‹ Celles qui les attendentChapitre 13 sur 16 · LA DISPARITION · texte numérisé non relu

LA DISPARITION

din, qui fumait Iranquillement, posa sa pipe et obéit. Très intimidé, il ciierchait ses mots et cherchait ses souvenirs. Ce qu'il avait su faire, il ne savait pas le raconter. Pourtant, par égard pour M. Lanvin et ses invilés, il fit de son mieux et commença un récit décousu, entremêlé d'incidents et coupé de silences pendant lesquels il regardait ses auditeurs comme pour leur demander s'ils n'en auraient pas bientôt assez. Mais tous se passionnaient, le pressaient de questions et échangeaient entre eux des regards d'orgueil, comme s'ils eussent participé personnellement à sa bravoure.

Bourdin, très tard, fut reconduit chez lui. Dès l'aube, le lendemain, des gamins stationnaient devant sa porte, qui l'acclamèrent quand il se montra. Il sortit : des femmes l'entourèrent, chaque commerçant l'invitait à entrer pour causer un peu. Ce jour-là, Bourdin déjeuna de midi à quatre heures chez le premier adjoint, et dîna, de sept heures à dix heures, chez l'autre ajoint.

Le jour suivant fut pris par le propriétaire d'un château voisin qui, ayant appris l'arrivée de Bourdin, voulut absolument l'avoir chez lui. Là, se trouvaient des messieurs et des dames.

Bourdin, considérablement intimidé, fut ad- .miré, fêté et interrogé depuis le potage jusqu'au moment où il prit congé. Il se retrouva chez lui, le soir, avec un fort mal de tête. Alors, il se dit que quatre jours seulement lui restaient.

Le lendemain, Bourdin disparut.

L'instituteur, qui s'était réservé ce jour-là, l'attendit en vain et en fut d'autant plus mortifié qu'il avait invité plusieurs collègues pour leur montrer Bourdin. On alla frapper à la porte de celui-ci. Rien ne répondit. L'étonnement redoubla le jour d'après, car il ne reparut pas, mais on pensa qu'il avait oublié les invitations et qu'il était allé, sans prévenir personne, visiter, dans la forêt voisine, un vieux garde, lequel, depuis longtemps, était son ami particulier. Aucune critique ne fut ouvertement formulée contre cette fugue, mais on pensa que Bourdin aurait bien pu se consacrer exclu sivementà son village, au lieu d'aller voir un étranger.

LA DISPAniTION 227

Cependant le vieux garde en personne, qui revenait d'une tournée forestière, arriva le même soir. 11 n'avait pas vu Bourdin mais il avait appris son retour et venait, espérant le trouver là. Alors, où était Bourdin? Le mystère devenait inquiétant.

Dans la nuit close le vieux garde s'en alla. La maison de Bourdin était sur son chemin, il s'y arrêta et, pour se convaincre qu'elle était vide, frappa à la porte trois coups espacés comme il le faisait jadis pour se faire reconnaître de son taciturne camarade.

Après un moment, en haut de la maison, une lucarne s'ouvrit et la tête de Bourdin se montra.

— Eh ben, qu'est-ce que tu fais là-haut ?cria le vieux, surpris.

— Chut !.. dit Bourdin, inspectant d'un regard les alentours, je vais t'ouvrir.

— Qu'est-ce qu'il y a donc? demanda avec étonnement le vieux, quand il se fut glissé par la porte entrebâillée et aussitôt refermée.

— Il n'y a rien, dit Bourdin placidement, tout en posant sur la table une discrète petite lampe. Je suis content de te voir.

— Moi aussi, je peux le dire. Mais pourquoi donc que tu t'enfermes comme ça? On te

cherche partout. Ils sont aux cent coups... Après ce que tu as fait pourtant, on n'a pas à craindre de se montrer...

— Parle pas de ça, dit Bourdin, c'est pour ça que je m'enferme. Sûr, ils sont tous bien gentils et j'irai leur dire au revoir avant de repartir... Mais, vois-tu, ils ne m'ont pas laissé une minute à moi .. Alors je voulais être un peu tranquille... Ici, c'est chez moi, j'ai des provisions, je suis bien...

— Tu n'imagines pas, reprit-il après un silence, depuis le commencement ils ont tous été après moi comme des enragés. . Je ne savais plus à qui entendre... Vrai, c'était pas une permission...

LES LlExNS

A demi allongé sur les coussins moelleux de la somptueuse auto paternelle, Henri Dorcl, fumant une cigarette d'Orient (il n'était pas bien sûr de ne pas préférer maintenant le caporal), allait vers les Champs-Elysées.

11 était arrivé le matin même. Il avait embrassé son père avec une émotion d'autant plus vive que celui-ci, essentiellement digne et correct de coutume, pleurait lui-même sans vergogne, en répétant seulement: « Couime ta mère serait fière de toi si elle vivait... »

Puis Henri Dorel, en retrouvant dans le luxe confortable du petit hôtel tous les détails de la richesse bien comprise, avait en même temps relrouvé les sensations et les impressions,

oubliées depuis des mois, de sa vie d'avant, et il avait eu un petit rire en la comparant avec l'autre existence d'où il venait et vers laquelle il retouraerait dans quelques jours. 11 avait revêtu l'uniiorme neuf, d'une parfaite élégance, qui i'atlenJait; il avait déjeuné avec un rppétit juvénile, accru par l'excellence du repas ; il avait accompagné son père, qui devait assister à une réunion, et mainlenant, seul, il allait voir sa cousine Charlotte. Elle avait vingt-huit ans, elle était veuve et elle était très jolie. Henri Dorel se rappelait, avec une pelile chaleur au cœur, certaines de leurs dernières conversations d'avant la guerre où elle avait bien voulu ne pas le traiter tout à fait comme un enfant sans importance. Il avait hâte d'arriver, dans le très grand espoir qu'elle serait seule.

la voiture s'arrêta. Il descendit, évitant la boue avec soin. Mais, presque au même moment, se jeta dans ses jambes un gamin de six ans qui allait parmi les promeneurs en regardant derrière lui.

— Prends donc garde, Julot ! dit une voix d'homme. — Excusez.,. Bon Dieu, c'est Dorel !

— Bernard ! s'exclama le jeune homme.

LES LiliNS 23i

C'était un soldat au milieu d'une famille compacte. Il pouvait avoir trente-sept ou trente-huit ans. Il était grand et de carrure vigoureuse dans sa capote que les pluies avaient rendue sans couleur. Sous le casque bleuâtre luisaient des yeux déterminés; une barbe touffue hérissait ses joues. Il avait, sur le bras gauche, un petit en robe, cramponné à son cou avec une ardeur obstinée ; il avait, à son bras droit, une jeune femme blonde, assez pauvrement mise, d'aspect frêle et énergique^ qui poussait, de sa main libre, une voiture d'enfant; une petite de quatre à cinq ans le tenait par un pan de sa capote et. d un air grave, trainait ses pieds dans la boue. Derrière, venait une vieille toute ridée, en bonnet et châle noir, avec deux autres enfants. Le gamin qui avait heurté Dorcl ouvrait la marche, à reculons, pour voir son père.

— Par exemple ! Je peux dire que je suis content !

La face de Bernard s'était illuminée. Il avait lâché le bras de sa femme et serrait de toutes ses forces les mains du jeune homme. Les enfants, se poussant, les entouraient, le cou tendu. Dorel ne put s'empêcher de se dire

que les fenêtres de Charlotte donnaient sur l'avenue.

— C'est Dorel, dont je t'ai parlé ! tu sais bien ! criait Bernard à sa femme.

— C'est ma femme, reprit-il, et puis, c'est sa mère, et puis, c'est les gosses? Reculez-vous donc, marmaille, vous allez nous étouffer.

— Ils sont tous à toi? demanda Dorel.

— Non. Quatre seulement. Les deux autres sont à une voisine. La mère est malade, ajoutat-il en baissant la voix, alors on les garde jusqu'à ce qu'elle sorte de l'hôpital... Mais vrai, quelle veine de se rencontrer comme ça ! Je ne peux pas dire ce que je suis content I

— Moi aussi, dit Dorel avec chaleur.

~ Ça fait longtemps depuis qu'on s'est vu, poursuivait Bernard Attends voir... C'est depuis avril... C'est là que tu as été blessé... Et moi qui ne te demandes j)as. . mais je vois bien que tu ne te ressens plus de rien.

— Lajarnbe, rien du tout, et la figure... c'est fini aussi.

Il montrait sur sa joue une cicatrice fine.

— Juste ce qui faut pour que ça soit bien, dit avec admiration la vieille.

— Tu es toujours dans l'Est? demanda Dorel.

— Oui, j'ai pas bougé, ça devient un bail, hein ? Je viens d'avoir mes six jours. Tu penses si ça fait plaisir. Je ne savais plus où j'en étais de me retrouver ici. Je suis ébéniste, tu sais, et j'ai rien eu de plus pressé que de me remettre à bricoler un peu pour voir si j'avais pas perdu la main... Mais ma femme a crié, elle dit que je suis pas là pour ça. Alors, comme c'est dimanche, on se promène...

— Papa ! c'est mon tour ! Pose-le, Dédé ! Prends moi ! piaula soudain la petite qui tenait le pan de la capote.

Dédé, indigné de cette prétention, se cramponna plus fort et lança vers sa sœur un petit coup de pied qui n'atteignit persojine. La mère les fit taire. Bernard continuait :

— Je peux dire que je t'ai regretté, quand tu as été parti ! Dame, on était bons copains, nous deux 1 Du premier coup, on s'est bien entendu... Crois lu, quand tu n'as plus été là, des fois où j'étais vraiment fatigué, où je dormais tout éveillé, autant dire, il m'est arrivé de te parler... Je ne savais plus, quoi... mais c'est pour dire que tu m'as manqué...

— Je voulais toujours t'écrire, et puis...

— Oui, on a la flemme et puis on n'a pas le

234 CliLL' s QUI LKS ATTENDENT

temps... Du reste, j'ai eu des nouvelles... J'ai rai que tu étais dans l'aviation...

— Oui, après ma blessure, j'avais encore la jambe un peu raide. Je m'y suis mis... Maintenant, je suis en Champagne.

— Ce truc-là, c'est ce qu'il y a de plus épatant, déclara Bernard.

— Tu n'as rien à envier à personne !

Dorel eut un mouvement d'épaules amical.

— Vous ne vous doutez pas, Madame, conlinua-t-il, en s'adressant gaiement à la jeune femme, ce qu'il est pour sa section, votre mai i, ce qu'il a été pour moi...

— L'écoute pas, Amélie, interrompit Bernard , Si je lui ai donné des petits conseils, dans les commencements, pour des détails, n'est-ce pas? ça n'a pas été bien malin, puisque j'étais lA avant lui. Du reste, j'ai jamais eu besoin de rien lui dire deux fois. Et si on parle de bon type, en voilà un ! Ce qu'il avait c'était à tout le monde : et du tabac, et du chocolat, et tout, pour les camarades qui ne recevaient rien. Je ne dis pas ça pour moi, ajouta-t-il aussitôt ; on ne m'a jamais laissé manquer de quoi que ce soit, même que ça n'a pas dû être toujours commode, hein, Amélie?

Il eut pour sa femme un regard de tendresse profonde. Elle rougit.

— Xe parle pas de ç i ! J'étais trop contente ! On ne s'est pas privés, va ! Regarde les joues des gosses.

Bernard la regarda encore, elle, et poussa un grognement, niaisil vit que Dorel les observait, et il voulut rire.

— Tu te rappelles, un soir qu'on était tranquilles, au repos, et que tu as essayé de faire de la musique avec un litre vide et une boîte à sardines? Sacré Oorel, va !

Il lança une claque d'affection sur l'épaule du jeune homme.

— Oui, dit Dorel, je me rappelle...

Il jeta un regard vers les fenêtres de Charlotte, mais Bernard continuait :

— Et tu te rappelles le jour où il pleuvait tellement que le mur de terre de la tranchée...

Il s'interrompit. Le valet de pied de Dorel avait quitté l'auto, toujours arrêtée au bord du trottoir. Il s'était approché et, immobile, correct et digne, il attendait que son maître s'aperçut de sa présence.

— Monsieur n'a pas dit si la voiture devait

l'attendre? prononça-t-il, profitant respectueusement du silence.

— Vous pouvez partir, dit Dorel.

Bernard, les deux femmes, les enfants, stupéfaits, s'étaient figés. Ils suivaient des yeux le valet, majestueux dans son élégante livrée, qui s'en allait vers la magnifique auto que l'ordre reçu fit démarrer.

Il y eut un silence. Bernard, qui avait toujours son enfant sur le bras, regardait maintenant Dorel, et il s'apercevait de tout ce qu'il n'avait pas remarqué d'abord dans sa joie de la rencontre. 11 se souvint de raille détails auxquels il n'avait pas pris garde au temps où tous deux risquaient leur vie ensemble. Il comprit, fut gêné et, sans doute, souffrit, car ses traits et sa voix changèrent.

— Je vous ai dérangé à vous retenir comme ça, dit-il, en s'efïorçant de prendre un ton naturel... On ne se rend pas toujours compte, n'est-ce pas ? Allons, les enfants, faut filer! ajouta-t il brusquement.

— Vous ! Tu me dis vous, maintenant ? cria Dorel.

Une émotion lui serra le cœur. Il se souvint de ce que Bernard, avec son courage calme,

son énergie réconfortante, sa camaraderie cordiale et franche, avait été pour lui, qui n'était pas encore entraîné au danger, dans les premières heures qu'ils avaient vécues là-bas, côte à côte. Il pensa aussi que, pour cet homme, le sacrifice était double, puisqu'il s'étendait jusqu'aux épreuves et aux privations de ceux qu'il aimait. Il aurait voulu, par des mots, par un acte, combler la distance soudaine jetée entre eux deux, qui, peut-être, ne se reverraient plus...

Tout à coup une petite voix, déjà entendue, s'éleva.

— Papa !' c'est mon tour ! Posc-îe, Dédé ! Prends-moi !

Dorel tressaillit. 11 eut une pensée désespérée vers Charlotte, mais tout s'efïaçait pour lui devant l'obligation du moment.

— Viens, c'est moi qui vais te porter !

Et, en se penchant vers la petite, il demanda simplement à Bernard :

— Ça ne le dérange pas, qu'on fasse un tour ensemble ?

— Monsieur, vous n'y pensez pas ? Elle va vous salir! criait la jeune femme suffoquée. Voyons, Anna !...

Mais, déjà, la petite tendait les bras. Doiel la prit et, au centre du groupe des femmes et des enfants, précédé par le gamin, qui persistait à se fourrer dans ses jambes, il remonta l'avenue.

/\nna, exultante d'être portée par le plus beau soldat qu'elle eût jamais vu, se cramponnait à son cou et promenait sur la foule un regard d'arrogance, tandis que ses petits pieds boueux maculaient l'uniforme neuf de Dorel, qui n'y prenait point garde, car il avait repris avec Bernard, rayonnant de joie, la série de leurs souvenirs de guerre et d'amitié.

Depuis des mois et surtout depuis ces dernières semaines où, en convalescence d'une blessure grave, il avait été libre de songer à loisir, Edouard Foulloy s'était plu à imaginer sous des formes diverses l'intrigue que révélait sa trouvaille. Finalement, son goût pour le romanesque et l'inattendu l'avaient décidé à la démarche qu'il faisait.

Dans une rue tranquille d'Auteuil, c'était un grand pavillon au milieu d'un jardin.

Edouard Foulloy sonna et demanda M. de Biaye. 11 avait préparé un motif plausible pour expliquer sa visite, mais la servante répondit que M. de Blaye n'était pas venu en permission depuis deux mois.

— M'"'* de Blaye peut-elle me recevoir ?

Bientôt, le cœur battant un peu, il fut introduit dans un petit salon du rez-de-chaussée, luxueusement meublé et où brûlait un grand feu de bois. Une jeune femme parut, très élégante, plusjolie que tout ce qu'avait imaginé Foulloy.

— On vous a dit que mon mari n'était pas ici. dit-elle sans trop regarder son visiteur. Si c'est pour une question de service...

— C'est à madame de Blaye elle-même que j'ai l'honneur de parler ?

— Oui ; de quoi s'agit-il ? Peut-être êtesvous un permissionnaire sans famille ? demanda-t-elle avec bienveillance. Dans ce cas, en effet, mon œuvre...

Edouard Foulloy devint très rouge.

— Permettez-moi de me présenter, Madame, dit-il avec Une politesse cérémonieuse. Je me nomme Edouard Foulloy; je suis, ou plutôt j'étais, étudiant en droit, je préparais mon doctorat... Ma famille habite Paris et ma démarche...

Il s'interrompit et devint confidentiel.

— Sommes nous seuls, Madame ?

Elle eut l'air étonnée et recula un peu.

— Mais oui, Monsieur... Que signifie ce mystère ?

DANS LES DÉCOMBRES 24l

— Eh bien I Madame, il y a quelques mois, en Artois, j'ai été de ceux qui ont pris, reperdu et repris définitivement le village d'Orchères, où se trouve La Verdière,

— Ah ! oui, notre maison de campagne, dit la jeune femme. Il n'en reste pas grand'chose, n'est-ce pas ?

— Malheureusementc'estla vérité, Madame ; mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Ou plutôt cette destruction n'est sans doute pour vous qu'un incident insignifiant auprès de l'angoisse que vous cause le sort de ce que vous y avez laissé...

La jeune femme ouvrit de grands yeux stupéfaits.

— Ce que j'y ai laissé? Mon angoisse? Que voulez-vous dire ?

— Dans le bombardement, votre maison a beaucoup soufTert. Les meubles du premier sont, par le plancher efïrondré, tombés au rez-de-chaussée. Quand nous sommes rentrés, victorieux, dans Orchères, j'ai été, avec la section où je suis sergent, occuper La Verdière. C'est alors que j'ai fait la découverte dont je viens vous rendre compte. Au rez-de-chaussée, que jonchaient les meubles en morceaux, il y

avait, épars, de nombreux papiers, parmi lesquels se trouvaient des enveloppes de lettres et des caries de visite. C'est ainsi que j'ai su votre nom et votre adresse. Et il y avait aussi, au milieu des décombres^ bien en vue, et sorti sans doute de quelque tiroir secret éventré, ce paquet de lettres que je vous rapporte.

Il présentait à la jeune femme, après les avoir dépaquetées, une liasse de lettres nouées par une faveur. La faveur était sans couleur et la lettre du dessus presque illisible, tant elles étaient maculées.

— Je suis peut-être ridiculement romanesque, conlinua~t-il, mais, lorsque j'ai vu ces pauvres lettres gisantes au milieu des ruines, je n'ai pu m'empêcher de les ramasser. J'ai jeté les yeux sur la première. L'encre violette en est à demi effacée par la pluie qui tombait du toit crevé ; mais, sur cette feuille extérieure, j'en ai pu lire assez pour me convaincre que ce sont là des lettres d'amour et d'amour caché. Je n'ai pas cru devoir les laisser là. Elles ne m'ont pas quitté depuis. Personne autre que moi-même ne lésa vues, et moi-même, je vous l'affirme, je n'^i lu que quelques lignes de la premiér« p«ge. Je n« pouvais au hasard

les envoyer. Une blessure qui m'a tenu à l'hôpital pendant plusieurs semaines m'excusera du retard que j'ai mis à venir vous les rendre. Il se tut et fit un mouvement comme pour se retirer. La jeune femme le regardait avec une expression où il y avait de la sympathie et de la raillerie.

— Je vous admire, Monsieur, d'avoir pris la peine, au milieu des fatigues et des dangers, de conserver si longtemps ces lettre pour rendre service à une inconnue... Mais ces lettres ne sont pas à moi, acheva- t-elle en les posant sur une table.

Le jeune homme eut un mouvement d'étonnemenl incrédule.

— Pas à vous '?...

— Non, Monsieur ! Si elles étaient à moi, elles seraient de mon m^ri et ce n'est pas là son écriture, si peu que j'en voie. Du reste, je n'ai laissé aucune lettre de lui à La Verdière.

— Madame, vous pouvez être assurée de ma discrétion. Ces lettres étaient chez vous, au milieu de vos papiers... donc...

Elle rougit et il ne put s'empêcher de remarquer que son courroux la rendait plus jolie •acore.

— Monsieur, n'insistez pas! prenez garde que vous m'insultez :...

— Alors, Madame — et il regardait en face — alors vous me donnez la liberté de...

Il s'interrompit SouU vant une portière, une vieille dame entrait d'un pas silencieux et paisible. Edouard FouUoy pensa qu'elle s'était trouvée à portée d'entendre ce qu'on disait dans le salon et il crut comprendre l'attitude de la jeune femme. Mais celle-ci :

— Eh bien. Monsieur, continuez, pourquoi vous interrompez-vous ? Madame est la mère de mon mari. Je n'ai rien à cacher...

— Qu'est-ce donc ? demanda la vieille dame.

— Ce sont des lettres qui, paraît-il, sont à moi parce qu'on les a trouvées à La Verdière. Eh bien, Monsieur, vous disiez ?

— Je disais — il était irrité à son tour, se trouvant injustement maltraité — je disais. Madame, que vous me donniez donc la liberté d'ouvrir ce paquet, ce que je n'ai pas encore fait par délicatesse, et de m'assurer si, dans les autres lettres, ne se trouve pas un autre nom que ce diminutif tendre par quoi commence la première.

Il se tourna pour prendre les lettres. La

vieille dame, passant près de lui sans hâte, les avait saisies sur la table.

— Il suffirait sans doute de voir les dates, sil y en a, dit-elle, en enlr'ouvrant le haut du paquet, avec, à peine, une ombre de curiosité sur son visage paisible, — Tenez, voyez : 27 juin 1883 ; ces lettres sont très anciennes et c'est le temps plus encore que la pluie qui en a blanchi l'encre. Qui sait d'où elles proviennent ? Qui sait quel est celui qui les a écrites ? Qui sait quelle est la femme qui les a reçues ? Peut-être était-elle libre ? Peut-être était-elle veuve ? Peut-être n'a-t-elle pu se remarier à cause d'un enfant ombrageux et jaloux qui en aurait trop souffert et n'a-t-elle pas eu pourtant le courage de sacrifier son amour?... Peut-être... Mais tout cela nous importe peu, n'est-ce pas ? Cela nous est étranger, et c'est si lointain... Ne gâchons pas votre discrétion, Monsieur. Ces pauvi^es lettres, arrachées après tant d'années à leur refuge, ne doivent nliis. intéresser personne. .

Elle fit deux pas et, dans le feu flambant, jetant les lettres, elle les regarda brûler sans que rien vint troubler l'apaisement de son visage

Depuis une semaine, l'appartement de la rue de Maubeuge était en branle-bas. M"* Bulle attendait son filleul, un soldat nommé Jules Maille.

Ce jour-là, dans la salle à manger, M™^ Bulle entra, comme midi sonnait. C'était une personne forte et de haute taille. Avec une activité débordante, elle gouvernait son mari et ses deux filles, Pauline et Germaine. Celles-ci lui ressemblaient autant que deux jeunes personnes sveltes, de quinze et dix-sept ans, peuvent ressembler à une grosse dame qui en a quarante-cinq. M. Bulle était un petit homme sec, un peu chauve, un peu jaune, et qui aurait voulu être majestueux et qu'on ne

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s'aperçoive pas que sa femme le dominait. Tous les trois attendaient, dans la salle à manger, M"^^ Bulle.

— C'est fini ! annonça-t-elle. Tout est prêt ! La chambre du sixième est arrangée. Mon filleul y couchera. Mais^ qu'est-ce que Clémence attend pour servir?...

M"^* Bulle frappa un coup sec sur un timbre.

— As-tu pensé aux cigares ? reprit-elle, en se tournant vers son mari.

il prit un air important et passa la main sur sa courte barbe grise.

— Sans doute, sans doute, chère amie, j'ai choisi moi-même...

Comme d'habitude, elle lui coupa la parole.

— Laisse donc ta barbe, cela m'agace ! Et, surtout, qu'on n'oublie pas mes recommandations : quand mon filleul sera là, il faut le mettre à son aise. C'est un garçon très simple, un ouvrier mineur des pays envahis. Il faut qu'il se sente chez lui. il faut le familiariser avec nous tout de suite.

Un coup de sonnette l'interrompit, et, au bout d'un instant, la bonne survint.

— Madame, c'est un soldat.

— C'est lui ! cria M"^^ Bulle. Faites entrer î Mais oui, voyons, ici !

— Attention, ajouta-t-elle rapidement. Soyons naturels, gais sans excès...

Elle se précipita au-devant du soldat.

— Bonjour, mon filleul ! Comme je suis contente de vous voir ! Vous arrivez à point, vous allez cléjeuneravec nous ! Non, non, je ne veux rien entendre ! Vous n'avez pas déjeuné ! Germaine, Pauline, voyons, prenez son paquet, son casque, débarrassez-le ! Clémence, mettez un couvert, là, à ma droite !

Elle se pencha vers la bonne et, baissant la voix :

— Ouvrez la boîte de poulet en gelée.

Faites une omelette au rhum. Apportez le vin vieux.

— Et vous avez fait bon voyage ? reprit-elle tout haut, en se retournant vers le soldat, si vivement qu'il tressaillit.

C'était un garçon de vingt-cinq à vingt-six ans, à l'air robuste, avec une tète ronde, aux cheveux blonds coupés ras, des yeux clairs, un nez en trompette et des joues criblées de taches de rousseur. Sa capote était sale et ses brodequins boueux. Il restait debout, immobile,

les bras ballants. Il avait Tair placide, timide, et pour le moment, ahuri.

— Excusez... commença-t-il avec effort.

M"^'' Bulle l'interrompit.

— Pas du tout ! Vous êtes très bien ! Au contraire ; c'est la tenue des braves ! Asseyez-vous là. Alors, vous voilà enfin... Je suis bien contente ! Prenez du saucisson. Mon ami, verse-lui donc du vin !

— Excusez, recommença le soldat, faut que je vous dise...

— Tout à l'heure, déjeunez d'abord 1 ordonna gaiement M™*= Bulle. Etes-vous bien assis?... Mais vous ne mangez pas ! Voyons, Clémence, et les biftecks... Qu'ils ne soient pas comme de la semelle, surtout I

Elle gourmandait la bonne, rappelait à l'ordre, des yeux, son mari et ses filles, entassait des victuailles sur l'assiette du soldat qui y touchait à peine, mangeait elle-même avec un excellent appétit pour l'encourager, le tout sans cesser de parler avec une volubilité croissante et hospitalière.

— Vous avez six jours, n'est-ce pas ? Eh bien ! pendant ces six jours, on va s'occuper de vous distraire. Non, ne me répondez pas.

Déjeunez tranquille... Du reste, vous m'appartenez...J'ai fait mon programme: ce tantôt, une petite promenade, et puis le repos dont vous devez avoir besoin. Demain, que diriezvous da cinéma ? Jeudi... dame ! je vous garderai un peu ici, en famille... Les tantes de ces petites filles, ma sœur et ma belle-sœur, viennent nous voir. Alors, vous comprenez, je veux que vous soyez là. Je suis fière de mon filleul... Pourquoi ne m'avez- vous pas dit que vous aviez la médaille militaire ? La Croix de guerre, je le savais, mais la médaille, je l'ignorais...

— Vous êtes tout à fait remis de votre blessure ? essaya de dire M. Bulle, en versant du vin au soldat et à lui-même.

— Ne bois pas trop de vin, mon ami, interrompit M"™* Bulle. Tu sais que, pour ton foie, ça ne vaut rien. Ça te rend jaune. Voyons, mon filleul, un peu d'omelette au rhum ? Vous ne mangez pas, décidément...

— C'est que j'ai plus laim... Faut que je vous dise... essaya le soldat pour la troisième fois.

Mais sa faible tentative fut noyée. M'"'^ Bulle avait repris la parole,

— Votre blessure j c'est du mois de juin ? di-

sait-elle, comme si c'était elle qui en avait parlé. Je me souviens bien. Vous m avez fait écrire de l'hôpital. Vous n'y êtes pas resté longtemps... Vous avez été bien soigné, n'est-ce pas ? Et puis, vous êtes si courageux... Du reste, déjà dans la vie civile, vous faisiez un métier si dur, si périlleux... Non, non, ne protestez pas... Etre mineur, vivre à des kilomètres sous terre, c'est effrayant !.., Moi, je ne pourrais pas .. Mais, dites-moi donc, dans les tranchées...

Elle continua, posant question sur question, sans attendre de réponse, se désolant de voir que son filleul semblait mal à l'aise et redoublant d'eflbrts pour le familiariser. Ses filles, après un ou deux essais de conversation, immédiatement bloqués par leur mère, se taisaient. M. Bulle, tort vexé depuis qu'on lui avait publiquement dit qu'il était jaune, gardait le silence et se contentait de remplir le verre du soldat qui, lui-même, n'osait plus essayer de placer un mot.

La bonne apporta le dessert. M. Bulle déboucha une bouteille de vin vieux. A ce moment, M"=^ Bulle achevait l'extraction difficile d'un ananas de sa boite et l'attention qu'elle y

attachait, pour une minute, la fit taire. M. Bulle, qui avait versé le vin, profita de cette accalmie et leva son verre.

— Je bois à votre santé et à votre bravoure, monsieur Maille.

Le soldat rougit et ne répondit pas.

— Mon mari boit à votre santé, expliqua M"' Bulle, qui semblait croire que, parce qu'il était son filleul, il ne devait comprendre qu'elle.

— Ça ne se peut pas, dit enfin le soldat.

Il fit une pause, comme s'il craignait d'être encore interrompu. Voyant que cela n'avait pas lieu, il continua :

— Ça ne se peut pas, parce que Maille, c'est pas moi. Je ne suis pas le filleul.

Il y eut un silence de stupeur.

— Comment cela? balbutia M""' Bulle ahurie. ^

Mais, sans la regarder et en s'adressant exclusivement à M. Bulle, comme si celui-ci l'intimidait moins, le soldat poursuivit.

— Je ne suis pas Maille. Je ne suis pas mineur. Je ne suis pas le filleul. Moi, c'est Biernu, Hdinond, cultivateur. Maille, c'est un camarade. Il n'a pas pu venir. Il a mal au pied. Nous

deux, on a changé de permission. Il viendra dans dix, quinze jours... 11 m'a demandé de prévenir. Alors, j'ai essayé de prévenir cette dame (il eut un geste du pouce par-dessus son épaule, pour montrer M"' Bulle). Depuis tout à l'heure, j'ai essayé. C'est pas juste que je prenne la place de Maille, qu'est le filleul.

11 s'arrêta, manifestement satisfait d'avoir enfin réussi à éclaircir la situation. M. Bulle se tirait la barbe. La jeune Pauline sortit de la pièce, ne pouvant résister au rire déplacé et convulsif qui la suffoquait.

M""* Bulle fit un efifort énorme sur ellemême.

— Qu'est-ce que cela fait? dit-elle, du ton le plus naturel qu'elle put. L'un n'empêche pas l'autre. Restez avec nous, cela nous fera grand plaisir.

— Merci beaucoup, dit Biernu, mais ça ne se peut pas. On m'attend. C'est la comtesse de Porchecroix. C'est rue de Varenne. Porchecroix, c'est mon sergent. J'y suis déjà allé à ma convalescence. Alors, j'ai promis pour maintenant...

— Passez la journée avec nous, proposa M. Bulle. Vous irez demain seulement.

— Ça ne se peut pas, dit Biernu. Je regrette bien, mais j'ai promis.

— Il a raison, déclara M"°^ Bulle, On ne peut pas faire cela à cette dame ! Je voudrais voir qu'on me prenne mon filleul, quand il viendra !

Biernu avait repris son casque et son paquet. Il leva les yeux sur M"' Bulle, hésita, et un sourire éclaira son visage.

— Je le verrai Maille, là-bas, avant qu'il vienne ici, dit-il. Je lui dirai comme on est bien chez vous... C'est une veine qu'il a, de vous avoir comme marraine !

Il s'en alla.

M""" Balle s'était ressaisie. Elle regarda d'un air de défi son mari et sa fille aînée.

— Pauvre garçon ! prononça-t-elle avec autorité, comme il aurait voulu rester ici !

M""* Lanviu, iastallée à un petit guéridon, goûtait avec du malaga et des gâteaux. Soudain, elle leva les yeux. Une petite pauvresse collait son visage à la vitre de la pâtisserie.

M"* Lanvin, veuve depuis des années, riche et sans enfants, était devenue d'un égoïsnie tranquille, mais elle avait de la sensibilité. Dans le regard qui la fixait, elle crut lire la souffrance et la faim. La scène la frappa fortement. Elle eut presque honte du chou à la crème où elle mordait. Elle choisit un pudding nourrissant et le fit porter à l'enfant. Rassérénée, elle acheva de goûter et sortit.

— Merci, Madame, dit une voix timide.

C'était Ift petite pauvreMC, une «nfout de

douze OU treize ans, frêle dans sa robeusée, nutête avec des cheveux en désordre autour d'un mince visage expressif et plaintif.

— Eh bien, pourquoi n'as-tu pas mangé ton gâteau ? demanda M"" Lanvin en voyant dans sa main le pudding enveloppé.

— Oh ! Madame, je le garde pour mon petit frère qui est malade.

M"^ Lanvin fut émue, elle fouilla dans son sac et en tira*un franc.

— Pauvre petite... Tiens, voilà pour lui... Elle s'éloigna en hâte. Il était tard et elle dînait en ville.

Le souvenir de l'enfant la poursuivit. Le soir, chez ses amis, elle en fit un portrait émouvant, et deux jours après, quand elle retourna goûter à la pâtisserie, elle se demanda si elle la retrouverait.

Elle la vit en effet, plus minable encore, transie par le vent aigre. Cette fois, M™' Lanvin lui posa diverses questions, mais l'enfant répondit à peine, avec des réticences et des effarements. Pourtant, elle laissa échapper son nom, Emilie Beloy, et son adresse, dans le quartier du Jardin-des-Plantes, mais elle parut regretter d'avoir parlé et resta tremblante.

M'"^ Lanvin était intriguée et apitoyée ; elle pressentait un drame caché, comme elle le dit ensuite à ses amis. De nouveau elle donna un franc à l'enfant et lui dit de venir la voir chez elle, boulevard Saint-Germain.

L'enfant arriva le lendemain. M'"' LanVin, dont l'imagination avait marché et dont la curiosité avait grandi, la fit goûter et l'interrogea de façon pressante.

— Voyons, mon enfant, il y a des choses que tu ne dis pas... J'en suis sûre... J'ai un instinct infaillible... Parle! Avec qui vis-tu? Avec ta mère ?

— Oui. Il y a aussi le grand-père...

— On te traite bien ? On ne te bat pas ? La petite baissa la tète.

— Faut que je rapporte de l'argent. Vingt sous par jour au moins...

— Quelle horreurl... — M""" Lanvin avait tout compris. — On t'envoie mendier et quand tu ne rapportes rien, on te roue de coups, on te prive de nourriture, n'est-ce pas?

La figure de l'enfant se crispa comme si elle allait pleurer. M'"'= Lanvin continuait :

— Mon Dieu, mon Dieu, quelle horreurl Quand on lit de telles choses dans des romans,

on n'y croit pas... Pauvre enfant, les voilà, tes vingt sous, et viens chaque jour, je te les donnerai, je te ferai manger... Dis-moi : Ton petit frère est-il bien traité ?

— Ben, lui, il est petit...

— ^ C'est cela ! On le préfère ! C'est toi la soufïre-douleur !...

M""* Lanvin poursuivit ses questions. L'enfant répondait par monosyllabes ou ne répondait pas du tout, mais toute une histoire lamentable se dessinait. Le grand père était, si possible, plus impitoyable encore que la mère. Il s'enivrait et battait Emilie, lui interdisait de manger lorsqu'elle n'avait recueilli qu'une somme insuffisante. Cette enfant, intelligente et délicate, était la victime des plus affreux traitements. ]yjnie Lanvin, frémissante, arracha tous ces détails bribe par bribe, ce jour-là et les jours suivants. La petite venait chaque tantôt, goûtait, recevait vingt sous et racontait, ou plutôt répondait, généralement par des silences et quelquefois par des larmes, aux questions de sa bienfaitrice. Toute une tragédie de misère et de cruauté traversait la vie quiète et oisive de M""' Lanvin qui, révoltée et passionnée, attendait les visites de l'enfant avec une impatience fébrile.

Un jour, la petite arriva sanglotante. Pressée de questions, elle avoua que, désormais, c'était un franc cinquante par jour qu'il fallait qu'elle rapportât... sans cela... Elle s'arrêta, pantelante de terreur. M"® Laavin la calma et lui donna l'argent. Mais sa décision était prise maintenant. Ne pas intervenir, c'était être complice.

— Mon enfant, rassure-toi. Demain, j'irai moi-même chez toi parler à tes parents.

La petite sursauta, affolée.

— Faites pas ça, Madame ! C'est pas possible ! Y m'arrivera...

— Ne crains rien. Je réponds de tout, pauvre enfant...

Elle était résolue à faire son devoir. Les supplications de la petite ne l'en dissuadèrent pas.

Le lendemain, au quatrième étage d'une maison plus sordide que tout ce qu'elle avait jamais soupçonné, M"' Lanvin, qui s'était, par prudence, fait accompagner de sa cuisinière qu'elle laissa sur le palier, entra chez la mère d Emilie. Dans une grande pièce nue et mansardée, qui était coupée à hauteur d'homme par la cloison d'un cabinet vitré, une femme

cousait SOUS le jour de la tabatière. M°' Lanvin lui trouva l'air cauteleux et féroce et jeta un coup d'œil de pitié à Emilie qu'elle distingua dans un coin.

— Je viens au sujet de cette enfant, dit-elle d'un ton ferme. Il faut que cessent les mauvais traitements dont vous l'accablez.

Il y eut un grognement de l'autre côté de la cloison, mais la femme prit la parole.

— Je ne la maltraite pas...

— Si, vous la maltraitez! — M"' Lanvin s'animait. — Vous vous contenez en ma présence, mais je distingue la rage dans vos yeux ! C'est une honte ! Il faut que cela cesse ! Je ferai intervenir la police si c'est nécessaire. Comment, voilà une pauvre enfant que vous, sa mère, et son misérable grand-père, rouez de coups privez de nourriture...

— C'est pas vrai I

Une face de vieux, toute empourprée d'indignation dans son poil blanc, hirsute, avait jailli au-dessus de la cloison.

— Tais-toi. donc, grand-papa ! jeta Emilie avec une autorité qui surprit M"' Lanvin.

— Je peux pas entendre ça, je te dis ! — Le vieux, sortant du cabinet vitré, avançait dans

la mansarde. — C'est plus fort que moi, ça me tourne les sangs !... Je peux pas jouer ce rôlelà !... T'as été trop loin, Emilie... Ta mère... une pâte de femme à jamais dire un mot plus haut que l'autre, et moi, que je me couperais la main plutôt que te donner une pichenette...

— Emilie, mon enfant, qu'est-ce que cela veut dire ? cria M'"°Lanvin, terrifiée par l'accent de sincérité du vieux.

La petite haussa les épaules.

— Ça veut dire que c'était des blagues ce que je vousai raconté. Fallait bien vous intéresser... Vous m'auriez-t-y donné les vingt sous par jour sans ça ? Du reste, c'est vous qui avez tout inventé. Vous parliez, vous parliez... j'avais qu'à ne pas dire non. . . Ce qui n'est pas de la blague, c'est que si je rapportais rien, on mangerait pas ; maman n'a pas d'ouvrage et grand-père y peut plus travailler... Je voulais qu'on vous laisse croire l'histoire, mais y a pas eu moyen qu'y se taise !...

— Par exemple... par exempjc... — M"® Lanvin suffoquait. ~ Et... et le petit malade ?

— Y joue dans la rue, dit le vieux. Y va comme un pont neuf dès qu'il a de quoi manger... Ce qu'est vrai, ma bonne dame, voyez-

VOUS, c'est not' misère ! Personne s'occupe de nous, et ça se comprend ; on n'est pas intéressants, nous autres, on s'en rend bien compte, allez ! Onn'est pas réfugiés, on n'&stpas parents de prisonniers, on n'a même personne à la guerre. Le mari de ma fille est mort 3' a cinq ans. On n'est rien. Depuis la guerre, c'est pas pire qu'avant, pour nous, ça c'est vrai! On continue à crever de faim !

— Je... je vous aiderai quand même... gémit M"*® Lanvin, qui ne se remettait pas. Mais cette comédie... cette comédie...

— Ben quoi, protesta le vieux, vous regrettez tout de même pas qu'on l'ait pas martyrisée, Emilie?...

M. Laloir descendit à huit heures moins cinq du métro de Passy et entra à huit heures précises chez M. Marbel.

Il y dînait tous les quinze jours et ces invitations étaient une de ses plus grandes satisfactions : il aimait la bonne cuisine, les bons vins et les installations bien comprises, toutes choses que l'étatactuel de sa fortune ne lui permettait pas de s'offrir, et qu'il trouvait chez M. Marbel, célibataire de cinquante-cinq ans, riche, plein d'expérience, d'égoïsme et de bienveillance, qui recevait à la perfection, toutes les semaines, un petit nombre d'intimes.

En entrant dans le salon, M. Laloir vit qu'il y avait, en dehors de lui, quatre invités.

M. Marbel, adossé à la cheminée, causait avec un personnage que M. Laloir ne reconnut pas tout d'abord.

— Monsieur Laloir : Monsieur Plastin, présenta M. Marbel. Mais vous vous connaissez ? ajouta-t-il avec un sourire agréable.

Les deux hommes avaient eu chacun un mouvement de recul. M. Laloir, petit, rond et chauve, s'était empourpré jusqu'au sommet du crâne. M. Plastin, pins grand, maigre et de teint bilieux, avait verdi par places.

Sans parler, ils se contemplaient avec un semblable courroux. Jadis ils avaient été amis intimes, mais, aux portes d'une petite ville du nord-est, ils possédaient des propriétés contiguës où ils passaient six mois de l'année en temps habituel, A propos de droits réciproques une haine farouche était née entre eux, avait grandi, surexcitée par les mauvais procédés, les injures répétées et les phases exaspérantes d'un interminable procès.

Sans paraître s'apercevoir de leur fureur contenue, M. Marbel, adossant toujours à la cheminée sa stature imposante, les regardait avec bienveillance.

— Si nous passions à table, dit-il.

Le dîner, comme de coutume, fut parfait, mais n'amena nulle détente dans l'altitude de M. Laloir non plus que dans celle de M. Plastin. L'un était tragique, l'autre méprisant ; tous deux taciturnes.

Quand, pour le café et les cigares, on fut de retour au salon, M. Marbel intervint avec aisance :

— Vous êtes bien silencieux, Plaslin,. seriezvous souffrant ? Et vous, Laloir, avez-vous des ennuis ?

— Par égard pour votre hospitalité, je ne puis répondre, dit M. Laloir d'un air sombre.

— J'ai, en effet, le malheur d'être assez nerveux etfâcheusementimpressionnable, observa, à son tour, avec une sorte de petit ricanement, M. Plastin. Dans ces conditions...

Ils se regardaient, furibonds, mais ils firent un violent effort, retinrent les invectives qui leur montaient aux lèvres et s'enfermèrent dans un silence menaçant.

— C'est ridicule, dit M. Marbel avec calme. Cela ne peut pas durer. Je suis votre ami à tous deux et je ne puis vous inviter chacun que tous les quinze jours pour éviter de vous faire rencontrer... C'est désagréable... Certains soirs

nous n'avons pas eu de quatrième pour notre bridge, et je n'aime pas les nouveaux visages... Il faut en finir avec cette histoire qui, j'en suis sur, n'a aucune importance... Et puis, voyons, en des temps comme ceux-ci... d'anciens amis... des voisins qui devraient se trouver unis en face de l'épreuve... Pour des bêtises... pour des futilités...

M. Plastin ricana de nouveau ;

— Des futilités !...

— Des années d'injures ! d'insultes ! de dérision I cria, avec indignation, M. Laloir.

— Des procédés de malfaiteur !

— Un procès conduit selon les stratagèmes de la plus misérable chicane...

M. Marbel eut un geste pour les apaiser.

— Je vous en prie... Voyons, mes chers amis, ne peut-on vous réconcilier ?. .. Sacrifiez quelques rancunes mutuelles, quelques froissements... Entre vous, je suis sûr qu'il n'y a rien de grave...

— 11 y a le mur ! gronda M. Laloir.

— C'est faux ! siffla M. Plastin.

— Le mur de ce monsieur empiète d'au moins un mètre sur ma propriété. J'ai retrouvé les anciens plans. J'ai d'abord essayé

de la persuasion, d'un appel à la bonne foi...

— C'est faux ! Et ce monsieur a planté tout exprès, à une dislance trop rapprochée, des arbres qui...

— Si le mur était à sa place...

— 11 y est, I\Ionsieur !

Les deux hommes s'étaient dressés, face à face, dans une fureur qu'aucune considération ne pouvait plus modérer.

M. Marbel s'interposa.

— Un instant, dit-il. Je vous ai priés de venir tous deux ce soir à cause de la présence de mon neveu Georges, que j'ai eu le plaisir de vous présenter tout à l'heure. Il est officier, comme vous le savez et justement il a, voici quelque temps, pris part à des combats qui ont eu lieu à Lermay... C'est là où se trouvent vos propriétés, n'est-ce pas? Vous n'avez pas eu de renseignemenls récents ?

— Non, dit M. Laloir.

— Non, dit M. Plastin.

Tous deux s'étaient tournés vers l'officier qui les regardait avec une sorte de curiosité.

— Kh bien? demandèrent-ils ensemble.

— Eh bien, Messieurs Je suis fâché de vous le dire, mais si mes souvenirs sont bien exacts,

VOS propriétés ont souffert, beaucoup souffert... On s'est battu ferme par là... Le terrain a été disputé, je vous assure, avant de nous rester... Quant aux maisons... Voyons, c'étaient deux maisons à peu près pareilles, à ce qu'il m'a semblé, mais l'une devait avoir eu un belvédère...

— C'était la mienne... gémit M. Plastin.

— L'autre n'est pas davantage restée entière, continua l'officier. Quant au jardin, ce sont des trous et des monticules....

— Quel jardin? demanda M. Laloir. Est-ce le mien? celui de la maison sans belvédère? à droite du mur?

— Je ne sais pas, dit l'officier. Tout est bouleversé, je vous dis, et il n'y a plus qu'un seul jardin parce qu'il n'y a plus de mur du tout.

— Il n'y a plus de mur... prononça lentement M. Plastin.

— Non, le bombardement l'a mis en miettes. 11 n'y en a plus traces... On s'est battu ferme, je vous assure...

Il n'en dit pas plus. Les deux hommes se regardaient, béants. 11 semblait que leur haine se soit, avec le mur, écroulée. Chacun d'eux, à n'être pas seul éprouvé, sentait pour l'autre une confuse sympathie ; l'àcrc consolation

d'être deux à subir le même dommage effaçait les vieilles querelles, et entre eux, jetait le lien d'une infortune commune, l'apaisement aussi d'une rancune satisfaite. En même temps, ils avaient honte de. leur colère en présence de ce soldat qui avait risqué sa vie sur le terrain de ce litige maintenant aboli.

— Allons !...dit M. Marbel, en les poussant l'un vers l'autre.

Machinalement, et tout en songeant que désormais ils pourraient dîner chez lui chaque semaine, ils obéifent et se donnèrent la main.

Il y eut un petit silence.

— Il faudra reconstruire, dit enfin M. Laloir, pensif.

— Oui. 11 faudra rebâtir les maisons, le mur... approuva M. Plastin.

— A sa vraie place, déclara M. Laloir avec fermeté.

— Il y était ! dit M. Plastin en fronçant les sourcils.

De nouveau ils se mesuraient du regard.

— Non, non, ne recommencez pas à vous disputer.. Vous aurez le temps plus tard... si cela vous amuse encore, dit M. Marbel en les poussant vers la table de bridge.

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