‹ Celles qu'on respecte; comédie en trois actesChapitre 14 sur 24 · SCÈNE VII · texte numérisé non relu

SCÈNE VII

HENRI, GABRIEL LE, entre par le fond. GABRIKLLE.

Vite... vite... Une chaise... Je suis brisée.

HENRI

Vous êtes tombée dans l'escalier?

GABRIELLE

Non. J'ai croisé quelqu'un au premier et j'ai cru que c'était René.

Qui était-ce?

Je n^en sais rien... Je n'ai même pas regardé, vous devez bien le penser.

HENRI

Alors, comment avez-vous pu croire que c'était lui ?

GABRIELLE

Est-ce que je sais?

HENRI

Voulez-vous respirer quelque chose...

Un peu d'eau de Cologne?

GABRIELLE-

Non, merci, ça va mieux... (Un temps.) Là, c'est fini... De ma vie je n'ai eu peur comme ça. (Un temps.) Enfin, je

VOUS trouve !... (Lui tendant la main.) Tenez ! HENRI, la lui serrant.

Là... du calme.

GABRIELLE, nerveuse.

Ça n'est pas cela.

HENRI

Quoi?

GABRIELLE, de même.

Mes gants !

Eh bien, ils sont très bien.

GABRIELLE

Enlevez-les moi donc, voyons.

HENRI

Ah bon.

Il tire les ganls et les pose sur la table.

120 CELLES QU'ON RESPECTE GABRIELLE, de même.

Et puis, mon chapeau.

HENRI, l'air très ennuyé.

Ah ! vous voulez aussi...

GABRIELLE, se calmant.

Oui, il me pèse.

HENRI, en le portant sur la table.

Voilà !

GABRIELLE

Merci, mon ami. Et maintenant, Monsieur, venez ici près de moi et regardez-moi... Non, sur le canapé, nous serons plus à notre aise. (Eiie se lève et va

au canapé.) Eh bien ? (Henri va se mettre à côté

d'elle, très ennuyé.) Allons regardcz-moi. Pourquoi ne m'avez-vous pas écrit?

(Nerveuse.) Ah ! ne chcrchcz pas ce que

VOUS allez me dire, je vous en prie, répondez-moi tout de suite.

HENRI

Vous ne me donnez pas le temps.

(Un temps.) D'abord je vous ai écrit.

GABRIELLE

Vous m'avez écrit?

HENRI

Parfaitement.

GABRIELLE

Poste restante?

HENRI

Poste restante.

GABRIELLE

Aux initiales convenues ?

HENRI

Aux initiales convenues: G. D.

GABKIELLE.

Pourquoi mentir?

HENRI, en se levant.

Je mens? Bon, parfait, entendu, réglé, n'en parlons plus alors.

GABRIELLE, se lève.

Enfin, j'y suis allée jusqu'à trois fois par jour et je n'ai jamais rien eu... C'est fou, ce que vous dites là.

HENRI

C'est fou ?

Il s'assied sur le pouff devant la table, rageusement. GABRIELLE, se lève et va vers lui.

Méchant, j'ai eu tort là, de vous parler ainsi.

«HENRI

Ah ! vraiment ?

Expliquez-vous seulement.

HENRI

C'est tout à fait inutile, car vous ne me croirez pas.

GABRIELLE

Mais si, allons, ne vous énervez pas et soyez aimable.

HENRI

Vous ne devinez pas? Eh bien, j'ai mis G. D. mais j'ai totalement oublié de mettre l'adresse de la poste.

Quel étourdi vous faites ! Et que me disiez-vous dedans ?

HENRI

Ce que je vous disais?

Oui.

HENRI

Mais un tas de choses.

GABRIELLE

Elle était longue alors.

HENRI

Sept pages !

GABRIELLE

Que c'est malheureux qu'elle soit perdue!... (Un temps.) Vous devez avoir des contrariétés, n'est-ce pas, mon ami?

HENRI

Pourquoi?

GABRIELLE

Vous êtes si agité ! (Un temps.) Rappe-

lez-vous il y a quinze jours, quand vous étiez là... à mes genoux, vous vous souvenez?

Sûr que je me souviens.

GABRIELLE

Vous n'avez donc pas trouvé le temps long?

HENRI

Si, si.

GABÎIIELLE.

Alors pourquoi n'êtes-vous pas venu dîner depuis une éternité?

HENRI

J'attendais une réponse à ma lettre, parbleu ! Et puis, ça ne se fait pas, je ne peux pas aller chez vous tous les soirs.

Et ici pourquoi n'y etes-vous jamais ?

HENRI

J'ai eu beaucoup d'ennuis ces temps derniers.

Il se lève et passe.

GABRIELLE

J'en étais certaine, vous voyez, je vous connais si bien. (Un temps.) Vous m'aimez, n'est-ce pas? (Un temps.) Vous ne voulez pas parler?

HENRI, énervé.

Vous me demandez toujours ça ! Si je ne vous aimais pas, je ne serais pas là, à l'heure qu'il est, surtout ayant été prévenu par madame Lancey que vous alliez venir.

Quelle bonne amie, n'est-ce pas ? Elle n'a pas hésité une minute. Elle a dû être très gênée ?

HENRI

Excessivement.

GABRIELLE, se lève.

J'espère maintenant que je n'aurai plus besoin d'elle, nous ne resterons plus ainsi des jours et des jours sans nous voir.

HENRI

Je ne demande pas mieux, mais...

GABRIELLE

Mais...

HENRI

J'ai si peur pour vous... Si René apprenait...

Est-ce que j'ai peur, moi? mais je braverais le monde entier pour vous, vous m'entendez? (Très tendre.) Tu m'entends?

HENRI, très calme.

Oui, j'entends.

GABRIELLE

Et pourtant c'est mal ce que je fais là.

HENRI

C'est mal?

GABRIELLE

Mais n'y pensons plus... la vie est si courte.

HENRI

C'est ce que je disais ce matin, ma foi!

CELLES QU'ON RES;PECTE 129 GABRIELLE, radieuse.

C'est vrai !

HENRI

La vie est si courte qu'on est bien bête et bien sot de se créer des ennuis pour rien! Quelque chose ou quelqu'un vous gêne ? bon ! faut s'en débarrasser en deux temps, trois mouvements.

GABRIELLE

Vous avez bien raison. (Apercevant sa

lorgnette.) Tiens !

Eh bien! oui, c'est ma lorgnette.

GABRIELLE

C'était pour me voir venir plus vite?

HENRI

Mais non... c'est pour l'arrivée aux courses.

Vous allez aux courses?

HENRI

Mon Dieu oui, tout à l'heure.

GABRIELLE» gentiment.

Répétez encore une fois ce que vous venez de dire.

HENRI

Pourquoi? Je me suis mal exprimé?

Je vais aux courses.

GABRIELLE, de même.

Croyez-vous?

HENRI

Gomment si je le crois? J'en suis sûr.

GABRIELLE, de même. — Elle s'assied sur le canapé.

Vraiment, Monsieur... (Un temps.) Alors baissez-vous un peu.

Mais...

Aux genoux de Gabrielle.

GABRIELLE

Voulez-vous bien vite obéir... (Henri

se penche.) Là! (Elle lui enlève sa lorgnette.) Et ces fleurs ? (Elle les lui retire Pt les lui met dans

la main.) Vous allez vouft-même, les mettre à mon corsage... Embrassez...

(Henri les met après un temps d'hésitation.) G'CSt

ça. . . comme vous êtes gentil quand vous

voulez ! (Il s'assied à droite. — Gabrielle, un temps,

très tendre.) Cette joumée ne m'appartientelle pas? C'est si rare quand nous pouvons rester quelques heures ensemble.

HENRI, à part.

Nom d'un petit bonhomme, va!

Quoi?

HENRI

Rien.

Ça ne vous ennuie pas au moins de rester ici, avec moi, près de moi?

HENRI

Oh! quelle plaisanterie!

GABRIELLE

Je crains toujours que vous ne vous forciez d'être aimable pour ne pas me chagriner !... Pauvre ami! on a donc eu tant d'ennuis que ça? C'est que je ne m'amuse plus quand vous n'êtes pas la!... Les soirées je les passe chez moi maintenant.

C^est René qui doit être content alors.

Il se lève, passe.

GABRIELLE

Ah ! je l'ignore ! (Un temps.) Hier nous nous sommes encore querellés.

HENRI

Ah!

GABRIELLE

Il voulait que la petite dîne à table et moi je n^ voulais pas. (Un temps.) Qu'avez-vous fait dimanche dernier?

HENRI

Dimanche dernier?

Oui.

HENRI

J'ai eu mal à la tête toute la journée.

Moi j'ai été à l'église à dix heures avec Suzanne; il y avait un monde fou; j'ai regardé partout si vous n'y étiez pas, car vous êtes toute ma pensée.

HENRI

Je n'y vais jamais, je me demande alors pourquoi vous m^avez cherché.

GABRIELLE

Mon Dieu, je me disais : Il sait que je vais prier tous les dimanches, il viendra peut-être... Ce n'est pas gentil de m'être dit cela?

HENRI» sans conviction.

C'est très gentil.

Un silence.

GABRIELLE

Henri.

Plaît-il?

Venez là.

HENRI

Voilà!

GABRIELLE

Eh bien?

HENRI

Eh bien?

GABRIELLE

Vous ne comprenez pas?

HENRI

Non!

GABRIELLE

Tenez, vous ne m'aimez plus.

Allons, bon !

GABRIELLE

Vous ne m'avez môme pas embrassée.

HENRI

Ça, je vous demande mille pardons, en entrant.

Je vous jure que vous vous trompez.

HENRI

Ah ! (Il l'embrasse.) Mais si, je vous aime, là.

GABRIELLE

Dites-le encore.

HENRI

Je vous aime.

Personne ne vient jamais ici?

HENRI

Jamais ! ,

GABRIELLE

Il n'y a que moi?

HENRI

Il n'y a que vous !

GABRIELLE

Vous avez complètement quitté cette femme?

HENRI

Ça, je vous le jure.

GABRIELLE

Vous ne mentez pas pour me faire

plaisir ?

Je ne mens pas.

GABEIELLE, très tendre.

Mon petit Henri, il n'est pas deux heures... non... non... soyons sages.

Elle se lève.

HENRI» à part, regardant sa montre.

Pas deux heures!... moins cinq.

GABRIELLE, s'asseyant.

J'ai fait un beau rêve cette nuit.

HENRI

Vous avez de la chance, j'ai eu un cauchemar du diable.

GABRIELLE

Voulez-vous que je vous le raconte ?

CELLES QU'ON RESPECTE 139 HENKI, à part.

Ça y est... je les ai ratées... (Haut.) Mais avec plaisir.

On entend des voix dans l'antichambre.

JEAN

Non, Madame, Monsieur n'y est pas.

GABRIELLE

Qu'est-ce que c'est?

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