SCÈNE V
HENRI, SUZANNE, entrant par le fond.
HENRI, se précipitant vers elle.
Ma chère amie, il m'est totalement impossible... madame Lancey !
SUZANNE, enlevant vivement son voile.
Pardon de vous déranger.
HENRI
Ah ! vraiment, je ne pouvais pas supposer... Mille et mille excuses, chère Madame... Asseyez-vous donc, je vous en prie.
SUZANNE
Merci.
HENRI
Je suis tellement surpris, tellement heureux... tellement...
SUZANNE
Vous êtes bien seul?
HENRI
Absolument.
SUZANNE
Je puis donc parler haut?...
HENRI
Tout à votre aise.
SUZANNE
Du reste, je n'en ai que pour quelques minutes.
HENRI
Mais je ne suis pas pressé, je vous assure.
Uû temps.
D'abord, je compte sur votre discrétion, n'est-ce pas?
HENRI
Ne pas y compter serait me faire injure... Une tombe, Madame, une vraie tombe.
SUZANNE
Bon. Alors, j'irai droit au but.
HENRI
C'est ça.
Un silence.
SUZANNE
Je viens de la part de Gabrielle.
HENRI
Gomment dites-vous?
SUZANNE
Vous avez cependant bien entendu.
N'importe, je viens de la part de madame Mareuil. Inutile de vous le cacher plus longtemps. Je sais tout, je suis au courant de tout.
Tout quoi?
SUZANNE
Tout ce qui s'est passé entre vous.
Excusez-la si elle s'est confiée à moi, mais vous ne l'ignorez pas, je suis sa seule, sa meilleure amie... donc son unique confidente.
HENRI
11 est certain, Madame, qu'elle ne pouvait pas mieux choisir.
SUZANNE
Vous êtes très aimable.
Néanmoins, je trouve qu'elle aurait pu garder tout cela pour elle.
SUZANNE
Oh ! ne lui en veuillez pas, je vous en prie.
HENRI
Je ne lui en veux pas, je constate.
SUZANNE
Elle a eu et elle a encore tant de chagrin.
Ah!... (Vivement.) Mais moi aussi, chère Madame, moi aussi, je vous le garantis.
SUZANNE
Depuis quinze jours, elle ne cesse de pleurer.
HENRI
Elle a grand tort... Allons, ce n'est pas raisonnable.
SUZANNE
Si vous pouviez la voir, elle vous ferait pitié, je vous assure.
HENRI
Ça, j'en suis persuadé.
SUZANNE
Il y a environ deux mois que vous avez revu votre ami Mareuil.
HENRI
Oui, à peu près.
SUZANNE
Pendant le premier mois ce fut pour
Gabrielle une vie nouvelle... la vie
rêvée.
J'ensuis enchanté, mais vraiment...
SUZANNE
Elle vous a livré son cœur, elle vous a livré son âme...
HENRI, vivement.
Il est certain que c'est une nature généreuse. Je ne peux pas dire le contraire.
STJZA.NNE.
Et brusquement, sans raison, vous brisez la corde qui vous liait. (tJn temps.) Entre nous, monsieur de Bressac, ça n'est pas gentil.
HENRI
Ça n'est pas gentil... ça n'est pas gentil... Permettez, chère Madame...
c'est très facile à dire.
SUZANNE
En somme, madame Mareuil n'est pas la première venue.
HENRI
Certes!
SUZANNE
C'est une femme du monde, il ne faut pas l'oublier.
Mais je ne l'oublie pas un instant, je vous l'affirme.
SUZANNE
Eh! vous la traitez un peu...
HENRI
Mais je ne la traite pas. Madame, je ne la traite nullement, je vous le jure.
Enfin, depuis quinze jours, elle vous écrit lettre sur lettre... et que vous demande-t-elle?... Une réponse. Depuis quinze jours, elle va matin, après-midi et soir à la poste... et rien, toujours rien.
HENRI
C'est si dangereux d'écrire.
SUZANNE
Quelle mauvaise excuse, avouez-le?
Et si ce n'était que ça! Mais elle est déjà venue cinq fois cette semaine pour vous voir et vous n'y êtes jamais... Il y a un mois, vous y étiez toujours.
HENRI
Le hasard, les affaires...
On dirait que vous la fuyez.
HENRI
Moi? Oh! quelle erreur... tenez, Madame, en voilà une erreur.
SUZANNE
Ainsi, la dernière fois que vous avez dîné chez elle, elle vous glissa un billet dans la main.
HENRI
Eh bien, mais je l'ai lu.
SUZANNE
Oui, mais vous ne répondîtes même pas par un signe.
HENRI
J'avais peur que Roné ne s'aperçût de la chose... et puis voulez-vous que
je vous parle franchement? Vous me connaissez peu, je suis la franchise même, moi.
SUZANNE
Oui, Gabrielle me l'a dit.
HENRI, ravi.
Ah! vous voyez... mais pardon, (ii se lève) Enlevez donc votre écharpe qui A^ous sied à ravir, du reste.
SUZANNE, l'air enchanté, vivement.
Vraiment?
HENRI
Oh! elle a une coupe... C'est comme ça qu'on attrape un chaud et froid...
SUZANNE
Elle ne me gène pas et je vais être forcée de me sauver.
Je n'insiste pas. (A part.) Elle est charmante. (Haut.) Je suis avant tout un homme qui possède des idées propres.
SUZANNE
J'en suis certaine.
HENRI
De plus, sans en avoir l'air peut-être, je suis délicat... oli! mais d'une délicatesse... Vous êtes très mal sur cette chaise... Ce fauteuil, je vous en prie.
SUZANNE, se levant, va s'asseoir.
Allons, pour vous faire plaisir.
HENRI, à part.
Elle est exquise! (iiaut.) Donc, je le répète, je suis délicat, il y en a même qui trouvent que je le suis par trop
Enfin, chacun ses goûts. (Un temps.) Les premiers jours, je fus très aimable avec madame Mareuil. Etre aimable avec une femmCjC'est la moindre des choses. Ne vous semble-t-il pas, Madame?
SUZANNE
Absolument.
HENRI
Bon, je me disais : « Tu te conduis en somme comme tout homme bien élevé doit se conduire, puis, petit à petit, j'ignore comment c'est venu, un soir...
Etait-ce un soir? Oui, c'était un soir, j'osai lui avouer qu'elle me plaisait beaucoup, énormément; elle fut surprise de mon aplomb, si je puis m'exprimer ainsi et. . . et quelques minutes après, elle m'en dit autant. Une semaine se passa et...
oui. (Un temps.) D'abord tout cela m'enchanta! René, le mari, le camarade, ne comptait pas, n'existait pas pour moi... J'adorais sa femme, n'est-ce pas? (Sans conviction.) Je l'adorc encore, du reste. Puis un beau matin, il y a de cela trois semaines, je trouvai subitement ma conduite honteuse... ah! mais là tout à fait honteuse... Et pourtant, je ne méjuge jamais très sévèrement... Gomment, m'écriai-je, tromper à ce point un ami de collège... quand je pense qu'à dîner, souvent quand il me frappait sur l'épaule en me disant : allons, vieux, no te gêne pas, tu es ici chez toi, sa femme me poussait du pied sous la table.
SUZANNE
" Quelle imprudence!
Je devenais pâle comme un mort, moi.
SUZANNE
Je comprends cela aisément.
HENBI.
Et cependant, je ne pâlis pas facilement. Et puis, il me passait les plats avant lui, me servait à boire, m'offrait des cigares!... Je ne pouvais plus supporter cela, ma conscience se révoltait, il me semblait que je me dégradais...
(Il se lève. —Un temps.) Encore unc fois, et Dieu sait si je suis sincère, je l'aime beaucoup. Il y en a certes qui n'agiraient pas ainsi, mais je suis délicat, c'est plus fort que moi.
Il se rassied.
Voilà qu'il m'est très difficile de vous répondre et vous me mettez dans un grand embarras.
HENRI
Comment ça?
Malgré moi, je ne peux pas vous donner tort... tout ce que vous venez de me dire est très honnête, très loyal. Les hommes tels que vous sont rares.
HENRI
Je le crois, Madame, mais moi je suis comme ça.
SUZANNE
D'un autre côté, vous donner raison, c'est vous encourager à cesser toute re-
lation, à rompre avec madame Mareuil.
Vous êtes assez grand pour savoir ce que vous devez faire, certes... et si je vous approuvais, Monsieur, je ferais un chagrin énorme à mon amie.
IIENKL
Je comprends bien, parbleu !
SUZANNE
J'étais très gênée déjà de venir chez vous de sa part. Je vous avoue maintenant que je suis très ennuyée! Ce sont des commissions très pénibles et je m'aperçois que l'amitié... Car je n'hésiterais pas une minute à me jeter au feu pour elle, ses joies me ravissent, ses peines me touchent profondément, je vous assure . . . Néanmoins, je suis absolument forcée de constater que
VOUS agissez en parfait galant homme.
HENRI
Vous êtes vraiment trop bonne.
SUZANNE
Ne croyez pas cela, je suis juste,
voilà tout. (Elle se lève. — Un temps.) Dieu!
qu'elle a eu tort de commettre une pareille folie! (Un temps.) En somme, tu es mariée, luiai-je dit, il y a quelques jours; ah ! si tu étais libre de tes actions (Henri
se lève.) cc Serait une autre affaire; si tu pouvais aller de droite et de gauche,
comme moi, par exemple, sans en rendre compte à personne... parfait... Mais ce n'est pas ton cas, loin de là.
HENRI
C'est aussi très juste, ce que vous dites là.
« Et encore, si tu étais à ma place, il te faudrait faire très attention tout de même et ne pas agir pour cela trop à la légère... C'est plus sérieux que tu ne le crois tout cela. » Mais que voulezvous, Monsieur? et vous le savez sans doute aussi bien que moi, il est mathématiquement impossible de raisonner avec quelqu'un qui aime.
Ça, c'est vrai... Ainsi, j'ai aimé il y a cinq ans et...
SUZANNE, vivement et l'air heureux.
Vous n'aimez donc pas Gabrielle? (Se
reprenant, très sévère.) Oh ! CC u'cst paS bien,
monsieur de Bressac.
Si... mais avec elle, ce n'est pas la même chose.
SUZANNE
Du reste, il me semble que de se cacher tout le temps et se parler continuellement dans les coins, ce doit être irritant à la longue.
HENRI
Parfaitement. C'est vivre dans des transes perpétuelles ! Quand on se dit quelque chose tout bas, on ne peut même pas se regarder parce qu'il faut regarder autour de soi si on vous regarde... Et puis, il faut toujours avoir une phrase toute prête dans son sac, dans le cas où l'on s'approcherait de vous, pour avoir l'air de continuer une
conversation commencée... (Un temps.) En somme, c'est un vilain métier.
C'est ce qui prouve que lorsqu'on est marié on doit rester tranquille.
HENRI
Mais je suis absolument de votre avis, chère Madame, et permettez-moi de vous dire que vous raisonnez avec un bon sens extraordinaire... (Ua temps.) Ah ! si madame Mareuil était veuve, par exemple...
SUZANNE
Mais elle ne l'est pas.
HENRI
Voilà.
Un silence.
CELLES QU'ON RESPECTE 113 SUZANNE, se lève.
N'importe, en venant, j'ai fait mon devoir d'amie. Agissez donc à votre guise. Pour elle comme pour vous, il est certain qu'il vaudrait peut-être mieux que tout cela se terminât promptement.
HENRI
N'est-ce pas?
SUZANNE
Je vous prie seulement de ne pas raconter à Gabrielle quelle a été mon opinion sur tout cela.
Vous pouvez être tranquille, chère Madame, c'est entre nous.
SUZANNE
Elle m'est trop chère pour que je lui
fasse la moindre peine ; donc, attendezla ici et répétez-lui tout ce que vous venez de me dire.
HENRI
Gomment, elle va venir!
SUZANNE
Oui.
HENRI
C'est que je suis attendu justement.
SUZANNE
Ça ne fait rien... Vous pouvez bien faire cela pour moi. Voyons, monsieur de Bressac?...
HENRI
Avec un sourire comme celui-là. Madame, on ne peut rien refuser.
Tâchez de vous quitter bons amis. (EUe remonte.) Elle Serait si heureuse cependant si... (Lui tendant la main.) Au reVOir.
Au revoir, chère Madame.
SUZANNE, sur le seuil de la porte au fond.
Aussitôt mon deuil terminé, j'espère que vous voudrez bien me faire la gracieuseté de dîner un jour chez moi.
HENRI
Mais avec le plus grand plaisir.
SUZANNE
Au revoir.
HENRI, lui ouvrant la porte.
Pardon...
Ils sortent tous les deux. ILmri revient.