‹ Celles qui les attendent (volume 2)Chapitre 2 sur 13 · ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR · texte numérisé non relu

ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR

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pour tooi Im payi.

CopyrlBlil 1917.

de la journée. Il fallait trouver de l'argent. Elle pouvait tout supporter avec courage, mais elle ne pouvait pas supporter l'idée de ne rien lui envoyer.

Depuis le commencement de la guerre, c'était,

Cécile, en montant, se décida à parler tout dtsuite, pour ne pas laisser se dissiper sa bravoure. Mais, dès son entrée dans l'appartement somptueux, sa timidité la ressaisit. Elle suivit la femme de chambre jusqu'à la petite pièce où elle devait travailler, et le peu de résolution qui lui restait tomba dès que parut M'"* de Bellève. C'était une jeune femme brune, imposante et vive. Elle était très belle, très élégante et très coquette, et régnait avec despotisme sur tous ceux qui l'entouraient, y compris M. de Bellève, homme de cinquante ans, solennel et doux, que de vastes affaires absorbaient.

— Ah I vous voilà, Cécile ! s'écria-t-elle. Mon Dieu, comme vous m'avez manqué I Je n'ai plus de linge ! Il faut vraimentque je tienne ù vous pour ne pas vous avoir remplacée. Enfin, vous allez vous dépêcher... Allons, Juliette, installez-la I

La femme de chambre s'empressait. Cécile, assise au coin d'une fenêtre et parmi des Ilots de lingerie, écoutait, sans oser ouvrir la bouche, tes ordres multiples et les indications volubilcs de M"" de Bellève. Elle se mit à sa lâche avec

— Justement, dit Cécité, dans son désarroi.

— Comment cela ?

— Mais c'est pour mon mari ! crïa l'ouvrière. El, bouleversée, elle dit sa vie depuis qu'il était parti, ses angoisses de toutes sortes, et surtout sa douleur de ne pas pouvoir lui faire les envois qu'elle aurait voulu, de ne rien pouvoir lui envoyer du tout pour cette fin d'année, maintenant qu'elle venait d'être malade. A mesure qu'elle parlait, la figure de M""> de Belléve s'était éclairée.

— Je pensais bien que vous étiez sériensc, dit'cUe avec satisfaction, et vous êtes très mérîlante... Mais — elle prit un temps — je ne vous ferai pas d'avance. C'est une mauvaise chose. C'est contraire à mes habitudes et pour vous ce serait tropdur ensuite de travailler sans

être sûre qu'il ne manquera de rien...

— Je ne veux pas I cria soudain Cécile.

Elle regardait l'appartement luxueux. Elle

regardait M""' de Bellève, si belle, si riche, si élégante, elle se regarda elle-même dans une glace en face d'elle et se compara, désespérée. Pour la première fois, peut-être, elle envia tout ce qu'avait cette femme, et qu'elle n'avait pas ; elle l'envia seulement à cause de lui, qui était là-bas, et elle fut déchirée parla sensation, confuse et déraisonnable, mais affreuse, qu'on le lui prenait plus encore.

Mais M"' de Bellève ne comprit pas le sens de son cri. Elle était occupée à défaire un gros paquet et ne la regardait pas.

— N'ayez pas de discrétion mal placée, répondit-elle. Cela sera un grand plaisir pour moi... Pour nos soldats qui font|tant pour nous, mais nous ne ferons jamais assez ! Tenez, justement, j'ai des paquets ici. Ils seront pour

paquets. Kst-ce que j'avais le droit de dire non ? Mais je ne pensais pas qu'elle t'écrivait comme ça...

— Comme quoi? dit-il brusquement.

— Comme ses lettres. Je les ai vues ce matin dans Ion sac...

— Veuillez vous asseoir, Monsieur, ditelle sans s'interrompre. Madame est prévenue; elle va vous voir à l'instant. Elle est très occupée, mais elle reçoit toujours ses filleuls.

Pierre, ahuri, attendit. Presque aussitôt M"=' de Bellève entra. Elle était prête à sortir et sous son chapeau de velours, dans son grand manteau somptueux, elle apparut à Pierre comme l'image même de la beauté, du luxe et de la séduction. Elle jeta sur lui un regard de bienveillance banale.

— Vous êtes un de mes filleuls, m'a-t-on dit? Comme c'est aimable à vous de me faire visite ! Votre nom?... Pierre Berlin... Ahl parfaitement, vous êtesle mari de Cécile, ma lingère... une jeune femme si méritante... Eh bien, je suis enchantée de vous voir!... Vos paquets vous font-ils plaisir?...

— Oui, Madame, mais maintenant ce n'est plus la peine, ma femme va mieux et...

— Pas du tout. L'envoi de vos paquets sera continué. Rien ne m'est plus agréable que de procurer un peu de joie à des braves qui font tant pour nous...

— Madame, je veux surtout vous remercier

pouvoir parler,

— Je vous demande pardon, commença-tcllc.maisje suis si bouleversée... je ne sais plus oii j'en suis... Pensez, n'avoir qu'un enfant et le perdre... Aldrs voilà : nous sommes de Paris.

et celte fois-là, avec une rechute que j'ai faite, j'en ai eu pour des mois.

Ktle s'interrompit :

— C'est pas votre voiture qu'on entend suil

FDUtC?

Mais le roulement s' éloignant, elle reprit :

— Et mon mari est prisonnier, Madame ! 1!

est prisonnier et il ne sait rien. Je n'ai pas osé lui écrire la vérité. Son enfant, iUaimaittrop-., Alors, dès que j'ai été assez solide, je me suimise à chercher, à chercher, à chercher. Je iil savais rien, absolument rien. J'ai demandé partout, à tout le monde. EnfmJ'aî trouvé une r^jfugiée quiétaitdu même endroit que la tante di. mon mari et qui m'a afArmé qu'elle l'avait vik partir sur la route.en poussant lepelit dans uni voiture... Et puis, c'est tout... plus rien... 3'ii. continué à chercher, à Paris, en province, dt. tous les côtés, sans m'arréter... Deux fois, j'ai eu de l'espoir, mais ce n'était pas ça... Pourtant il faut que je trouve I Pensez, mon mari... K! juis je veux mon enfant... je veux savoir...

mis doucement la main sur le bras. — Voici :

nous avions notre maison de campagne là-bas.

Quand l'avance de l'ennemi a été menaçante, nous sommes partis envoitare. Sur la route, au milieu des pauvres gens qui fuyaient, nous avons recueilli une peiile Glle qui portail un enfant. Elle s'était égarée ; elle était si affolée de peur et de fatigue, qu'elle n'a rien pu nous dire sinon que l'enfant n'était pas son frère, comme nous le supposions. Nous ayons cm comprendre qu'elle l'avait trouvé. Tout à coap, à une halte, la petite a vu au loin sa mère au milieu d'un groupe de fugitifs. Elle est descendue et elle est partie en courant pour la rejoindre, en nous laissant l'enfant que nous ayons gardé. Il semblait avoir dix-huit mois, il balbutiait à peine quelques mots. On a cru comprendre qu'il s'appelait Jojo, pour Joseph sans doute, et nous lui avons laissé ce nom-là.

— Le mien s'appelle André, dit la jeune femme. 11 ne parlait pas, autant dire... Mais il a peut-être dit Jojo pour notre nom : Joson ; mon maris'amusaitàessayerde lui apprendre...

Et ses habits, Madame ?

Elle le lâcha ; elle le regardait sans un mot ; du temps passa.

— Eh bien? lui demanda, en lui touchant le bras, M'"' Hélouin qui avait mis son mari au courant. Eh bien?...

La jeune femme, plas pâle encore, fixait des

ans... Je ne sais pas si c'est lui... Je crois que ce sont ses yeux, mais je n'en suis pas sûre. Je ne peux pas vous le prendre, si ce n'est pas le mien. Je ne peux pas le prendre à celle qui l'a perdu... Je ne peux pas renoncera chercher le mien... Et pourtant, si c'est lui... si c'est lui...

Elle revint à l'enfant, le regarda encore, de toutes ses forces, désespérément. Il y eut un silence. Elle éclata en sanglots convulsifs et l'épéta :

— Je ne sais pas... Je ne sais pas...

tioD, elles échangèrent, à travers la rue, par les fenêtres ouvertes, un regard de désolation, avec une solidarité dans la douleur, qui tes unil et les apaisa-

Désormais elles se saluèrent d'un signe du tête, le matin, en vaquant aux soins du ménage. Lorsque, le soir, elles distinguaient le reflet <]c leurs lampes, elles se trouvaient moins isolées, et quand l'une éteignait sa lumière, l'autre n'avait pas longtemps le courage de continuer à travailler.

Elles se parlèrent enfin. Un Isoir, devant sa fenêtre ouverte, Louise achevait de tire passionnément une lettre lorsqu'elle eut conscience qu'on la regardait. Elle releva la tête et vit en

sure que se succédaient les jours qui leur apportaient les mêmes tourments, les mêmes espoirs.

Un malin, Louise remonta chez elle, tremblante de joie. Elle avait une lettre; son mari allait venir en permission à la fîn du mois. Elle était trop heureuse, il fallait qu'elle dise la nouvelle; elle se précipita à la fenêtre.

En face, la fenêtre était entre-bâillée sur l'intérieur sombre. Louise distingua mat ; la pièce lui parut en désordre. Soudain elle entendit un bruit léger, que les bruits de la rue couvraient par moments, — un bruit convulslf, désespéré, déchirant ; c'étaient des sanglots, et elle vit alors, dans l'ombre de la chambre, la jeune femme effondrée sur un siège, le visage caché dans ses braa appuyés sar la table, et les épaules secouées de spasmes. Une vieille personne, debout auprès d'elle, sufloquait de larmes.

LE MEDAILLON

Dans la ruelle étroite le soleil n'entrait pas, et la boutique, tapie derrière une grande maison dont la façade donnait sur une autre rue, était sombre et muette comme une cave. Crépie de boue, masquée de poussière, la devanture était opaque, et au-dessns de la porte on pouvait lire, en lettres effacées : Barbinet — Vente et achat.

Denise, sans se laisser le temps d'bésiter, poussa la porte. Dans l'ombre qui sentait le moisi, parmi le fouillis d'objets béléroclites emplissaut d'un mur à l'autre et du sol au plafond la boutique, elle chercha des yeux Barbinet.

— Ah ! oui... ah ! oui... M"" Denise Portai, ncsl-ce pas?

Avec une lenteur mélhodique, il alla ouvrir une grille, dissimulée sous de vieux rideaux, {jui isolait le fond de sa boutique, et rapporta une petite boite et un registre qu'il consulta.

— Ça fait quatre-vingt-sept francs, avec les mois pas payés.

— Quatre-vingt-sept francs? Tant que ça!...

Elle avait eu un mouvement de stupeur, mais

aussitôt se reprit.

— Enfin, vous savez mieux le compte que moi... Mais, voilà... pour le moment je n'ai pas l'argent... Alors je suis venue vous demander de bien vouloir me rendre tout de même le médaillon pour une semaine. Je vous le rapporterai CLisaite.

— Ça ne se peut pas, dit le vieux de sa voix morne. Je regrette bien, mais ça ne se peut pas.

11 battait en retraite, avec la boîte cl le reiiislre, vers la grille. Denise, affolée, l'arrêta par le bras.

jamais je ne m'en serais séparée. Mais quand Louis a été blessé, il m'a fallu de l'argent pour aller le voir... Je n'avais rien. J'avais été malade et je n'avais pas pu travailler... C'estalors que j'ai pensé au médaillon... Mais, vous comprenez, mon mari ne sait pas que j'ai été malade. Il n'aurait plus manqué que ça que je le lui dise. Il se tourmente bien assez pour moi, parce que nous n'avons pas de famille du tout. Nous nous sommes mariés quatre mois avant la guerre, et j'avais seulement dix-buit ans, mais ma tante, avec qui je vivais, venait de mourir et Louis a dit qu'on ne pouvait pas attendre parce que j'étais trop jeune pour vivre toute seule... Pensez comme il se fait du souci depuis qu'il est parti... Alors, s'il ne' me voit pas le médaillon, il se doutera de quelque cbose, il me questionnera, et jamais je ne pourrai lui mentir assi'z l)ieii. Vous voulez bien me le rendre, n'est ce pas? Ce n'est que pour une semaine...

avec calme et bien clairement. La situation était, à ses yeux, d'un tragique si poignant, et il était si facile, pensait-elle, delà résoudre sans dom- :uage pour personne, qu'elle n'imaginait plus maintenant qu'on pût lui refuser satisfaction.

M. Barbinet l'avait écoutée avec beaucoup d'attention.

— Ça ne se peot pas, répéta-t-il enGn. Ça ne se fait pas dans le commerce. Réfléchissez vousmême. Ça serait trop commode, voyons ! On a besoin d'argent pour une raison ou pour une autre. On sait qu'il y a dans le quartier quelciu'un qui est serviable. On va le trouver, on promet tout... et puis quand ça vous chanlc on revient : ■ Je n'ai pas d'argent, rendez tout de même le médaillon... «Non, j'ai dit mon dernier mot : Donnez quatre-vingt-sept francs et je rends le médaillon.

— Mais je ne les ai pas I Le peu d'argent que j'ai pu trouver j'en ai besoin pour recevoir Louis. Pensez qu'il va revenir pour si peu de temps, et qu'il en est si heureux, pt que ce sera gàcln^, ot qu'il repartira avec un tourment qui ne lo quittera plus ! Quand je suis allée le voir, il m'a

demandé pourquoi je ne l'avais pas, le médaillon... Non, non, c'est impossible! donnezle-moi I

— Trouvez l'argent. Quatre-vingt-sept francs, ce n'est pas la mer à boire... On s'arrange, ajouta-t-il entre ses dents.

II ne dit pas comment Denise aurait pu s'arranger, et elle ne le demanda pas. Elle sanglotait, elle balbutiait des supplicalions, et recommença, d'une voix entrecoupée, son humble histoire. M. Barbinet réfléchissait. Sans doute, enfm, il Tut ému. Il eut une petite toux, alla vers un bureau, et revint avec un papier où il avait écrit quelques lignes.

— Ne pleurez pas, ça fait mal aux yeux, ditil avec bienveillance. Je veux bien avoir confiance en vous. Vous voyez que je suis un brave homme et qu'on a tort de dire du mal de moi dans le quartier. Vous allez signer ça : Ça dit que je vous confie, pour le faire voir, un médaillon qui m'appartient et que vous devez me le rendre dans huit jours. Alors, si vous ne me le rendez pas, ça sera un vol prouvé. Et les gens qui volent on les lait arrêter... Et puis les intérêts doubleront. Ça vous va ?

Elle dit ; « Oui ». Cela lui était égal. Elle vou-

' liiclieuse, l'emportant.

Elle l'avait à son cou quand son mari arriva le lendemain. II le remarqua avec satisfaction, et la jeune femme n'eut pas de peine à lui faire croire qu'elle ne manquait de rien.

Le dernier jour, comme sans pouvoir retenir SCS larmes, elle l'aidait à préparer son paquet, il lui dit tout ^ coup :

— J'ai quelque chose à te demander, ma petite Denise : Donne-moi le médaillon. Je veux l'emporter avec moi. Ce sera un peu de loi que j'aurai là-bas. Je n'y laisserai pas mon portrait, lu comprends, ajouta-t il en riant, je vais l'y mettre, loi...

Elle n'hésita pas. Elle lui lendit ie médaillon. Il y glissa le portrait de la jeune femme et, en essayant de sourire, reprit ;

— Tu ne me trouvespas ridicule, hein?.. . Mais lu sais, là-bas, on n'a pas de faussehonleàaimer ceux qu'on aime. Et ça me fait plaisir d'avoir avec moi ce que tu asporlé si longlemps...

11 partit le lendemain. Denise se trouva seule sur le quai du chemin de fer. Alors, seulement elle pensa avec netteté à M. Barbinet. Elle chancela d'épouvante.

TOUS m'avez remis, en nantissement d'une somme par moi prêtée, un médaillon en or ?

— Oui. n y a hait jours -vous êtes venue me demander de vous rendre ce médaillon, sous prétexte que votre mari, qui venait en permission, soupçonnerait que vous êtes gênée, et en serait tourmenté, s'il ne vous le voyait pas au con. Vous me deviez quatre-vingt-sept francs ; vous ne m'avez pas versé un sou ; néanmoins, contre un papier signé de vous, spéciriant que le médaillon était à moi, et que vous deviez me le restituer sous huit jours, j'ai bien voulu vous confier cet objet... Nous sommes d'accord?

Bon. Alors, vous ne voulez pas dire que vous ne rapportez pas le médaillon? Ce serait un vol. Ça ne peut pas être ça.

— C'était hier, sanglota la jeune femme, Louis m'a dit : « Je veux l'avoir avec moi làbas, ça sera un peu de toi ; tu l'as porté si longtemps... b Comment est-ce que j'aurais pu lui dire non ?n est parti tout à l'heure. C'est aprcs seulement que j'ai bien compris. De la gare, je suis venue tout droit ici. J'ai trop peur. Je veux en finir... Si vous voulez attendre, ajouta-t-elle

— On m'y reprendra, continua, quand il fui seul avec Denise, M. Barbinet, en proie à une vive irritation. On m'yreprendra... Depuis huit jours, je lésai tous et toutes après moi. « Et rendez-moi mes cuillères... — Et rendez-moi ma broche... — Etwus lui avez rendu le médaillon, rendez-moi ma montre...» Avant, on savait qu'il n'y avait rien à faire. Maintenant, c'est plus unevie... Âhl oui, on m'y reprendra!

Il trotta à travers son fouillis, se calma un peu, revint vers Denise :

— Voyons, pour une fois que je fais une bêtise, vous n'aviez pourtant pas besoin d'aller le raconter à tout It monde...

Quand elle reçut la lettre annonçant que maintenantc'était sûr, que son tour était arrivé, qu'il allait revenir pour presque une semaine, Marcelle eut d'abord une si violente émotion qu'elle en demeura étourdie et presque défaillante.

« Georges va revenir... Geoi^es va revenir...*, balbutiait-elle à demi*voix, pour sebien convaincre elle-même de la réalité de son bonheur.

Mais la préoccupation qui, depuis tant de mois, accompagnait ses alarmes et ajoutait à ses épreuves la saisit aussitôt, urgente et impérieuse à présent. Elle chercha à se bien rendre compte de la situation. Elle regarda ses deux

JM

vivre ï Elle eut l'air étonné.

— Moi ? Mais très bien, sois en sûr ! Du reste, je te l'ai écrit. Je n'ai manqué de rien, ni les enfants non plus.

— Les gosses, je m'en doute. Je sais que tu te serais privée de tout pour elles... Mais enfin, comment as-tu fait ?

Sa voix s'assourdit, tremblante de toute l'angoisse qu'il évoquait :

— Je t'assure, je me le demandais fout le temps, le jour et la nuit... Cela me tourmentait sans arrêter. Je te voyais sans le sou, te tuant de travail, n'arrivant pas... Pense donc, ma pauvre petite, quand j'étais là ou vivait tout

— Sûrement, elle est mieux... Et les flambeaux aussi... Et ta as un tapis...

— Les enfants ont bonne mine, n'est-ce pas?

demanda la jeune fecme.

— Oui, oui, meilleure mine que toi...

11 la regardait et soudain s'étonna :

— Comme tu as une jolie robe... et elle est toute neuve!... Et... Ah! par exemple, si je croyais te revoir avec tes bagues 1

C'étaient une alliance et deux bagues modestes qu'il lui avait données. Marcelle se mita rire et alla vers la cuisine sans lui répondre.

Il resta hésitant, un peu déconcerté par l'impression inattendue. Cette inquiétude cruelle qui, pendant des mois l'avait obsédé lui était enlevée. Il en était très heureux, mais un malaise presque aussi pénible la remplaçait. Pourtant il savait trop que Marcelle l'aimait pour admettre le moindre soupçon.

dans tes lettres?

— Mais je te l'ai dit... (Marcelle semblait un peu embarrassée.) Je ne pouvais pas le donner tous les détails, c'était trop long. Je t'ai dit que tu pouvais être tranquille, que nous étions à notre aise. Tu vois que c'est bien vrai.

— Oui, oui, murmura Georges.

Il luttait contre une sensation dont il avait honte, mais qu'il ne pouvait vaincre, une sensation égoïste sans doute, mais qui le torturait et qui était faite de vanité blessée, d'amour jaloux et de la douleur confuse d'un isolement inopiné.

— Eh bien ! reprit Marcelle gaiement. Félicite-moi I Tu vois que j'ai bien su m'en tirer à :r,oi toute seule !

— Oui, oui...

11 baissa la tclc pour qu'elle ne vit pas ses yeux et, d'une voix étranglée, ajouta :

En débarquant à la gare de l'Est, Claude Sivel, élégant et soigné malgré tout dans sa vareuse an peu déteinte, maïs bien coupée, avança, noyé dans le flot bleu horizon des autres permissionnaires au-devant desquels se précipitait le flot des femmes et des parents qui les attendaient. On pleurait et on riait autour de lui. Jadis, les expansions bruyantes l'agaçaient^ mais il avait appris bien des choses, et toute cette émotion de gens simples lui donnait à lui-même ane petite émotion.

Il sortit de la gare. C'était un après-midi de mai, doux, ensoleillé, trempé parfois d'une averse tiède. Claude eut un profond frémissement de plaisir en retrouvant le printemps de

de toile cirée, un chignon noir noué d'un ruban vert, et que c'était une femme. Au mémo moment, celle-ci se tourna sur son siège vers Claude. 11 vit un visaj^e jeune, aux joues animées, aux yeux assurés. Dans l'ample carrick elle paraissait solide.

— Dites donc, militaire, demanda- t-elle tranquillement, est-ce que vous en connaissez un qui s'appelle Bachelard?

— Qui s'appelle comment ? dit Claude surpris.

— Bachelard. C'est à cause de votre numéro de régiment que je vous demande ça. II est du même.

Elle s'interrompit. Ainsi détournée, elle ne pouvait apporter une attention suffisante à son cheval, et une auto avait failli les prendre en écharpe.

— Faites pas attention, c'est un laxi, dit-elle,

Claude.

— n allait bien ?

— Mais oui.

— Ça me fait bien plaisir ce que vous me dites l:i... Parce que, vous savez, Bachelard c'est mon mari... J'ai eu une lettre de lui il y a cinq jours, mais vous c'est plus nouveau. C'est une veine que vous soyez de sa compagnie. J'ai déjà mené comme ça trois ou quatre militaires de votre régiment, et il y en a eu juste uo qui m'a dit qu'il le connaissait de nom...

— Attention, voilà une auto I ne put s'empiîcher de s'exclamer Claude.

— Craignez rien, j'ai un œil sur ma jument.

Alors, il y asixmoisque je ne l'ai pas vu, Bachelard... Depuis sa permission, quoi... Hein, ça a chauffé en ces derniers temps, là où vous êtes?

— Oui, dit Claude. Mais à Paris aussi, il y a du danger, ajouta-t-il entre ses dents, car il commençait à croire qu'il n'arriverait pas chez

— Elle n'est pas là, dit- il brusquement. Elle est à une crèche où elle soigne des enfants tous les après-midi.

— Alors, filons-y...

Claude donna l'adresse et monta. Il ne pouvait s'empêcher d'être irrité.

— C'est ridicule, pensa-t-il tout haut, elle se fatigue trop, elle est délicate, elle va tomber malade...

M°" Bachelard tourna la tête.

— Ça y est. Vous voilà en colère... Vous êtes tous lesmêmes... Faut que vous vous mêliez de tout. Vous ne pensiez pourtant pas que nous allions toutes rester là comme des bonnes à

Claire était dans son petit saton aux rideaux à demi-clos et elle tenait devant ses yeux un livre qu'elle n'arrivait pas à lire, lorsque Geneviève, sa cousine et sa meilleure amie, entra, vive et fringante comme toujours avec sa robe élégante et son petit chapeau enfoncé sur ses yeux noirs.

— Bonjour, Claire, dit-elle en l'embrassant. Elle vit l'air abattu de sa cousine, ses paupières rougies et la pâleur de son joli visage.

— Eh bien, Henri ne vient pas? denianda-telle.

— Si, dit Claire à demi-voix, il arrive samedi.

— Et tu n'es pas folle de joie ?. . . Et tu ne prépares pas tout?...

— Ce D'est pas de ma faute, gémit Claire.

C'est pius fort que moi... Je souffre (aut...

— C'est cela, lu ne penses qu'à toi, qu'à la peine, et pas à lui, au besoin qu'il a d'un peu de plaisir, de joie et degaîté. Tu l'aimes pour toimême. Je t'assure, il s'en rend bien compte. La dernière fois il me l'a dit...

— Henri t'a dit cela 1 cria Claire.

— Certainement, affirma Geneviève.

— Mon Dieu, mon Dieu, et moi qui voudrais tant le rendre heureux quand il est là. Tu as raison, je suis égoïste ! Mais je ne le serai plus ! Je ne le serai plus !

Elle pleurait de plus belle. Quand elle fut seule, elle se repentit davantage encore et, avec ardeur, mit tout en œuvre pour que Henri, cette fois au moins, trouvât une maison en fête el une Claire courageuse, jD3euse, et parée.

Le samedi pourtant, elle eut beaucoup de peine à ne pas sangloter quand elle embrassa

qu'elle redoubla d'efforts.

La veille du départ, elle aurait voulu, toute la journée, rester epfermée avec lui, mais elle se dit qu'il fallait être courageuse jusqu'au bout et que, si elle se laissait aller le moins du monde, elle était perdue.

— Encore une toilette neuve, lui dit Henri en la voyant prête... Tu es redeveuue d'une co- ({uetterie... Enfin, sortons, puisque tu y tiens... Ce n'est pas comme à ma dernière permission où tu voulais rester avec moi sans voir personne... On s'habitue à tout, — acheva-t-il plus bas avec un petit rire presque amer, — deux ans, c'est bien long...

Claire n'entendit pas. Le soir, lorsqu'ils rentrèrent, la jeune femme s'efforçait toujourad'être joyeuse, de rire et de bavarder. Son mari paraissait fatigué et il était sombre.

Un bruit léger l'éveilla vers le milieu de la nuit. Claire dormait et sanglotait en dormant comme u II enfant qu'un lourd chagrin poursuit en rêve. La lumière allumée la réveilla. Haletante encore, les yeux dilatés, les joues mouillées de larmes, elle regardait Henri sans paraître comprendre.

— Cela te fera tant de peine que cela ? muimure-t-il d'un air de doute.

Elle se rejeta en arrière.

— Qu'est-ce que tu dis ?

— Je croyais... oh î rien de mal, bien entendu... Mais, à te voir si insouciante, si gaie,

' si mondaine, si coquette, si diiïércnte de ce que tu étais les autres fois où je suis venu, ju croyais que tu avais pris ton parti de mon ubsencc, que tu t'étais accoutumée à vivre sans moi... Dame, après deux ans...

— C'est Geneviève ! cria-t-elle désespérée. C'est de sa faute ! C'est elle qui m'a dit que Je te rendais malheureux, que je te tourmentais, que j^ n'étais ni dévouée ni courageuse !... VA j'ai essayé... il me semblait que je ne réussissais pas... Mais comment as-tu pu croire ?...

Elle suffoquait de sanglots. Henri la regardait, il eut comme un sourire rassuré.

— Du courafie... pour cacher son chagrin, â quoi bon ? dit-il enfin, ("elui pourquion souirie aime bien mieux le savoir... J'aime mieux que

de rire.) Quel égoïsnie, hein ?...

Mais, dans les yeux en larmes de la figure désolée qui se tendait vers lui, il vit qu'elle le lui pardonnait.

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