SCENE .IX
HENRI, GABRIELLE, se lève.
Un long silence,
HENRI, à la cheminée.
Voilà! voilà !
GABRIELLE, remonte au fond.
Au revoir!
HENRI
Gabrielle !
Ah! mais assez de comédie comme cela, hein ! Quand on laisse insulter une femme comme vous venez de le faire... Je vous garantis, moi, que si je n'avais pas eu peur d'un scandale....
HENRI
Mais, moi aussi sapristi, moi aussi ; sans cela vous auriez vu!... Voyons, vous me connaissez pourtant, ne me quittez pas comme cela, allons.
GABRIELLE, furieuse.
J'avoue que je ne m'attendais pas à une pareille surprise.
HENRI
Et moi, donc !
GABRIELLE
Si elle vous aime tant cette demoiselle, si elle vous a si bien soigné, restez donc avec elle et n'en parlons plus.
HENRI
Mais...
GABRIELLE
Quel aplomb vraiment! Et comme
c'est ça ! après les insultes, les larmes. Ma foi, un instant j'ai cru qu'elle était sincère.
Elle l'était absolument.
GABRIELLE
Ah ! mon pauvre ami ! que vous êtes jeune! Lorsqu'elle déposa cette bague sur la table, positivement je me retins à quatre pour ne pas rire.
HENRI
Vraiment?
GABRIELLE
Quelle comédie! Comme elles se ressemblent toutes! (S'énervant.) Mais prenez-lo donc cet anneau et passez-vousle au doigt ! (un temps.) M'avez-vous as-
sez menti tout de même ! Vous m'aviez juré qu'elle ne venait plus chez vous.
HENRI
Elle n'y vient pas non plus... elle l'a dit du reste... elle rapportait mes clefs... Ah ! je ne pouvais pourtant pas Tempêcher de rapporter mes clefs, voyons.
Il ramasse les clefs.
GABRIELLE
Avait-elle la rage dans les yeux? A les entendre elles sont toutes honnêtes, ces filles de concierge, elles voudraient toutes se mettre sur le même rang que nous. C'est d'un grotesque achevé, (s'é-
nervant de plus en plus.) Et puis, je ne Sais
pas pourquoi je me donne la peine de vous parler, vous êtes dans les nuages.
Elle est assise sur un canapé.
Mais je ne suis nulle part.
GABRIELLE
En attendant, je vous remercie, mon cher, vous m'avez bien compromise, vous devez être satisfait.
HENRI
Moi, je vous ai compromise. Ah bien !
celle-là est un peu violente par exemple!
GABRIELLE
Cette fille naturellement va s'empresser d'aller chanter sur les toits ce qui s'est passé ici.
HENRI
Elle n'ira rien chanter du tout.
GABRIELLE
D'abord je me demande ce que ça peut
VOUS faire. Vous n'êtes pas marié, vous.
Enfin je connais cette femme-là mieux que vous, je suppose,... c'est la discrétion même.
GABRIELLE
Ah ça ! avez-vous bientôt fini de la défendre, hein?
HENRI
Je ne la défends pas, je vous explique...
GABRIELLE
C'est Suzanne, et ce sera bien fait pour moi, qui va rire quand je lui raconterai tout ça.
HENRI
Vous n'avez qu'à ne pas le lui racon-
ter... comme ça elle ne rira pas... c'est bien simple.
GABRIELLE
Elle m'avait avertie, du reste.
HENRI
Eh bien ! il fallait profiter de ses avertissements.
GABRIELLE
Savez-vous, mon cher ami, que vous êtes absolument mal élevé.
Mille pardons... je ne suis pas mal élevé du tout... je suis nerveux... je suis... enfin... oui, je me ^comprends.
GABRIELLE
Eh bien ! vous avez de la chance.
Ah ! oui, parlons-en ! (Un temps.) Gabrielle, je vous ai fait de la peine. Gabrielle, vous ne voulez pas me répondre.
GABRIELLE
Si!
HENRI
Eh bien alors ?
GABRIELLE
Quoi?
HENRI
Vous n'avez pas entendu ce que je viens de vous dire ?
GABRIELLE
Non!
HENRI
Donnez-moi vos deux mains, ne bou-
(lez plus et ne faites plus ces vilains yeux... Je vous ai fait de la peine?
GABRIELLE
Enormément !
HENRI
C'est malgré moi... est-ce que je pouvais m'attendre?
GABRIELLE, pleurant.
Tenez, mon ami, vous êtes un sanscœur.
HENRI, à part.
Seconde édition !
GABRIELLE
Si vous n'avez plus rien pour moi, ayez la franchise de me le dire et que ce soit fini.
CELLES QU'ON RESPECTE 159 HENRI, à part.
En voilà une journée !... je la retiens ! (Haut.) Voulez-vous ne pas pleurer, voyons, est-ce raisonnable. (H l'embrasse.) Là, puisque je n'aime que vous !
GABRIELLE
Bien vrai ?
HENRI, sans conviction.
Mais oui.
GABRIELLE
Beaucoup ?
HENRI
Beaucoup.
GABRIELLE
Autant qu'avant?
HENRI
Plus qu'avant.
GABRIELLE
Pour toujours?
HENRI
Quoi?
GABRIELLE
Je dis : Pour toujours?
HENRI
Oui, oui pour toujours. (Énervé et grinçant des dents.) Si VOUS me contiez votre rêve, hé?
GABRIELLE
C'est vrai ; j'allais le commencer quand cette femme est entrée.
Ne parlons plus de ça.
GABRIELLE
Tu sais ou plutôt vous savez... c'est
drôle, ça me gêne de vous tutoyer... et vous ?
HENRI
Moi pas.
GABRIELLE
Gomme nous sommes faits pour nous entendre, dites?
HENRI
Ça sûr !
GABRIELLE
Donc, tu sais... Dieu que ça m'amuse de vous dire : tu. Quand vous dînez à la maison, j'ai toujours peur de me tromper. Donc, René et moi, nous ne pouvons plusnous supporter, lesjournées se passent en disputes continuelles... cette vie devient insupportable.
C'est ça le rêve !
Attendez donc un peu. (Un temps.) Je n'ai plus rien pour lui, à cause de vous du reste, et je crois que de son côté, il n'a plus rien pour moi.
HENRI, inquiet.
Etes-vous sûre ?
GABRIELLE
J'ai rêvé que je divorçais.
HENRI
Très joli.
GABRIELLE
Et que vous m'épousiez...
HENRI
Ah!...
N'est-ce pas que c'est amusant?
HENRI
Très amusant.
GABRIELLE
Eh bien ! si ce rêve se réalisait, si je divorçais... me prendriez-vous pour femme? Répondez franchement, c'est très sérieux.
HENRI
Oui.
Tenez, vous ne vous doutez pas du plaisir que vous venez de me faire !
(Un temps.) Réfléchisscz bien... c'est presque un engagement... me le jurezvous?
Je VOUS le jure.
GABRIELLE
Sur votre parole d'honnête homme?
HENRI
Je n'en ai pas deux.
GABRIELLE, se lève.
Eh bien ! Je veux être libre avant quatre mois. (Un temps.) Serez-vous heureux au moins ?
HENRI, se lève.
Tout à fait heureux.
GABRIELLE
Alors n'en parlons plus.
HENRI, ravi.
C'est ça, n'en parlpns plus.
CGETiLES QU'ON RESPECTE 165
Quelle heure avez-vous, mon ami?
HENRI
Quatre heures dix ?
\ GABRIELLE
Quatre heures dix !
HENRI
Ce qui fait quatre heures vingt-cinq, car je retarde toujours d'un quart d'heure.
GABRIELLE
Et j'ai un rendez-vous chez ma couturière à trois heures et demie. Je n'y pensais pas. Je me suis fait faire une robe rose pour vous plaire, aimez-vous cette nuance ?
HENRI
Rose? Oh! beaucoup ! beaucoup !
Ma voilette ! mes gants !
HENRI
Voilà !
GABRIELLE, très tendre.
Au revoir, Henri.
HENRI
Au revoir !
Ecoutez tout bas... Je t'adore... A quand ? à demain ? à deux heures ? voulez-vous?
HENRI
Entendu !
GABRIELLE
Une heure et demie?
HENRI
Entendu !
Une heure?
HENRI
Entendu.
GABRIELLE
Et voilà pour toi!
Elle lui envoie un baiser. Elle sort. Henri l'accompagne et revient.
HENRI, seul, il sonne et à Jean qui entre.
Allez m'acheter le résultat des courses.
Rideau.