‹ Celles qu'on respecte; comédie en trois actesChapitre 20 sur 24 · BENÉ · texte numérisé non relu

BENÉ

Parce que?

HENRI

Tiens, tu es fou... complètement fou!

Divorcer!... tu veux divorcer?

RENÉ, se lève. .

Tu es bon... on voit bien que tu n'es pas marié avec ma femme, toi !

HENRI

Gomment, je ne suis pas marié avec ta femme! Qu'est-ce que c'est encore que ce raisonnement-là?

RENÉ

Je te comprends, ce que tu fais là est très gentil... Oh ! mais tout à fait gentil!

Cependant, n^essaie pas de me faire changer d'idée, je te préviens que tu n'y parviendrais pas...

HENRI

Mais, te tairas-tu ! Tu cries comme si on t'écorchait. (Un temps.) La vie me dégoûte, tiens!... x\imez donc vos amis, voilà comment ils vous récompensent.

RENÉ

Qu'est-ce que je t'ai donc fait?

Ce que tu m'as fait? (Un temps.) Pourquoi veux-tu divorcer d'abord?

RENÉ

Pardon ! mais qu'est-ce que ça peut te faire, je me le demande?

Tu me le demandes?... Extraordinaire, parole d'honneur ! Mais, mon petit vieux, tu n'as donc pas deux sous d'imagination? (Un temps.) Après que dirat-on? T'en doutes-tu seulement de ce qu'on dira?

RENÉ

Ma foi, non!

HENRI

Parbleu! Je l'aurais parié. Eh bien, l'on dira partout : voilà, c'est M. dé Bressac, l'élégant de Bressac qui s'est introduit dans leur ménage...

RENÉ

Oh! mon vieil ami!

HENRI

Il n'y a pas de vieil ami ! Puis-je finir?

Bon ! (Un temps.) Qui s'est introduit dans leur ménage et qui a entraîné le mari... Voilà ce qu'on racontera à qui voudra l'entendre! Je regrette que tu ne Taies pas deviné.

KENÉ.

Je t'assure que tu es dans l'erreur.

HENRI

Du tout! Alors, si moi, je veux un jour prendre femme on chuchotera :

« Ah! c'est ce M. de Bressac qui... c'est ce M. de Bressac que »... et patati et patata... charmant! charmant! charmant !

RENÉ

Enfin, sacristi! mets-toi à ma place!

HENRI

Si j'étais à ta place, mon cher, je ré-

fléchirais longtemps avant de prendre une décision aussi scandaleuse.

RENÉ

Mais l'existence que je mène n'est plus possible!... de jour en jour elle devient...

HENRI

Elle devient... elle devient... V^a...

va... mon garçon... tu verras ce que le monde...

II se lève.

Le monde... oh ! tu sais... je suis comme toi, je m^en moque.

HENRI

Tu sauras, mon cher, que je ne m'en moque plus.

RENÉ

Ah!

HENRI

Et puis, après tout, fais ce que bon te semble, je m'en lave les mains. En arriver là pour des bêtises, pour des niaiseries, c'est ridicule...

RENÉ

Oui, oui, tu en parles à ton aise. Si depuis le réveil, jusqu^au coucher on te disait : Tu es bête! tu es sot!

HENRI

En voilà une affaire !

RENÉ

Si quand tu manges, on te jetait la salière dans ton assiette; si quand tu lis, on t'arrachait le journal des mains.

je voudrais bien savoir ce que tu ferais.

Moi, je répondrais par la douceur.

RENÉ

Tu répondrais par la douceur?

HENRI

Parfaitement... Et puis d'abord, est-ce que tu connais les femmes, toi?

RENÉ

Je connais la mienne, je te garantis que cela me suffit.

HENRI

En tout cas, je te préviens... ne crois pas que le divorce s'obtienne si facilement que ça.

RENÉ

J'ai un moyen sûr...

Le flagrant délit, hein?

Il se lève.

RENÉ, riant.

Tout bêtement.

HENRI

Je te croyais moins banal, enfin !

Un silence.

RENÉ, se lève.

Henri! Tu es un brave garçon, et tu as fait ton devoir en essayant de me détourner.

HENRI

Parbleu !

RENÉ

Mais sois-en persuadé, tout sera pour le mieux ainsi... et puis, nous mènerons grande vie tous les deux... tu verras...

Oui... oui!

Un silence.

RENÉ, souriant.

Figure-toi, qu'il y a huit jours, un peu avant le dîner, Gabrielle me fit une telle scène... c'est généralement avant le repas... que je pris mon chapeau.

HENRI

Eh bien?

RENÉ

Furieux, je me dis tout bas en descendant l'escalier : Tu serais bien nigaud de ne pas t'amuser.

HENRI

Alors?

Chaque soir, en rentrant un peu

avant sept heures, je croisais toujours à quelques pas de chez moi, tiens, devant la modiste, à peu près, la même petite femme.

HENRI

Ce soir-là, tu la rencontras de nouveau et tu lui parlas?

RENÉ

Oui.

HENRI

Tu dînas avec elle?

RENÉ

Du tout, elle refusa.

HENRI

C'est une rouhlarde alors. Elle te raconta sans doute que sa mère l'attendait, hein?

Pas le moins du monde.

HENRI

Naïf, va !

Non vraiment, tu sais... je crois que tu te trompes.

HENRI

Tu as bien son adresse, allons!

RENÉ

Pas encore !

HENRI

Elle t'a pris pour un provincial?

RENÉ

Que tu es bête !

HENRI

Et c'est chez elle que tu voudrais que le flagrant délit soit constaté.

Oui.

HENRI

Il y a des moyens plus commodes que ça.

RENÉ

Peut-être! Mais c'est le plus sûr...

Et puis, elle est gentille... très simple avec ça... et un air triste qui lui va

très bien.

C'est une femme connue?

RENÉ

Une femme connue! C'est bon pour les débutants... Marguerite Chemin.

HENRI, se lève, lui serrant la main.

Margot ! merci, mon vieux.

Pourquoi, merci, mon vieux?

HENRI, à part.

Tu en as de bonnes, toi?

RENÉ

Parce que?

HENRI

C'est ma maîtresse.

RENÉ

Comment! C'est ta maîtresse? Tu es avec elle ?

HENRI

Non, je n'y suis plus.

RENÉ

Eh bien, alors?

HENRI

Quoi! Eh bien alors?... Mais si je veux

la reprendre... moi... maintenant? Ah!

la! la! la! les voilà bien les amis! Si je te prenais ta femme, moi, qu'est-ce que tu dirais?

RENÉ, se lève.

C'est pas la môme chose... et puis, je ne pouvais pas deviner ça ! Elle n'avait pas écrit sur son front : J'ai connu Henri de Bressac.

HENRI, vexé.

Va, va, fais de l'esprit.

Il s'assied sur un canapés RENÉ.

Et c'est cette femme-là que tu as quittée?

HENRI

Parfaitement !

âl6 CELLES QU'ON RESPECTE RENÉ.

Tu as eu tort !

HENRI

J'ai eu tort... Qu'en sais-tu?

RENÉ

En tout cas je ne lui parlerai plus, c'est bien simple. (Un temps.) Elle est charmante pourtant.

HENRI, vexé.

Naturellement ! Qu'elle est charmante! (Un temps.) Nou, plaisanterie à part, comment la trouves-tu?

RENÉ

Jolie comme un cœur.

HENRI

N'est-ce pas?

Et des dents! oh! des dents.

HENRI, de même.

Oui, ses dents? Superbes, hein?...

de vraies perles... et puis elle ne s'exprime pas trop mal.

RENÉ

Elle cause très gentiment.

HENRI

Veux-tu que je te dise? Avant que je me fâche, elle savait que je venais souvent dîner chez toi... c'est pour cela qu'elle rôdait par ici.

RENÉ

Penh !

HENRI

Il n'y a pas de peuh ! Je la connais

mieux que toi, je suppose... Elle voulait me rencontrer... et elle a cru me faire une bonne niche en se laissant aborder par toi.

RENÉ

Elle ne m'avait jamais vu.

HENRI

Je te demande pardon, chez moi, ta photographie.

RENÉ

Eh bien! je ferai une autre connaissance, voilà tout.

HENRI

Reste donc comme tu es, tu es très bien!

RENÉ, se lève.

Oh! non!... Je t'en prie... ne recommençons pas...

Bon ! bon! n'en parlons plus!

RENÉ

Ga vaut beaucoup mieux.

HENRI, à part.

Il n'y a pas... faut porter le grand coup ! (Il se lève.) Ah ! sapristi ! je n'y pensais plus.

RENÉ

Qu'est-ce qu'il y a?

HENRI

Pourrais-tu me faire donner de quoi écrire? Je suis attendu chez quelqu'un à dix heures... et ça m'ennuie d'y aller... alors, je voudrais m'excuser.

RENÉ

Sophie va t'apporter cela, à moins

qu'il y ait du papier là dedans ? (Le refermant.) Non, il n'y en a pas. Attends une seconde.

HENRI

Ta femme est là?

RENÉ. ' ■

Oui, oui, elle va venir.

Il sort.

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