‹ Celles qu'on respecte; comédie en trois actesChapitre 17 sur 24 · SCENE PREMIERE · texte numérisé non relu

SCENE PREMIERE

RENÉ, GABRIELLE, puis SOPHIE.

Après un silence.

GABRIELLE

Quel journal as-tu là? (Après un temps.^

Tu es sourd?

Quoi? je n'ai pas entendu.

GABRIELLE

Quel journal as-tu là?

RENÉ

Le Temps.

GABRIELLE

Prête-le moi, je te prie.

RENÉ

Je termine le feuilleton et je te le donne.

Tu ne veux pas me le prêter une seconde alors?

RENÉ

Mais...

CELLES QU'ON RESPECTE 171 GABRIELLE, en se levant.

C'est bon... garde-le.

RENÉ, le lui tendant.

Tiens... le voilà.

GABRIELLE

Trop tard. (Elle sonne.) Il faut toujours que je t'apprenne à vivre.

RENÉ, se contenant.

Parfaitement.

Il se remet à lire.

SOPHIE, entrant par le fond de droite.

Madame ?

GABRIELLE

Allez m'acheter le Temps.

SOPHIE

Mais, Madame, je viens de le remettre à Monsieur.

Qu'est-ce qui vous demande ça? Je vous dis d'aller m'acheter le Temps...

Occupez-vous de ce qui vous regarde...

et ne raisonnez pas.

SOPHIE, sort.

Bien, Madame.

RENÉ, à mi-voix et à part.

Charmant caractère !

GABRIELLE

Et puis, tu sais?

RENÉ, effrayé.

Quoi?

GABRIELLE

Ta bicyclette !

RENÉ

Eh bien?

Tu me feras le plaisir de la descendre dans la cour.

RENÉ

Pourquoi ça?

GABRIELLE

Parce que ce n'est pas sa place dans l'antichambre.

Ça ne gêne personne.

GABRIELLE

Ça me gêne, moi, ça suffit, je suppose. (Un temps.) On n'a pas idée de ça, la faire descendre et remonter chaque fois ! Tout le monde en rit dans la maison !

RENÉ, tout en lisant.

Voilà encore quelque chose qui m'est bien égal.

GABRIEL LE, assise dans un fauteuil à gauche de la cheminée.

Oh ! toi, j'ignore de quel bois tu es fait.

RENÉ

C'est entendu.

Un long silence.

GABRIELLE

Quant à aller dîner avec toi chez tes amis les Dumont, n'y compte pas, je t'avertis d'avance.

RENÉ

C'est poli pour eux.

GABRIELLE

Oui, je t'engage à parler politesse!...

Hier tu n'as même pas eu le cœur d'envoyer une fleur à ma mère.

Pourquoi lui en aurais-je envoyé^ d'abord?

GABRIELLE

Pourquoi? parce que c'était la Sainte- Virginie.

RENÉ

Je ne savais pas.

GABRIELLE

Et les calendriers pour qui sont-ils faits? pour les chiens?

RENÉ

Non, pour les commerçants... Et puis sur le mien, il n'y a que des noms d'hommes et de femmes célèbres... et je ne crois pas que ta mère...

176 CELLES QU'ON RESPECTE GABRIELLE, se lève.

Je te défends de te moquer de ma mère, tu m'entends?

RENÉ

Oui, j'ai l'ouïe très fine !

GABRIELLE

La première année de notre mariage, pas de danger que tu aies oublié son anniversaire.

Elle descend à l'avant-scène.

RENÉ

: Parbleu ! tu m'avais prévenu.

GABRIELLE

Ne crois pas que ça lui fait quelque chose : rien ne l'étonné de ta part.

RENÉ, en reprenant sa lecture.

Eh bien, je suis très content... tout est pour le mieux.

Un silence.

Tiens, veux-tu que je te dise?

RENÉ

Je ne voudrais pas que tu le dirais tout de môme.

GABRIELLE

Si M. deBressac et si Suzanne ne devaient pas venir dîner ce soir, il y a longtemps que j^aurais pris mon chapeau et mon manteau et que je serais partie chez maman.

RENÉ

Oh ! tu peux le faire ! Suzanne ira te retrouver et je t'excuserai près d'Henri.

GABRIELLE

Je n'ai besoin de personne pour m'excuser... je reste parce que je suis bien élevée, moi!

SOPHIE, entrant par le fond, à droite, le Temps à la main.

Voilà, Madame.

Elle donne le journal et sort.

GABRIELLE

Merci.

Un long silence. Gabrielle se promène de long en large en faisant claquer le journal dans ses mains; le jetant à la tête de René.

GABRIELLE

Tiens, en voilà un autre Temps si tu veux...

RENÉ, en déposant son journal sur ses genoux.

Ah ! ça. . . est-ce que ça va durer longtemps comme ça, hein?

GABRIELLE

Si ça ne te plaît pas... va-t'en!

RENÉ

Et voilà deux mois que ça dure. Je

commence à en avoir par dessus la tête, moi...

Tu commences seulement?... Eh bien, tu as delà chance.

RENÉ

Ça dépasse les bornes.

GABRIELLE

Et puis après?

RENÉ, se lève.

Et puis après?

GABRIELLE

Oui.

RENÉ, se rasseyant.

Tiens, je suis le dernier des serins, je ne sais même pas pourquoi je me donne la peine de te répondre.

Il reprend sa lecture. Long silence. — Après

maintes hésitations Gabrielle s'avance vers lui et lui arrache le journal des mains.

GABRIELLE, furieuse.

Tu ne le liras pas, tu m'entends! Tu n^es pas au café, ici... je présume...

RENÉ, serrant les poings.

Tu te donnes de la peine bien inutile-' ment, je me suis juré de ne plus me mettre en colère et-je-ne-m'y-met-traiplus... Jette mon journal à terre, jette-le en l'air... je ne bougerai pas.

GABRIELLE

Tu es bien trop mou pour ça.

RENÉ

Je suis trop mou, en effet.

GABRIELLE

Toi, on te marcherait sur les pieds que tu dirais encore merci!...

Parfaitement... et je prierais même qu'on recommence...

GABRIEL LE

Tu as trop d'esprit, tu sais.

RENÉ

Je t'en cède situ veux?

GABRIELLE

Si tu te regardais quand tu parles, je t'assure que tu te tairais.

RENÉ

Je le crois volontiers, mais je t'assure que toi, si tu t'entendais....

GABRIELLE, furieuse, se lève.

Ah! René ne m'exaspère pas... ne

m'exaspère pas... ne m'exaspère pas.

if

182 CELLES QU'ON RESPECTE RENÉ, se lé ve furieux.

Mais c'est toi qui m'exaspères, saperlotte !

GABRIELLE, avec ironie.

Vraiment?

RENÉ, de même.

Je me laisse injurier depuis longtemps déjà parce que je suis une bonne bête,., mais il ne faudrait pas abuser, (ii passe

à l'avant- scène, à droite.) Si tU eS nerVCUSe, Va

prendre une douche ! Sapristi ! en voilà une existence ! Je voudrais bien savoir ce qui s'est passé. . . Que t'ai-je fait? Quels torts ai-je envers toi?

GABRIELLE

Quels torts tu as eus?

RENÉ

Oui.

Te figures-tu que c'est amusant de vivre avec toi?... Le matin tu te lèves à dix heures.

Et toi à onze.

GABRIELLE

Il ne s'agit pas de moi en ce moment. (Un temps.;; Tu vas faire un petit tour et tu rentres déjeuner. 'Après le repas, tu sors... puis tu montes sur ta bicyclette jusqu'à cinq heures du soir. A cinq heures, tu te changes et tu vas au cercle, à sept heures tu dînes et après, éreinté, exténué, tu t'endors...

RENÉ

Eh bien ?

GABRIELLE

Alors, tu trouves que c'est gai pour moi.

RENÉ

Mon Dieu, je ne vois pas ce que ça a de triste.

GABRIELLE

Tu ne vois pas... tu ne vois pas...

Est-ce que tu es capable de voir quelque chose, toi ? (Un temps.) Du rcstc, tu ne peux plus me sentir.

RENÉ

Moi?

GABRIELLE

Ne dis pas le contraire, je ne te croirais pas.

RENÉ

Bon!

Divorçons, c'est bien plus simple...

Voilà cent fois que je te le répète... ainsi j'aurai peut-être ma tranquillité et je ne serai plus condamnée à me trouver continuellement en face d'un monsieur qui manque totalement de savoirviATe.

RENÉ, ironique.

Oui-dà, c'est toi qui me donneras des leçons.

GABRIELLE

Parfaitement, mon cher, malheureusement, il en faudrait beaucoup...

RENÉ, de même.

Allons donc ! C'est sérieux: ce que tu dis là?

Oh! ton rire moqueur et tes ricanements ne me font rien, tu m'entends.

RENÉ, de même.

Je l'espère bien... sans cela, je cesserais, tu dois bien le penser.

GABRIELLE, s'énervant.

Cependant ne continue pas... oh! ne continue pas... je ne sais pas ce que je ferais.

RENÉ

Je le sais, moi. Tu casserais un bibelot quelconque. Aussi, comme c'est complètement inutile, à mon avis, du moins, je me rassieds, je reprends mon journal et je continue l'article que j'avais commencé. ( En s'asseyant.) Là... ainsi

c'est sûrement une centaine de francs d'économisé.

Un silence. Gabrielle ramasse Taiitre Temps qui est à terre et va s'asseoir à gauche sur le canapé. Ils lisent tous deux et tournent à un moment donné la feuille en même temps. René remue ses jambes.

GABRIELLE, posant son journal.

Alors, tu ne veux pas divorcer?

RENÉ, à part.

Ça recommence ! (Haut.) Avec plaisir !

GABRIELLE

Et quand?

RENÉ

Quand tu voudras... je suis bon prince.

Tu dois constater que nous ne pouvons plus nous souffrir?...

Je le constate.

GABRIELLE

Eh bien ! arrange-toi pour que le divorce soit prononcé contre toi alors.

RENÉ

Ah ! mais non ! Halte-là ! Contre toi, parfaitement.

GABRIELLE

Contre moi? C'est comme ça que tu veux agir.

RENÉ

Mon Dieu, oui, c'est comme ça que je veux agir.

GABRIELLE, se lève.

Je sais ce qu'il me reste à faire.

J'en suis ravi !

GABRIELLE

Ça va être gai ici... je te le garantis.

Tant mieux !

GABRIELLE

Tout ce qui pourra t'être désagréable... je le ferai.

RENÉ

Quelle gentille petite femme tu fais !

GABRIELLE

Tout! tout! tout! A la fin tu te décideras peut-être.

RENÉ

Jamais ! Tu ne me connais pas !

Moi, ne pas te connaître, Seigneur !

RENÉ

Laisse donc le Seigneur tranquille.

GABRIELLE

Oh! je t'en conjure, ne plaisante pas avec ces choses-là!

RENÉ

Vraiment ! (Un temps.) Allons, il n'y a pas d'étrangers ici... ne jouons plus à la jeune dévote, hein?

RENÉ

Dans le temps, j'étais assez naïf pour te croire, mais maintenant, c'est drôle... Ça ne prend plus du tout.

Aussitôt dîner, je ferai mes malles et j'irai coucher chez ma mère.

RENÉ

Eh mais, pour quelqu'un qui doit faire tout ce qu'il faut pour m'etre désagréable... c'est assez mal commencé.

GABRIELLE

Tu n'emporteras pas tout cela en paradis, c'est moi qui te le dis... {Ei'e va à

la porte de gauche et revient.) Tu m'cutcnds ?...

C'est moi qui te le dis.

RENÉ

Parfaitement, c^est toi qui me le dis... J'ai entendu...

GABRIELLE, sort en faisant claquer la porte derrière elle.

C'est un peu trop fort!

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