PARIS ERNEST FLAMMARION, EDITEUR
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Droits 4e tradtctioa, d'adt^tatioa et de r«prodiu:tion rèserrè* you tosi Itt f^J», y «omprii la Suèd* «t la NorriKa
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Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les pays.
by Ebabst Flahuarioh
Quand elle eut rangé rapidement son étroit logement, Cécile Berlin descendit. Elle n'était pas encore bien solide, venant d'être malade pendant six semaines, mais elle jugea inutile de dépenser trois sous pour le Métro. De la rue Lecourbe à Passy ce n'était pas si loin 1
Le malin de décembre était aigre, avec des alternatives de soleil revêche et d'averses furibondes. Cécile frissonna sous son manteau usé et hâta le pas, dans la crainte de prendre froid' une fois encore. Blonde et très mince, elle paraissait très jeune, vingt-deux ou vingt-trois
ans à peine. Elle était de santé délicate, son mélier de lingère la fatiguait un peu. Tout en niar chant, elle se disait qu'elle avait de la chance d'avoir, après son inaction forcée, retrouvé du travail chez M""" de Bellève, où elle allait, qui la traitait bien et lui payait largement ses journées.
Mais Cécile eut un battement de cœur et se." joues pâles rougirent. Ses hésitations la reprenaient. La veille, elle était formellement décidée. Maintenant, elle ne savait pas comment elle oserait formuler sa demande à M"^ de Bellève. Pourtant, il le fallait. Ce n'était pas tant pour sa fille. Elle trouverait toujours moyen, en dépensant quelques sous pour des bonbons et un petit jouet, que ce soit, malgré tout, un peu fête pour l'enfant. Mais, pour lui, qui était là-bas, pour lui, Pierre, son mari .. Comment allait-elle faire? Ses ressources étaient épuisées ; elle n'avait plus rien à engager ; elle comptait, pour vivre le lendemain, sur son gain de la journée. 11 fallait trouver de l'argent. Elle pouvait tout supporter avec courage, mais elle ne pouvait pas supporter l'idée de ne rien lui envoyer.
Depuis le commencement delà guerre, c'était,
au milieu de l'inquiélude qui la tourmentait sans trêve, sa grande préoccupation et son souci cruel. Son mari, qui ne voulait pas qu'elle se privât pour lui, ne demandait presque jamais rien, mais elle était affreusement malheureuse de ne pas pouvoir le combler de toutes les choses coûteuses qu'elle voyait aux devantures. Elle faisait des prodiges pour arriver à réunir de temps à autre — toujours trop rarement — les éléments d'un humble paquet. Elle en écrivnit l'adresse, en s'appliquant ; elle le portait à lexpédilion avec bonheur et attendait la lettre où il la gronderait et la remercierait, en disant (|ue cela lui avait tout de même fait plaisir... 't. maintenant, pour la date qui approchait, pour la date où tous recevraient quelque chose, lui n'aurait rien ?... Cécile haussa les épaules : C'était impossible ! Elle allait demander une avance à M™*' de Bellève, rien n'était plus naturel, et tout en pensant à la joie qu'elle aurait, le lendemain, à acheter tout cela, elle se mit à refaire son compte. Le saucisson, — c'était indispensable, il l'aimait, — le tabac, le chocolat, les gants, — il avait dit, dans sa dernière lettre, qu'il avait froid aux mains, — et puis...
Soudain, elle s'aperçut qu'elle était rue de la
Pompe, devant la grande maison élégante dont M™ de Bellève occupait le premier étage, et Cécile, en montant, se décida à parler tout de suite, pour ne pas laisser se dissiper sa bravoure. Mais, dès son entrée dans l'appartement somptueux, sa timidité la ressaisit. Elle suivit la femme de chambre jusqu'à la petite pièce où elle devait travailler, et le peu de résolution qui lui restait tomba dès que parut M"^^ de Bellève. C'était une jeune femme brune, imposante et vive. Elle était très belle, très élégante et très coquette, et régnait avec despotisme sur tous ceux qui l'entouraient, y compris M. de 3ellève, homme de cinquante ans, solennel et doux, que de vastes affaires absorbaient.
— Ah ! vous voilà, Cécile ! s'écria-t-elle. Mon Dieu, comme vous m'avez manqué ! Je n'ai plus de linge ! Il faut vraiment que je tienne à vous pour ne pas vous avoir 'remplacée. Enfin, vous allez vous dépécher... Allons, Juliette, installez-la !
La femme de chambre s'empressait. Cécile, assise au coin d'une fenêtre et parmi des flots de lingerie, écoutait, sans oser ouvrir la bouche, les ordres multiples et les indications volubiles de M™6 de Bellève. Elle se mit à sa tâche avec
une activité mécanique, mais, tout en assemblant des entre-deux de dentelle, tout en traçant de petits plis avec son aiguille, elle se disait qu'il fallait parler et que, sans faute, elle le ferait la prochaine fois que paraîtrait M"" de Bellève. Et puis celle-ci entrait en coup de vent, examinait, approuvait ou critiquait, si distante que Cécile n'osait rien dire...
M'"^ de Bellève sortit après le déjeuner et rentra vers le soir ; elle se montra satisfaite du travail exécuté, retint l'ouvrière pour la fmde la semaine suivante et lui régla sa journée.
A ce moment, le désespoir de Cécile l'emporta sur sa timidité et, les joues brûlantes, la voix étranglée, elle hasarda sa demande.
M'"- de Bellève eut un petit recul d'étonnément et devint glaciale.
— Vingt francs ?... Vous désirez que je vous avance vingt francs ? Mais... à quel titre? Pourquoi ?
— J'en ai besoin, balbutia Cécile, démontée, car la difficulté, pour elle, avait résidé seulement dans le fait de demander et elle était sûre que cette dame, si riche, n'hésiterait pas.
Cependant, M"'' de Bellève s'adoucit un peu. — Je n'aime pas les histoires de ce genre.
Vous êtes une bonne ouvrière, je vous paye un bon prix.
— Sûrement, Madame, dit Cécile. Mais...
— Par principe, je ne fais pas d'avances, continuait la jeune femme. Du reste, en ce temps-ci, tout ce dont on peut disposera un emploi unique — à mon avis du moins, qui est aussi celui de M. de Bellève, — tout doit aller à nos soldats. "^
— Justement, dit Cécile, dans son désarroi.
— Comment cela?
— Mais c'est pour mon mari 1 cria l'ouvrière. Et, bouleversée, elle dit sa vie depuis qu il était parti, ses angoisses de toutes sortes, et surtout sa douleur de ne pas pouvoir lui faire les envois qu'elle aurait voulu, de ne rien pouvoir lui envoyer du tout pour cette fin d'année, maintenant qu'elle venait d'être malade. A mesure qu'elle pariait, la figure de M'^''= de Bellève s'était éclairée.
— Je pensais bien que vous étiez sérieuse, dit-elle avec satisfaction, et vous êtes très méritante... Mais — elle prit un temps — je ne vous ferai pas d'avance. C'est une mauvaise chose. C'est contraire à mes habitudes et pour vous ce serait trop dur ensuitede travailler sans
être payée. — Non ! Je ferai mieux ! Je vais m'occuper moi-même de voire mari. Désormais, il sera mon filleul — un de mes filleuls. Je lui écrirai. Quand il viendra en permission, il viendra me voir... Je lui ferai des envois réj^ulièrement, cela va sans dire, et vous pouvez cUe sûre qu'il ne manquera de rien...
— Je ne veux pas ! cria soudain Cécile. Elle regardait l'appartement luxueux. Elle
regardait M"''^ de Bellève, si belle, si riche, si élégante, elle se regarda elle-même dans une glace en face d'elle et se compara, désespérée. Pour la première fois, peut-être, elle envia tout ce qu'avait cette femme, et qu'elle n'avait pas ; elle l'envia seulement à cause de lui, qui éUiit là-bas, et elle fut déchirée parla sensation, confuse et déraisonnable, mais affreuse, qu'on le lui prenait plus eiicore.
Mais M""" de Bellève ne comprit pas le sens de son cri. Elle était occupée à défaire un gros paquet et ne la regardait pas.
— N'ayez pas de discrétion mal placée, répondit-eïle. Cela sera un grand plaisir pour moi... Pour nos soldats qui font tant pour nous, mais nous ne ferons jamais assez ! Tenez, justement, j'ai des paquets ici. Ils seront pour
notre brave. En voici un de lainages. En voici un de provisions. Il n'y manque rien, voyez ! Cela partira demain et arrivera sûrement pour le 1^' janvier... Donnez -moi l'adresse de mon filleul...
— Non, non, balbutia encore Cécile, faiblement.
Mais elle était à bout de forces ; elle se disait qu'elle était une égoïste et que, par sa faute, il n'aurait rie n...
Allons, dépêchons-nous... Et je vous assure que je ne l'oublierai pas! Vous verrez, il sera content de moi ! termina M'" de Bellève en riant.
Louvrière s'assit et écrivit l'adresse. Elle balbutia un remerciement et sortit.
Diins l'ombre, sous la pluie, elle se mit en route pour rentrer chez elle. 11 était tard. Elle marchait aussi vite qu'elle pouvait. Elle essayait de se dire qu'elle était bien heureuse qu'il reçoive tant de choses, mais elle ne pouvait pas s'empêcher de suffoquer de sanglots en songeant que ce n'était pas elle-même qui les lui envoyait.
Après le déjeuner, Pierre se prépara à sortir. 11 s'était rasé avec soin. Il boutonna sa capote, se donna un dernier coup de brosse et se regarda dans la petite glace trouble fixée au-dessus de la cheminée de leur pauvre logement.
Cécile, qui essuyait les assiettes, s'interrompit :
— Alors, tu y vas ?
Il tourna la tête vers sa femme, surpris du tremblement dosa voix.
— Mais oui, tu sais bien qu'il faut que j'y aille.
— Il faut... il faut... Alors pour les quelques jours que tu as, tu ne peux pas les passer avec moi? Tu me quittes pour aller voir cette dame... parce qu'elle est riche, élégante, jolie... tandis que moi...
Elle n'acheva pas. Elle n'était rien de tout cela, elle, avec sa taille frêle dans sa robe usée et son visage pâle, tiré par de longues fatigues.
puéril encore cependant, malgré son expression colère.
Pierre la regarda avec indulgence.
-- Ce n'est pas pour tout cela que je vais la voir, dit-il. C'est parce que, depuis un an, elle m'envoie des paquets et que cela serait impoli...
Berthe rougit.
— Je sais bien que c'est moi qui aurais dû tout l'envoyer, mais ce n'est pas de ma faute si j ai été malade et si je n'ai pas pu gagner un sou. Et tu ne pouvais pas rester sans rien. J'aurais été trop égoïste, par exemple, de !e priver parce que ce n'était pas moi !... Cela m'a l'ait assez de peine quand elle m'a proposé.. . J avais été coudre chez elle, à un moment où j'étais mieux, et je lui ai demandé une avance. Elle a voulu savoir pourquoi et, quand j'ai eu expliqué, elle m'a dit qu'elle t'enverrait des paquets. Est-ce que j'avaisle droitde dire non? Mais je ne pensais pas qu'elle t'écrivait comme ça...
— C^omme quoi ? dit-il brusquement.
— Comme ses lettres. Je les ai vues ce matin dans ton sac...
Elle s'interrompit. Pierre avait l'air mécon-
tent. Elle regreltait ce qu'elle avait dit et s'anima davantage.
— Oui, oui, ce sontdesleltresextraordiiiaires, cl longues, et aimables... Pn dirait que vous vous connaissez depuis toujours... El maintenant tu vas la voir, lui parler...
— Je t'ai déjà cfïert de m'accompagner chez elle, dit-il, très calme et sans lui reprocher son indiscrétion. Tu ne veux pas.. .
Elle frappa du pied.
— Non, je ne veux pas 1 Et elle ajouta :
— Je vous gênerai...
Pierre haussa les épaules.
— Alors, j'y vais seul. A ma dernière pcriuission je n'ai pu la'voir parère qu'elle était en voyage. Cette fois-ci, j'y vais. Je ne veux pas
•tre grossier pour cette personne qui s'occupe de moi si aimablement.
il sortit aussitôt. Il savait que Cécile allait se mettre à pleurer et il savait aussi qu'alors il n'aurait plus le courage de s'en aller.
Le long de la rue Lecourbe il marchait d'un j)as vif vers Passy où habitait M""' de Bellève. 11 pensait à la jalousie de Cécile, et il eut un haussement d'épaules indulgent et agacé. Elle
serait toujours la même, irritable et déraisonnable ; il ne pouvait pas céder à tous ses caprices. Puis il pensa à M^^ de Bellève qui était, paraît-il, si jolie et si élégante. Il se souvint des lettres qu'elle lui] avait écrites. S'y trouvait-il vraiment ce que Cécile y avait vu ? Et il se souvint aussi de ses lettres à lui, qu'il soignait tant pour que cette dame comprît bien à qui elle s'intéressait. Il chercha quelles phrases lui dire. Il se sentait un peu troublé. Une savait pas du tout ce qu'il espérait, mais il espérait quelque chose. Dans la glace d'une devanture il se regarda et fut satisfait de sa haute taille, de sa figure bronzée, de sa moustache noire.
Rue de la Pompe, il demanda, le cœur battant un peu^ M"^^ de Bellève. Un domestique, à travers une immense galerie, le guida jusqu'à une vaste pièce meublée sommairement et qui tenait de l'épicerie et de la lingerie, encombrée qu'elle était par des conserves, des lainages et des paquets de toute sorte, répartis dans des casiers ou sur de longues tables. Une personne d'âge imprécis, vêtue de sombre, brune et sèche, un lorgnon sur le nez, prépalait un colis.
— Veuillez vous asseoir, Monsieur, dit-
elle sans s'interrompre. Madame est prévenue ; elle va vous voir à l'instant. Elle est très occupée, mais elle reçoit toujours ses filleuls.
Pierre, ahuri, attendit. Presque aussitôt M"' de Bellève entra. Elle était prèle à sortir et sous son chapeau de velours, dans son grand manteau somptueux, elle apparut à Pierre comme l'image même de la beauté, du luxe et delà séduction. Elle jeta sur lui un regard de bienveillance banale.
— Vous êtes un de mes filleuls, m'a-t-on dit ? Comme c'est aimable à vous de me faire visite i Votre nom ?... Pierre Berlin... Ah ! parfaitement, vous êtes le mari de Cécile, ma lingère.. . une jeune femme si méritante... Eh bien, je suis enchantée de vous voir !... Vos paquels vous font-ils plaisir ?...
— Oui, Madame, mais maintenant ce n'es^ plus la peine, ma femme va mieux et...
— Pas du tout. L'envoi de vos paquels sera continué. Rien ne m'est plus agréable que de procurer un peu de joie à des braves qui font tant pour nous...
— Madame, je veux surtout vous remercier pour vos lettres qui me causent un vrai bonheur...
— Parfait ! mais ce n'est pas moi qu'il faut remercier. C'est mademoiselle (M™^ de Bellève désignait la personne au lorgnon, qui continuait ses rangements). C'est elle qui est mon intendante en tout ce qui concerne les envois au front. Vous vo3'ez, mademoiselle Caroline, le succès que vous avez... Allons, au revoii-. monsieur Bertin. Je suis charmée de vous avoir vu... Ah ! j'y pense : dites, s'il vous plaît, à Cécile qu'elle passe un matin. J'ai du travail à lui confier.
Avant qu'il eût répondu, elle avait quitté la pièce. Pierre, essayant de retrouver quelque présence d'esprit, pensa qu'il devait remercier M"= Caroline, mais elle l'interrompit.
— Ne me remerciez pas, monsieur Bertin. Je fais ces lettres très volontiers ; du reste, je suis là pour cela. M""^ de Bellève a vingt-sept filleuls, neuf œuvres, une douzaine de comités, — sans parler de ses relations, — elle n'y suffirait pas. Je la supplée. D'ailleurs, vos lettres sont fort bien ; correctes, sensibles, intéressantes... fort bien, je vous assure. On a plaisir à y répondre.
Lorsque Pierre se retrouva dehors, il se dirigea en hâte vers la rue Lecourbe, et la marrie calma la confuse irritation qu'il éprouvaitcontre
lui-même et l'amertume d'une déception qu'il ne s'avouait pas.
Il revit la maison pauvre où il était venu loger avec Cécile, après leur mariage. Il revit leur humble logement où ils avaient créé leurs souvenirs. 11 retrouva Cécile. IiUe était assise, encore en larmes, près des assiettes pas rangées. 11 fut saisi de tendresse et de pitié.
— Comme tu es revenu vite, lui dit elle en souriant malgré elle.
11 n'expliqua rien. Il eut un rire un peu forcé autant pour la consoler définitivement que pour s'affirmer à lui-même ce qu'il voulait penser de l'aventure, sans toutefois y réussir entièrement
— Oui^ dit-il, la corvée est finie...
Sous le soleil d'août, elle avait marché si vite depuis le bourg où on l'avait renseignée et elle était si émue qu'elle arriva haletante à la grille de la villa.
Dans le jardin, une dame d'un certain âge, au visage jeune sous des cheveux argentés, s'occupait de ses rosiers. Au coup de sonnette, elle-même vint ouvrir.
\lnie Hélouin ?
— C'est moi.
La dame regardait sa visiteuse. Celle-ci étaij une jeune femme de vingt-huit à trente ans,
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très simplement vêtue. Une sorte de fièvre animait son visage fatigué.
— Madame, est-ce que c'est vrai ce qu'on m'a dit : que vous avez ici un enfant que vous avez recueilli dans le Nord au commencement de la guerre ?
— Oui, un petit garçon qui a maintenant trois ans et demi environ...
— C'est ça... La jeune femme se raidit pour ne pas chanceler. Pardon, Madame, ça se pourrait que ça soit le mien. Est-ce que je peux le voir ?
M"""^ Hélouin avait eu un mouvement de surprise. Elle répondit doucement :
— Pas tout de suite. Il faut que vous attendiez un peu. Mon mari est sorti en voiture et il a pris l'enfant avec lui pour le promener... Asseyez-vous en attendant, et racontez-moi...
Elles s'assirent près de la grille, à l'ombre d'un buisson. La jeune femme était plus pâle encore et elle resta quelques instants avant de pouvoir parler.
— Je vous demande pardon, commença-telle, mais je suis si bouleversée... je nesais plus où j'en suis... Pensez, n'avoir qu'un enfant et le perdre... Alors voilà : nous sommes de Paris.
m CELLES QUI LES ATTENDENT
Mon mari avait un petit atelier au faubourg Saint-Antoine. Il est ébéniste, et les affaires commençaient à marcher. II s'appelle Octave Joson, et moi je m'appelle Marceline... Il y a cinq ans que nous sommes mariés ; nous étions un bon ménage^, je vous assure, et quand le petit est venu, on n'a plus rien eu à désirer... Mais je suis tombée malade et il a fallu m'opérer^ une opération grave. J'en avais pour des semaines d'hôpital et mon mari travaillait toute la journée... Alors on a décidé de confier le petit à une vieille tante de mon mari, une brave femme tout à tait qui habitait la campagne, dans le nord de la Somme... A ce qu'on m'a dit, c'était bien par là que vous étiez aussi, n'est-ce pas, Madame ?
— Oui, dit M"'^ Hélouin, c'était par là.
— C'est ça... Mon Dieu, mon Dieu! sûrement c'est lui... Mais il faut que je continue : alors, nous pensions que le petit serait bien et qu'il se fortifierait ... Si on avait su... Bref, la tante repart avec lui, et moi je suis opérée. C'est le 28 juillet 1914 qu'on m'a opérée... Le 28 juillet... vous voyez ça ?... Mon mari est parti le troisième jour de la mobilisation. .. Je commençais à peine à revenir à moi. Et puis j'ai
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appris que c'était envahi, là-bas, où étaient la tante et le petit... Et rien, pas l'onibre d'une nouvelle d'eux... Je devenais folle. Et là-dessus je suis retombée malade d'une mauvaise fièvre, et cette fois-là, avec une rechuteque j'ai faite, j'en ai eu pour des mois.
Elle s'interrompit :
— C'est pas votre voiture qu'on entend sur la roule ?
Mais le roulement s'éloignant^ çlle reprit :
— Et mon mari est prisonnier, Madame ! Il est prisonnier et il ne sait rien Je n'ai pas osé lui écrire la vérité. Son enfant, il l'aimait trop .. Alors, dès que j'ai été assez solide, je me suis mise à chercher, à chercher, à chercher. Je ne savais rien, absolument rien. J'ai demandé partout, à tout le monde. Enfin, j'ai trouvé une réfugiée qui était du même endroit que la tante de mon mari et qui m'a affirmé qu'elle l'avait vue partir sur la route, en poussant le petit dans une voiture... Et puis, c'est tout... plus rien... J'ai continué à chercher, à Paris, en province.de tous les côtés, sans ni'arrêter... Deux lois, j'ai eu de l'espoir, mais ce n'était pas ça .. Pourtant, il faut ([ue je trouve ! Pensez, mon mari .. Et puis je veux mon enfant... je veux savoir...
Alors... ce petit que vous avez recueilli ?... — Calmez-vous... — M'"^ Hélouin lui avait mis doucement la main sur le bras. — Voici : nous avions notre maison de campagne là-bas. Quand l'avance de l'ennemi a été menaçante, nous sommes partis en voiture. Sur la route, au milieu des pauvres gens qui fuyaient, nous avons recueilli une petite fille qui portait un enfant. Elle s'était égarée ; elle était si affolée de peur et de fatigue, qu'elle n'a rien pu nous dire sinon que l'enfant n'était pas son frère, comme nous le supposions. Nous avons cru comprendre qu'elle l'avait trouvé. Tout à coup, à une halte, la petite a vu au loin sa mère au milieu d'un groupe de fugitifs. Elle est descendue et elle est partie en courant pour la rejoindre, en nous laissant l'enfant que nous avons gardé. Il semblait avoir dix-huit mois, il balbutiait à peine quelques mots. On a cru comprendre qu'il s'appelait Jojo, pour Joseph sans doute, et nous lui avons laissé ce nom-là.
— Le mien s'appelle André, dit la jeune femme. Il ne parlait pas, autant dire... Mais il a peut-être dit Jojo pour notre nom : Joson ; mon mari s'amusait à essaj^erdc lui apprendre... Et ses habits, Madame ?
— Attendez- moi un instant, je vais vous les chercher.
jyjmc Hélouin alla vers la maison et revint bientôt. La jeune femme examina les petits vêtements qu'elle rapportait, mais secoua la tête.
— Je ne peux pas dire, murmura-t-elle... Je ne me rappelle pas... Il me semble que la petite chemise... Mais ça se vendàla grosse .dans les magasins des chemises d'enfant comme ça. Et puis, la tante lui avait acheté des choses que je ne connaissais pas...
Elle s'arrêta, écoutant un bruit approchant sur la route.
C'est la voiture ! cria-t elle, haletante.
La voiture s'arrêta, un vieux Monsieur ouvrit la grille, il portait un enfant qu'il mit debout dans le jardin.
— André ! ciiala jeune femme eit s'élunçant sur l'enfant qui, surpris hurla.
Elle le lâcha ; elle le regardait sans un mot ; du temps passa.
— Eh bien 7 lui demanda, en lui touchant le bras. M'^^'-' Hélouin qui avait mis son niaii an courant Eh bien ?...
La jeune femme, plus pâle encore, fixait des
yeux presque hagards sur l'enfant qui, calmé, commençait à jouer dans le sable.
— Je... je ne sais pas, murmnra-t-elle enPin avec angoisse. Il était si petit... et ça fait deux ans... Je ne sais pas si c'est lui... Je- crois que ce sont ses yeux, mais je n'en suis pas sûre. Je ne peux pas vous le prendre, si ce n'est pas le mien. Je ne peux pas le prendre à celle qui l'a perdu... Je ne peux pas renoncer à chercher le mien... Et pourtant, si c'est lui... si c'est lui...
Elle revint à l'enfant, le regarda encore, de toutes ses forces, désespérément, il y eut un silence. Elle éclata en sanglots convulsifs et répéta :
— Je ne sais pas... Je ne sais pas...
C'était un après-midi de novembre, mais, au fond du jardin delà villa, le long du mur où donnait le soleil, il faisait doux.
L'enfant jouait par terre dans le sable. Sur des pliants, M"^' Hélouin et Marceline étaient
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assises non loin de lui. La vieille dame brodait. La jeune femme, absorbée, un tricot inachevé sur ses genoux, regardait ardemment l'enfant qui jouait. Soudain des larnies silencieuses coulèrent sur sesjoues.
La vieille dame lui posa doucement la main sur le bras.
— Ma pauvre Marceline, soyez raisonnable.
— Je ne peux pas, Madame ! C'est trop affreux, cette incertitude... Depuis trois mois je ne vis plus... Pensez, ne pas savoir si c'est mon enfant à moi, cet enfant qui est là !... Il va des moments où je me dis que c'est sûrement le mien, et alors je trouve que je ne l'aime pas assez... Et puis, il y a des moments où je me dis que ce nest pas lui, que j'ai tort de rester ici, que mon petit André, pendant ce temps-là, est je ne sais où... sans moi... Ça vous déchire, un doute comme ça...
— Voyons, ne vous torturez pas ainsi, nous arriverons peut-être à apprendre quelque chose. Mon mari s'en occupe activement... Vous savez combien nous nous intéressons à vous...
— Oui, Madame, et je vous suis bien reconnaissante de me garder comme ça chez vous,
moi que vous ne connaissiez pas, et de m'avoir trouvé du travail... Mais tout de même j'en deviens folle de ne pas savoir si c'est mon enfant ! Et je ne sais pas ! Un bébé de dix-huit mois, un garçon de trois ans et demi, il y a tant de différence... Et je ne savais même pas comment il était habillé, alors...
Elle garda un moment le silence, et suppliante :
— Vous êtes sûre, Madame, vous n'avez rien oublié, en me racontant comment vous l'avez recueilli, ce petit ?
M"'° Hélouin secoua la tête. Avec patience elle recommença le récit cent fois fait depuis ce jour d'août où Marceline, pour la première fois, avait frappé à sa porte.
— Mon Dieu, mon Dieu, comment savoir?
murmura la jeune femme quand M''^'-' Hélouin eut terminé. Qu'est-ce que je dois faire ?...
Brusquement elle se leva et s'agenouilla, pour le voir de près, devant l'enfant qui jouait par terre.
— Est-ce lui ? est-ce lui ? se disait elle, si absorbée qu'elle ne prit pas garde au dépait de M'"^ Hélouin qui, ayant regardé l'heure, regagna la maison.
Comme elle venait d'y entrer, une voiture s'arrêta sur la route. Un vieux Monsieur en descendit portant une valise. Il ouvrit la grille et monta le perron, en haut duquel M"^*' Hélouin l'attendait.
— Et bien ! dit-elle avec vivacité, as-tu appris quelque chose.
M. Hélouin fit oui de la tête. Il était sombre et gagna son bureau,, où sa femme le suivit.
— Ce n'est pas son enfant, déclara M. Hélouin. M""'" Hélouin tressaillit.
— Oh ! la malheureuse ! la malheureuse ! Est'- ce sûr ?
— Oui. Tu sais que je m'intéresse autant que toi à cette pauvre femme. Sa situation est si tragiquement insolite... ïu le souviens que j'avais appris où se trouvaient quelques réfugiés des parages de notre bourg, là-bas, dans le Nord ? Ils sont à Paris, dans le quartier de Grenelle. J'en ai vu plusieurs et enfin j'ai réussi à retrouver la petite fille qui nous a laissé l'enfant. Je l'ai bien reconnue et elle-même m'a reconnu.
— Eh bien ?
— Eh bien ! l'enfant est un orphelin dont la mère de la petite avait la garde. La petite le
portait au moment de leur fuite. Elle a perdu sa mère et quand elle Ta retrouvée, elle lui a dit qu'elle avait laissé l'enfant à une vieille dame et à un vieux monsieur, — c'est-à-dire à nous, — ce qui est la vérité. Dans lafFolement et le désarroi du moment, ni l'une ni l'autre ne s'en sont plus occupées. L'enfant ne leur était rien et peut-être étaient-elles satisfaites d'en être débarrassées tout en le sachant en sûreté. Elles m'ont tout raconté, en ajoutant qu'elles ne pouvaient pas se charger de reprendre l'enfant, ce que je ne leur demandais du reste pas. . . Elles m'ont décrit les vêtements qu'il portait, aucun doute ne subsiste...
— Alors... alors, il faut le dire à cette pauvre femme, murmura M"'M^élouin.
— Oui. Il le faut. Nous ne pouvons le lui cacher. Du reste, tout vaux mieux que le doute pour cette malheureuse.
— Je pense que cela ne l'étonnera pas, dit M"'*^ Kélouin. Elle croit de moins en moins que c'est son enfant. Tout à l'heure encore...
Un pas précipité, qui retentit dans la maison, l'interrompit. Une voix frémissante appela:
— Madame ! Madame !
M"^" Hélouin répondit. Marceline, l'enfant
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dans les bras, se précipita dans Je ijureau. Une joie folle transfigurait son visage.
— Madame, c'est lui ! cria-t-elle toute tremblante. Cest lui ! Maintenant, j'en suis sûre ! Je l'ai reconnu ! Je n'ai plus de doule ! îl ressemble à son père ! Tout à l'heure, dans le jardin, je l'avais assis sur mon pliant. Il a tourné la tête et il m'a ri. Et j'ai vu mon mari, lorsqu'il riait ! Je ne sais pas comment j'ai pu hésiter si longtemps ! C'est lui, Monsieur et Madame ! C'est mon petit André !
Elle riait et sanglotait, dans l'extase de sa certitude, tout en couvrant de baisers l'enfant, cramponné à son cou. ?>I. et M'"' Hélouin, béants, échangèrent un regard. Ils étaient d'accord. Dire la vérité leur sembla également inutile, égalemenlcruel, également impossil)le. L'enfant avait une mère, et la mère un enfant, alors pourquoi désespérer la malheureuse et la renvoyer à l'afïreuse et vaine recherche que, pendant des mois, elle avait pousuivie.
— Alors, vous êtes lieureuse? dit M""*" Hélouin, d'une voix mal assurée et sans oser la regarder.
— Oh ! oui, Madame, bien heureuse ! j'ai mon fils ! dit Marceline en embrassant avec amour lorphelin.
De chaque côté de la rue étroite, leurs logements, au troisième étage, étaient face à face. Elles voyaient l'une chez l'autre dès que leurs fenêtres étaient ouvertes, et c'étaient des intérieurs pareillement décents et modestes, avec un mohilier bon marché et d'humbles tentatives d'embellissement constituées par des carrés de crochet et des rideaux patiemment brodés.
Les deux femmes elles-mêmes étaient vaguement semblables, toutes deux jeunes, simplement mises, avec le même air doux, honnête, économe, et le même amour de la propreté qui, chaque matin, les faisait balayer, épousseter et fourbir avec ardeur.
L'une s'appelait Louise Favry et l'autre Madeleine Valine. Elles ne savaient rien l'une de l'autre et pas même leur adresse exacte, car les logements qu'elles habitaient se trouvaient dans les bâtiments d'arrière-cour de maisons immenses dont l'entrée donnait sur d'autres rues.
Avant la guerre, elles ne s'étaient qu'à peine remarquées, voisines depuis peu, du reste, mais quand, un soir d'août, chacune se trouva chez elle, seule, pleurant, bouleversée par la séparation, elles échangèrent, à travers la rue, parles fenêtres ouvertes, un regard de désolation, avec une solidarité dans la douleur, qui les unit et les apaisa.
Désormais elles se saluèrent d'un signe de tète, le matin, en vaquant aux soins du ménage. Lorsque, le soir, elles distinguaient le reflet de leurs lampes, elles se trouvaient moins isolées, et quand l'une éteignait sa lumière, l'autre n'avait pas longtemps le courage de continuer à travailler.
Elles se parlèrent enfin. Un soir, devant sa lenétre ouverte, Louise achevait de lire passionnément une lettre lorsqu'elle eut conscience qu'on la regardait. Elle releva la tète et vit en
face d'elle, de l'autre côté de la rue, un visage pâle et enfiévré.
— Vous avez une lettre aujourd'hui ? cria Madeleine. Où est-il votre mari?... Je vous demande pardon, mais depuis dix jours je n'ai rien du mien !... Je suis si inquiète...
Louise expliqua qu'elle aussi elle était restée sans nouvelles pendant plus d'une semaine. Madeleine se rassura un peu, et le lendemain, d'un air de joie triomphante, elle montra trois lettres qu'elle venait de recevoir à la fois.
Les relations entre les deux jeunes femmes n'allèrent pas au delà, bien que leur sympathie mutuelle grandit tous les jours : à travers la rue, elles échangeaient quelques paroles ou se montraient leurs lettres avec fierté, et chacune, sans se l'avouer, était un peu jalouse, quand ellemême n'avait rien, du bonheur de l'autre.
Les mois passèrent. Les deux jeunes femmes s'absentèrent successivement : Louise, au printemps, pour aller voir son mari légèrement blessé ; Madeleine, à la lin de lété, pour rejoindre le sien en province où il passait, chez ses parents, une permission. Chacune, en l'absence de l'autre, se trouva plus inquiète, plus abandonnée, et les liens confus par quoi elles se
sentaient réunies, pendant le second hiver et le second printemps, se firent plus forts, à mesure que se succédaient les jours qui leur apportaient les mêmes tourments, les mêmes espoirs.
Un matin, Louise remonta chez elle, tremblante de joie. Elle avait une lettre ; son mari allaitvenir en permission à la fin du mois. Elle était trop heureuse, il fallait qu'elle dise la nouvelle ; elle se précipita à la fenêtre.
\Li\ face, la fenêtre était entre-bâillée sur l'intérieur sombre. Louise distingua mal ; la pièce lui parut en désordre. Soudain elle entendit un bruit léger, que les bruits de la rue couvraient par moments, — un bruit convulsif, désespéré, déchirant ; c'étaient des sanglots, et elle vit alors, dans l'ombre de la chambre, la jeune femme effondrée sur un siège, le visage caché dans ses bras appuyés sur la table, et les épaules secouées de spasmes. Une vieille personne, debout auprès d'elle, suffoquait de larmes.
Louise comprit. Elle eut froid ; une immense pitié la saisit ; en même temps, la réalisation, pour une autre, du malheur qu'elle nosait même
pas concevoir pour elle-même, la fit défaillir dans une angoisse affreuse. Elle resta immobile, haletante, n'ayant pas de mo3''en pour dire à la jeune femme qu'elle prenait part à sa douleur, et sentant du reste à quel point ce serait inutile.
Ses fenêtres d'en face se fermèrent, Madeleine Valine partit en province avec sa vieille parente, et Louise bientôt l'oublia un peu, toute à l'attente de son mari dont la permission fut retardée, ce qui redoubla l'impatience de la jeune femme.
Il vint enfin. Elle alla le chercher à la gare. Elle le ramena ; elle était serrée contre lui, si heureuse qu'elle ne parlait pas et ne pouvait qu'à peine comprendre ce qu'il disait. Aucune impression qui ne se rapportât pas à lui n'existait plus pour elle.
Quand ils furent chez eux, Louise, à le revoir là, à elle pour quelques jours, sanglota, mais le soldat domina l'émotion qui l'étreignait aussi ; il voulait être joyeux, il voulait que Louise soit joyeuse, c'était leur première soirée.
— Alors, c'est décidé, tu aimes mieux dîner ici qu'au restaurant ?... Mais dépéchons-nous, hein ! je meurs de faim, lui dit-il gaiement. Il faut mettre le couvert. Je vais t'aider... Mais on n y voit rien, ici, avec ces volets fermés, et on étouffe ! Attends, je vais ouvrir !
— Non ! non ! n'ouvre pas ! cria Louise, bouleversée.
A travers l'entre-bâillement des volets elle avait vu, tout à coup, s'ouvrir la fenêtre d'en face. Une femme, vêtue de noir, apparut, regarda... Elle était si vieillie, si pâle, ses yeux étaient si abîmés par les larmes que Louise la reconnut à peine.
Louise s'était précipitée vers son mari pour l'empêcher d'ouvrir, mais lui, ne comprenant pas, l'enveloppa de son bras, tout en poussant le volet.
— Pourquoi ? dit-il, il faut bien voir clair. Louise échappa au bras de son mari et jeta un
regard éperdu, où il y avait comme une excuse suppliante, vers la figure pâle qui était en face. Mais celle-ci avait vu ; elle devint plus pâle encore, elle se rejeta en arrière et, d'un mouvement sec, presque brutal, referma sa fenêtre.
LE^IEDAILLON
Dans la ruelle étroite le soleil n'entrait pas, et la boutique, tapie derrière une grande maison dont la façade donnait sur une autre rue, était sombre et muette comme une cave. Grépip de boue, masquée de poussière, la devanture était opaque, et au-dessus delà porte on pouvait lire, en lettres effacées : Barbincl — Ycnle cl achat.
Denise, sans se laisser le temps d'hésiter, poussa la porte. Dans l'ombre qui sentait le moisi, parmi le fouillis d'objets hétéroclites emplissant d'un mur à lautre et du sol au plafond la boutique, elle chercha des yeux Barbinct.
Elle eut un tressaillement Silencieusement, il venait de surgir tout près d'elle, de derrière un matelas suspendu.
M. Barbinet, qui n'avait point d'âge appréciable tant il semblait vieux et indestructible, avec son crâne jaune, sa face rasée, ses rides creuses, sa stature osseuse et son pardessus marron et pelucheux, aussi usé et résistant que lui-même, exerçait ostensiblement la profession de brocanteur, et occultement celle de prêteur à la petite semaine.
Morose, madré et impitoyable, il aimait les affaires sûres et ne dédaignait point les plus humbles. Lorsque la solvabilité de l'emprunteur lui paraissait douteuse, M. Barbinet regrettait beaucoup de n'avoir pas d'argent disponible, mais il en trouvait soudain si un objet de valeur suffisante était offert en nantissement.
Silencieux il fixait sur Denise de petits yeux circonspects, bordés de rouge, et clignotants.
La jeune femme, toute sa décision évanouie brusquement, ne trouvait pas ses mots, et son émotion la faisait paraître plus frêle encore et plus enfant dans sa robe pauvre.
— C'est pour le médaillon, balbutia-t-elle.
— Qutl méd.tillon ?
— Vous savez bien... Le médaillon en or que je vous ai laissé en gage, il y a six mois. Il faut que je l'aie. Mon mari va revenir. Je ne veux pas qu'il sache...
— Ah ! oui... ah ! oui... M""' Denise Portai, n'est-ce pas ?
Avec une lenteur méthodique, il alla ouvrir une grille, dissimulée sous de vieux rideaux, qui isolait le fond de sa boutique, et rapporta une petite boîte et un registre qu'il consulta.
— Ça fait quatre-vingt-sept francs, avec les mois pas payés.
— Quatre-vingt-sept francs ? Tant que ça !... Elle avait eu un mouvement de stupeur, mais
aussitôt se reprit.
— Enfin, vous savez mieux le compte que moi... Mais voilà... pour le moment je n'ai pas l'argent... Alors je suis venue vous demander de bien vouloir me rendre tout de même le médaillon pour une semaine. Je vous le rapporterai ensuite.
— Ça ne se peut pas^, dit le vieux de sa voix morne. Je regrette bien, mais cane se peut pas.
Il battait en retraite, avec la boîte et le registre, vers la grille. Denise, affolée, l'arrêta par le bras.
— Je VOUS en prie, attendez ! écoutez-moi ! 11 faut qù? je l'aie ! Je vais vous expliquer... C'est mon mari qui me l'a donné... Il l'avait de sa famille, et c'est la première chose qu'il m'a donnée. Il y tient beaucoup, et il sait aussi combien, moi, j'y tiens à cause de lui. Pour moi, jamais je ne m'en serais séparée. Mais quand Louis a été blessé, il m'a fallu de l'argent pour allerle voir... Je n'avais rien. J'avais été malade et je n'avais pas pu travailler... C'est alors que j'ai pensé au médaillon... Mais, vous comprenez, mon mari ne sait pas que j'ai été malade. Il n'aurait plus manqué que ça que je le lui dise. Il se tourmente bien assez pour moi, parce que nous n'avons pas de famille du tout. Nous nous sommes mariés quatre mois avant la guerre, et j'avais seulement dix-huit ans, mais ma tante, avec qui je vivais, venait de mourir et Louis a dit qu'on ne pouvait pas attendre parce que j'étais trop jeune pour vivre toute seule... Pensez comme il se fait du souci depuis qu'il est parti... Alors, s'il ne me voit pas le médaillon, il se doutera de quelque chose, il me questionnera, et jamais je ne pourrai lui mentir assez bien. Vous voulez bien me le rendre, n'est-ce pas ? Ce n'est que pour une semaine...
Elle s'arrêta, imploi-anl du regnrd le vieux. Elle s'était efforcée de raconter toute son histoire aveccalmeetbien clairement, La situation était, à ses yeux, d'un tragique si poignant, et il était si facile, pensait-elle, delà résoudre sans dommage pour personne, qu'elle n'imaginait plus maintenant qu'on pût lui refuser satisfaction.
M. Barbinet l'avait écoutée avec beaucoup d'attention.
— Ça ne se peut pas, répéta-t-il enfin. Ça ne se fait pas dans le commerce. Réfléchissez vousmême. Ça serait trop commode, voyons ! On a besoin d'argent pour une raison ou pour une autre. On sait qu'il y a dans le quartier quelqu'un qui est serviable. On va le trouver, on promet tout... et puis quand ça vous chante on revient : « Je n'ai pas d'argent, rendez tout de môme le médaillon... » Non, j'ai dit mon dernier mot': Donnez quatre-vingt-sept francs et je rends le médaillon.
- Mais je ne les ai pas! Le peu d'argent que j'ai pu trouverj'enai besoin pour recevoir Louis. Pensez qu'il va revenir pour si peu de temps, et qu'il en est si heureux, et que ce sera gâché, et qu'il repartira avec un tourment qui ne le quittera plus ! Quand je suis allée le voir, il m'a
demandé pourquoi je ne l'avais pas, le médaillon... Non, non, c'est impossible ! donnezle-moi !
— Trouvez l'argent. Quatre-vingt-sept francs, ce n'est pas la mer à boire... On s'arrange, ajouta-t-il entre ses dents.
Il ne dit pas comment Denise aurait pu s'arranger, et elle ne le demanda pas. Elle sanglotait, elle balbutiait des supplications, et recommença, d'une voix entrecoupée, son bumble bistoire. M. Barbinet réfléchissait. Sans doute, enfin, il fut ému. 11 eut une petite toux, alla vers un bureau, et revint avec u:i papier où il avait écrit quelques lignes.
— Ne pleurez pas, ça fait mal auxj^eux, ditil avec bienveillance. Je veux bien avoir confiance en vous. Vous vo3^ez queje suis un brave liomme et qu'on a tort de dire du mal de moi dans le quartier. Vous allez signer ça : Ça dit que je vous confie, pour le faire voir, un médaillon qui m'appartient et que vous devez me le rendre dans huit jours. Alors si vous ne me le rendez pas, ça sera un vul prouvé. El les gens qui volent on les fait arrêter... Et puis les intérêts doubleront. Ça vous va?
Elle dit : « Oui ». Cela lui était égal. Elle vou-
lait le médaillon, voilà tout. Elle signa et partit radieuse, l'emportant.
Elle l'avait à son cou quand son mari arriva le lendemain. Il le remarqua avec satisfaction, et la jeune femme n'eut pas de peine à lui faire croire qu'elle ne manquait de rien.
Le dernier jour, comme sans pouvoir retenir ses larmes, elle l'aidait à préparer son paquet, il lui dit tout à coup :
— J'ai quelque chose à te demander, ma petite Denise : Donne-moi le médaillon. Je veux l'emporter avec moi. Ce sera un peu de toi que j'aurai là-bas Je n'y laisserai pas mon portrait, tu comprends, ajouta-t il en riant, je vais t'y mettre, toi...
Elle n'hésita pas. Elle lui tendit le médaillon, Il y glissa le portrait de la jeune femme et, en essayant de sourire, reprit :
— Tu ne me trouves pas ridicule, hein ?. . . Mais tu sais, là-bas, on n'a pas de fausse honte à aimer ceux qu'on aime. Et ça me fait plaisir d'avoir avec moi ce que tu as porté si longtemps...
Il partit lelendemain. Denise se trouva seule sur le quai du chemin de fer. Alors, seulement, elle pensa avec netteté à M. Barbinet. Elle chancela d'épouvante.
Dans sa boutique moisie, M. Barbinet semblant moisi lui-même, sortait de la vieille grille qui, barrant le fond de son magasin, en faisait un appartement privé, quand il entendit s'ouvrir la porte de la rue. A travers son labyrinthe de vieilleries, il s'avança pour voir. C'était Denise, pâle, crispée, haletante.
— Je ne le rapporte pas ! cria-t-elle. Faites ce que vous voudrez !
— Qu'est-ce que vous ne rapportez pas ? dit posément M. Barbinet, qui ne l'avait pas reconnue tout d'abord.
— Le médaillon que vous m'avez rendu, il y a huit jours, et que je devais vous rapporter aujourd'hui. Mon mari a voulu l'emporter là- Las. Alors, je ne l'ai plus ! Faites ce que vous voudrez !...
— Doucement, dit M. Barbinet, qui aimait la méthode. Récapitulons-nous : vous êtes madame Denise Portai? — Oui. Il y a six mois,
VOUS m'avez reuiis, en nantissement d'une somme par moi prêtée, un médaillon en or ? — Oui. Il y a huit jours vous êtes venue me demander de vous rendre ce médaillon, sous prétexte que votre mari, qui venait en permission, soupçonnerait que vous êtes gênée, et en serait tourmenté, s'il ne vous le voyait pas au cou. Vous me deviez quatre-vingt-sept fraiics ; vous ne m'avez pas versé un sou ; néanmoins, contre un papier sigué de vous, spécifiant que le médaillon était à moi, et que vous deviez me le i'estituer sous huit jours, j'ai bien Voulu vous confier cet objet... Nous sommes d'accord ? Bon. Alors, vous ne voulez pas dire que vous ne rapportez pas le médaillon? Ce serait un vol. Ça ne peut pas être ça.
— C'était hier, sanglota la jeune femme, Louis m'a dit : « Je veux l'avoit* avec moi là- ])as, ça sera un peu de toi ; tu l'as porté si longtemps... » Comméht est-ce que j'aurais pu lui dire non ? 11 est parti tout à Iheure. C'est après seulement que j'ai bien compris. De la gare, je suis venue tout droit ici. J'ai trop peur. Je veux en finir... Si vous voulez attendre, ajouta-t-eile timidement, comme je vais bien maintenant, je pourrai trouver de l'ouvrage, elj petit à petit...
-^ C'est malhelit'GuSi dit Barbinet ; je n'aurais pas cru ça ; vous aviez Tair si honnête...
— Qu'est-ce que vous dites ?cria Denise, révoltée.
Mais l'aspect louclie de son histoire lui apparut, et elle s'arrêta, pourpre.
— Je dis qu'avec vos airs de sainte-nitouche 'ous m'avez mis dedans. A présent vous voulez
m apitoyer. Ça ne prend plus. Le papier çst formel. On ne peut pas se laisser refaire comme ca. Je vais appeler un agent.
Il se dirigea vers la porte. Denise se dressa, la face blanche. Ce qui ne lui était apparu que comme un invraisemblable cauchemar devenait une réalité horrible.
— Non ! non ! gémit-elle. Elle étendit les mains et glissa par terre, évanouie.
En reprenant conscience, elle se retrouva (tendue toul de son long ; elle avait un rouleau de tapis sous la tête et, aux tempes et sur les lèvres, une sensation cuisante, M. Barbinet, à genoux près d'elle, l'observait, une burette de vinaigre à la main.
— Ça n'a pas de bon sens, dit M. Barbinet. Il y a un quart d'heure que ça dure. On ne vient pas tomber comme ça chez les gens.
Il aida Denise, chancelante, à se relever, et reprit :
— Votrehistoire, je veux bien y croire. Voilà votre papier. Brûlez-le, ça ne compte plus. Les quatre-vingt-sept francs, vous me les donnerez quand vous pourrez : on comptera les intérêts simples... Maintenant, moij*ai affaire...
Eperdue de joie, sanglotant nerveusement, Denise prit les mains du vieux, balbutiant sa gratitude. Barbinet eut un gloussement étouffé, une grimace convulsa sa face morne, et il tourna le dos.
Elle rentra chez elle, tremblante encore et pénétrée d'une reconnaissance si vive à l'égard du vieillard, qu'elle en fit part, avec des détail s circonstanciés, à sa concierge et à deux voisines. Celles-ci en restèrent stupéfaites, car M. Barbinet jouissait d'une réputation solidement établie.
Denise, à la suite de son émotion, futmalade pendant quelques jours. Une préoccupation l'absorbait : prouver sa gratitude à sonbien faiteur. Elle se décida pour un travail à l'aiguille, mais elle hésitait entre une calotte brodée et des pantoufles en tapisserie ; si bien qu'elle résdlut, pour sa première sortie, de
faire visite à M. Baibinet, afin de le prier de choisir.
Le lendemain, vers trois heures, elle entra dans la boutique.
— Vieux ladre ! vieuxgrigou I vieux caïman ! criait une femme en tablier, écaillère que Denise connaissait de vue. Un suceur de sang, voilà ce que vous êtes ! et je ne vous l'envoie pas dire ! Mes cuillères^ je les veux! Je vous ai assez payé d'intérêts, gibier de potence ! Pourquoi que ça serait pas pour moi comme pour les autres, scélérat !
M. Barbinet, réfugié derrière sa grille, ne disait mot. Denise se jeta en avant, frémissante d'une généreuse indignation.
— C'est honteux de parler comme ça ! criat-elle à l'écaillère. M. Barbinet est le meilleur des hommes, et je vous défends!... Il m'a rendu un médaillon...
Elle s interrompit. Surgissant de sa grille, M. Barbinet s'avançait sur elle, hors de lui.
— Taisez-vous, hein ! Taisez-vous ! J'en ai assez de vos mensonges! Si je vous ai rendu le médaillon, c'est que vous m'avez payé ce que vous me deviez, vous m'entendez ? Si vous
dites le contraire, c'est probablement parce que vous ne tenez pas à ce qu'on se demande comment vous avez trouvé l'argent !...
— Oh !... dit Denise, suffoquée.
L'écaillère lança une derrière bordée d'injures et la porte claqua derrière son dos.
— On m'y reprendra, continua, quand il fut seul avec Denise, M. Barbinet, en proie à une vive irritation. On m'y reprendra... Depuis huit jours, je les ai tous et toutes après moi. « Et rendez-moi mes cuillères... — Et rendez-moi ma broche... — Et vous lui avez rendu le médaillon, rendez-moi ma montre... » Avant, on savait qu'il n'y avait rien à faire. Maintenant, c'est plus une vie... Ah! oui, on m'y reprendra !
ïl trotta à travers son fouillis, se calma un peu, revint vers Denise :
— Voyons, pour une fois que je fais une bêtise, vous n'aviez pourtant pas besoin d'aller le raconter à tout le monde...
LE DEGOa
Quand elle reçut la lettre annonçant que maintenant c'était sur, que son tour était arrivé, qu il allait revenir pour presque une semaine, Marcelle eut d'abord une si violente émotion qu'elle en demeura étourdie et presque défaillante.
« Georges va revenir... Georges va revenir .. », balbutiait-elle à demi-voix, poursebien convaincre elle-même de la réalité de son bonheur.
Mais la préoccupation qui, depuis tant de mois, accompagnait ses alarmes et ajoutait à ses épreuves la saisit aussitôt, urgente et impérieuse à présent. Elle chercha^ù se bien rendre iJuQQite de la {iitu^itipu. p^p re^^a|dii ses (ieuk
toutes petites filles, qui jouaient par lerreavec des bouts de chiffons. Elle s'approcha du miroir qui était au-dessus de la cheminée et regarda son visage mince et joli. Enfin, elle regarda autour d'elle l'aspect du logement. C'était là qu'elle était venue habiter avec lui, cinq ans avant, quand il avait gagné assez d'argent, dans son métier de dessinateur, pour pouvoir l'épouser... Elle passa la soirée, tout en travaillant, à réfléchir et, dès le lendemain, elle se mit à l'œuvre avec énergie.
Quatre jours après, elle attendait Georges à la gare. Elle était si tremblante qu'elle put à peine se renseigner. Tout à coup, au milieu des autres soldats, elle le vit...
Maintenant, ils rentraient chez eux à pied. Marcelle, cramponnée à son bras, suffoquait encore et ne pouvait que répéter : « Te voilà... Te voilà... »„ avec un grand effort pour ne plus sangloter. Georges, penchant vers elle sa haute taille, essayait de rire et lui disait d'être sage.
En marchant, elle se ressaisit un peu, mais elle avait tant de questions à lui poser qu'elle
les entremêlait toutes. Elle expliqua que les enfants allaient bien, mais qu'elle n'avait pas voulu les emmener dans la foule. C'était vrai, mais surtout Marcelle, sans se l'avouer, voulait; que, tout d'abord, il n'eût de regards que pour elle... Et, de nouveau, elle lui parla de lui, mais il l'interrompit.
— Et toi, ma pauvre petite,, comment as-tu fait pour t'en tirer? Comment es-tu parvenue à vivre ?
Elle eut l'air étonne.
— Moi ? Mais très 'nien, sois- en sûr 1 Du reste, je te l'ai écrit. Je n'ai manqué de rien, ni les enfants non plus.
— Les gosses, je m'en doute. Je sais que tu te serais privée de tout pour elles... Mais enfin, comment as-tu fait?
Sa voix s'assourdit, tieml)lante de toute l'angoisse qu'il évoquait :
— Je t'assure, je me le demandais tout le temps, le jour et la nuit,.. Cela me tourmentait sans arrêter. Je te voyais sans le sou, te tuant de travail, n'arrivant pas... Pense donc, ma pauvre petite, quand j'étais là on vivait tout juste, et pourtant, ce n'est pas pour me vanter, je gagnais bien...
— Tu me gâtais trop/dit Marcelle,
— Ne dis pas de bêlises!i\lors,je me demandais: Comment fait-elle sans moi? Et je sais bien que tu es délicate de santé, que tu ne peux pas te fatiguer... Et les enfants auxquelles il faut des soins... Et les envois que tu me faisais, malgré tout ce que je t'écrivais.
Elle haussa les épaules.
— Il n'aurait plus manqué que ça que je ne t'envoie rien ! Et puis ne parlons plus de ça ! Tu te tourmentes toujours sans raisons...
— Sans raisons ! Mais je suis sur que tu te privais de manger ! Que tu n'as plus rien 1
Elle étouiïa un petit rire de triomphe.
— Tais- loi donc, tiens, tu es fou !
Ils étaient arrivés. Ils montèrent et prirent les deux enfants qu'une voisine avait gardées. En entrant chez lui, Georges resta un moment sans parler, un peu ahuri de se trouver là. Puis, il se secoua et fit quelques pas dans le logement. Marcelle le suivait des yeux.
— Eh bien ! eu voilà du luxe ! s'exclama-t-il tout à coup, gaiement, en voyant, dans l'étroite salle à manger, la table préparée avec une nappe blanche, des fleurs et des couverts
LE DKCOR 51
brillants... Tiens ! tu as cliangé la pendule de cheminée? ajouta-t-il, surpris.
Marcelle, qui ôtait son manteau, rougit un peu.
— Oui, j'ai eu celle-là en place de l'autre. Llle est mieux, n'est-ce pas?
— Sûrement, elle est mieux. . . Etles flambeaux aussi... Et tuas un tapis...
— Les enfants ont ])onne mine, n'est-ce pas ? demanda la jeune femme.
— Oui, oui, meilleure mine que toi...
Il la regardait et soudain s'étonna :
— Comme tu as une jolie robe... et elle est toute neuve !... Et... Ah! par exemple, si je croyais te revoir avec tes bagues !
C'étaientune allianceet deuxbaguesmodesles qu'il lui avait données. Marcelle se mit à rire et alla vers la cuisine sans lui répondre.
Il resta hésitant, un ])eii déconcerté par 1 impression inattendue. Celte inquiétude cruelle qui, pendant des mois, l'avait obsédé lui était enlevée. Il en était très heureux, mais un malaise presque aussi pénible la remplaçait. Pointant il savait trop que Marcelle l'aimait pour admettre le moindre soupçon.
— A talôle ! cria joyeusement Marcelle.
11 s'assit en face d'elle, s'elïorçant d'être gai. La jeune femme, heureuse, le servait, coupait la viande des deux petites, mangeait elle-même et bavardait.
— En voilà un bon dîner ! s'écria Georges.
— N'est-ce pas? C'est bien ce que tu aimes ? Et vois si les enfants ont bon appétit I
Soudain il repoussa son assiette et regarda la jeune femme en face.
— Voyons, Marcelle, comment as-tu fait?Je suis abasourdi. Pense donc que j'avais peur de vous trouver dans la misère... Qu'est-ce que cela veut dire?
— Eh bien ! voilà, dit-elle très vite, tu es surpris parce que tu m'avais mal jugée : Une enfant, une incapable, une malade !... Alors tu me gâtais et tu ne voulais pas que je m'occupe de rien... Mais j'ai pris courage. Je me suis mise à travailler. J'ai réussi. Oh ! je dois dire que j'ai eu de la chance. J'ai trouvé à faire des modèles de broderie. Et puis je travaille pour une grande modiste. C'est très bien pa3é. J'ai réussi. Je gagne neuf ou dix francs par jour sans me fatiguer... Alors, tu penses si on vit bien !... Et puis la tante Octavie m'a aidée.
— Elle? s'exclama Georges stupéfait. Mais elle me détestait!
— Elle dit que ce n'est plus pareil. Avant, elle trouvait que tu dépensais trop... Mais maintenant elle m'aide. Elle aime beaucoup les petites...
— Pourquoi ne m'as-tu pas raconté tout cela dans tes lettres ?
— Mais je te l'ai dit... (Marcelle semblait un peu embarrassée.) Je ne pouvais pas te donner tous les détails, c'était trop long. Je t'ai dit que tu pouvais être tranquille, que nous étions à notre aise. Tu vois que c'est bien vrai.
— Oui, oui, murmura Georges.
Il luttait contre une sensation dont il avait honte, mais qu'il ne pouvait vaincre, une sensation égoïste sans doute, mais qui le torturait et qui était faite de vanité blessée, d'amour jaloux el de la douleur confuse d'un isolement inopiné.
— Eh bien ! reprit Marcelle gaiement. Félicite-moi ! Tu vois que j'ai bien su m'en tirer à moi toute seule !
— Oui, oui...
Il baissa la tôle pour qu'elle ne vît pas ses yeux et, d'une voix étranglée, ajouta :
^4 CELLES gui LES AlTEiNDENï
— Je vois que tu n'as plus besoin de moi...
Il essayait de rire, mais dans sa voix il y avait une amertume si désolée que Marcelle sursauta, sUipéfaile.
Le visage crispé, les lèvres tremblantes, il faisait des lignes sur la nappe avec son couteau. Sur ses traits, brusquement vieillis, la jeune femme lut sa souffrance.
Bouleversée, désespérée, elle comprit sa propre erreur.
— Ce n'est pas vrai ! cria-t-elie.
Il leva les yeux.
— Non, ce n'est pas vrai, répéta-elle affolie. •l'ai dit tout cela pour que tu ne t'inquiètes pas de nous, pour que tu ne le tourmentes pas, làbas ! lii j'avais tout préparé ! Mais ce n'est pas Vrai ! Je ne gagiie pas dix francs par jour. Je gagne trente-cinq sous quand je peux travailler et je suis souvent malade ! J'ai tout vendu ici, tout engagé, petit à petit ! Cette pendule-là, et les ilambeaux, et les tapis, on me les a prêtés ! Cest la couturière du second. Et la robe aussi, elle me la prêtée pour le temps que tu serais là. Si tu ne me crois pas, va le lui demander ! Mon alliance et les deux bagues étaient engagées. Je les ai retirées en empruntant à la tante
Octavie, mais elle m'a fait signer un billet pour lui rendre par mois. Tu sais bien comment elle est ! Elle dit qu'elle a tout perdu. J'y suis allée trois fois, pour avoir cent francs ! Je l'ai suppliée. Il fallait bien que je puisse le recevoir. Et puis, je ne voulais pas que tu sois tourmenté. Je sais bien comme tu t'inquiètes... Et puis, j'en ai fait trop ! Je n'ai pas réussi... J'ai été bête... Mais je ne veux pas que tu croies... Tu le sais bien... Tu le sais bien... que nous * avons besoin de toi!... acheva-t-elle dans ses sanglots.
Il y eut un silence. Georges ne pouvait parler. Une profonde émotion, faite d'amour, d'atten- .drissement, de pitié, et au fond de laquelle il y avait pourtant uiT soulagement, l'étreignait.
— Tu vois... tu vois, balbutia-t-il enfin. Je le savais... Tu te prives... tu souffres...
— Naturellement, je me prive I cria-t-elle. Pas beaucoup, mais un peu... Et puis après ? Je peux bien souiïrir de temps en temps, moi aussi... Tu devrais le comprendre, mais tu n'es pas raisojmable ! Comme cela, il me semble que je suis plus près de toi !
En débarquant à la gare de l'Est, Claude Sivel, élégant et soigné malgré tout dans sa vareuse un peu déteinte, mais bien coupée, avança, noyé dans le flot bleu horizon des autres permissionnaires au-devant desquels se précipitait le flot des femmes et des parents qui les attendaient. On pleurait et on riait autour de lui. Jadis, les expansions bruyantes l'agaçaient, mais il avait appris bien des choses, et toute celte émotion de gens simples lui donnait à lui-même une petite émotion.
Il sortit de la gare. C'était un après-midi de mai, doux, ensoleillé, trempé parfois d'une averse tiède. Claude eut un profond frémissement de plaisir en retrouvant le printemps de Paris. Il fit quelques pas, cherchant un taxi et,
n'en trouvant pas, appela un fiacre découvert qui passait.
Claude donna son adresse et, renversé sur la banquette, alluma une cigarette et se trouva heureux. Tout à coup, levant les yeux, il s'aperçut que son cocher avait, sous le chapeau de toile cirée, un chignon noir noué d'un ruban vert, et que c'était une femme. Au même moment, celleci se tourna sur son siège vers Claude. Il vit un visage jeune, aux joues animées, aux yeux assurés. Dans l'ample carrick elle paraissait solide.
— Dites donc, militaire, demanda-t-elle tranquillement, est-ce que vous en connaissez un qui s'appelle Bachelard?
— Qui s'appelle comment? dit Claude surpris.
— Bachelard. C'est à cause de votre nui>iéro de régiment que je vous demande ça. Il est du même.
Elle s'interrompit. Ainsi détournée, elle ne pouvait apporter une attention suffisante à son cheval, et une auto avait failli les prendre en ce harpe.
— Faites pas attention, c'est un taxi, dit-elle • à Claude, — méprisant les injures du chauffeur,
— alors Bachelard, est-ce que vous le connaissez ?
— Oui. Il est de ma compagnie. Nous avons été ensemble dans les tranchées pendant tput l'hiver. Je l'ai quitté il y a deux jours, répondit Claude.
— Il allait bien ?
— Mais oui.
— Ça me fait bien plaisir ce que vous médites là... Parce que, vous savez, Bachelard c'est mon mari... J'ai eq une lettre de lui il y a cinq jours, mais vous c'est plus nouveau. C'est une veine que vous soyez de sa compagnie. J'ai déjà mené comme ça trois ou quatre militaires de votre régiment, et il y en a eu juste un qui m'a dit qu'il le connaissait de nom...
— Attention, voilà une auto 1 ne put s'empêcher de s'exclamer Claude.
— Craignez rien, j'ai un œil sur ma jument. Alors, il y a six mois que je ne l'ai pas vu, Bachelard... Depuis sa permission, quoi... Hein, ça a chauffé en ces derniers temps, là où vous êtes ?
— Oui, dit Claude. Mais à Paris aussi, il y a du danger, ajouta-t-il entre ses dents, car il commençait à croire qu'il n'arriverait pas chez lui tout entier, tant les distractions de M""* Bachelard les mettaient tous en péril, elle, lui, la voiture et le cheval.
I — Du (langer, vous blaguez...
Elle se retourna vers son cheval pour le temps de iVanchir un encombrenienl. Puis elle se remit de trois quarts vers Claude.
« Vous savez, c'est pas la peine, quand vous reverrez Bachelard, de lui dire que je conduis. 11 n'en sait rien. J'ai mon permis que depuis (jualre mois... D'abord, ça ne le l'egarde pas. Je *ais ce que je veux. C'est pas parce qu'il n'est pas là. Quand il y était, c'était pareil. Faut vous dire que c'est un homme à s'inquiéter de tout. Il se mangerait les sangs, je le vois d'ici, et il m'écrirait tout le temps ; « Fais ça, et fais pas ça, et prends garde, et méfie-toi des accidents...)) Lesaccidents,çane m'arrivepas, aclieva-t-elle en jetant de côté son cheval, qui, livré à lui-même, allait démolir une voiture à bras.
— Si nous prenions par les quais ? suggéra Claude. On serait plus tranquille pour causer.
— Cest une bonne idée, répondit-elle en tournant dans la rue du Louvre. Moi, les chevaux, ça me connaît. Maman était maraîchère et j'ai mené des centaines de fois. Alors, les gosses en garde, avec mon fiacre je me fais des journées passables. C'est pas un métier ennuyeux ; on vMt du monde, ça disirait. Et
puis faut s'occuper, hein? Bachelard, quand il reviendra, reprendra son métier d'ouvrier horloger, mais au moins on ne sera pas sans rien. II ne sera pas tourmenté, il aura le temps de se retourner... Et puis, voyez qu'il lui arrive quelque chose, une blessure grave, qu'il puisse plus travailler... Faut penser à tout, n'est-ce pas ?... Bachelard, lui, c'est pas son genre. 11 pense à rien. Quand il gratte ses rouages de montre, il s'y entend, il est heureux comme un roi, mais, tiré de là, c'est un enfant de six mois pour la raison. Il n'y a pas plus empoté que lui.. .
— Eh bien ! là-bas, il n'y paraît pas, dit Claude. C'est un type qui n'a pas peur, avec son air tranquille.
— Je le sais bien, qui'l n'a pas peur, mais il est empoté, l'un n'empêche pas l'autre. Quand il est ici, n'est-ce pas, je m'occnj^e de tout et ça va bien parce qu'il m'écoute... Mais là-bas, je n'y suis pas, hein ? et il peut en faire à sa tête... Qu'il lui soit encore rien arrivé de grave, ça me dépasse... Et voilà un homme qui se mêlerai d'être inquiet s'il savait que je conduis dans Paris !... Non mais, alors !... C'est pas à lui à être inquiet, hein ?... c'est à moi et je le suisde reste...
Elle détourna son visage contracté^ mais ce ne fut que pour peu d'instants.
— Est-ce que vous êtes marié ? demanda-telle brusquement.
Elle avait posé la question avec un ton d'intérêt si sincère que Claude répondit aussi simplement :
— Oui. Je suis marié depuis trois ans.
— Alors, si vous êtes marié, j'ai joliment bien fait d'aller bon train. Ce que votre femme doit être impatiente !... Elle sait que vous venez ?
Claude eut un sourire.
— Non, c'est une surprise. Je n'ai pas eu le temps de la prévenir... Prenez garde !. .
— Regardez-moi cet éléphant ! C'est trop fier pour prendre sa droite! jeta-t-elle, au passage, à un énorme camion automobile dont le conducteur, conscient de sa puissance, ne répondit pas.
— Ça me fait plaisir d'avoir causé de Bachelard, reprit-elle. C'est un peu comme si j'avais été avec lui... Vous pourrez lui dire (jue vous m'avez vue. Pas que je conduis, mais que vous m'avez vue... Et que tout va bien... Qu'on l'attend, solide au poste... Tenez, vous y voilà à votre Aima...
Claude descendit et voulut payer.
62 CELLES QUt LES ATTENDENT
— Demandez voir d'abord si votre femme est là, objecta-t-eîle sans être impressionnée par la maison somptueuse... Peut-être que vous aurez èi>çore besoin de moi.
Il entra, et ressortit presque aussitôt. L'expression de son visage n'était plus souriante.
— Elle n'est pas là, dit-il brusquernent. Elle est à une crèche où elle soigne des enfants tous les après-midi.
— Alors, fdons-y...
Claude donna l'adresse et monta. Il ne pouvait s'empêcher d'être irrité.
— C'est ridicule, pensa-t il tout haut, elle se atigue trop, elle est délicate, elle va tomber malade...
M'"° Bachelard tourna la tête.
— Ça y est. Vous voilà en colère... VousêtCs tous les mêmes... Faut que vous vous mêliez de tout. Vous ne pensiez pourtant pas que nous allions toutes rester là comme des bonnes à rien... D'abord, on s'embêterait trop?... Non, In tête de Bachelard, s'il me voyait...
Elle eut un petit rire, mais un tuyau d'arrosage, deux tramways survenant et un refuge» nécessitèrent son attention.
Claire était dans son petit salon aux rideaux à demi clos et elle tenait devant ses yeux un livre qu'elle n'arrivait pas à lire, lorsque Geneviève, sa cousine et sa meilleure amie, entra, vive et fringante comme toujours avec sa robe élégante et son petit chapeau enfoncé sur ses yeux noirs.
— Bonjour, Claire, dit-elle en l'embrassant. Elle vit l'air abattu de sa cousine, ses paupières rougies et la pâleur de son joli vi.sage.
— Eh bien, Henri ne vient pas ? demanda-tellc.
— Si, dit Claire à demi-voix, il arrive samedi.
— Et lu n'es pas folle de joie?... Et lu ne prépares pas tout ?...
Mais Claire l'interrompit.
— Non, je ne suis pas folle de joie ! Il vient, c'est vrai, mais au bout de six jours il repartira, il retournera là-bas, au danger... Comment veux-tu que ce soit un vrai bonheur pour moi?... Chaque minute qui passera sera une torture parce qu'elle me rapprochera du moment de son départ... Je suis trop malheureuse depuis deux ans... Je suis de plus en plus malheureuse !..,
Elle tamponnait ses larmes. Geneviève parut agacée.
— Alors, c'est toujours pareil ! Ma petite Claire, tu aimes beaucoup ton mari, mais tu l'aimes en égoïste ! Oui, parfaitement, en égoïste ! Avec ton amour, tes angoisses et tes larmes tu lui gâtes ses permissions. Le pauvre garçon trouve une maison lugubre et une femme désespérée. Je suis certaine que, là-bas, son plus grand tourment c'est de te savoir affolée, torturée, malade d'inquiétude et de douleur. . C'est mal de ta parL! Tu devrais te dire, vois-tu, que ce que tu éprouves, des centaines de milliei's d'autres femmes l'éprouvent, et moi toute la première. Crois-tu que j'aime moins mon mari que tu n'aimes le tien ? Que je ne tremble pas pour lui ? Eh bien, quand j'écris à Maurice,
mes lettres ne sont pas des lamentations d'un bout à l'autre, et, quand il est venu, je t'assure que j'ai été heureuse et joyeuse, et que je le lui ai montré, et que je me suis faite aussi belle que possible pour lui... Toi, tu reçois Henri comme si tu étciis une pleureuse...
— Ce n'est pas de ma faute, gémit Claire. C'est plus fort que moi... Je souffre tant...
— C'est cela, tu ne penses qu'à toi, qu'à ta peine, et pas à lui, au besoin qu'il a d'un peu de plaisir, de joie et de gaîté. Tu l'aimes pour toimême. Je t'assure, il s'en rend bien compte La dernière fois il me l'a dit...
— Henri t'a dit cela ! cria Claire.
— Certainement, affirma Geneviève.
— Mon Dieu, mon Dieu, et moi qui voudrais tant le rendre heureux quand il est là. Tu as raison, je suis égoïste IMaisjane le serai plus ! Je ne le serai plus !
Elle pleurait de plus belle. Quand elle fut seule, elle se repentit davantage encore et, avec ardeur, mit tout en œuvre pour que Henri, celte fois au moins, trouvât une maison en fétg et une Claire courageuse, joyeuse, et parée.
Le samedi pourtant, elle eut beaucoup de peine à ne pas sangloter quand elle embrassa
son mari, quand elle le revit près d'elle, dans cet appartement où ils avaient été si parfaitement heureux et où, seule, elle se trouvait si profondément malheureuse. Mais elle s'était armée de courage : elle ne serait pas égoïste ; elle ne montrerait pas ses tourments ; elle n'accaparerait pas Henri jalousement comme à ses autres permissions.
Henri parut surpris et satisfait du changement. Il trouva la maison mieux arrangée, sa femme plus jolie et plus élégante, et il ie lui dit avec un plaisir évident. Cependant, il sembla étonné quand elle proposa de sortir le soir même et qu'elle exposa le programme qu'elle avait imaginé pour le distraire pendant sa permission. Il approuva, du reste, avec empressement.
Chaque jour, elle s'ingénia à être mieux mise et plus coquette que la veille. Elle jouait uiu comédie de joie insouciante et sans appréhension qui lui donnait bien du mal, mais dont Geneviève, avec laquelle ils dînèrent deux loir, la félicita secrètement, Henri semblait aus;d gai qu'elle-même, mais de temps à aulre, il l'observait avec un étonnement où il y avait du doute et parfois des ombres de mécontentement
qui se multiplièrent, si bien que Claire craignit de remplir imparfaitement son rôle et qu'elle redoubla d'efforts.
La veille du départ, elle aurait voulu, toute la journée, rester enfermée avec lui, mais elle se dit qu'il fallait être courageuse jusqu'au bout et que, si elle se laissait aller le moins du monde, elle était perdue.
— Encore une toilette neuve, lui dit Henri en la voyant prçtc.Tu es redevenue d'une coquetterie... Enfin, sortons, puisque tu y tiens .. Ce n'est pas comme à ma dernière permission où lu voulais rester avec moi sans voir personne... On s'habitue atout, — acheva-t-ii plus bas avec un petit rire presque amer, — deux ans, c'est bien long...
Claire n'entendit pas. Le soir, lorsqu'ils rentrèrent, la jeune femme s'eiïorçait toujours d être joyeuse, de rire et de bavarder. Son mari paraissait fatigué et il était sombre.
Un bruit léger l'éveilla vers le milieu de la nuit. Claire dormait et sanglotait en dormant comme un enfant qu'un lourd chagrin poursuit en rêve. Lalumièrenlluméela réveilla. Haletanfeencore, les yeux dilatés, les joues inouillécs de larmes, elle regardait Henri sans paraître comprendre,
Tout à coup, elle se jeta contre sa poitrine.
— J'ai rêvé I...j'ai rêvé que tu n'étais pas là !... Mais ce sera vrai demain I demain, tu seras parti !
— Cela te fera tant de peine que cela ? murmura-t-il d'un air de doute- Elle se rejeta en arrière.
— Qu'est-ce que tu dis ?
— Je croyais... oh! rien de mal, bien entendu... Mais, à te voir si insouciante, si gaie, si mondaine, si coquette, si différente de ce que tu étais les autres fois où je suis venu, je croyais que tu avais pris ton parti de mon absence, que tu t'étais accoutumée à vivre sans moi... Dame, après deux ans...
— C'est Geneviève ! cria-t-elle désespérée C'est de sa faute! C'est elle qui m'a dit que je te rendais malheureux, que je te tourmentais, que je n'étais ni dévouée ni courageuse î... Et j'ai essayé... il me semblait que je ne réussissais pas... Mais comment as-tu pu croire ?...
Elle suffoquait de sanglots. Henri la regardait, il eut comme un sourire rassuré.
— Du courage... pour cacher son chagrin, à quoi bon ? dit-il enfin. Celui pour qui on souffre aime bien mieux le savoir... J'aime mieux que
tu sois triste, que tu sois seule, que tu ne sois pas coquette... même pour moi... J'aime mieux, c'est de l'égoïsme, mais c'est la vérité, j'aime mieux voir et savoir que tu ne penses qu'à moi, que tu as peur pour moi, que tu es malheureuse à cause de moi... Et plus tu es malheureuse, vois-tu, plus moi je suis tranquille... (11 essaya de rire.) Quel égoïsme, hein ?..*
Mais, dans les yeux en larmes de la figure désolée qui se tendait vers lui, il vit qu'elle le lui pardonnait.
Dans le petit grenier qu'il appelait son atelier, Prosper Balbois, sous le jour blanc quj tombait par la large tabatière, peignait avec un enthousiasme que n'avaient pu entamer trente années d'insuccès.
C'était un vieux bohème de cinquante ans passés. Il avait gardé la cravate Ilollante, la vareuse et le pantalon à la hussarde, usés jusqu'à la corde, mais fièrement arborés, et de même il avait gardé ses chimères et ses convictions. Absorbé en elles, il ne voyait pas plus son indigence, les murs lézardés, encombrés d'ébauchesinachevées, toujours recommencées, le grabat, les trois chaises dépaillées, la table boiteuse, qu'il ne se rendait compte que main-
tenant son dos était raide, ses joues ridées et son crâne chauve sous les longues mèches grises. Quand le froid était vif et que le charbon manquait pour le petit poêle, comme ce jour-là, il p'iignait avec son chapeau sur la tête et sa couverture sur le dos. Quand il avait du tabac, il fumait une pipe avec plaisir. En tout temps, par la tabatière de sa mansarde, il pouvait, en passant sa tête, voir la moitié de Paris, ce qui favorisait ses rêves.
Soudain Prosper Balbois tressaillit : on frappait à la porte. Étonné, car jamais personne ne venait le voir, il alla ouvrir, sa palette à la main.
Une vieille femme entra, courbée et ratatinée, nu-tête, pauvrement mise, avec un châle déteint sur ses épaules maigres.
— Faites excuses si je vous dérange. Je suis la mère Tliouvenin... Vous me remettez?... Mais si, voyons, voti e voisine du fond du couloir.
— Ah ! parfaitement, parfaitement...
Balbois offrit poliment la plus solide de ses
trois chaises. Il ignorait la mère Thon venin, n'ayant jamais remarqué personne ni retenu aucun nom, depuis des années qu'il vivait soli-
Il CELLES Qui LES ATTENDENT
laire dans la vaste maison populeuse. Il avait eu parfois de légers démêlés, aussitôt oubliés, avec la horde de galopins qui la parcouraient du haut en bas, mais c'était tout.
— Vous faites des tableaux ? dit tout à coup la vieille d'un ton un peu timide.
Elle regardait autour d'elle, mais elle avait la vue basse et sans doute ne distingua pas les esquisses accrochées aux murs.
— Oui, dit Balbois, étonné. Je suis peintre.
— C'est ça, c'est ça... Vous faites des tableaux, pas? Des tableaux comme on en voit des fois dans les magasins ou chez les personnes ? Des portraits, quoi ?
- Oui .. si on veut...
Balbois faillit se lancer dans quelques considérations artistiques, mais se contint.
— Alors, voilà, dit la vieille, j'ai quelque chose à vous demander. Quelque chose que je voudrais bien. Ça serait un grand service et ça me ferait bien plaisir... Pour le paiement, dame... j'ai économisé un petit peu... C'est pas grand'chose parce que je suis trop vieille, je travaille plus... Et puis, n'est-ce pas, je peux pas le laisser sans rien, là-bas ?...
Elle s'arrêta court et reprit :
— Alors, voilà : Je voudrais son portrait.
— Le portrait de qui ?
— Le portrait à Maurice. Vous savez bien Maurice, mon petit-fils, quoi ! Il a été blessé et il est prisonnier. Alors, je voudrais son portrait...
— Hein ? Son portrait? dit Balbois, ahuri. Mais, d'abord, je ne fais pas de portrait... Et puis, il n'est pas là. Alors...
— Si, si, protesta la vieille, qui s'enhardissait. Vous en faites, (fes portraits, vous l'avez dit ! Et puis, vous vous rappelez bien de lui ? Un petit blond à l'air malin, voyons... Même qu'il vous a fait des blagues dans les temps... Maintenant, il a vingt-trois ans... Il est typographe... Voyons, vous le revoyez bien ?... Il siillait toujours en descendant les escaliers... Là, vous y êtes, pas vrai ? Vous vous le rappelez... Et puis, du reste, v'ià sa photographie, alors comme ça c'est pas difficile.
Elle tira d'un bout de papier plié et tendit à Balbois, qui la prit machinalement, une photographie mal faite et à demi effacée.
— C'est lui. y a deux ans II a fait faire ça à la Fêle du Trône. C'est encore une vraie chance que je l'aie... Mais, ça passe, ça s'en
va... Et puis aussi c'est moi qui n'y vois plus clair... Faut vous dire que je perds mes yeux. Y a pas de lunettes qui tiennent ; je peux pliîs voir sa figure là-dessus... Et croiriez-vous .. (Elle fit une pause et sa voix trembla) croiriezvous qu'y a des moments où je me reppelle plus bien comment il est... Ça s'en va. . Je cherche à me rappeler, je peux pas... Je le rc'rouve plus... Oh ! pas tout le temps, mais encore assez souvent... et j'ai peur que ça augmente... Alors, un portrait, n'est-ce pas, c'est grand et puis c'est en couleur... Je le verrai bien... Pensez que lui-même je le reverrai peut être pas. J'}»^ serai peut-être plus quand il reviendra. Dame, je me fais vieille. Depuis ces tempsci je sens ça... Le matin, j'ai les jambes quasi mortes... et puis... Enfin, bref^ ça me ferail bien plaisir d'avoir son portrait, si vous aviez la cora plaisance...
Ralbois ne répondit pas tout de suite. Il avail d'abord voulu refuser; maintenant il se demandait seulement s'il réussirait, à l'nide de la photographie et des vagues souvenirs qu'il s'cflbrçait de préciser, à peindre quelque chose qui satisfasse la vieille.
— Je ferai de mon mieux, dit-il enfin.
— Je pourrai venir voir ? demanda la vieille, enchantée.
11 dit oui ; elle partit et il se mit à l'œuvre. Il retrouva, dans un coin, une petite toile à peu près propre et travailla avec acharnement, faisant un héroïque effort pour copier servilement l'image qu'il avait sous les yeux, et n'y arrivant qu'avec une peine infinie et un frémissement de révolte mal contenue, car il ne connaissait plus que sa fantaisie quand il avait un pinceau dans les mains.
La vieille revint le lendemain. Comme Balbois, en fureur contre ce qu'il peignait, ne disait mot, elle n'osa tout d'abord s'approcher. Incertaine sur la cause de l'irritation du peintre, elle constata à voix haute qu'elle lui donnait bien de l'ouvrage et elle reparla de paiement. Balbois eut un rire amer en songeant que cela ne lui était pas arrivé souvent qu'on lui offrît de l'argent pour sa peinture. Il interrompit la mère Thouvenin en lui disant, avec exaspération, qu'il faisait cela pour le plaisir et qu'il ne ferait plus rien si elle insistait. Alors elle prv)posa de ranger le grenier, mais il protesta ; sans sa poussière et son désordre il n'aurait plus été chez lui.
Elle s'assit et resta silencieuse. Au bout de quelques minutes, elle n'y tint plus et vint voir le portrait. Ses lunettes sur le nez, elle le contempla un moment. Inachevé et peut-être, malgré tous les efforts de Balbois, reproduit avec une minutie insuffisante, il lui causa une déception et elle ne put retenir quelques observations enveloppées de compliments.
— Y a pas à dire, ça vient bien... Mais faut le faire souriant, pas?... Là-dessus, il a pasl'air gai comme il était. Et puis, faut lui faire les joues plus roses... ça prouve la santé, les joncs roses... Et puis, faut que la moustache frise pareille des deux côtés... Et puis, pendant que vous y êtes, vous seriez gentil de le mettre en uniforme... Oui, en bleu comme y sont... Mais, y a pas à dire, ça vient bien... Maintenant, je m'en vas... On n'aime pas être dérangé pendant l'ouvrage, comme de juste. ..
Balbois, seul et exaspéré, suivit docilement les indications données. Il rosit les joues et frisa la moustache, à prudents petits coups de pinceau. Le dernier jour, quand l'ouvrage fut terminé, il se leva de bonne heure et plaça le portrait dans un cadre qu'il avait fabriqué luimême. Alors, il prévint la vieille qui n'était pas
revenue dans la crainte sans doute de le retarder.
Elle arriva en hâte. Sous le jour cru tombant de la tabatière, il lui mit le portrait dans les mains. Elle regarda et une telle émotion la saisit qu'elle ne put parler. Balbois jeta un dernier coup d'œil sur son ouvrage.
— C'est une horreur, ce chromo I se dit-il avec indignation.
Mais, en vo3'ant l'extase qui transfigurait la face de la vieille, il. ne put s'empêcher de se demander si, au contraire, ce n'était pas la meilleure œuvre qu'il eût jamais faite.