SCÈNE VIII
Les Mêmes, MARGOT.
MARGOT, à la cantonade.
Je vous dis que j'entrerai !
HENRI
Fichtre !
MARGOT, se tenant devant la porte du fond et jetant les clefs à terre.
Tiens, les voilà tes clefs; j'avais oublié de te les remettre... (Un temps.) Je regrette de vous déranger... enfin il vaut mieux que ce soit moi, je crois, que si ça avait été le mari de Madame...
HENKI.
Marguerite, je te prie.
MARGOT, calme et ironique.
De m'en aller probablement...
HENRI
Absolument!
Voudriez-vous dire à Mademoiselle de me laisser passer?
CELLES QU'ON RESPECTE 141 MARGOT, de même.
Oh ! du tout, ce n'est pas à vous de céder la place... c'est à moi... vous êtes la nouvelle, vous, si je ne me trompe.
GABRIELLE
Madame...
MARGOT, de même.
Gomment? Ah! oui... je comprends, cette façon de parler vous choque sans doute. Que voulez-vous? je ne suis pas habituée aux belles manières, moi; je ne suis pas comme vous une femme honnête « je ne suis pas de celles qu'on respecte, » moi.
HENRI
Est-ce que par hasard, tu es venue ici pour nous jouer « la Vie de Bohême, » hein?
142 CELLES QU'ON RESPECTE MARGOT, de même.
La vie de Bohême? connais pas! non j'ai entendu du bruit, des voix en entrant. Je me suis dit que ça devait être ma remplaçante... Alors, comme je suis curieuse, j'ai voulu lavoir de tout près.
GABRIELLE
Je ne suis pas sa maîtresse.
MARGOT, de même.
Ça, c'est une affaire réglée ! vous n'êtes peut-être pas chez lui en ce moment ? Et puis vous êtes sans doute sa cousine, sa petite cousine?
GABRIELLE
Combien voulez-vous pour vous taire ?
MARGOT
Vous m'offrez de l'argent?
Ce que vous voudrez.
MARGOT
C'est très aimable de votre part, mais je n'en veux pas... (Un temps.) Faut-il que vous en ayez de trop tout de même, vous vous êtes déjà payé un mari avec, et maintenant...
HENRI
Et maintenant tu vas te taire, car en voilà assez.
MARGOT
Calme-toi donc. Personne ici, surtout Madame, ne tient à ce qu'il y ait un scandale, et il y en aurait un... Et puis ça fait peut-être plaisir à Madame de causer avec moi... ça la change. Quant
à moi, je suis très contente de me trouver pour la première fois avec une femme du monde.
GABRIELLE, hors d'elle.
Avez-vous bientôt fini?... Et vous, monsieur de Bressac, me laisserez-vous longtemps encore insulter par cette fille?
MARGOT
Ah ! là ! je vous arrête par exemple... une fille!... Eh bien et vous, qu'est-ce que vous êtes?. . Si je suis une fille, moi, vous alors, vous êtes la dernière...
HENRI, bondissant.
Marguerite !
MARGOT
Oui, tu as compris... Madame aussi a compris.
Ah ! prenez garde !
MARGOT
Quoi, prenez garde?
HENRI, remonte au fond.
Ah! la! la! la! la! la! la!
MARGOT-
Est-ce que par hasard vous croyez me faire peur avec vos grands airs ? Nous nous valons toutes les deux, je commence par vous le dire, ou plutôt je vaux mieux que vous... J'ai un amant, c'est vrai! et je fais la fête... mais je la fais carrément, ouvertement, vous, vous êtes mariée et vous la faites en vous cachant, voilà toute la différence... et vous m'appelez fille!... mais toute
fille que je suis, j'ai des idées plus propres...
HENRI, la prenant par le bras.
Ah ! cette fois tu te tairas.
MARGOT, se défendant.
Lâche-moi... mais lâche-moi donc.
Oui, je vaux mieux qu'elle, tu m'entends ?
HENRI
Ah ! flûte.
Il passe derrière la table et remonte à la cheminée. MARGOT.
Je ne te trompais pas, moi. Et ces femmes-là quand elles nous rencontrent avec quelqu'un de leurs amis elles vous disent tout de suite avec un sourire de dégoût sur les lèvres : Ah ! mon
cher, ça m'étonne de votre part. Comment ! vous sortez avec ça ! Ça, ça va partout au grand jour... Vous, vous mettez des dentelles sur la tête... vous vous fourrez dans des fiacres et vous allez jusque dans les églises pour y attendre vos amants. Et ça vient vous traiter de fille...! Ah bien! celle-là est un peu forte par exemple !
GABRIELLE
Ah ! ça...
MARGOT
Ah ! ça? Ah ça ! pourquoi m'avez-vous pris mon amant? Pourquoi l'avez-vous forcé à me quitter?
GABRIELLE
Moi?
Oui vous, mais demandez-lui donc tout ce que j'ai fait pour lui... demandez-lui donc comme je l'ai soigné quand il a été malade? Je pleurais toutes les nuits pendant qu'il délirait et quand les médecins dirent qu'il était sauvé, j'étais presque heureuse, c'est bête à dire, qu'il ait été malade, parce que je l'avais eu là, près de moi, bien à moi, tout le temps ! Tenez, Madame, si vous aviez eu autant d'amour pour votre mari que j'en ai eu et que j'en ai encore pour Henri, je vous assure que vous ne seriez pas là. (Elle pleure.) Je suis furicusc de pleurer devant vous, mais c'est plus fort que moi. Oui,les femmes comme moi se consolentvite, c'est ainsi que vous raisonnez.
Mais... je ne dis pas cela.
MARGOT
Parbleu ! -vous avez bien trop peur en ce moment... Si on vous trouvait chez M. de Bressac... ! mais soyez tranquille, allez, je ne suis pas une méchante fille... Henri le sait bien... Vous n'entendrez jamais parler de moi et... et maintenant qu'il reprenne cette alliance qu'il m'avait donnée il n'y a pas si
longtemps. (Elle la pose sur la table.) Il y a
deux noms gravés dedans... qu'il efface le mien et qu'il y mette le vôtre...
Elle sort par le fond.