‹ Celles qui les attendentChapitre 2 sur 16 · L'INCONNUE · texte numérisé non relu

L'INCONNUE

Fendant tout le voyage, elle était restée assise dans son wagon, droite, immobile et comme inconsciente, sa jolie figure figée dans unecii-;pation qui la vieillissait. Elle ne savait pas ce qu'elle avait fait entre le moment où elle avnit reçu la nouvelle et celui où elle avait pris le train ; elle ne savait pas combien d'heures avait duré le trajet ; elle ne savait plus rien que îa douleur qui l'affolait. « Jacques est blessé gii:.vement... Jacques est blessé grièvement... »..«c redisait-elle. Par moments, elle n'arrivait pas à concevoir que ce soit vrai; par moments, revenait l'effroyable idée qu'il n'était pas seulement blessé, qu'il était... elle ne formulait pas l'indi cible angoisse qui veillait au fond de sa pensée,

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qui la faisait frissonner d'une horreur si éperdue qu'elle serrait les dents pour ne pas crier. En même temps, comme un tourbillon confus, revenaient tous les souvenirs de leur amour, de leur bonheur, pendant les deux années écoulées entre leur mariage et la guerre ; elle revoyait leurs heures de joie et de tendresse, leur accord toujours parfait, Tinlimité de leur confiance mutuelle et les mille détails de cette vie quotidienne où chacun d'eux était pour lautre tout au monde.

Elle arriva le matin et traversa la ville presque en courant. Les objets extérieurs lui semblaient le décor irréel d'un rêve. Devant 1 hôpital, haletante, elle dut se niidir pour ne pas s'évanouir. ;-lle ne sut au juste qui elle interrogeait, d'une voix rauque qui ne lui sembla pas être sa propre ' voix. Elle entendit : « C'est très grave, mais ce n'est pas désespéré ». Alors, elle chancela et .". rendit compte qu'on la soutenait.

Pourtant, elle ne sanglota que quand elle le vit. On l'empêcha d'entrer parce que la nuit avait été mauvaise, mais, en soulevant le rideau blanc d'une porte vitrée, elle iaperçut. Dans le lit étroit il était étendu, emmailloté de pansements, les yeux clos, la face creuse ; par

instants, ses lèvres remuaient comme s'il délirait.

Elle sanglotait si fort, malgré qu'elle essayât de se contenir, qu'elle dut s'éloigner jusqu'au palier. Appuyée au mur, elle suffoquait dans une douleur qui la déchirait et où se mêlait de la joie parce qu'on lui avait dit que probablement il vivrait.

Une infirmière s'approcha d'elle.

— Madame Lérens ? ,

La jeune femme releva la tête et fit un eiïort pour se calmer.

— Il y a ici, continua l'infirmière, un blessé qui a été atteint, mais bien moins gravement, le même jour que votre mari et après s'être battu auprès de lui. Voulez-vous le voir ? Il vous racontera... Il est seul dans la chambre qui est là.

La jeune femme suivit l'infirmière qui la laissa auprès du blessé. C'était un jeune homme de vingt-cinq à vingt-six ans, au visage intelligent et fin. Il était adossé contre ses oreillers et son bras droit était immobilisé dans un appareil.

— J'ai été, en effet, le camarade de votre mari, Madame, expliqua-t-il. Nous avons combattu côte à côte, et il est tombé quelques

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minutes avant moi... Non, non, Madame, ne pleurez pas ainsi. Il guérira sûrement ; on vous l'a affirmé et c'est la vérité... Mais moi, qui n'ai pas été atteint aussi grièvement, je puis vous raconter...

— Oui, oui, balbutia-t-elle. Racontez-moi...

— Eh bien, Jacques Lérens et moi nous étions liés. Il m'inspirait beaucoup de sympathie, et je crois qu'il en avait pour moi ; cette sympathie m'était encore plus précieuse à cause du caractère taciturne et froid que vous lui connaissez ..

La jeune femme eut un sourire triste. Avec elle, Jacques n'avait jamais été cela.

— Nous avons été blessés en faisant une attaque, poursuivit le jeune homme. Lérens était près de moi quand, soudain, un obus éclata et le renversa presque dans mes bras. Je l'ai cru tué. Il avait juste eu la force de dire deux mots en tombant, et ces deux mots, Madame, c'était votre nom répété.

— Il croyait mourir... et il a dit mon nom, murmura-t-elle, sanglotante.

— Oui, distinctement, comme une suprême pensée qui se formule inconsciemment peutêtre. Et, lorsque, dix minutes après, j'ai été

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blessé à mon tour, j'entendais encore l'accent qu'avait sa voix en disant deux fois ce nom : « Lucie... Lucie... »

Il s'interrompit. La jeune femmeavait violemment tressailli.

— Qu'est-ce que vous dites? demanda-t-elie d'une voix étranglée.

— Je dis qu'en tombant, il a prononcé votre nom deux fois : « Lucie... Lucie... »

11 s'arrêta encore. Elle était devenue très rouge, puis si pâle qu'il crut qu'elle allait défaillir.

— Ce n'est pas mon nom, dit-elle enfin dune voix sourde et comme à elle-même. Je ne m'appelle pas Lucie. Je m'appelle Gabrielle.

Il y eut un silence. Elle réfléchissait, haletante.

— Je... je me suis sans doute trompé, essaya de dire le blessé... J'ai mal entendu...

Mais elle voyait bien qu'il mentait. Gêné, il se tut.

— Lucie ?... Lucie?... se répétait-elle. Elle ne comprenait pas encore bien ce qui lui arrivait, ce qu'elle devait croire. Elle essayait de découvrir, dans ses souvenirs, quelle Lucie son mari pouvait avoir connue. EUii essayait de se dira

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