cela?
RENÉ
Je l'ai invité à dîner pour ce soir.
GABRIELLE
Ah!
RENÉ
Ça te contrarie ?
GABRIELLE
Non... ça m'est égal... (Uo temps.) Ce monsieur va sans doute parler de vos
histoires de collège, des gifles que vous vous êtes données... n'est-ce pas?
Pourquoi?
•GABRIELLE
Et il me faudra rire tout le temps, n'en ayant pas la moindre envie... et trouver drôle ce qu'il dira... délicieux!
RENÉ
Quelle plaisanterie !.. Ne te figure pas qu'il est toujours... ohé ! ohé !
GABRIELLE
C'est lui qui t'a appris cette nouvelle expression ?
RENÉ
Je veux dire qu'il est par fois triste à mourir.
2i CELLES QU'ON RESPECTE
GADRIELLE, narquoise.
Vraiment ?
RENÉ
Oh! oui... Ainsi, si par hasard, il est mal disposé, il est capable de ne pas desserrer les dénis pendant le repas.
GABRIELLE
Je comprends... C'est un homme mal élevé.
RENÉ
Mais non, c'est un lunatique.
GABRIELLE, se lève.
Lunatique ou pas lunatique ! tu aurais pu me prévenir... Tout cela est très désagréable!... Il faut maintenant que j'aille changer de robe.
En voilà une idée... Tu es très bien comme ça...
GABRIELLE
Tu es fou ! Tu es fou !
Elle sort.
RENÉ
Et puis, c'est un ami... pas besoin de se gêner !