LE PORTRAIT
Dans le petit grenier qu'il appelait son atelier, Prosper Balboîs, sous le jour blanc qui tombait par la large tabatière, peignait avec un enthousiasme que n'avaient pu entamer trente années d'insuccès.
C'était un vieux bohème de cinquante ans passés. Il avait gardé la cravate flottante, la vareuse et le pantalon à la hussarde, usés jusqu'à la corde, mais fièrement arborés, et de même il avait gardé ses chimères et ses convielions. Absorbé en elles, il ne voyait pas plus son indigence, les murs lézardés, encombrés (l'ébaucbesinaphevées, toujours recommencées, le grabat, les trois chaises dépaillées, la table boiteuse, qu'Une se rendait compte que main-
vcrtui-e sur le dos. Quand il avait du tabac il fumait une pipe avec plaisir. Kn tout temps, par la tabali6rc de sa mansarde, il pouvait, en passant sa tOlc, voir la moitié de Paris, ce qiii favorisait ses rfivcs.
Soudain Prosper Balbois tressaillit : on frappait à la porte, lîtonné, car jamais personne ne venait le voir, il alla ouvrir, sa palette à la main.
Une vieille femme entra, courbée et ratatinée, nu-lûle, pauvrement mise, avec un chûle déteint sur ses épaules maigres.
— Faites excuses si je vous dérange. Je suis la mère Thouvcnin... Vous me remettez?...
Mais si, voyons, votre voisine du fond du couloir.
— Ah I parfaitement.'parfaitcment...
Ualbois ofTrit poliment la plus solide de ses
(rois chaises. II ignorait la mère Thouvenin, n'ayant jamais remarqué personne ni retenu aucun nom, depuis des années qu'il vivait soli-
avec la noraeaegaiopinsquna parcouraient ou haut en bas, mais c'était tout.
— Vous faites des tableaux? dit tout à coup la vieille d'un ton un peu timide.
Elle regardait autour d'elle, mais elle avait )n vue basse et sans doute ne distingua pas les esquisses accrochées aux murs.
— Oui, dit Balbois, étonné. Je suis peintre.
— C'est ça, c'est ça... Vous faites des tableaux, pas? Des tableaux comme on en voit des fois dans les magasins ou chez les personnes? Des portraits, quoi?
— Oui... si on veut...
Balbois faillit se lancer dans quelques considérations artistiques, mais se contint.
— Alors voilà, dit la vieille, j'ai quelque chose à vous demander. Quelque chose que je voudrais bien. Ça serait un grand service et ça rae ferait bien plaisir... Pour le paiement, dame... j'ai économisé un petit peu... C'est pas grand'chose parce que je suis trop vieille, je travaille plus... El puis, n'est-ce pas, je peux pas le laisser sans rien, là-bas?...
Elle s'arrêta court et reprit :
— Le portrait à Maurice. Vous savez bien Maurice, mon pctit-fils, quoi ! Il a été blessé et il est prisonnier. Alors je voudrais son portrait,, .
— Hein? Son portrait? dit Balbois, ahuri.
Mais, d'ubord, je ne fais pas de portrait... Et puis, il n'est pas là. Alors...
— Si, ai, protesta la vieille, qui s'enhardissait. Vous en faites, des portraits, vous l'avcx dit! I';t puis, vous vous rappelez bien de luiV Un petit blond à l'air malin, voyons... Même qu'il vous a fait des blagues dans les temps... Mnintenant, il a vingt-trois ans... Il est typographe... Voyons, vous le revoyez bien?... II sif'llait toujours en descendant les escaliers... Là, vous y êtes, pas vrai? Vous vous le rappelez... El puis, du reste, v'Ià sa photographie, alors comme ça c'est pas difficile.
Elle tira d'un bout de papier plié et tendit à Balbois, qui la prit machinalement, une photographie mal faite et à demi effacée.
— C'est lui, y a deux ans. H a fait faire ça à la Kôte du Trône. C'est encore une vraie chance que je l'aie... Mais, ça passe, ça s'en
voir sa ligure là-dessus... tX croiriez-vous... Elle fit une pause et sa voix trembla) croiriezvous qu'y a des monients où je me rappelle plus bien comment il est... Ça s'en va... Je chercbe à me rappeler, je peux pas... Je le retrouve plus... Oh! pas tout le temps, mais encore assez souvent... et j'ai peur que ça augmente.. . Alors, un portrait, n'est-ce pas, c'est giand et puis c'est en couleur... Je le verrai bien... Pensez que luî-mèmeje le reverrai peul- Oirepas. J'y serai peut-être plusquand il reviendra. Dame, jeme fais vieille. Depuis ces tempsci je sens ça... Le matin, j'ai les jambes qunsi mortes... et puis... Enfin, bref, ça me ferait liien plaisir d'avoir son portrait, si vous aviez la complaisance....
Balbois ne répondit pas tout de suite. Il avait d'abord voulu refuser ; maintenant il sedemandait seulement s'il réussirait, à l'aide de la )>ho(ographLe et des vagues souvenirs qu'il s'efïorçait de préciser, à peindre quelque chose qui satisfasse la vieille.
— Je ferai de mon mieux. di[-il enfin.
enchantée.
Il dit oui ; elle partit et il se mit à l'œuvre. Il retrouva, dans un coin, une petite toile à pt-ii prôa propre et travailla avec acharnement, fîiisant un héroïque effort pour copier servilemcul l'ima^jc qu'il avaitscua les yeux, et n'y arrivant qu'avec une peine infinie et un frémissement de révolte mal contenue, car il ne connaissiiit plus que sa fantaisie quand il avait un pinceau dans les mains.
La vieille revint le lendemain. Comme Balbois, en fureur contre ce qu'il peignait, ne disait mot, elle n'osa tout d'abord s'approclici . Incertaine sur la cause de l'irritation du peintre, elle constata à voix haute qu'elle lui donnEiil bien de l'ouvrage el elle reparla de paiement.
Balbois cul un rire amer en songeant quecela ne lui était pas arrivé souvenl qu'on lui ollrtt de l'argent pour sa peinture. Il interrompit la mère Thouvenin en lui disant, avec exnspération, qu'il faisait cela pour le plaisir et qu'il ne ferait plusricn si elle insistait. Alors clic proposa de ranger le grenier, mais il protesta ; eaiis sa poussière et son désordre il n'aurait plus 6\é chez lui.
tempia un momeni. inacneve ei peai-eire, malgré tous les efforts de Balbois, reproduit avec une minutie insuflisaiite, il lui causa une ticception et elle ne put retenir quelques observations enveloppées de compliments.
— Y a pas à dire, ça vient bien... Mais faut le faire souriant, pas?... Là-dessus, ila pas l'air gai comme il était. Et puis, faut lui faire les joues plus roses... ça prouve la santé, les joues roses... Et puis, faut que la moustache frise pareille des deux câtés... El puis, pendant que vous y êtes, vous seriez gentil de le mettre en uniforme... Oui, en bleu commey sont... Mais, y a pas à dire, ça vient bien... Maintenant, je m'en vas... On n'aime pas être dérangé pendant l'ouvrage, comme dejuste...
Balbois, seul et exaspéré, suivit docilement les indications données. Il rosit les joues et frisa la moustache, à prudents petits coups de pinceau. Le dernier jour, quand l'ouvrage fut terminé, il se leva de bonne heure et plaça le portrait dans un cadre qu'il avait fabriqué luiinéme. Alors, il prévint la vieille qui n'était pas